XXVIII

Ce que Béranger nous a dit tant et tant de fois de cette tante

s'accorde parfaitement avec ce qu'Alexandre Dumas a recueilli de sa

propre bouche ou des traditions de Péronne.

L'enfant reprit, sous la surveillance de sa tante, les études au moins

élémentaires commencées à Paris. La tante y ajouta les études

religieuses. Elle le nourrissait de Fénelon et de Racine, de

_Télémaque_ et d'_Athalie_. Quel garçon d'auberge ne deviendrait un

enfant d'élite à un pareil régime? Enfin elle le fit entrer à Péronne

dans une carrière à la fois lucrative et libérale, carrière qui

nécessitait par sa nature des études préalables, et qui par sa nature

aussi devait compléter ces études.

Cette carrière était l'imprimerie. À seize ans le poëte futur était

apprenti typographe.

La typographie est le vestibule de la littérature; elle suppose dans

la classe très-lettrée qui l'exerce une instruction assez

universelle, car elle suppose la connaissance minutieuse de la langue,

et la langue est la clef de tout savoir.

Les typographes sont par leur art une sorte de noviciat de la

littérature; ils sont par leur métier les premiers confidents de

l'idée: on pourrait les appeler les secrétaires intimes de leur

siècle. Cette intimité confidentielle dans laquelle ils vivent avec

les écrivains, les orateurs, les poëtes, les savants, initient

forcément ces ouvriers de la pensée à la science, à la politique, aux

lettres. Pourrait-on supposer un copiste de musique qui ne

comprendrait pas les notes? Pourrait-on supposer un graveur de

tableaux qui ne saurait pas le dessin? Il en est de même des

typographes. C'est la profession la plus rapprochée de celle de

l'écrivain, si toutefois penser, sentir et écrire est une profession.

C'est du moins la plus intellectuelle des professions manuelles. Une

foule d'hommes de science ou de style, chez toutes les nations, est

sortie des ateliers de la typographie. Sans parler de Diderot, de

Mercier, et de tant d'autres en France, la typographie en Amérique ne

fut-elle pas le métier de Franklin, cet homme qui fondait la liberté

religieuse et la liberté républicaine dans le même moule où il fondait

les caractères de la pensée?

Béranger n'était donc ni un manoeuvre, ni un garçon d'auberge à

Péronne et ensuite à Paris; il était le Franklin en germe de la

France.

Son talent futur ne naissait donc nullement d'une enfance illettrée et

mercenaire; ce talent naissait d'une famille déchue, mais qui se

respectait elle-même dans son passé; il naissait des soins d'une tante

qui rêvait pour son pupille une restauration du nom de la famille;

enfin il naissait d'une première profession essentiellement lettrée,

et qui, ayant fait naître un Franklin dans un autre monde, pouvait

bien faire éclore un Béranger dans celui-ci. Voilà la vérité sur

l'éducation du poëte.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 92 / 237 题