Ce que Béranger nous a dit tant et tant de fois de cette tante
s'accorde parfaitement avec ce qu'Alexandre Dumas a recueilli de sa
propre bouche ou des traditions de Péronne.
L'enfant reprit, sous la surveillance de sa tante, les études au moins
élémentaires commencées à Paris. La tante y ajouta les études
religieuses. Elle le nourrissait de Fénelon et de Racine, de
_Télémaque_ et d'_Athalie_. Quel garçon d'auberge ne deviendrait un
enfant d'élite à un pareil régime? Enfin elle le fit entrer à Péronne
dans une carrière à la fois lucrative et libérale, carrière qui
nécessitait par sa nature des études préalables, et qui par sa nature
aussi devait compléter ces études.
Cette carrière était l'imprimerie. À seize ans le poëte futur était
apprenti typographe.
La typographie est le vestibule de la littérature; elle suppose dans
la classe très-lettrée qui l'exerce une instruction assez
universelle, car elle suppose la connaissance minutieuse de la langue,
et la langue est la clef de tout savoir.
Les typographes sont par leur art une sorte de noviciat de la
littérature; ils sont par leur métier les premiers confidents de
l'idée: on pourrait les appeler les secrétaires intimes de leur
siècle. Cette intimité confidentielle dans laquelle ils vivent avec
les écrivains, les orateurs, les poëtes, les savants, initient
forcément ces ouvriers de la pensée à la science, à la politique, aux
lettres. Pourrait-on supposer un copiste de musique qui ne
comprendrait pas les notes? Pourrait-on supposer un graveur de
tableaux qui ne saurait pas le dessin? Il en est de même des
typographes. C'est la profession la plus rapprochée de celle de
l'écrivain, si toutefois penser, sentir et écrire est une profession.
C'est du moins la plus intellectuelle des professions manuelles. Une
foule d'hommes de science ou de style, chez toutes les nations, est
sortie des ateliers de la typographie. Sans parler de Diderot, de
Mercier, et de tant d'autres en France, la typographie en Amérique ne
fut-elle pas le métier de Franklin, cet homme qui fondait la liberté
religieuse et la liberté républicaine dans le même moule où il fondait
les caractères de la pensée?
Béranger n'était donc ni un manoeuvre, ni un garçon d'auberge à
Péronne et ensuite à Paris; il était le Franklin en germe de la
France.
Son talent futur ne naissait donc nullement d'une enfance illettrée et
mercenaire; ce talent naissait d'une famille déchue, mais qui se
respectait elle-même dans son passé; il naissait des soins d'une tante
qui rêvait pour son pupille une restauration du nom de la famille;
enfin il naissait d'une première profession essentiellement lettrée,
et qui, ayant fait naître un Franklin dans un autre monde, pouvait
bien faire éclore un Béranger dans celui-ci. Voilà la vérité sur
l'éducation du poëte.