Quoi qu'il en soit, Béranger, qui ne me parla jamais de sa mère, m'a
parlé presque tous les jours de son père. Ce qu'il me disait de ce
père, bien que cela fut un peu confus dans ses discours, est la preuve
que le poëte avait reçu par ses soins et par ceux de son grand-père
une éducation très-au-dessus de la profession à laquelle il se dit
prédestiné dans ses chansons. Un enfant voué à l'établi, à l'aiguille
et aux ciseaux, n'aurait pas eu besoin de passer six ans dans une
maison d'études libérales de Paris. Or le petit-fils du tailleur
étudia pendant ce nombre d'années chez un précepteur ecclésiastique,
logé dans les environs de la Bastille. Il y a évidemment dans ce
dénuement prétendu de toute éducation, dont Béranger parle au public,
la même exagération de subalternité que dans le titre de _garçon
d'auberge_ qu'il se donne dans la même chanson. On va voir ce qu'il
entendait par garçon d'auberge.
«J'avais,» me disait-il très-souvent, «une excellente tante, qui me
recueillit dans sa maison après la mort de mon grand-père. Elle
habitait une province du nord de la France. Son mari y jouissait d'une
large aisance. Il associait au travail rural de ses champs les profits
d'une hôtellerie de faubourg, que ma tante dirigeait, à l'aide de ses
nombreux domestiques de ferme. Non-seulement c'était une femme du
coeur le plus maternel pour moi, qu'elle traitait comme son propre
fils, mais c'était une femme d'une éducation supérieure à son état; je
lui dois tout ce qui a pu germer ou fleurir plus tard en moi de bons
instincts, de haute raison, de tardive sagesse. Je ne pense jamais
sans m'attendrir aux bontés de cette femme accomplie pour moi; à ses
conseils, qui sont devenus mes proverbes; aux soins qu'elle se donnait
pour me procurer, à Péronne, l'éducation et l'instruction les plus
propres à faire de moi, un jour, ou un artisan supérieur à sa
condition, ou un homme distingué dans les professions libérales, vers
lesquelles elle se complaisait à me diriger.»
On peut lire à cet égard de très-intéressants détails justificatifs de
mon opinion dans le _Petit Évangile de la jeunesse de Béranger, selon
un artisan son disciple, M. Savinien Lepointe_. M. Mornand, dans une
série d'articles à coeur ouvert, le juge avec autant d'amour et plus
de liberté.
On voit qu'il y a loin de cette situation de l'enfant de quatorze ans
chez le modèle des tantes à la situation de garçon d'auberge rinçant
les verres et changeant l'assiette des rouliers de Péronne. C'était
une tutelle, ce n'était point une domesticité. Une laborieuse et
fidèle domesticité ne l'aurait pas, à mes yeux, subalternisé
moralement davantage; mais il faut appeler les choses par leur nom: le
petit Béranger n'était pas garçon d'auberge; il était le neveu et le
pupille chéri d'une tante aisée, pieuse, lettrée pour sa condition,
qui lui prêtait sa maison, sa bourse et son coeur pour l'élever, par
une éducation vigilante, à une honorable profession dans la société.