Mais plus tard, et bien souvent, dans la franchise de ses entretiens
à demi-voix, voici littéralement ce qu'il me disait à moi-même:
«Je me nomme bien véritablement DE BÉRANGER. Ma famille, quoique
déchue par des revers de son ancienne aristocratie, est bien
réellement noble; elle est une branche séparée et séchée de la
très-ancienne maison de ce nom, enracinée dans plusieurs provinces de
France, et surtout en Provence, en Anjou et en Dauphiné. Ma famille a
conservé précieusement les titres de cette filiation dans nos pauvres
archives domestiques; elle s'en est toujours entretenue, à portes
fermées, avec une certaine vanité pieuse de grandeur déchue, qui est
de la niaiserie, si vous voulez, mais la niaiserie vénérable des
souvenirs. Il y a plus, ma famille a toujours espéré que, par une
vicissitude quelconque du sort, elle remonterait au rang légitime d'où
elle était tombée par la misère, et qu'elle se ferait reconnaître, ses
titres à la main, pour ce qu'elle est.
«Je n'ai jamais partagé, quant à moi,» ajoutait-il, «ces vanités ni
ces espérances; je me suis toujours moqué d'eux quand ils me parlaient
de notre noblesse vraie ou fausse; je n'ai jamais voulu voir leurs
titres et leurs parchemins; mais je sais qu'ils existaient. Il est
donc très-naturel qu'à mon entrée dans la vie et dans les lettres,
j'aie porté et signé le nom qui était légitimement celui de notre
famille.
«Cette famille, poursuivait-il, avait véritablement aussi des puretés
de moeurs et des dignités de sentiment à la hauteur de ce qu'elle
appelait son origine.» Il citait, entre autres, comme un type de
distinction, d'intelligence et de coeur, une de ses tantes, qui lui
servit de mère à l'âge où le coeur des mères est à l'âme de leurs
enfants grandis ce que la mamelle est à leurs lèvres quand ils sont au
berceau.
De sa véritable mère il ne m'a jamais parlé, soit qu'elle fût morte
avant qu'il ait pu la connaître, soit que cette femme, ainsi que
l'insinue Alexandre Dumas dans sa remarquable confidence au public sur
Béranger, n'ait pas laissé à son enfant devenu homme l'image d'une
assez tendre mère. On en est réduit à cet égard aux conjectures. Une
seule personne vivante pourrait les rectifier: c'est la vénérable
soeur de Béranger, religieuse dans un couvent de Paris; femme de
prières dont l'homme de chansons aimait à parler avec respect et avec
de tendres réminiscences. Quand l'homme a fait le tour de sa vie et
qu'il se rapproche par la mémoire du foyer d'où il est parti enfant,
il revoit par la pensée les soeurs qui jouaient dans des berceaux à
côté du sien, et, s'il en existe une encore, fût-ce derrière les
grilles d'un monastère, toute son âme y reflue: les feuilles en
automne tombent sur les racines.