Je répète que je n'écris pas ici et aujourd'hui la vie de Béranger; je
l'écrirai peut-être ailleurs, et certes ce serait, si j'en avais le
talent, un charmant poëme que cette histoire qui a voulu se
circonscrire elle-même entre l'atelier d'un ouvrier et la mansarde
d'un chansonnier, entre l'aiguille et la plume, deux outils de
travail, l'un pour le pain de la famille, l'autre pour la gloire de la
patrie. Je ne sais de cette histoire que ce que Béranger m'en a
souvent raconté épisodiquement à propos de lui ou des autres; j'en ai
entendu assez cependant pour savoir que ce jeune homme, devenu une
grande mémoire, n'était nullement dépourvu d'éducation, ni même
d'instruction classique.
On a affecté de le dire pour flatter l'ignorance; on a voulu faire
croire au peuple que l'éducation était inutile aux moeurs, que
l'instruction était inutile à l'esprit, et que, dans les couches
neuves et incultes de la nation, le génie né de lui-même portait sans
racines les fruits exquis de la littérature, de la philosophie, de la
politique et de l'art. Rien n'est moins vrai et rien n'est moins
sérieusement populaire que cette adulation à la majesté sérieuse du
peuple. Rien n'éclôt sans racine et rien ne fructifie sans culture,
excepté l'ivraie, dans le champ de l'esprit.
La culture de l'âme, on la reçoit dans l'honnête famille: la
profession de cette famille n'y fait rien, l'indigence encore moins;
mais la moralité, ordinairement héréditaire, y fait tout.
La culture de l'esprit, on la reçoit de ses maîtres et de ses livres.
Ni cette éducation qui forme les moeurs, ni cette instruction qui
achève l'esprit, n'avaient totalement manqué à Béranger. Il y avait
même dans sa famille des traditions de vieilles souches et de vieille
séve de nature à élever l'âme plus haut que le sort. Il dit, dans deux
de ses chansons, qu'il est né en pleine roture; il y parle cinq ou
six fois de son grand-père le pauvre tailleur d'habits de la rue
Montorgueil; il prend pour armoiries les ciseaux et l'aiguille de cet
honnête artisan de Paris. Avec une affectation inverse des ridicules
affectations de fausses noblesses, il répudie l'origine plus illustre
que la particule DE, jointe dans ses premières oeuvres à son nom de
Béranger, donnait à sa naissance.
Le poëte ennobli par lui-même ne voulait dater que de soi. De plus, il
faut tout dire, il était de la politique du poëte qui voulait
personnifier complétement le peuple dans ses obscurités, dans ses
misères, dans ses passions fières ou jalouses, selon le temps; il
était de la politique de Béranger de se confondre, depuis la cime
jusqu'à la souche, avec ce peuple dont il voulait être à la fois
l'image et l'orgueil. Il ne fallait pas deux natures entre ce peuple
et lui: le poëte aurait été moins populaire, le peuple aurait été
moins confiant. C'est ainsi que Mirabeau s'était fait marchand de drap
à Marseille pour se confondre dans le tiers état; et, si nous
remontons plus haut, c'est ainsi que Tibérius Gracchus s'était fait
plèbe à Rome pour faire trembler l'aristocratie de son pays.
Nous n'approuvons pas cette politique, qui fait déroger le nom de
famille pour faire monter plus haut l'ambition, la puissance, la
popularité de l'individu. Il faut, quand on est vraiment philosophe,
vraiment citoyen, vraiment égalitaire, se résigner avec la même
indifférence à sa noblesse ou à sa roture: l'une ne dégrade pas plus
que l'autre n'avilit le vrai grand homme. Roture ou noblesse ne sont
ni des mérites ni des torts; ce sont des lots que nous avons reçus en
naissant, dans la loterie de la Providence. Il y a faiblesse à s'en
glorifier, faiblesse à en rougir, faiblesse à les abdiquer. Béranger,
quand il fut devenu ce qu'il devait être, un aussi grand coeur qu'il
était un grand esprit, pensait exactement comme nous. Mais alors il
n'était encore qu'un homme de parti. On comprend qu'à cette époque de
sa vie il ait fait ce petit sacrifice à l'envie, divinité de la rue
qui vit aussi de fumée, comme les divinités antiques.