XXV

Je répète que je n'écris pas ici et aujourd'hui la vie de Béranger; je

l'écrirai peut-être ailleurs, et certes ce serait, si j'en avais le

talent, un charmant poëme que cette histoire qui a voulu se

circonscrire elle-même entre l'atelier d'un ouvrier et la mansarde

d'un chansonnier, entre l'aiguille et la plume, deux outils de

travail, l'un pour le pain de la famille, l'autre pour la gloire de la

patrie. Je ne sais de cette histoire que ce que Béranger m'en a

souvent raconté épisodiquement à propos de lui ou des autres; j'en ai

entendu assez cependant pour savoir que ce jeune homme, devenu une

grande mémoire, n'était nullement dépourvu d'éducation, ni même

d'instruction classique.

On a affecté de le dire pour flatter l'ignorance; on a voulu faire

croire au peuple que l'éducation était inutile aux moeurs, que

l'instruction était inutile à l'esprit, et que, dans les couches

neuves et incultes de la nation, le génie né de lui-même portait sans

racines les fruits exquis de la littérature, de la philosophie, de la

politique et de l'art. Rien n'est moins vrai et rien n'est moins

sérieusement populaire que cette adulation à la majesté sérieuse du

peuple. Rien n'éclôt sans racine et rien ne fructifie sans culture,

excepté l'ivraie, dans le champ de l'esprit.

La culture de l'âme, on la reçoit dans l'honnête famille: la

profession de cette famille n'y fait rien, l'indigence encore moins;

mais la moralité, ordinairement héréditaire, y fait tout.

La culture de l'esprit, on la reçoit de ses maîtres et de ses livres.

Ni cette éducation qui forme les moeurs, ni cette instruction qui

achève l'esprit, n'avaient totalement manqué à Béranger. Il y avait

même dans sa famille des traditions de vieilles souches et de vieille

séve de nature à élever l'âme plus haut que le sort. Il dit, dans deux

de ses chansons, qu'il est né en pleine roture; il y parle cinq ou

six fois de son grand-père le pauvre tailleur d'habits de la rue

Montorgueil; il prend pour armoiries les ciseaux et l'aiguille de cet

honnête artisan de Paris. Avec une affectation inverse des ridicules

affectations de fausses noblesses, il répudie l'origine plus illustre

que la particule DE, jointe dans ses premières oeuvres à son nom de

Béranger, donnait à sa naissance.

Le poëte ennobli par lui-même ne voulait dater que de soi. De plus, il

faut tout dire, il était de la politique du poëte qui voulait

personnifier complétement le peuple dans ses obscurités, dans ses

misères, dans ses passions fières ou jalouses, selon le temps; il

était de la politique de Béranger de se confondre, depuis la cime

jusqu'à la souche, avec ce peuple dont il voulait être à la fois

l'image et l'orgueil. Il ne fallait pas deux natures entre ce peuple

et lui: le poëte aurait été moins populaire, le peuple aurait été

moins confiant. C'est ainsi que Mirabeau s'était fait marchand de drap

à Marseille pour se confondre dans le tiers état; et, si nous

remontons plus haut, c'est ainsi que Tibérius Gracchus s'était fait

plèbe à Rome pour faire trembler l'aristocratie de son pays.

Nous n'approuvons pas cette politique, qui fait déroger le nom de

famille pour faire monter plus haut l'ambition, la puissance, la

popularité de l'individu. Il faut, quand on est vraiment philosophe,

vraiment citoyen, vraiment égalitaire, se résigner avec la même

indifférence à sa noblesse ou à sa roture: l'une ne dégrade pas plus

que l'autre n'avilit le vrai grand homme. Roture ou noblesse ne sont

ni des mérites ni des torts; ce sont des lots que nous avons reçus en

naissant, dans la loterie de la Providence. Il y a faiblesse à s'en

glorifier, faiblesse à en rougir, faiblesse à les abdiquer. Béranger,

quand il fut devenu ce qu'il devait être, un aussi grand coeur qu'il

était un grand esprit, pensait exactement comme nous. Mais alors il

n'était encore qu'un homme de parti. On comprend qu'à cette époque de

sa vie il ait fait ce petit sacrifice à l'envie, divinité de la rue

qui vit aussi de fumée, comme les divinités antiques.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 89 / 237 题