Il ne faut donc nullement s'étonner qu'un esprit de la plus exquise
délicatesse, tel qu'était Béranger, ait choisi la forme de la chanson
pour se faire l'écho, mais l'écho héroïque de la nation. La chanson
était la langue du pays; tant pis pour le pays sans doute, tant pis
surtout pour Béranger! Il aurait sans doute bien préféré écrire à
l'ombre des rochers de Sicile, comme Théocrite, ou des hêtres du
Mincio, comme Virgile, ou des oliviers de l'Hymète, comme Anacréon, ou
des figuiers de Tibur, comme Horace, ou des orangers de Sorrente,
comme le Tasse.
Il aurait aimé à y écrire, soit des églogues pastorales, soit des
ivresses et des amours attiques, soit des odes négligées et badines,
soit les épopées de la liberté et de l'héroïsme de son pays. Les
siècles et l'univers lettrés l'auraient adopté, mais le jour et la rue
ne l'auraient jamais connu. C'est au jour, à la rue, à la passion
publique, à la faction régnante qu'il avait à faire. Il fallait donc
chansonner, eût-il envie de chanter; eût-il même envie de pleurer, il
fallait rire.
D'ailleurs la chanson joviale ou politique, la chanson à boire ou la
chanson à tuer un gouvernement, n'était pas entièrement une langue
étrangère pour ce jeune poëte de 1810 à 1820. C'était par là qu'il
s'était déjà révélé à quelques esprits d'élite dans ce _monde des bons
vivants_ dont le dogme, sous l'Empire, était la _Clef du Caveau_.
La _Clef du Caveau_, que nous avons vue alors entre les mains de
plusieurs de nos condisciples, devenus des chansonniers et des
vaudevillistes, était un livre où se trouvaient notés, figurés et
alignés, pour la faculté des débutants, tous les airs populaires sur
la mesure desquels il fallait, comme sur le lit de Procuste, allonger
ou raccourcir son génie quand on voulait écrire pour _le Caveau_.
_Le Caveau_ était l'académie chantante. Le premier Empire, en
comprimant par la censure la pensée, qui vit de liberté, et qui
quelquefois en meurt, avait respecté et même favorisé la liberté
bachique. La police était de l'avis de César: «Les hommes gras et gros
qui chantent à table ou au lit ne sont pas dangereux. Encourageons la
chanson; elle tuera la satire.» Une foule d'esprits plus ou moins
sincèrement bachiques, depuis Laujon jusqu'à Désaugiers, s'étaient
donc relégués au _Caveau_, et ils y célébraient tous les mois les
mystères du vin, de l'amour et du refrain. Un ou deux bons couplets
rimés spirituellement par un jeune homme étaient un titre d'admission
dans cette académie de la goguette. Béranger y avait été reçu. _Le
Chansonnier des Grâces_ était le Moniteur officiel de ce sénat
d'Horaces et d'Anacréons de restaurateur. La gloire mensuelle de ces
publications faisait éclore un nom sur une page de ces recueils, comme
un rayon de soleil fait éclore le ver à soie sur une feuille de
mûrier. La seule littérature populaire de la France, de 1805 à 1815,
était à table dans ce Caveau. Béranger y avait connu _Laujon_,
_Désaugiers_, et tous les maîtres de la gaie science. Avec cette
flexibilité de caractère qui est la faiblesse et la grâce de la
jeunesse, il est naturel qu'il y ait admiré ces maîtres; on comprend
qu'il ait été possédé, au début, d'une certaine émulation pour
rivaliser de jovialité et de gaudriole avec eux. N'ai-je pas pris
moi-même, en sortant du collége, Dorat pour un Anacréon et Parny pour
un Tibulle? Ce mode bachique d'ajuster sa poésie sur un air des rues
était donc déjà familier comme une habitude à Béranger avant qu'il en
eût fait un système. Faire chanter l'amour et le vin, c'était vieux
comme le vin et l'amour; mais faire chanter le pamphlet, c'était le
génie et la nouveauté du genre.