La chanson est la littérature de ceux qui ne savent pas lire. On
savait peu lire alors dans les campagnes, dans les casernes et dans
les ateliers où Béranger voulait retentir. L'air populaire qui court
les rues en sortant du Vaudeville, et que les bornes apprennent
d'elles-mêmes à force de l'entendre répéter par les orgues ambulants,
est un véhicule nécessaire pour porter la poésie narquoise ou
politique de porte en porte, comme le facteur quotidien y porte une
lettre, à cent mille adresses. L'air musical est nécessaire aussi pour
graver le couplet dans la mémoire du peuple par l'obsession d'un écho
qui redit un million de fois le même refrain. Cette musique usuelle
qui parle à l'esprit, et ce couplet rhythmé qui danse dans l'oreille,
se prêtent l'un à l'autre un mutuel secours pour pénétrer partout. On
entend malgré soi la mélodie banale, semblable à la voix du crieur
public; souvent même on répète soi-même, en dépit de soi, l'air dont
on est obsédé et les paroles qui répugnent à vos opinions. Telle est
la puissance de la chanson sur le peuple illettré des capitales en
France: c'est l'enseignement mutuel de la borne et du pavé; l'air
monte souvent jusqu'au grenier du pauvre; il pénètre même dans le
salon du riche; mais son théâtre par excellence est le café. Le café,
où les Orientaux rêvent, où les Français chantent, est le véritable
centre d'acoustique de la chanson grivoise ou de la chanson politique,
ce pamphlet en musique. L'oreille de la France est là pour entendre
et retenir.