CHANTER ET PLEURER À LA FOIS.

Mais il avait à faire à un peuple sarcastique de capitale, de caserne,

de faubourg, de champs de bataille. Ce peuple dépasse les Grecs en

héroïsme, mais il n'égale ni les Campaniens en rêverie, ni les

Vénitiens en poésie, ni les Écossais en sensibilité. Ce peuple

rabelaisien n'est pas encore arrivé à son âge poétique dans ses

couches profondes, et peut-être n'y arrivera-t-il jamais. Son origine

gauloise, son goût excessif pour la raillerie, son père spirituel

Rabelais, son trop d'_esprit_, faculté si nuisible au génie poétique

d'une race humaine, l'empêcheront peut-être toujours d'être un peuple

épique, et encore plus un peuple lyrique. C'est le peuple du rire; il

chante des noëls, et il a inventé le vaudeville, deux funestes

augures pour qu'il chante jamais des stances héroïques ou des

barcaroles sérieuses. Il n'a bien chanté que l'hymne de la guerre, _la

Marseillaise_, en 1792, parce qu'il la chantait en face des armées

étrangères, avec l'accompagnement du tambour et du canon!

Mais la partie du peuple français des capitales et des camps à

laquelle s'adressait Béranger était peu capable de s'engouer pour une

poésie à longue haleine et à grand vol; cette poésie aurait passé

par-dessus sa tête: le cygne et l'aigle ne s'abattent pas dans la rue.

Il fallait évidemment à ce peuple des chansons.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 86 / 237 题