La finesse de style est le second caractère distinctif de ces
compositions; Béranger écrit pour le peuple avec une plume de
diplomate et avec une délicatesse de courtisan. L'allusion
transparente, la double entente malicieuse, le sous-entendu furtif
suspendu sur ses lèvres, le demi-mot plus incisif que le gros mot, le
sens qui s'arrête pour que la malignité l'achève; l'injure qui ne dit
pas tout pour que le peuple, en la complétant lui-même, devienne, pour
ainsi dire, le complice intelligent du chansonnier, voilà les figures
ordinaires du style de Béranger.
Chacune de ses chansons prenait ainsi la physionomie de son visage: le
front candide, les yeux clignés, la bouche équivoque, les joues
joviales, le regard narquois, le demi-sourire, le doigt sur les
lèvres! Sa figure était sa chanson, sa chanson était sa figure. La
vérité même ne devient française qu'à la condition d'avoir le sourire
sur la bouche.
Cette finesse de style me fit douter longtemps que le peuple fût assez
raffiné pour le comprendre; mais la passion est un grand déchiffreur
de sphinx. La passion du peuple était si acerbe, à cette époque,
contre les Bourbons, contre la noblesse, contre le clergé surtout, que
cette passion aidait le cabaret et la caserne à comprendre les
finesses trop littéraires de ce style; même quand il ne les comprenait
pas, le peuple y entendait malice de confiance. Il applaudissait
jusqu'à ces obscurités. Il y avait une telle entente préétablie entre
la multitude et son chansonnier qu'un seul geste de Béranger aurait
été aussi communicatif qu'une de ses chansons, et que la France aurait
ri ou frémi avec lui sur un signe du télégraphe!
Hélas! il faut en convenir, les funestes amis de la Restauration, dans
les Chambres de 1815 et depuis, commençaient à prêter trop d'armes au
poëte. La France avait accepté dans les Bourbons la révolution
raisonnable et la réconciliation des partis dans la liberté; on lui
présentait la contre-révolution insatiable, et la monarchie se
faisait parti malgré elle.