XIX

Nous ne parlons pas encore ici du caractère de Béranger, sa véritable

puissance. Nous ne parlons encore que de son talent.

Ce talent, quand on l'analyse à froid aujourd'hui, se compose surtout

de trois choses:

L'art de la composition;

La finesse du style;

La vibration du coeur sous le mot.

Béranger compose une chanson comme un poëme épique ou comme un drame

en cinq actes. Il n'y a point de hasard dans son inspiration, ni par

conséquent de négligence, de défaillance ou de longueur. Tout est

conçu lentement dans son esprit, porté longtemps dans sa méditation,

aiguisé à loisir par sa sagacité, poli jusqu'au scrupule par son goût,

combiné pour l'effet qu'il veut produire, adapté à l'air populaire le

plus propre à faire danser les paroles, rire le refrain, vibrer les

couplets; puis tout est lancé par le poëte à son adresse avec la

sûreté du coup d'oeil et du doigt de la brodeuse de dentelle qui lance

le fil aminci sur les lèvres dans l'oeil de l'aiguille.

«Il y a tel de mes couplets,» disait-il, «qui m'a coûté des semaines

de réflexions.»

Il ne s'en cachait pas, il ne se donnait pas pour un improvisateur

comme nous, fils du hasard, tantôt bien tantôt mal servis par la

loterie de leur inspiration, mais toujours incorrects, même dans leurs

bonheurs de style; il était, lui, le fils du travail, qui fait

quelquefois attendre ses dons, mais qui ne trompe jamais l'homme de

génie et de patience. Les regards très-exercés comme les nôtres aux

ouvrages d'art s'aperçoivent seuls de ces limures assidues du doigt de

Béranger sur ses vers. On n'y pourrait pas changer un mot; mais aussi

ses chansons manquent un peu de cette négligence qui est la souplesse

de la force: elles ne sont pas assez jeunes, même quand elles chantent

l'amour; elles ne sont pas assez folles, même quand elles célèbrent la

folie; elles ne sont pas assez ivres, même quand elles simulent

l'ivresse.

«Votre jambe droite n'est pas assez avinée,» disait le grand comédien

anglais Garrick à Préville qui lui demandait conseil pour bien rendre

un rôle d'ivrogne sur la scène. «Votre main droite, celle qui tient

la plume, n'est pas assez avinée,» pourrait-on dire à Béranger quand

il raturait une chanson à boire.

Désaugiers, son contemporain, délire plus sincèrement; il est ivre

lui-même de l'ivresse de verve qu'il répand à plein verre autour de

lui; le plaisir est la seule politique de cet Anacréon de Paris. Les

chansons de Béranger ont un but; elles visent aux passions d'un parti,

au coeur d'un peuple, au trône des rois; le regard tendu de l'archer

roidit la main, la flèche vole plus haut, mais elle vole moins leste;

les chansons de Béranger sentent un peu la lampe et l'huile de ses

veilles, au lieu de sentir le raisin de la vendange et la mousse du

banquet. À cela près, chacune de ses chansons est une combinaison

achevée et réussie de facture, une miniature de patience.

Le Béranger des odes, le Béranger philosophique se réservait pour les

derniers chants.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 82 / 237 题