Nous ne parlons pas encore ici du caractère de Béranger, sa véritable
puissance. Nous ne parlons encore que de son talent.
Ce talent, quand on l'analyse à froid aujourd'hui, se compose surtout
de trois choses:
L'art de la composition;
La finesse du style;
La vibration du coeur sous le mot.
Béranger compose une chanson comme un poëme épique ou comme un drame
en cinq actes. Il n'y a point de hasard dans son inspiration, ni par
conséquent de négligence, de défaillance ou de longueur. Tout est
conçu lentement dans son esprit, porté longtemps dans sa méditation,
aiguisé à loisir par sa sagacité, poli jusqu'au scrupule par son goût,
combiné pour l'effet qu'il veut produire, adapté à l'air populaire le
plus propre à faire danser les paroles, rire le refrain, vibrer les
couplets; puis tout est lancé par le poëte à son adresse avec la
sûreté du coup d'oeil et du doigt de la brodeuse de dentelle qui lance
le fil aminci sur les lèvres dans l'oeil de l'aiguille.
«Il y a tel de mes couplets,» disait-il, «qui m'a coûté des semaines
de réflexions.»
Il ne s'en cachait pas, il ne se donnait pas pour un improvisateur
comme nous, fils du hasard, tantôt bien tantôt mal servis par la
loterie de leur inspiration, mais toujours incorrects, même dans leurs
bonheurs de style; il était, lui, le fils du travail, qui fait
quelquefois attendre ses dons, mais qui ne trompe jamais l'homme de
génie et de patience. Les regards très-exercés comme les nôtres aux
ouvrages d'art s'aperçoivent seuls de ces limures assidues du doigt de
Béranger sur ses vers. On n'y pourrait pas changer un mot; mais aussi
ses chansons manquent un peu de cette négligence qui est la souplesse
de la force: elles ne sont pas assez jeunes, même quand elles chantent
l'amour; elles ne sont pas assez folles, même quand elles célèbrent la
folie; elles ne sont pas assez ivres, même quand elles simulent
l'ivresse.
«Votre jambe droite n'est pas assez avinée,» disait le grand comédien
anglais Garrick à Préville qui lui demandait conseil pour bien rendre
un rôle d'ivrogne sur la scène. «Votre main droite, celle qui tient
la plume, n'est pas assez avinée,» pourrait-on dire à Béranger quand
il raturait une chanson à boire.
Désaugiers, son contemporain, délire plus sincèrement; il est ivre
lui-même de l'ivresse de verve qu'il répand à plein verre autour de
lui; le plaisir est la seule politique de cet Anacréon de Paris. Les
chansons de Béranger ont un but; elles visent aux passions d'un parti,
au coeur d'un peuple, au trône des rois; le regard tendu de l'archer
roidit la main, la flèche vole plus haut, mais elle vole moins leste;
les chansons de Béranger sentent un peu la lampe et l'huile de ses
veilles, au lieu de sentir le raisin de la vendange et la mousse du
banquet. À cela près, chacune de ses chansons est une combinaison
achevée et réussie de facture, une miniature de patience.
Le Béranger des odes, le Béranger philosophique se réservait pour les
derniers chants.