XXI

Revenons au talent. Cette finesse de style, qui aurait été un défaut

grave dans un poëte populaire, devenait, grâce à l'esprit de parti, un

mérite de plus dans Béranger. Le buveur illettré croyait se montrer

aussi fin que lui en affectant de l'entendre, et l'amour-propre flatté

du peuple concourait à la popularité du chansonnier!

Mais la qualité dominante du talent de Béranger n'était ni dans

l'habileté de ses compositions, ni dans la finesse de son style; elle

était dans son coeur. Ce coeur, véritablement collectif, était le

coeur d'un pays plus encore que le coeur d'un homme; tout y vibrait

d'une émotion plus universelle que personnelle. Il devinait tout parce

qu'il sentait tout: une grandeur ou une douleur de la patrie, un

tambour battant la charge à des grenadiers sur quelque champ de

bataille de la République ou de l'Empire, un tocsin du 14 juillet

appelant les citoyens à l'assaut de la Bastille, un coup de canon de

Waterloo mutilant les débris des derniers bataillons décimés de Moscou

ou de Leipsick, un adieu funèbre de César vaincu à ses légions

anéanties dans une cour de Fontainebleau; le déchirement d'un dernier

drapeau tricolore qui déchirait, avec ce même lambeau, l'orgueil et le

coeur d'un million de vétérans humiliés; un soupir du Prométhée

impérial enchaîné sur son rocher, apporté par le vent à travers

l'Océan du rivage de Sainte-Hélène; un bruit de pas des bataillons

étrangers sur le sol de la patrie, un murmure encore sourd du peuple

contre la moindre atteinte à sa révolution; un gémissement de proscrit

de 1815, le bruit d'un coup de feu d'un peloton de soldats dans

l'allée de l'Observatoire, dans la plaine de Grenelle, à Toulouse, à

Nîmes, à Lyon, balle sous laquelle tombait un maréchal, un colonel ou

un sergent des vieilles bandes françaises; une plainte de prisonnier

dans le cachot, un cri de faim dans la chaumière, de souffrance dans

la mansarde, une agonie du blessé dans un lit d'hôpital; une mère

pressant ses trois enfants contre sa mamelle épuisée près de son mari

mort sur son grabat, sans suaire, dans un grenier; un sanglot étouffé

de veuve dont le fisc emporte la chèvre nourricière; une voix d'enfant

aux pieds nus sur la neige, collant ses mains roidies aux grilles du

palais du riche pour y respirer de loin l'haleine du feu de ses

festins: tout cela retentissait dans l'âme de Béranger, comme si un

autre Asmodée avait découvert à ses yeux les toits des capitales ou le

chaume des huttes. Sa sensibilité, non feinte, mais vraie,

l'associait, par une universelle sympathie, à toutes ces vibrations de

la fibre frémissante ou souffrante des multitudes. On a écrit que le

tyran de Syracuse avait construit un édifice où tous les entretiens et

tous les murmures secrets du peuple venaient, par un effet

d'acoustique, se répercuter et se grossir dans un centre sonore qu'on

appelait l'_Oreille de Denys_: l'oreille vivante de Denys, c'était

véritablement, de nos jours, le coeur de Béranger. Cette puissance de

souffrir pour tous, et cette puissance de compatir à tous, lui

donnaient la puissance d'exprimer pour tous, et tous aussi

reconnaissent leurs gémissements dans sa voix. Son talent, c'était sa

nature; sa popularité, c'était son patriotisme; sa puissance, c'était

son humanité! Toute rumeur cherche son écho dans la nature: quand cet

écho est insensible, il rend un son; quand cet écho est animé, il rend

une âme. Béranger était l'écho de la Révolution, l'écho de l'armée; le

peuple et l'armée s'écoutaient sentir, penser, aimer, haïr, conspirer

en lui. C'était l'homme-nation.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 84 / 237 题