Revenons au talent. Cette finesse de style, qui aurait été un défaut
grave dans un poëte populaire, devenait, grâce à l'esprit de parti, un
mérite de plus dans Béranger. Le buveur illettré croyait se montrer
aussi fin que lui en affectant de l'entendre, et l'amour-propre flatté
du peuple concourait à la popularité du chansonnier!
Mais la qualité dominante du talent de Béranger n'était ni dans
l'habileté de ses compositions, ni dans la finesse de son style; elle
était dans son coeur. Ce coeur, véritablement collectif, était le
coeur d'un pays plus encore que le coeur d'un homme; tout y vibrait
d'une émotion plus universelle que personnelle. Il devinait tout parce
qu'il sentait tout: une grandeur ou une douleur de la patrie, un
tambour battant la charge à des grenadiers sur quelque champ de
bataille de la République ou de l'Empire, un tocsin du 14 juillet
appelant les citoyens à l'assaut de la Bastille, un coup de canon de
Waterloo mutilant les débris des derniers bataillons décimés de Moscou
ou de Leipsick, un adieu funèbre de César vaincu à ses légions
anéanties dans une cour de Fontainebleau; le déchirement d'un dernier
drapeau tricolore qui déchirait, avec ce même lambeau, l'orgueil et le
coeur d'un million de vétérans humiliés; un soupir du Prométhée
impérial enchaîné sur son rocher, apporté par le vent à travers
l'Océan du rivage de Sainte-Hélène; un bruit de pas des bataillons
étrangers sur le sol de la patrie, un murmure encore sourd du peuple
contre la moindre atteinte à sa révolution; un gémissement de proscrit
de 1815, le bruit d'un coup de feu d'un peloton de soldats dans
l'allée de l'Observatoire, dans la plaine de Grenelle, à Toulouse, à
Nîmes, à Lyon, balle sous laquelle tombait un maréchal, un colonel ou
un sergent des vieilles bandes françaises; une plainte de prisonnier
dans le cachot, un cri de faim dans la chaumière, de souffrance dans
la mansarde, une agonie du blessé dans un lit d'hôpital; une mère
pressant ses trois enfants contre sa mamelle épuisée près de son mari
mort sur son grabat, sans suaire, dans un grenier; un sanglot étouffé
de veuve dont le fisc emporte la chèvre nourricière; une voix d'enfant
aux pieds nus sur la neige, collant ses mains roidies aux grilles du
palais du riche pour y respirer de loin l'haleine du feu de ses
festins: tout cela retentissait dans l'âme de Béranger, comme si un
autre Asmodée avait découvert à ses yeux les toits des capitales ou le
chaume des huttes. Sa sensibilité, non feinte, mais vraie,
l'associait, par une universelle sympathie, à toutes ces vibrations de
la fibre frémissante ou souffrante des multitudes. On a écrit que le
tyran de Syracuse avait construit un édifice où tous les entretiens et
tous les murmures secrets du peuple venaient, par un effet
d'acoustique, se répercuter et se grossir dans un centre sonore qu'on
appelait l'_Oreille de Denys_: l'oreille vivante de Denys, c'était
véritablement, de nos jours, le coeur de Béranger. Cette puissance de
souffrir pour tous, et cette puissance de compatir à tous, lui
donnaient la puissance d'exprimer pour tous, et tous aussi
reconnaissent leurs gémissements dans sa voix. Son talent, c'était sa
nature; sa popularité, c'était son patriotisme; sa puissance, c'était
son humanité! Toute rumeur cherche son écho dans la nature: quand cet
écho est insensible, il rend un son; quand cet écho est animé, il rend
une âme. Béranger était l'écho de la Révolution, l'écho de l'armée; le
peuple et l'armée s'écoutaient sentir, penser, aimer, haïr, conspirer
en lui. C'était l'homme-nation.