XVIII

Enfin le véritable poëte pindarique ne chante que des vérités absolues

et divines, dont la sainteté et la vertu se communiquent, pour ainsi

dire, à son génie. La poésie politique, la poésie de parti surtout,

est obligée de chanter souvent le sophisme et le mensonge convenus des

gouvernements ou des oppositions, pour que ses vers servent d'armes

offensives ou défensives au gouvernement qu'elle sert ou aux

oppositions qu'elle caresse. Ces vérités conventionnelles, ces

sophismes, ces mensonges du moment, périssent avec les passions qui

les fomentent. La beauté même des vers qui les contiennent ne les

préserve pas toujours de l'évaporation. Malheur aux poésies politiques

dans la postérité! Comprises par les contemporains, elles ne le sont

plus par les descendants. La critique historique, vraie, arrive avec

le temps; elle souffle sur toutes ces vérités de convention, inventées

par les factions régnantes à leur usage, et elle plaint le grand poëte

qui leur a prêté un jour son génie. La postérité est impartiale, et

c'est pour cela qu'elle est véridique.

Et cependant ce n'est pas tout. Le poëte pindarique s'adresse, dans sa

pensée et dans ses oeuvres, à l'auditoire le plus vaste, le plus élevé

de coeur et d'esprit, le plus universel et le plus éternel qu'il

puisse concevoir. Ses chants doivent porter dans tous les temps et

dans tous les lieux.

_Homo sum! humani nihil a me alienum puto._

«Homme je suis, rien de ce qui est de l'homme ne doit rester étranger

à moi.»

Telle est, à Paris comme à Rome, la devise du poëte lyrique ou épique,

être essentiellement collectif pour rester unanimement compris,

universellement sympathique.

Béranger, au commencement, s'est choisi un auditoire restreint, un

auditoire borné, non-seulement par les frontières de la nation que le

chansonnier célèbre, mais par la condition sociale et par les opinions

partielles de cette fraction du pays. Le peuple, le soldat, l'officier

en retraite, l'orléaniste en perspective, toute l'opposition aux

Bourbons de 1814, voilà l'auditoire exclusif pour lequel il chante.

Ses plus beaux poëmes de ce temps sont des pamphlets amers et

quelquefois sublimes à la gloire d'un des partis, à la confusion ou à

la perte de l'autre; chacun de ses chants est une spirituelle

_Marseillaise_ de parti, non pas même une _Marseillaise_ contre

l'étranger, comme celle de _Rouget de Lisle_, un tocsin de la patrie

en danger, réveillant en sursaut une nation entière, et faisant vibrer

dans chacune de ses notes l'unanime palpitation de tout coeur

français; mais une _Marseillaise_ d'opinions civiles, glorifiant les

uns, humiliant les autres, faisant rire ceux-ci et pleurer ceux-là,

et provoquant la risée des Français d'une date contre les Français

d'une autre date.

Et même, parmi ces Français de son opinion ou de sa faction, Béranger,

à cette époque, rétrécit encore son auditoire. Il a en vue surtout, et

il le manifeste par son refrain tantôt grivois, tantôt patois, tantôt

soldatesque, l'ouvrier du faubourg, le paysan du village, le soldat,

le sergent, la cantinière de la caserne; il affecte, en chantant,

l'accent, les moeurs, le costume, le geste, les gallicismes

intentionnels de ces classes particulières de la nation. De son oeil

malicieux et fin, il les regarde avec un sourire d'intelligence qui

leur dit: Je suis un d'entre vous, je suis votre compère, je suis

votre ménétrier. Tour à tour jovial, populaire, héroïque, on voit (et

il ne le cache ni dans ses préfaces, ni dans ses chansons) qu'il

s'adresse exclusivement, dans ses couplets ou dans ses strophes, à la

guinguette du faubourg, à la mansarde de l'artisan, au cabaret de la

banlieue, à la chambrée de la compagnie de vieille garde. La nature

restreinte et professionnelle de ces auditoires, et la nature même de

la langue qu'il leur fait parler quelquefois pour en être compris,

s'opposent fatalement à l'universalité d'intérêt, à la dignité

d'images, à l'élévation de sentiments et à la poésie de langage, qui

sont le caractère des poëtes lyriques universels; l'artisan, le

laboureur, le soldat, sont de grandes et dignes catégories dans la

nation, mais elles ne sont pas la nation tout entière. S'il s'agit de

droits, d'estime, de sollicitude, de pitié, de tendresse, de gloire

même, on ne saurait trop leur en porter et leur en rendre; mais, s'il

s'agit de littérature, de philosophie et de poésie, ce n'est pas là

qu'il faut en chercher les types et les modèles.

Ces classes sont la base immense, solide, respectable de la nation,

mais elles n'en sont pas la tête; c'est là qu'on multiplie, c'est là

qu'on travaille, c'est là qu'on éprouve le patriotisme du sol plus

vivement, parce qu'on y est plus près de terre; c'est là qu'on répand

son âme et son sang pour la patrie; c'est là qu'on sent juste et fort,

parce que c'est là qu'est le coeur de ce grand être collectif qu'on

appelle un peuple: mais ce n'est pas là qu'on pense, qu'on lit, qu'on

épure le goût, qu'on crible les langues, qu'on médite les livres

universels, qu'on chante les poëmes immortels, qui sont les monuments

intellectuels de la nationalité ou de l'esprit humain. C'est dans les

régions supérieures, occupées sans distractions du travail de la

pensée, qu'on trouve le génie d'un peuple; c'est sur les hauteurs que

resplendit le plus de jour. Ceux mêmes parmi les hommes de génie qui

sont nés dans ces régions du travail manuel se hâtent de monter aux

régions du loisir plus calme et de la pensée plus vaste, pour écrire.

Ils quittent comme Homère la boutique de l'armurier de Smyrne, ils

quittent comme Socrate l'atelier du sculpteur d'Athènes, ils quittent

comme Virgile la charrue du laboureur de Mantoue, ils quittent comme

J. J. Rousseau l'établi de l'horloger, pour étendre et pour polir leur

intelligence, et pour apprendre la langue du pays des idées, du beau,

des arts, avant de parler, d'écrire ou de chanter pour l'univers

pensant.

Béranger n'agit pas ainsi, soit par amour évangélique des classes

laborieuses, avec lesquelles il lui plaisait de se confondre par la

langue et par les préjugés comme par le coeur; soit pour poser son

levier d'opinion sur les masses plus résistantes, afin d'y trouver

plus de force contre le trône des Bourbons; soit enfin pour complaire

à ses amis, et pour servir par une action plus vive la triple

opposition monarchique, républicaine et militaire, qui le couronnait

alors d'une triple popularité.

À tous ces titres on ne peut le classer encore au rang des lyriques

universels. Il pouvait y être classé déjà, s'il avait voulu; il ne

voulut être alors que le premier des poëtes populaires, des poëtes de

parti. Au lieu d'Homère ou de Racine, il ne fut qu'Anacréon,

Aristophane ou Tyrtée. Il faut le prendre pour ce qu'il voulut être;

ses funérailles héroïques nous disent assez s'il a réussi à se faire

adopter par le coeur de la France.

S'il y a un jour une commotion du sol menacé en France, elle partira

du tombeau de Béranger. Son ombre sera la terreur des invasions

futures; la chanson tiendra l'épée de la patrie et de la liberté,

comme la statue de la Jeanne d'Arc d'un autre peuple à une autre

date!

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 81 / 237 题