Enfin le véritable poëte pindarique ne chante que des vérités absolues
et divines, dont la sainteté et la vertu se communiquent, pour ainsi
dire, à son génie. La poésie politique, la poésie de parti surtout,
est obligée de chanter souvent le sophisme et le mensonge convenus des
gouvernements ou des oppositions, pour que ses vers servent d'armes
offensives ou défensives au gouvernement qu'elle sert ou aux
oppositions qu'elle caresse. Ces vérités conventionnelles, ces
sophismes, ces mensonges du moment, périssent avec les passions qui
les fomentent. La beauté même des vers qui les contiennent ne les
préserve pas toujours de l'évaporation. Malheur aux poésies politiques
dans la postérité! Comprises par les contemporains, elles ne le sont
plus par les descendants. La critique historique, vraie, arrive avec
le temps; elle souffle sur toutes ces vérités de convention, inventées
par les factions régnantes à leur usage, et elle plaint le grand poëte
qui leur a prêté un jour son génie. La postérité est impartiale, et
c'est pour cela qu'elle est véridique.
Et cependant ce n'est pas tout. Le poëte pindarique s'adresse, dans sa
pensée et dans ses oeuvres, à l'auditoire le plus vaste, le plus élevé
de coeur et d'esprit, le plus universel et le plus éternel qu'il
puisse concevoir. Ses chants doivent porter dans tous les temps et
dans tous les lieux.
_Homo sum! humani nihil a me alienum puto._
«Homme je suis, rien de ce qui est de l'homme ne doit rester étranger
à moi.»
Telle est, à Paris comme à Rome, la devise du poëte lyrique ou épique,
être essentiellement collectif pour rester unanimement compris,
universellement sympathique.
Béranger, au commencement, s'est choisi un auditoire restreint, un
auditoire borné, non-seulement par les frontières de la nation que le
chansonnier célèbre, mais par la condition sociale et par les opinions
partielles de cette fraction du pays. Le peuple, le soldat, l'officier
en retraite, l'orléaniste en perspective, toute l'opposition aux
Bourbons de 1814, voilà l'auditoire exclusif pour lequel il chante.
Ses plus beaux poëmes de ce temps sont des pamphlets amers et
quelquefois sublimes à la gloire d'un des partis, à la confusion ou à
la perte de l'autre; chacun de ses chants est une spirituelle
_Marseillaise_ de parti, non pas même une _Marseillaise_ contre
l'étranger, comme celle de _Rouget de Lisle_, un tocsin de la patrie
en danger, réveillant en sursaut une nation entière, et faisant vibrer
dans chacune de ses notes l'unanime palpitation de tout coeur
français; mais une _Marseillaise_ d'opinions civiles, glorifiant les
uns, humiliant les autres, faisant rire ceux-ci et pleurer ceux-là,
et provoquant la risée des Français d'une date contre les Français
d'une autre date.
Et même, parmi ces Français de son opinion ou de sa faction, Béranger,
à cette époque, rétrécit encore son auditoire. Il a en vue surtout, et
il le manifeste par son refrain tantôt grivois, tantôt patois, tantôt
soldatesque, l'ouvrier du faubourg, le paysan du village, le soldat,
le sergent, la cantinière de la caserne; il affecte, en chantant,
l'accent, les moeurs, le costume, le geste, les gallicismes
intentionnels de ces classes particulières de la nation. De son oeil
malicieux et fin, il les regarde avec un sourire d'intelligence qui
leur dit: Je suis un d'entre vous, je suis votre compère, je suis
votre ménétrier. Tour à tour jovial, populaire, héroïque, on voit (et
il ne le cache ni dans ses préfaces, ni dans ses chansons) qu'il
s'adresse exclusivement, dans ses couplets ou dans ses strophes, à la
guinguette du faubourg, à la mansarde de l'artisan, au cabaret de la
banlieue, à la chambrée de la compagnie de vieille garde. La nature
restreinte et professionnelle de ces auditoires, et la nature même de
la langue qu'il leur fait parler quelquefois pour en être compris,
s'opposent fatalement à l'universalité d'intérêt, à la dignité
d'images, à l'élévation de sentiments et à la poésie de langage, qui
sont le caractère des poëtes lyriques universels; l'artisan, le
laboureur, le soldat, sont de grandes et dignes catégories dans la
nation, mais elles ne sont pas la nation tout entière. S'il s'agit de
droits, d'estime, de sollicitude, de pitié, de tendresse, de gloire
même, on ne saurait trop leur en porter et leur en rendre; mais, s'il
s'agit de littérature, de philosophie et de poésie, ce n'est pas là
qu'il faut en chercher les types et les modèles.
Ces classes sont la base immense, solide, respectable de la nation,
mais elles n'en sont pas la tête; c'est là qu'on multiplie, c'est là
qu'on travaille, c'est là qu'on éprouve le patriotisme du sol plus
vivement, parce qu'on y est plus près de terre; c'est là qu'on répand
son âme et son sang pour la patrie; c'est là qu'on sent juste et fort,
parce que c'est là qu'est le coeur de ce grand être collectif qu'on
appelle un peuple: mais ce n'est pas là qu'on pense, qu'on lit, qu'on
épure le goût, qu'on crible les langues, qu'on médite les livres
universels, qu'on chante les poëmes immortels, qui sont les monuments
intellectuels de la nationalité ou de l'esprit humain. C'est dans les
régions supérieures, occupées sans distractions du travail de la
pensée, qu'on trouve le génie d'un peuple; c'est sur les hauteurs que
resplendit le plus de jour. Ceux mêmes parmi les hommes de génie qui
sont nés dans ces régions du travail manuel se hâtent de monter aux
régions du loisir plus calme et de la pensée plus vaste, pour écrire.
Ils quittent comme Homère la boutique de l'armurier de Smyrne, ils
quittent comme Socrate l'atelier du sculpteur d'Athènes, ils quittent
comme Virgile la charrue du laboureur de Mantoue, ils quittent comme
J. J. Rousseau l'établi de l'horloger, pour étendre et pour polir leur
intelligence, et pour apprendre la langue du pays des idées, du beau,
des arts, avant de parler, d'écrire ou de chanter pour l'univers
pensant.
Béranger n'agit pas ainsi, soit par amour évangélique des classes
laborieuses, avec lesquelles il lui plaisait de se confondre par la
langue et par les préjugés comme par le coeur; soit pour poser son
levier d'opinion sur les masses plus résistantes, afin d'y trouver
plus de force contre le trône des Bourbons; soit enfin pour complaire
à ses amis, et pour servir par une action plus vive la triple
opposition monarchique, républicaine et militaire, qui le couronnait
alors d'une triple popularité.
À tous ces titres on ne peut le classer encore au rang des lyriques
universels. Il pouvait y être classé déjà, s'il avait voulu; il ne
voulut être alors que le premier des poëtes populaires, des poëtes de
parti. Au lieu d'Homère ou de Racine, il ne fut qu'Anacréon,
Aristophane ou Tyrtée. Il faut le prendre pour ce qu'il voulut être;
ses funérailles héroïques nous disent assez s'il a réussi à se faire
adopter par le coeur de la France.
S'il y a un jour une commotion du sol menacé en France, elle partira
du tombeau de Béranger. Son ombre sera la terreur des invasions
futures; la chanson tiendra l'épée de la patrie et de la liberté,
comme la statue de la Jeanne d'Arc d'un autre peuple à une autre
date!