XVII

On a beaucoup dit et écrit que le talent de Béranger était gaulois;

nous croyons plutôt que ce talent est grec. L'atticisme, cette qualité

indéfinissable des choses grecques, est le don par excellence de cet

écrivain français. La grandeur de ce talent est dans sa finesse;

c'est un poëte politique et philosophique, exquis dans ses

proportions.

Qu'est-ce en effet qu'un poëte pindarique? C'est un homme possédé et

souvent égaré par l'enthousiasme. Béranger a trop d'esprit pour avoir

tant d'enthousiasme; il possède son enthousiasme, il n'en est pas

possédé; il le conduit avec un fil imperceptible, mais sûr, partout où

il veut passer, comme le conducteur des chars, aux jeux Olympiques,

conduit au mouvement du doigt ses coursiers qui ne s'emportent jamais

dans la carrière:

«Rasant la borne, et ne la touchant pas.»

Il n'y brise jamais son essieu, il n'y fait même ni bruit ni

poussière; il arrive sans qu'on s'aperçoive qu'il est arrivé juste, et

court au but qu'il s'est proposé.

D'ailleurs la raillerie est exclusive de l'enthousiasme, et Béranger

est souvent un poëte moqueur. Il cherche d'un regard malin le défaut

de cuirasse de ses ennemis, les rois, les Bourbons, les nobles, les

prêtres, pour lancer sa flèche au point vulnérable et pour rire de la

goutte de sang que le dard rapporte à l'arc avec lui. Que ferait-on de

l'enthousiasme à ce jeu d'adresse? C'est comme si l'on demandait à

Molière de s'enthousiasmer en livrant Tartuffe à la risée d'un

parterre. L'enthousiasme de Béranger était dans son coeur, et pas dans

son verre; il le gardait pour sa vie, pour la liberté, et pour la

vertu pratique dont il était sérieusement et intimement possédé. Il

faisait ses vers à petit feu, comme on fond la cire: il ne les

chauffait à grande flamme que pour la gloire et pour la patrie.

Ajoutons qu'un poëte pindarique ne s'attache, par l'instinct même de

son génie, qu'à chanter des choses grandes, permanentes, éternelles

s'il le peut, des choses supérieures aux lieux, aux temps, aux mobiles

opinions des hommes, aux passions variables et fugitives des partis et

des factions, des choses, en un mot, aussi intéressantes et aussi

vraies dans la postérité la plus reculée qu'aujourd'hui.

À l'exception du peuple, de la liberté et de l'héroïsme, auxquels il

consacre quelquefois un sublime refrain, Béranger ne chante en général

que des choses circonstantielles, relatives, passagères, des passions

politiques enfin. Or, la politique étant de sa nature une chose

courte, temporaire, mobile comme les événements, les systèmes, les

factions qui sont les éléments de la politique, la grandeur et

l'immortalité du sujet manquent souvent au poëte politique. Il est

comme l'orateur politique: l'heure passée, la passion morte, la

faction oubliée, on ne l'écoute plus. C'est le malheur des poésies de

parti; elles sont presque toujours aussi des poésies de circonstance.

Mais la patrie, l'héroïsme, le peuple, éterniseront le nom du poëte.

C'est la partie divine de ses chants.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 80 / 237 题