La campagne des chansons de Béranger contre les Bourbons commença.
Nous savons comment elle a fini en 1830.
C'est ici le moment d'examiner le talent de cet homme de guerre. Nous
le ferons sans prévention, sans flatterie à la mort, sans feint
enthousiasme, sans hypocrisie d'amitié, car nous avons toujours trouvé
dans Béranger l'homme immensément encore au-dessus du poëte.
En veut-on la preuve? Nous avons été quinze ans son ami, et, pendant
les innombrables entretiens que nous avons eus ensemble, nous ne lui
avons pas parlé une seule fois de ses chansons, de même qu'il ne nous
a jamais parlé de nos oeuvres en vers. Entre nous, c'était l'homme
qui aimait l'homme; le poëte était réservé.
Cette réticence était honnête des deux côtés. Il m'aurait fallu louer
des chansons qui avaient renversé les dieux et banni les rois de ma
famille; il lui aurait fallu louer des vers qu'il avait raillés sans
doute, comme son parti les raillait pendant la bataille. Nous aurions
manqué l'un et l'autre ou de sincérité ou de dignité. Le silence
sous-entendu sauvait tout; il nous empêchait de nous apostasier, il ne
nous empêchait pas de nous chérir.
Je suis donc très-libre aujourd'hui de parler de son talent poétique
dans la mesure juste de mon estime et de mon admiration, sans ajouter
et sans retrancher un gramme au poids vrai de ses oeuvres dans la
balance de l'avenir.