XVI

La campagne des chansons de Béranger contre les Bourbons commença.

Nous savons comment elle a fini en 1830.

C'est ici le moment d'examiner le talent de cet homme de guerre. Nous

le ferons sans prévention, sans flatterie à la mort, sans feint

enthousiasme, sans hypocrisie d'amitié, car nous avons toujours trouvé

dans Béranger l'homme immensément encore au-dessus du poëte.

En veut-on la preuve? Nous avons été quinze ans son ami, et, pendant

les innombrables entretiens que nous avons eus ensemble, nous ne lui

avons pas parlé une seule fois de ses chansons, de même qu'il ne nous

a jamais parlé de nos oeuvres en vers. Entre nous, c'était l'homme

qui aimait l'homme; le poëte était réservé.

Cette réticence était honnête des deux côtés. Il m'aurait fallu louer

des chansons qui avaient renversé les dieux et banni les rois de ma

famille; il lui aurait fallu louer des vers qu'il avait raillés sans

doute, comme son parti les raillait pendant la bataille. Nous aurions

manqué l'un et l'autre ou de sincérité ou de dignité. Le silence

sous-entendu sauvait tout; il nous empêchait de nous apostasier, il ne

nous empêchait pas de nous chérir.

Je suis donc très-libre aujourd'hui de parler de son talent poétique

dans la mesure juste de mon estime et de mon admiration, sans ajouter

et sans retrancher un gramme au poids vrai de ses oeuvres dans la

balance de l'avenir.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 79 / 237 题