Béranger, en naissant, eut ce bonheur ou ce malheur de naître en
pleine popularité, comme ces oiseaux qui éclosent, sans qu'on les
couve, en plein soleil. Aussitôt que cinq ou six hommes d'esprit de la
conspiration contre les Bourbons, le banquier Laffitte, l'orateur
Manuel, le sophiste Benjamin Constant, le diplomate Sébastiani, le
républicain la Fayette, le _Crassus_ éloquent Casimir Perrier,
l'historien Thiers, l'orateur Foy, Mirabeau probe de l'armée, et vingt
autres chefs d'opinion plus subalternes, eurent entendu quelques-unes
des chansons de Béranger, ils ne s'y trompèrent pas (la haine est
clairvoyante); ils s'écrièrent: Voilà notre homme!
Béranger ne les rechercha pas, ils le recherchèrent; ils lui offrirent
tout, patronage, solde, honneurs, puissance dans les victoires futures
du parti. Il n'accepta rien que la gloire.
«Faites-moi des échos tant que vous pourrez et tant que vous voudrez,»
leur répondit-il; «quant à moi, je ne chante qu'à mon heure et qu'à
mon goût. J'aime la Révolution, je sers le peuple, j'honore l'armée,
j'illustre la gloire, je pleure les malheurs de la patrie, j'espère sa
vengeance; je vois en perspective la république: je ne la refoulerai
pas, comme je n'anticiperai pas sur elle; mais point de solidarité
entre vous et moi. Je hais comme vous la contre-révolution, les
Bourbons surtout; cette haine commune sera le seul pacte entre nous.
Je veux rester indépendant, même de vous, en respect de moi-même. Je
veux rester simple chanteur des rues et des camps quand vous aurez
triomphé, pour ne pas être responsable de vos ambitions et de vos
fautes! Je veux rester pauvre pour rester plus grand que vous par
l'abnégation de vos richesses. Je veux rester peuple pour vivre et
mourir plus près du peuple!»
Ces hommes, peu accoutumés à tant de vertu, crurent que cette vertu
n'était qu'une affiche, que tant d'abnégation n'était qu'une
prétention plus habile et plus haute, et qu'au jour des rétributions
le désintéressement de ce _Chansonnier du Danube_ céderait, comme tant
d'autres, à la séduction du pouvoir et aux blandices de la fortune.