Si le parti dut beaucoup au poëte, le poëte, il faut le reconnaître,
dut beaucoup au parti. Heureux les poëtes qui trouvent, à leur premier
vers, un million d'échos échelonnés d'avance sur leur chemin, pour
porter leur nom obscur et leurs vers prédestinés aux oreilles, à
l'esprit, au coeur de tout un peuple! Ceux-là n'ont pas à se faire
lentement, oreille par oreille, leur auditoire étroit et difficile, à
conquérir, coeur par coeur, leur pénible renommée, à subir la critique
et le dénigrement de leur siècle, pour jouir de cette renommée pendant
quelques heures du soir de leur vie, et pour arriver bien vite, avec
un nom déjà posthume, avant leur mort, à l'oubli définitif d'un froid
tombeau. Un peuple, un gouvernement, une armée, ne se disputent pas la
préséance dans leur cortège funèbre; une veuve, un enfant, un vieux
serviteur, un chien fidèle, quelquefois suivent seuls leur convoi, à
travers les brouillards du matin, dans un faubourg inattentif qui ne
sait pas leur nom. Un petit volume enlacé de deux ou trois feuilles de
laurier de famille est le seul trophée de leur pauvre cercueil. Pour
que le monde se passionne sur votre tombe, il faut avoir servi,
volontairement ou involontairement, les passions du monde!