XIV

Si le parti dut beaucoup au poëte, le poëte, il faut le reconnaître,

dut beaucoup au parti. Heureux les poëtes qui trouvent, à leur premier

vers, un million d'échos échelonnés d'avance sur leur chemin, pour

porter leur nom obscur et leurs vers prédestinés aux oreilles, à

l'esprit, au coeur de tout un peuple! Ceux-là n'ont pas à se faire

lentement, oreille par oreille, leur auditoire étroit et difficile, à

conquérir, coeur par coeur, leur pénible renommée, à subir la critique

et le dénigrement de leur siècle, pour jouir de cette renommée pendant

quelques heures du soir de leur vie, et pour arriver bien vite, avec

un nom déjà posthume, avant leur mort, à l'oubli définitif d'un froid

tombeau. Un peuple, un gouvernement, une armée, ne se disputent pas la

préséance dans leur cortège funèbre; une veuve, un enfant, un vieux

serviteur, un chien fidèle, quelquefois suivent seuls leur convoi, à

travers les brouillards du matin, dans un faubourg inattentif qui ne

sait pas leur nom. Un petit volume enlacé de deux ou trois feuilles de

laurier de famille est le seul trophée de leur pauvre cercueil. Pour

que le monde se passionne sur votre tombe, il faut avoir servi,

volontairement ou involontairement, les passions du monde!

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 77 / 237 题