Cependant ce sophisme ne marchait pas encore assez vite au gré de ces
ambitieux. Il leur fallait un porte-voix sonore et populaire qui
multipliât l'écho de l'opposition, depuis la table de l'opulente
bourgeoisie jusqu'à la gamelle de la caserne et jusqu'à la nappe
avinée de la guinguette. Ce porte-voix, c'était un chansonnier. Ce
chansonnier devait réunir en lui, pour porter coup dans tous les rangs
de la société française, l'élégance attique qui se fait entendre à
demi-mot à l'homme lettré, l'accent martial qui fait frissonner le
soldat, la bonhomie cordiale qui fait larmoyer dans son rire le bon et
rude peuple des champs. Ces trois génies, le génie fin et classique du
sous-entendu et du ridicule, le génie patriotique et martial du corps
de garde, le génie élégiaque et pastoral de la chaumière, étaient
difficiles à rencontrer dans un même homme. Un Anacréon pour les
amants, un Aristophane pour les malveillants, un Tyrtée pour les
escouades, un Théocrite pour les paysans; une lyre, un sifflet, un
clairon, une flûte ou un flageolet dans la même main! quel prodige!
mais aussi quelle bonne fortune! Ce prodige et cette bonne fortune se
rencontrèrent, à l'heure où cela était nécessaire, dans Béranger.