XIII

Cependant ce sophisme ne marchait pas encore assez vite au gré de ces

ambitieux. Il leur fallait un porte-voix sonore et populaire qui

multipliât l'écho de l'opposition, depuis la table de l'opulente

bourgeoisie jusqu'à la gamelle de la caserne et jusqu'à la nappe

avinée de la guinguette. Ce porte-voix, c'était un chansonnier. Ce

chansonnier devait réunir en lui, pour porter coup dans tous les rangs

de la société française, l'élégance attique qui se fait entendre à

demi-mot à l'homme lettré, l'accent martial qui fait frissonner le

soldat, la bonhomie cordiale qui fait larmoyer dans son rire le bon et

rude peuple des champs. Ces trois génies, le génie fin et classique du

sous-entendu et du ridicule, le génie patriotique et martial du corps

de garde, le génie élégiaque et pastoral de la chaumière, étaient

difficiles à rencontrer dans un même homme. Un Anacréon pour les

amants, un Aristophane pour les malveillants, un Tyrtée pour les

escouades, un Théocrite pour les paysans; une lyre, un sifflet, un

clairon, une flûte ou un flageolet dans la même main! quel prodige!

mais aussi quelle bonne fortune! Ce prodige et cette bonne fortune se

rencontrèrent, à l'heure où cela était nécessaire, dans Béranger.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 76 / 237 题