La popularité persistante et désormais immortelle de Béranger
s'explique, selon nous, par trois causes:
Les circonstances de sa patrie;
Son talent;
Son caractère.
Nous allons examiner rapidement avec vous et à coeur ouvert ces trois
explications de sa gloire et de la tendresse d'un peuple pour lui.
Hélas! nous nous étonnons le premier que ce soit nous qui fassions ici
cette commémoration pieuse de Béranger? Qui nous l'aurait dit il y a
vingt-sept ans, quand les rois de nos pères, rentrés de longs exils et
sacrés pour nous par le sang de Louis XVI, régnaient, le testament de
leur frère dans une main, une charte libérale dans l'autre main, sur
un peuple frémissant, mais à demi libre? quand nous gémissions de ce
sophisme, machine de guerre qu'on renverse après l'assaut, sophisme
qui représentait l'armée de Brumaire, de Moscou, et du 20 Mars 1815,
comme une collection de tribuns du peuple, comme une tribu de Mahomets
de la liberté? quand les vers de Béranger faisaient explosion sous le
trône comme la poudre dans la mine? quand ses chansons grondaient
comme la foudre des coeurs entre les dents des soldats et du peuple?
quand les éclats de rire que ces chansons soulevaient dans les
multitudes précédaient et présageaient les éclats du tonnerre qui
allaient pulvériser la dynastie des Bourbons?
Nous aimions ces Bourbons à cause de leurs malheurs et de leurs
services; nous avions dans les veines un sang qui avait coulé pour
eux; on nous avait appris leur histoire comme un catéchisme de
famille; nous avions dans l'âme un vif instinct de liberté presque
républicaine qui trouvait sa satisfaction dans la presse démuselée,
dans la tribune éclatante dans l'opinion cosouveraine avec la royauté;
nous faisions des voeux d'honnête jeunesse pour que les incitations
du parti militaire d'alors ne parvinssent jamais à semer la zizanie
entre les Bourbons légitimes et la liberté, plus légitime encore par
son droit que les Bourbons ne l'étaient par nos sentiments.
Voilà nos opinions d'alors; nous n'en rougissons pas même aujourd'hui.
Le temps peut changer les devoirs, il ne change pas les préférences.
Qu'on juge, d'après ces dispositions, ce qu'était pour nous, à cette
époque, le nom de Béranger. Nous admirions ses vers, comme la victime
admire l'éclat et le tranchant du couteau qu'on va lui plonger dans la
gorge. Plus cela était beau, plus cela nous donnait le frisson. Encore
une fois, si on nous avait dit dans les jeunes années: «Vous aimerez
un jour cet homme; vous l'aimerez, non-seulement d'attrait, mais
d'estime; vous l'aimerez passionnément d'une de ces passions tardives
et réfléchies de l'âge mûr qui ne meurent plus qu'avec nous,» nous
aurions dit: Non, jamais!
Eh bien! nous l'avons aimé, nous l'avons estimé, nous l'avons chéri
comme un père et comme le plus tendre des amis. Comment cela? Est-ce
lui ou vous qui avez changé, nous dira-t-on, pour que ces antipathies
devinssent des tendresses? Un peu tous les deux, ni l'un ni l'autre
peut-être; mais les choses, les temps, les hommes, avaient changé
autour de nous. Vous allez voir.
Ceci me ramène à l'explication des causes de la popularité de
Béranger.