J'ai dit que la première de ces causes était dans les circonstances de
notre patrie au moment où il commença à chanter, comme on dit, mais,
en réalité, à démolir par le rire.
Il m'est interdit de raconter ici sa vie; je n'en sais, au reste, que
ce qui échappe çà et là à un vieillard dans des conversations à propos
interrompus, dont je vous rendrai compte. Tout ce que je sais, c'est
qu'en 1814 Béranger, consterné, comme tout le monde, des désastres que
l'esprit de conquête avait accumulés sur la France, était d'autant
moins partisan des conquêtes qu'il était meilleur Français. Je ne
répondrais pas même qu'à l'avènement de Louis XVIII ramenant la paix
nécessaire et présentant la liberté future à la nation, un soupir
involontaire d'humanité et de bonne espérance ne se soit échappé de la
poitrine du poëte citoyen. J'en trouve la preuve dans la première
préface de ses oeuvres; lisez-la.
Je ne pense pas non plus que l'irruption en France d'une poignée
d'hommes héroïques de l'île d'Elbe, au 20 mars 1815, irruption qui
aboutit à Sainte-Hélène en passant par Waterloo, tentative qui fit
bouillonner _Benjamin Constant_, pâlir Laffitte, frémir La Fayette,
ces patrons et ces amis de Béranger; je ne pense pas que ce retour du
régime militaire ait eu les voeux, les honneurs, les applaudissements
secrets du coeur jeune et républicain de Béranger. Je suis certain du
contraire. Tyrtée eût fait, non une chanson, mais une Némésis contre
la guerre civile venant exposer la Grèce à une seconde invasion des
Perses.
Mais, 1814 et 1815 passés, et passés dans des flots de sang dont les
soldats ne voulaient pas voir la source, tout changea dans les
opinions populaires.
Nous ne pensons pas non plus que la conquête universelle, que la
civilisation subordonnée à l'armée, qu'une volonté sans réplique à ses
décrets, qu'un concordat rétablissant légalement un sacerdoce d'État
sur les consciences, que la résurrection des noblesses, des baronnies
du moyen âge, des majorats, des substitutions, des principautés, des
féodalités recrépies de gloire, nous ne pensons pas que tant d'autres
institutions du premier empire fussent des articles du programme
philosophique et républicain de Béranger et de ses amis politiques de
1814. Nous ne voyons donc pas bien clair dans cette confusion de
militarisme et de libéralisme qui caractérise, à dater de ce jour et
pendant quinze ans d'équivoque ou d'inconséquence, la poésie à double
refrain et à double entente de Béranger.
L'esprit d'opposition à toute arme peut seul expliquer ce malentendu
du poëte et de ses principes.
Or, d'où venait cet esprit d'opposition à toute arme? Il venait des
malheurs récents de la patrie, et par cela seul il était excusable. Le
malheur aigrit le coeur, et le coeur aigri fausse l'esprit. Telle
était, après 1814 et 1815, la situation morale de la France: elle
avait de l'humeur contre le destin, elle attribuait aux Bourbons les
torts de la guerre. C'était naturel, mais était-ce juste?
Le culte de la gloire et le dénigrement de la paix étaient-ils bien
l'évangile du progrès véritablement rationnel du monde? Était-ce bien
au son des tambours qu'on pouvait élever et conduire ce peuple à la
liberté? Était-ce bien même à coups de canon qu'on pouvait faire
entrer notre philosophie dans la tête des peuples? Béranger avait trop
de sagacité pour le croire. Quinze ans d'entretien à coeur ouvert avec
lui, et son applaudissement sans réserve à des doctrines tout
opposées, dont je fus l'organe en 1848, ne me laissent pas le moindre
doute sur ses vraies opinions à cet égard.
Le culte de la gloire rétrospective, c'était la guerre; ce n'était pas
la révolution. La guerre, en présentant aux peuples l'ambition de la
France au lieu de son exemple, et l'invasion des territoires au lieu
de l'apostolat des principes, la guerre devait paraître un outrage
français à l'indépendance des nations; la guerre devait, tôt ou tard,
les rallier dans l'intérêt d'une défense désespérée. Les nationalités
ne pouvaient manquer de se soulever contre une liberté imposée par les
armes. Les rois devaient profiter de ce soulèvement d'orgueil blessé
de leurs peuples pour transformer leurs sujets en soldats. Le premier
empire arma, de son côté, en proportion des forces levées contre lui;
il chercha même des ennemis jusque parmi les amis de la France, comme
en Espagne. Le sang coula pendant quinze ans entre nous et les nations
du continent. Cette guerre fatale les empêcha de se reconnaître et de
fraterniser dans la même foi. Les victoires de la France humilièrent
ses ennemis, nos revers les enhardirent; en France même l'engouement
pour les généraux popularisés dans les camps se substitua trop
aisément, dans le peuple, à l'enthousiasme de la liberté; la
révolution philosophique et tous ses principes furent jetés comme en
dérision aux soldats; toutes les forces du patriotisme furent
retournées contre la révolution de 89, qui avait excité ce noble
patriotisme. La guerre, qui ne pense pas, mais qui tue, tua la pensée
en France et en Europe.