VII

J'ai dit que la première de ces causes était dans les circonstances de

notre patrie au moment où il commença à chanter, comme on dit, mais,

en réalité, à démolir par le rire.

Il m'est interdit de raconter ici sa vie; je n'en sais, au reste, que

ce qui échappe çà et là à un vieillard dans des conversations à propos

interrompus, dont je vous rendrai compte. Tout ce que je sais, c'est

qu'en 1814 Béranger, consterné, comme tout le monde, des désastres que

l'esprit de conquête avait accumulés sur la France, était d'autant

moins partisan des conquêtes qu'il était meilleur Français. Je ne

répondrais pas même qu'à l'avènement de Louis XVIII ramenant la paix

nécessaire et présentant la liberté future à la nation, un soupir

involontaire d'humanité et de bonne espérance ne se soit échappé de la

poitrine du poëte citoyen. J'en trouve la preuve dans la première

préface de ses oeuvres; lisez-la.

Je ne pense pas non plus que l'irruption en France d'une poignée

d'hommes héroïques de l'île d'Elbe, au 20 mars 1815, irruption qui

aboutit à Sainte-Hélène en passant par Waterloo, tentative qui fit

bouillonner _Benjamin Constant_, pâlir Laffitte, frémir La Fayette,

ces patrons et ces amis de Béranger; je ne pense pas que ce retour du

régime militaire ait eu les voeux, les honneurs, les applaudissements

secrets du coeur jeune et républicain de Béranger. Je suis certain du

contraire. Tyrtée eût fait, non une chanson, mais une Némésis contre

la guerre civile venant exposer la Grèce à une seconde invasion des

Perses.

Mais, 1814 et 1815 passés, et passés dans des flots de sang dont les

soldats ne voulaient pas voir la source, tout changea dans les

opinions populaires.

Nous ne pensons pas non plus que la conquête universelle, que la

civilisation subordonnée à l'armée, qu'une volonté sans réplique à ses

décrets, qu'un concordat rétablissant légalement un sacerdoce d'État

sur les consciences, que la résurrection des noblesses, des baronnies

du moyen âge, des majorats, des substitutions, des principautés, des

féodalités recrépies de gloire, nous ne pensons pas que tant d'autres

institutions du premier empire fussent des articles du programme

philosophique et républicain de Béranger et de ses amis politiques de

1814. Nous ne voyons donc pas bien clair dans cette confusion de

militarisme et de libéralisme qui caractérise, à dater de ce jour et

pendant quinze ans d'équivoque ou d'inconséquence, la poésie à double

refrain et à double entente de Béranger.

L'esprit d'opposition à toute arme peut seul expliquer ce malentendu

du poëte et de ses principes.

Or, d'où venait cet esprit d'opposition à toute arme? Il venait des

malheurs récents de la patrie, et par cela seul il était excusable. Le

malheur aigrit le coeur, et le coeur aigri fausse l'esprit. Telle

était, après 1814 et 1815, la situation morale de la France: elle

avait de l'humeur contre le destin, elle attribuait aux Bourbons les

torts de la guerre. C'était naturel, mais était-ce juste?

Le culte de la gloire et le dénigrement de la paix étaient-ils bien

l'évangile du progrès véritablement rationnel du monde? Était-ce bien

au son des tambours qu'on pouvait élever et conduire ce peuple à la

liberté? Était-ce bien même à coups de canon qu'on pouvait faire

entrer notre philosophie dans la tête des peuples? Béranger avait trop

de sagacité pour le croire. Quinze ans d'entretien à coeur ouvert avec

lui, et son applaudissement sans réserve à des doctrines tout

opposées, dont je fus l'organe en 1848, ne me laissent pas le moindre

doute sur ses vraies opinions à cet égard.

Le culte de la gloire rétrospective, c'était la guerre; ce n'était pas

la révolution. La guerre, en présentant aux peuples l'ambition de la

France au lieu de son exemple, et l'invasion des territoires au lieu

de l'apostolat des principes, la guerre devait paraître un outrage

français à l'indépendance des nations; la guerre devait, tôt ou tard,

les rallier dans l'intérêt d'une défense désespérée. Les nationalités

ne pouvaient manquer de se soulever contre une liberté imposée par les

armes. Les rois devaient profiter de ce soulèvement d'orgueil blessé

de leurs peuples pour transformer leurs sujets en soldats. Le premier

empire arma, de son côté, en proportion des forces levées contre lui;

il chercha même des ennemis jusque parmi les amis de la France, comme

en Espagne. Le sang coula pendant quinze ans entre nous et les nations

du continent. Cette guerre fatale les empêcha de se reconnaître et de

fraterniser dans la même foi. Les victoires de la France humilièrent

ses ennemis, nos revers les enhardirent; en France même l'engouement

pour les généraux popularisés dans les camps se substitua trop

aisément, dans le peuple, à l'enthousiasme de la liberté; la

révolution philosophique et tous ses principes furent jetés comme en

dérision aux soldats; toutes les forces du patriotisme furent

retournées contre la révolution de 89, qui avait excité ce noble

patriotisme. La guerre, qui ne pense pas, mais qui tue, tua la pensée

en France et en Europe.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 71 / 237 题