IV

Son logement n'était pas plus fait que sa personne pour attirer

l'attention de la foule indifférente, qui ne se prend ordinairement

que par les sens. À l'extrémité la plus reculée de la rue de Vendôme,

une des rues mortes du vieux Paris, dort un de ces vastes hôtels des

anciennes familles du parlement. L'herbe y croît dans les cours; des

jardins, épargnés par le constructeur de l'édifice à cause de

l'éloignement du centre, conservent encore, dans leurs allées tirées

au cordeau, quelques arpents de silence et quelques éclaboussures du

soleil sur le sable, sous les fenêtres des appartements. C'est là que

le solitaire s'était caché pendant ces dernières années, comme

l'hirondelle sous les corniches des vieilles demeures.

En entrant dans la cour, on laissait en face devant soi une belle

façade à grand porche et à grands appartements, habités par des

familles opulentes. Quand une concierge, qui semblait sentir la

dignité et la responsabilité de gardienne du repos d'un philosophe

favori du peuple, vous avait indiqué sa demeure, vous tourniez, à

droite en entrant dans la cour, sous une petite voûte conduisant à des

écuries; vous rencontriez sous la voûte le premier degré d'un escalier

de bois; cet escalier vous conduisait de palier en palier, par des

marches douces, comme il convient à l'âge essoufflé, jusqu'au dernier

palier, sous les toits, où vous n'aviez plus au-dessus de vous que

les tuiles et le ciel. Un large et long corridor, sur lequel

s'ouvraient des portes nombreuses et uniformes, semblables à des

portes de cellules dans les cloîtres d'un monastère ou à des portes

d'infirmeries séparées dans un vestibule d'hospice, servait d'avenue à

l'appartement du sage. C'était là sans doute que, dans le temps de

l'opulence et de la puissance des parlementaires, l'antique famille

logeait les intendants, les aumôniers, les précepteurs des enfants de

la maison. L'appartement était tout au bout du long corridor. On

sonnait. Une femme âgée d'environ quatre-vingts ans, dont la figure

conservait des traces de noblesse et de beauté pâlies par la

souffrance, vous indiquait du geste la porte de la chambre adjacente,

d'où l'on communiquait par l'intérieur avec sa chambre à elle. Elle

vous ouvrait elle-même cet appartement contigu, mais séparé

extérieurement du sien. Un second corridor noir s'offrait à vous; vous

le suiviez; un jour de reflet vous indiquait au fond du corridor la

lumière répercutée d'une pièce éclairée par le soleil. La porte en

restait toujours ouverte. Cette pièce était vaste et nue; elle n'avait

pour tout ameublement que deux larges fenêtres sans rideaux, une

cheminée antique sans feu, un paravent qui cachait un lit de camp de

servante, quelques chaises de paille et une centaine de volumes de

hasard, amoncelés sous la poussière sur des rayons de sapin.

À l'extrémité de cette chambre, près des fenêtres, une porte basse,

que vous ouvriez vous-même, vous introduisait dans la chambre habitée

par l'ermite. Un lit, un canapé, une table ronde où les journaux et

les brochures du jour faisaient place à leur heure à la bouteille de

verre noir et au frugal repas du matin, une cheminée au fond de

laquelle couvait un petit feu de fagots dans un massif de cendres, une

ou deux gravures pendues à des clous contre la muraille, représentant

les amis de sa jeunesse, dieux lares de son coeur: _Manuel_, le favori

de ses souvenirs, près de qui il doit lui être doux de reposer dans

son tombeau d'emprunt; _Laffitte_, le Mécène bienfaisant des factions,

dans un temps où les factions vendaient et achetaient la gloire;

_Chateaubriand_, qu'il avait cru aimer, et dont il avait pris les

morosités monarchiques pour des convictions républicaines;

_Lamennais_, dont il estimait le courage, mais dont il aimait peu le

caractère; un masque mort du premier Napoléon couché sur le grabat de

Sainte-Hélène, relique obligée chez ce dévot railleur à la grande

armée: ce masque est moitié pathétique et moitié lugubre. On y lit

dans l'immobile physionomie de l'autre monde la confiance dans le

jugement irréfléchi des multitudes et l'inquiétude sur les jugements

de Dieu, qui pèse le sang répandu contre l'ambition satisfaite. Enfin

un buste de moi sur une planche de noyer, dans un coin de la chambre,

buste qui n'était pour Béranger ni celui d'un poëte, ni celui d'un

orateur, mais tout simplement le buste d'un ami de la dernière heure:

ces amis sont souvent les plus chers, parce qu'ils sont les plus

inattendus, et que, s'étant rencontrés tard, ils se donnent

rendez-vous dans l'éternité pour s'aimer plus longtemps qu'ici-bas.

Voilà le portrait, voilà le séjour, fidèlement copiés d'après nature,

de l'homme caché que tout un peuple allait découvrir sur son matelas,

à son cinquième étage, pour lui faire ce que Mirabeau mourant appelait

les funérailles d'Achille, et ce que nous appellerions plus justement

les funérailles d'un Washington gaulois.

Cet homme, c'était Béranger!

V

Or, à quoi tient cette popularité fabuleuse, posthume, et par

conséquent sincère, qui abandonne tant de noms vivants ou morts, et

qui s'obstine au nom et à l'amour de Béranger jusque sous la terre?

Comment se fait-il qu'un peuple souvent ingrat, toujours oublieux, se

fasse de soi-même l'exécuteur testamentaire d'un de ses plus pauvres

citoyens perdus dans la foule? Comment se fait-il que ce peuple

proclame ce pauvre citoyen parent de tout le monde, père de la patrie,

cendre nationale? Comment se fait-il que tout ce peuple offre ses bras

en masse pour porter cette dépouille au tombeau plus près de son

coeur? Comment se fait-il enfin que ce peuple, passionné d'ardeur

funèbre, piétine si fortement cette cendre au cimetière, comme pour la

sceller dans son sol sous les pieds d'un million et, s'il le fallait,

de vingt millions de Français?

Mystères des inconstances et des constances populaires!

s'écriera-t-on.--Mystère, oui; mais le métier de l'écrivain

philosophe est précisément de sonder par sa sagacité ce qui paraît

mystère à la foule, et de mettre à nu ce coeur du peuple, pour lui

dire: Tiens! lis toi-même dans tes caprices ou dans tes fidélités

mystérieuses; comprends pourquoi tu abandonnes cet homme qui t'a

servi, et pourquoi tu conserves à cet homme qui t'a plu une

inexplicable et inaliénable popularité.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 69 / 237 题