XIII

Le sentier rampe en serpentant sous de hautes falaises de rochers

éblouissants, qui fument, comme la gueule d'un four, sous les rayons

répercutés d'un soleil d'été. Des chênes verts, au tronc tortueux, aux

branches bizarrement coudées, aux noirs feuillages, des pins-liéges et

quelques pins-parasols au dôme aplati dentellent çà et là la corniche

des escarpements. Quelques chèvres noires se posent sur les blocs

détachés de la montagne comme des statues égyptiennes d'animaux

symboliques sur des piédestaux de marbre. Elles regardent passer le

voyageur en tournant leurs cous luisants et leurs cornes bronzées vers

le vieux berger, qui les garde, comme pour l'avertir ou l'interroger

du regard.

Le sentier, en s'élevant vers le sommet, s'enfonce tout à coup dans

une fente de la montagne. Là chaque muraille forme une dent qui se

perd en s'ébréchant dans le bleu sans fond du firmament. Cette fente

ou ce ravin, tenu à l'ombre par ces deux pans de rochers, est tapissé

de châtaigniers en taillis. La feuille lustrée ruisselle de l'humidité

d'une cave.

Tout à coup le défilé s'ouvre entre deux remparts de rochers dont la

surface, frappée par les rayons du soleil couchant, présente tantôt la

blancheur du marbre qu'on vient d'extraire, tantôt les teintes roses

de la joue d'une jeune fille rougissante. Le ciel d'abord, la grande

mer ensuite apparaissent à perte de vue à l'ouverture du défilé. De

grands aigles fauves secouent lourdement leurs ailes sur les corniches

des deux murailles de marbre; des voiles latines tachent çà et là

d'une tache triangulaire la vaste étendue de la mer. Les deux azurs de

l'onde et du ciel se confondent tellement à l'horizon qu'on ne sait si

ces voiles reposent sur la mer ou nagent dans le firmament.

Pendant que vous contemplez tout ébloui ce spectacle, vous croyant

seul entre ciel et terre à mille pas au-dessus des séjours humains,

une musique vague, ou plutôt une brise psalmodiée, entremêlée d'un

bourdonnement de voix d'enfants et de femmes, vous arrive, à travers

les myrtes et les pins, du fond d'une caverne qui s'ouvre à gauche

dans les vastes échancrures du rocher taillé à main d'homme.

On s'approche en se glissant à travers les blocs d'une carrière de

marbre abandonnée; on voit une chapelle grossièrement ébauchée sous la

concavité du pan de la montagne.

Quelques âmes en peine, représentées sous des traits de femmes avec

des mains suppliantes et de grosses larmes sous les paupières, se

dégagent à demi des langues de flammes qui lèchent la muraille. Un

ciel pur et bleu, où quelques ailes d'anges traversent l'éther, brille

au-dessus.

Sur les marches de l'oratoire, une femme jeune et belle encore est

agenouillée entre deux petites filles d'âge inégal. C'est la veuve et

ce sont les deux derniers enfants d'un pauvre carrier de marbre de ces

montagnes, écrasé trois ans avant par la chute d'un des blocs qu'il

détachait de la carrière.

Derrière la veuve et ses filles, un jeune adolescent de douze à treize

ans presse sous son bras gauche une grosse musette des Abruzzes. Les

notes pastorales et prolongées accompagnent sous le rocher les

litanies psalmodiées par sa mère en mémoire de son père. Une vieille

femme, l'aïeule sans doute, se tient à quelques pas en arrière,

accroupie la tête dans son tablier; ses cheveux blancs découverts

remuent, légèrement agités par le vent de la musette, comme des duvets

de chardon mort sous l'haleine du chameau qui broute à côté. Je

m'arrête à quelque distance, sans être aperçu même du chien, attentif

à l'instrument de son jeune maître. Je me découvre, par respect pour

cet entretien de la vie avec la mort, et j'ai sous les yeux et dans le

coeur toute la poésie du _Purgatoire_.

Ce sont ces images, si fréquentes en Italie, ce sont ces oratoires,

ces peintures, ces musiques, ces larmes, ces offrandes, ces prières,

dont l'air d'Italie est rempli, qui inspirèrent, je n'en doute pas,

des images si suaves et des vers si féminins au Dante dans son poëme

du _Purgatoire_. L'âme bucolique de Virgile, son maître, semble

véritablement cette fois avoir passé en lui. Jugez-en par les

citations que je puise, non au hasard, mais presque à toutes les pages

de ce délicieux pèlerinage à travers les larmes, que la prière console

et que l'espérance essuie. On ne peut prendre dans ce poëme du

_Purgatoire_, comme dans celui du _Paradis_, que des citations. Il n'y

a pas de sujet, pas d'unité, pas de composition; c'est une revue,

c'est une _épopée à tiroir_, pour me servir d'une expression de la

scène. Il y a des scènes et point de drame. Mais quels exordes

ravissants à toutes ces scènes!

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 46 / 237 题