Le sentier rampe en serpentant sous de hautes falaises de rochers
éblouissants, qui fument, comme la gueule d'un four, sous les rayons
répercutés d'un soleil d'été. Des chênes verts, au tronc tortueux, aux
branches bizarrement coudées, aux noirs feuillages, des pins-liéges et
quelques pins-parasols au dôme aplati dentellent çà et là la corniche
des escarpements. Quelques chèvres noires se posent sur les blocs
détachés de la montagne comme des statues égyptiennes d'animaux
symboliques sur des piédestaux de marbre. Elles regardent passer le
voyageur en tournant leurs cous luisants et leurs cornes bronzées vers
le vieux berger, qui les garde, comme pour l'avertir ou l'interroger
du regard.
Le sentier, en s'élevant vers le sommet, s'enfonce tout à coup dans
une fente de la montagne. Là chaque muraille forme une dent qui se
perd en s'ébréchant dans le bleu sans fond du firmament. Cette fente
ou ce ravin, tenu à l'ombre par ces deux pans de rochers, est tapissé
de châtaigniers en taillis. La feuille lustrée ruisselle de l'humidité
d'une cave.
Tout à coup le défilé s'ouvre entre deux remparts de rochers dont la
surface, frappée par les rayons du soleil couchant, présente tantôt la
blancheur du marbre qu'on vient d'extraire, tantôt les teintes roses
de la joue d'une jeune fille rougissante. Le ciel d'abord, la grande
mer ensuite apparaissent à perte de vue à l'ouverture du défilé. De
grands aigles fauves secouent lourdement leurs ailes sur les corniches
des deux murailles de marbre; des voiles latines tachent çà et là
d'une tache triangulaire la vaste étendue de la mer. Les deux azurs de
l'onde et du ciel se confondent tellement à l'horizon qu'on ne sait si
ces voiles reposent sur la mer ou nagent dans le firmament.
Pendant que vous contemplez tout ébloui ce spectacle, vous croyant
seul entre ciel et terre à mille pas au-dessus des séjours humains,
une musique vague, ou plutôt une brise psalmodiée, entremêlée d'un
bourdonnement de voix d'enfants et de femmes, vous arrive, à travers
les myrtes et les pins, du fond d'une caverne qui s'ouvre à gauche
dans les vastes échancrures du rocher taillé à main d'homme.
On s'approche en se glissant à travers les blocs d'une carrière de
marbre abandonnée; on voit une chapelle grossièrement ébauchée sous la
concavité du pan de la montagne.
Quelques âmes en peine, représentées sous des traits de femmes avec
des mains suppliantes et de grosses larmes sous les paupières, se
dégagent à demi des langues de flammes qui lèchent la muraille. Un
ciel pur et bleu, où quelques ailes d'anges traversent l'éther, brille
au-dessus.
Sur les marches de l'oratoire, une femme jeune et belle encore est
agenouillée entre deux petites filles d'âge inégal. C'est la veuve et
ce sont les deux derniers enfants d'un pauvre carrier de marbre de ces
montagnes, écrasé trois ans avant par la chute d'un des blocs qu'il
détachait de la carrière.
Derrière la veuve et ses filles, un jeune adolescent de douze à treize
ans presse sous son bras gauche une grosse musette des Abruzzes. Les
notes pastorales et prolongées accompagnent sous le rocher les
litanies psalmodiées par sa mère en mémoire de son père. Une vieille
femme, l'aïeule sans doute, se tient à quelques pas en arrière,
accroupie la tête dans son tablier; ses cheveux blancs découverts
remuent, légèrement agités par le vent de la musette, comme des duvets
de chardon mort sous l'haleine du chameau qui broute à côté. Je
m'arrête à quelque distance, sans être aperçu même du chien, attentif
à l'instrument de son jeune maître. Je me découvre, par respect pour
cet entretien de la vie avec la mort, et j'ai sous les yeux et dans le
coeur toute la poésie du _Purgatoire_.
Ce sont ces images, si fréquentes en Italie, ce sont ces oratoires,
ces peintures, ces musiques, ces larmes, ces offrandes, ces prières,
dont l'air d'Italie est rempli, qui inspirèrent, je n'en doute pas,
des images si suaves et des vers si féminins au Dante dans son poëme
du _Purgatoire_. L'âme bucolique de Virgile, son maître, semble
véritablement cette fois avoir passé en lui. Jugez-en par les
citations que je puise, non au hasard, mais presque à toutes les pages
de ce délicieux pèlerinage à travers les larmes, que la prière console
et que l'espérance essuie. On ne peut prendre dans ce poëme du
_Purgatoire_, comme dans celui du _Paradis_, que des citations. Il n'y
a pas de sujet, pas d'unité, pas de composition; c'est une revue,
c'est une _épopée à tiroir_, pour me servir d'une expression de la
scène. Il y a des scènes et point de drame. Mais quels exordes
ravissants à toutes ces scènes!