IX

«Nous avions déjà quitté l'ombre de ce traître qui ouvrit aux ennemis

les portes de Faënza pendant le sommeil de la ville, quand je vis au

bord d'une fosse creusée dans l'étang de glace deux ombres. La tête de

l'une semblait servir de coiffure à la tête de l'autre.

«Et de même qu'on mange le pain quand on a faim, de même celui qui

était au-dessus mordait avec les dents la tête de celui qui était

au-dessous, à l'endroit où la cervelle s'unit à la nuque.

«Ô toi qui montres un si bestial instinct de haine contre celui que tu

manges ainsi, dis-moi pourquoi?» lui criai-je; et alors:

«Si tu as raison de te plaindre de lui, quand je saurai qui vous êtes

l'un et l'autre et quelle est sa faute, je parlerai de vous dans le

monde d'en haut, si toutefois cette langue avec laquelle je vous parle

ne se dessèche pas d'horreur.»

«Le pécheur releva sa bouche de sa féroce pâture, et, l'essuyant aux

cheveux de la tête qu'il avait rongée par derrière, il commença ainsi:

«Tu veux que je renouvelle la douleur désespérée qui me tenaille le

coeur, rien qu'en pensant d'avance à ce que je vais te raconter.

«Mais, si mes paroles doivent être une semence qui fructifie à la

honte du traître que je ronge, tu me verras parler et pleurer à la

fois.

«J'ignore qui tu es et par quel privilége tu as pu descendre ici;

mais, à ton accent, tu me parais véritablement né à Florence.

«Apprends d'abord que je suis le comte _Ugolino_, et que celui-ci est

l'archevêque _Ruggieri_. Maintenant je te dirai pourquoi il est mon

voisin ici.

«Comment, par l'effet de ses perfidies et de ma confiance en lui, je

fus d'abord captif, puis mort: cela est oiseux à te dire.

«Mais ce que tu ne peux avoir appris de personne, c'est combien cette

mort fut atroce. C'est ce que tu vas entendre, et tu jugeras après si

ce monstre m'a assez torturé.

«Une étroite lucarne à travers les murailles de _la tour de la Faim_,

qui a reçu son nom de moi, et qui se referma encore sur tant d'autres,

m'avait déjà laissé entrevoir plusieurs fois la clarté du jour par ses

fissures, quand je fis un rêve qui déchira pour moi le voile de

l'avenir.»

Ugolino raconte ici son rêve, qui n'est qu'une allusion symbolique aux

partis qui se combattaient entre Lucques, Pise et Florence.

«À mon réveil, au premier crépuscule du jour naissant, j'entendis mes

petits enfants, qui étaient enfermés avec moi, pleurer en dormant et

me demander du pain.

«Tu es bien cruel si déjà tu ne t'attristes pas en pensant à ce que

ceci faisait pressentir à mon coeur; et si tu ne pleures pas de cela,

de quoi pleureras-tu jamais?

«Déjà ils étaient éveillés et déjà s'approchait l'heure où l'on avait

coutume de nous apporter la nourriture; mais, à cause des songes

qu'il avait faits, chacun d'eux commençait à s'inquiéter dans son

doute.

«Et moi j'entendis fermer et sceller pour jamais, à l'étage inférieur

de la tour, la seule porte par laquelle on y pénétrait, d'où je

regardai au visage mes pauvres petits enfants sans révéler d'un mot

mon angoisse.

«Je ne pleurai pas, tant je me sentis au dedans pétrifié d'horreur;

ils pleuraient, eux, et mon petit Ancelmino me dit: «Pour nous

regarder de ce regard, mon père, qu'as-tu?»

«Mais ni je ne pleurai, ni je ne répondis pendant toute cette journée

et pendant toute la nuit d'après, jusqu'au moment où l'autre soleil se

leva de nouveau sur l'horizon.

«Quand un peu de clarté eut pénétré dans le cachot de douleur, je

parcourus de l'oeil les quatre visages de mes fils; j'y retrouvai avec

horreur l'image du mien.

«Dans l'excès de ma douleur, je me mordis les deux mains, et eux,

pensant que c'était la faim qui me faisait chercher à manger ma propre

chair, se levèrent en sursaut et me dirent: «Père, ce sera moins

affreux pour nous si tu te nourris de nos corps; c'est toi qui nous as

revêtus de ces misérables chairs, c'est à toi à nous en dépouiller

s'il le faut.»

«Je me calmai alors pour ne pas les attrister davantage. Tout ce jour

et tout le jour suivant nous restâmes muets les uns devant les autres.

Ô terre cruelle! pourquoi ne t'entr'ouvris-tu pas pour nous engloutir?

«Quand nous eûmes atteint ainsi le quatrième jour, Gaddo vint

s'étendre à mes pieds en me disant: «Mon père, pourquoi ne viens-tu

pas à mon secours?»

«Il mourut là, et, de même que tu me vois là devant toi, je vis tomber

et mourir successivement les trois autres, un à un, entre le quatrième

et le sixième jour.

«Moi-même, déjà presque aveuglé par la faim, je me traînai en

chancelant de l'un à l'autre, et j'en appelai deux d'entre eux après

qu'ils étaient morts. Ensuite, ce que la douleur n'avait pu faire, la

faim l'acheva.»

X

En écartant les dégoûtantes images du commencement de ce récit, la

poésie ou l'émotion par le beau ne peut aller plus loin. Quel beau? me

dira-t-on. Le beau dans la douleur; le pathétique, le serrement de

coeur par la pitié au spectacle de la douleur d'autrui; la consonnance

sublime entre le sanglot d'autrui et notre propre sanglotement

intérieur; la jouissance douloureuse, mais enfin la jouissance morale,

de notre sympathie humaine pour la peine d'un être humain comme nous,

l'_homo sum, humani nihil a me alienum_ du poëte latin; cette

sympathie désintéressée qui fait à la fois la nature, la vertu et la

dignité de l'être humain, sont partout dans cette scène poétique.

Ils sont dans ce père infortuné, enfermé avec ses quatre fils dans les

demi-ténèbres de cette tour.

Ils sont dans l'enfance et dans l'innocence de ces quatre fils punis

pour le crime de leur père.

Ils sont dans l'angoisse muette qui saisit le père jusqu'à le

pétrifier au bruit inusité des verrous de la porte basse qu'on scelle

et qu'on rive pour jamais.

Ils sont dans ce regard effaré et énigmatique que le père attache sur

ses pauvres enfants à ce bruit qui renferme cinq condamnations à une

mort lente.

Ils sont dans l'étonnement du plus jeune de ses fils, qui, voyant ce

regard et n'en comprenant pas encore la signification, demande à son

père: _Padre, che hai (qu'as-tu, ô père)?_

Ils sont dans cette lueur du jour qui pénètre tous les matins par le

soupirail dans le cachot pour marquer aux condamnés un espace de

moins, un supplice de plus, et pour leur rappeler qu'un soleil de vie,

de joie et de liberté, éclaire pendant leurs ténèbres le reste du

monde.

Ils sont dans ce songe sanglotant des petits enfants endormis qui

rêvent la faim avant de la sentir, et qui demandent en songe cette

nourriture que la crainte de déchirer le coeur de leur père les

empêche de demander éveillés.

Ils sont dans ce second regard du père, après la troisième nuit, qui

interroge avec terreur le visage de ses fils, et qui reconnaît sur ces

quatre _suaires vivants_ de sa passion l'empreinte de son propre

visage.

Ils sont dans ce silence des deux jours et des deux nuits suivantes,

où les cinq victimes se taisent de peur que le son de leur voix ne

porte un coup de plus au coeur les uns des autres.

Ils sont dans ce plus jeune et plus aimé des enfants qui se jette et

s'étend pour mourir aux pieds de son père, et qui lui adresse dans le

délire de l'agonie ce mot plus cruel que mille morts, ce reproche

déchirant du mourant au mourant: «Mon père, pourquoi ne me secours-tu

pas?»

Ils sont dans l'erreur des enfants qui, voyant le père se ronger les

mains de rage, croient qu'il veut dévorer sa propre chair et lui

offrent celle qu'il leur a donnée avec la vie;

Ils sont enfin dans ces quatre fils venant successivement se coucher

et mourir aux pieds du père, un à un, dit le poëte, et le faisant

mourir ainsi quatre fois en eux avant sa propre mort.

Le beau moral, le beau humain égale dans ce récit l'horreur

pathétique. C'est ce qui en fait la poésie.

Placez là quatre scélérats mourant de faim dans les convulsions et les

imprécations de rage: vous détournez les yeux avec dégoût; vous

n'aurez qu'un gibet au lieu d'un calvaire.

Mais le père est beau quand il frémit au bruit de la clef, et qu'il

pense non à lui, mais à ses fils;

Il est beau quand il interroge, le lendemain, leurs visages, pour y

mesurer les progrès de la faim;

Il est beau quand il se tait, sous le remords et sous le désespoir

d'avoir entraîné ses enfants innocents et adorés dans sa peine;

Il est beau quand il les voit, comme Niobé, former lentement à ses

pieds le groupe de la famille morte avant le père.

Il ne manque là que la mère ou le souvenir de la mère absente; mais le

poëte a senti avec un merveilleux instinct qu'il fallait écarter la

mère de ce groupe; sans quoi on n'aurait pas pu achever la lecture: le

coeur se serait brisé à son premier sanglot ou seulement à sa première

mémoire. Ni le père ni les enfants ne la rappellent, de peur de

s'entre-déchirer par ce souvenir. Divine réticence de ces cinq coeurs!

Enfin les enfants sont beaux dans leur innocence, beaux dans leur

ignorance de la signification du bruit de la porte qu'on mure sur eux,

beaux dans leur songe quand ils rêvent la nourriture, beaux dans leur

silence pour ne rien reprocher à leur malheureux père, beaux dans leur

cri pour lui offrir leur propre corps, qui lui appartient, à dévorer;

beaux dans leur délire quand, s'adressant encore à lui comme à une

Providence, ils lui demandent pourquoi il les laisse mourir ainsi sans

secours; beaux enfin dans ce dernier mouvement filial de leur agonie

qui les rapproche de lui et les pousse à se coucher sur ses pieds

pour mourir à son ombre.

Si l'immense poëte n'est pas là, où est-il? Ni Homère, ni Virgile, ni

Shakspeare n'ont en si peu de notes de pareils accents. N'eût-il eu

que ces deux scènes, Dante mériterait d'être nommé à côté d'eux.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 40 / 237 题