«Nous avions déjà quitté l'ombre de ce traître qui ouvrit aux ennemis
les portes de Faënza pendant le sommeil de la ville, quand je vis au
bord d'une fosse creusée dans l'étang de glace deux ombres. La tête de
l'une semblait servir de coiffure à la tête de l'autre.
«Et de même qu'on mange le pain quand on a faim, de même celui qui
était au-dessus mordait avec les dents la tête de celui qui était
au-dessous, à l'endroit où la cervelle s'unit à la nuque.
«Ô toi qui montres un si bestial instinct de haine contre celui que tu
manges ainsi, dis-moi pourquoi?» lui criai-je; et alors:
«Si tu as raison de te plaindre de lui, quand je saurai qui vous êtes
l'un et l'autre et quelle est sa faute, je parlerai de vous dans le
monde d'en haut, si toutefois cette langue avec laquelle je vous parle
ne se dessèche pas d'horreur.»
«Le pécheur releva sa bouche de sa féroce pâture, et, l'essuyant aux
cheveux de la tête qu'il avait rongée par derrière, il commença ainsi:
«Tu veux que je renouvelle la douleur désespérée qui me tenaille le
coeur, rien qu'en pensant d'avance à ce que je vais te raconter.
«Mais, si mes paroles doivent être une semence qui fructifie à la
honte du traître que je ronge, tu me verras parler et pleurer à la
fois.
«J'ignore qui tu es et par quel privilége tu as pu descendre ici;
mais, à ton accent, tu me parais véritablement né à Florence.
«Apprends d'abord que je suis le comte _Ugolino_, et que celui-ci est
l'archevêque _Ruggieri_. Maintenant je te dirai pourquoi il est mon
voisin ici.
«Comment, par l'effet de ses perfidies et de ma confiance en lui, je
fus d'abord captif, puis mort: cela est oiseux à te dire.
«Mais ce que tu ne peux avoir appris de personne, c'est combien cette
mort fut atroce. C'est ce que tu vas entendre, et tu jugeras après si
ce monstre m'a assez torturé.
«Une étroite lucarne à travers les murailles de _la tour de la Faim_,
qui a reçu son nom de moi, et qui se referma encore sur tant d'autres,
m'avait déjà laissé entrevoir plusieurs fois la clarté du jour par ses
fissures, quand je fis un rêve qui déchira pour moi le voile de
l'avenir.»
Ugolino raconte ici son rêve, qui n'est qu'une allusion symbolique aux
partis qui se combattaient entre Lucques, Pise et Florence.
«À mon réveil, au premier crépuscule du jour naissant, j'entendis mes
petits enfants, qui étaient enfermés avec moi, pleurer en dormant et
me demander du pain.
«Tu es bien cruel si déjà tu ne t'attristes pas en pensant à ce que
ceci faisait pressentir à mon coeur; et si tu ne pleures pas de cela,
de quoi pleureras-tu jamais?
«Déjà ils étaient éveillés et déjà s'approchait l'heure où l'on avait
coutume de nous apporter la nourriture; mais, à cause des songes
qu'il avait faits, chacun d'eux commençait à s'inquiéter dans son
doute.
«Et moi j'entendis fermer et sceller pour jamais, à l'étage inférieur
de la tour, la seule porte par laquelle on y pénétrait, d'où je
regardai au visage mes pauvres petits enfants sans révéler d'un mot
mon angoisse.
«Je ne pleurai pas, tant je me sentis au dedans pétrifié d'horreur;
ils pleuraient, eux, et mon petit Ancelmino me dit: «Pour nous
regarder de ce regard, mon père, qu'as-tu?»
«Mais ni je ne pleurai, ni je ne répondis pendant toute cette journée
et pendant toute la nuit d'après, jusqu'au moment où l'autre soleil se
leva de nouveau sur l'horizon.
«Quand un peu de clarté eut pénétré dans le cachot de douleur, je
parcourus de l'oeil les quatre visages de mes fils; j'y retrouvai avec
horreur l'image du mien.
«Dans l'excès de ma douleur, je me mordis les deux mains, et eux,
pensant que c'était la faim qui me faisait chercher à manger ma propre
chair, se levèrent en sursaut et me dirent: «Père, ce sera moins
affreux pour nous si tu te nourris de nos corps; c'est toi qui nous as
revêtus de ces misérables chairs, c'est à toi à nous en dépouiller
s'il le faut.»
«Je me calmai alors pour ne pas les attrister davantage. Tout ce jour
et tout le jour suivant nous restâmes muets les uns devant les autres.
Ô terre cruelle! pourquoi ne t'entr'ouvris-tu pas pour nous engloutir?
«Quand nous eûmes atteint ainsi le quatrième jour, Gaddo vint
s'étendre à mes pieds en me disant: «Mon père, pourquoi ne viens-tu
pas à mon secours?»
«Il mourut là, et, de même que tu me vois là devant toi, je vis tomber
et mourir successivement les trois autres, un à un, entre le quatrième
et le sixième jour.
«Moi-même, déjà presque aveuglé par la faim, je me traînai en
chancelant de l'un à l'autre, et j'en appelai deux d'entre eux après
qu'ils étaient morts. Ensuite, ce que la douleur n'avait pu faire, la
faim l'acheva.»
X
En écartant les dégoûtantes images du commencement de ce récit, la
poésie ou l'émotion par le beau ne peut aller plus loin. Quel beau? me
dira-t-on. Le beau dans la douleur; le pathétique, le serrement de
coeur par la pitié au spectacle de la douleur d'autrui; la consonnance
sublime entre le sanglot d'autrui et notre propre sanglotement
intérieur; la jouissance douloureuse, mais enfin la jouissance morale,
de notre sympathie humaine pour la peine d'un être humain comme nous,
l'_homo sum, humani nihil a me alienum_ du poëte latin; cette
sympathie désintéressée qui fait à la fois la nature, la vertu et la
dignité de l'être humain, sont partout dans cette scène poétique.
Ils sont dans ce père infortuné, enfermé avec ses quatre fils dans les
demi-ténèbres de cette tour.
Ils sont dans l'enfance et dans l'innocence de ces quatre fils punis
pour le crime de leur père.
Ils sont dans l'angoisse muette qui saisit le père jusqu'à le
pétrifier au bruit inusité des verrous de la porte basse qu'on scelle
et qu'on rive pour jamais.
Ils sont dans ce regard effaré et énigmatique que le père attache sur
ses pauvres enfants à ce bruit qui renferme cinq condamnations à une
mort lente.
Ils sont dans l'étonnement du plus jeune de ses fils, qui, voyant ce
regard et n'en comprenant pas encore la signification, demande à son
père: _Padre, che hai (qu'as-tu, ô père)?_
Ils sont dans cette lueur du jour qui pénètre tous les matins par le
soupirail dans le cachot pour marquer aux condamnés un espace de
moins, un supplice de plus, et pour leur rappeler qu'un soleil de vie,
de joie et de liberté, éclaire pendant leurs ténèbres le reste du
monde.
Ils sont dans ce songe sanglotant des petits enfants endormis qui
rêvent la faim avant de la sentir, et qui demandent en songe cette
nourriture que la crainte de déchirer le coeur de leur père les
empêche de demander éveillés.
Ils sont dans ce second regard du père, après la troisième nuit, qui
interroge avec terreur le visage de ses fils, et qui reconnaît sur ces
quatre _suaires vivants_ de sa passion l'empreinte de son propre
visage.
Ils sont dans ce silence des deux jours et des deux nuits suivantes,
où les cinq victimes se taisent de peur que le son de leur voix ne
porte un coup de plus au coeur les uns des autres.
Ils sont dans ce plus jeune et plus aimé des enfants qui se jette et
s'étend pour mourir aux pieds de son père, et qui lui adresse dans le
délire de l'agonie ce mot plus cruel que mille morts, ce reproche
déchirant du mourant au mourant: «Mon père, pourquoi ne me secours-tu
pas?»
Ils sont dans l'erreur des enfants qui, voyant le père se ronger les
mains de rage, croient qu'il veut dévorer sa propre chair et lui
offrent celle qu'il leur a donnée avec la vie;
Ils sont enfin dans ces quatre fils venant successivement se coucher
et mourir aux pieds du père, un à un, dit le poëte, et le faisant
mourir ainsi quatre fois en eux avant sa propre mort.
Le beau moral, le beau humain égale dans ce récit l'horreur
pathétique. C'est ce qui en fait la poésie.
Placez là quatre scélérats mourant de faim dans les convulsions et les
imprécations de rage: vous détournez les yeux avec dégoût; vous
n'aurez qu'un gibet au lieu d'un calvaire.
Mais le père est beau quand il frémit au bruit de la clef, et qu'il
pense non à lui, mais à ses fils;
Il est beau quand il interroge, le lendemain, leurs visages, pour y
mesurer les progrès de la faim;
Il est beau quand il se tait, sous le remords et sous le désespoir
d'avoir entraîné ses enfants innocents et adorés dans sa peine;
Il est beau quand il les voit, comme Niobé, former lentement à ses
pieds le groupe de la famille morte avant le père.
Il ne manque là que la mère ou le souvenir de la mère absente; mais le
poëte a senti avec un merveilleux instinct qu'il fallait écarter la
mère de ce groupe; sans quoi on n'aurait pas pu achever la lecture: le
coeur se serait brisé à son premier sanglot ou seulement à sa première
mémoire. Ni le père ni les enfants ne la rappellent, de peur de
s'entre-déchirer par ce souvenir. Divine réticence de ces cinq coeurs!
Enfin les enfants sont beaux dans leur innocence, beaux dans leur
ignorance de la signification du bruit de la porte qu'on mure sur eux,
beaux dans leur songe quand ils rêvent la nourriture, beaux dans leur
silence pour ne rien reprocher à leur malheureux père, beaux dans leur
cri pour lui offrir leur propre corps, qui lui appartient, à dévorer;
beaux dans leur délire quand, s'adressant encore à lui comme à une
Providence, ils lui demandent pourquoi il les laisse mourir ainsi sans
secours; beaux enfin dans ce dernier mouvement filial de leur agonie
qui les rapproche de lui et les pousse à se coucher sur ses pieds
pour mourir à son ombre.
Si l'immense poëte n'est pas là, où est-il? Ni Homère, ni Virgile, ni
Shakspeare n'ont en si peu de notes de pareils accents. N'eût-il eu
que ces deux scènes, Dante mériterait d'être nommé à côté d'eux.