VIII

Au sixième chant, nous retombons à froid dans les supplices de la

pluie éternelle et glaciale où les noyés sont, pour comble d'ennui,

poursuivis et mordus par le chien Cerbère. Le poëte y lance quelques

imprécations, aujourd'hui aussi froides que ce marais du Styx, contre

Florence et contre ses ennemis politiques, papes, cardinaux,

magistrats souillés de différents vices, et contre les hérésiarques.

Les chants suivants sont pleins de définitions des sciences, des

vertus, des orthodoxies de l'école. Ce sont des thèses en vers d'une

philosophie ténébreuse. Tout cela est parsemé de vers qui grincent et

qui hurlent comme des cloches d'airain dans les tours des cathédrales

gothiques. Les centaures, les Harpies, les lacs de bitume d'où

s'élèvent en mugissant de douleur des bustes à demi consumés, des âmes

liées à des arbres morts, des chiennes affamées poursuivant des

esprits en fuite, des damnés transformés en buisson, des pluies de feu

sur des déserts de sable et qui l'allument comme l'_amadou_ le

_briquet_, tous les héros de la Fable confondus avec ceux de

l'histoire et du temps, des rencontres inattendues du poëte avec les

âmes de ses contemporains morts avant lui, et des signalements

grotesques, tels que celui de _Brunetto Latini_, premier maître de

Dante:

«Ces âmes clignaient les yeux en nous regardant, comme le vieux

tailleur regarde le trou de l'aiguille;»

Des vers sublimes, tels que celui-ci du disciple au maître en le

rencontrant:

«Tu m'enseignais là-haut comment l'homme s'éternise!»

Des voyages souterrains sur le dos d'une bête amphibie, en croupe

derrière Virgile; des nuées d'allusions, d'images, de prophéties,

d'énigmes aujourd'hui sans mots; des promenades de bastion en bastion

sur les remparts de l'horrible enceinte; des damnés qui ont le cou

tordu, dont le visage regarde les reins, et dont les larmes des yeux

baignaient la croupe (encore ici n'employons-nous pas le mot cynique

employé par le poëte); des démons qui mordent la langue tirée contre

eux par le chef de leur bande; des damnés jouant au cheval fondu sur

les épaules les uns des autres au-dessus d'un lac d'asphalte qui

englue leurs ailes; des dialogues sans intérêt et sans fin entre le

poëte florentin et les obscurs concitoyens de sa ville, qu'il cherche

dans la foule et qu'il interpelle; des serpents qui lancent le feu, au

lieu de venin, dans la blessure, et qui font flamboyer le damné plus

vite que la plume n'écrit un _o ou un i_:

Ne _o_ si tosto maï ne _i_ si scrisse;

Des énigmes rebutantes d'obscurité, dégoûtantes de lasciveté, mais

souvent merveilleuses de versification; des flammes qui parlent; des

schismatiques le ventre troué par le glaive, et laissant, comme des

tonneaux qui fuient par les douves, pendre leurs boyaux entre leurs

jambes:

Rotto dal mento insin dove si trulla!

Vers que je rougirais de traduire, et que M. de Lamennais lui-même a

été obligé d'envelopper d'une décente circonlocution; des bustes sans

têtes portant dans leurs mains ces têtes en guise de lanterne:

Di se faceva a se stesso lucerna;

Des galeux qui se déchirent la peau en se grattant avec leurs ongles,

_comme le couteau qui enlève les écailles du poisson_; Antée, qui

prête son dos gigantesque au poëte pour lui faire franchir un fossé

des enfers; des crânes de ses ennemis qu'il empoigne par la chevelure

pour les sommer de parler; d'autres damnés qui se déchirent à coups de

dents comme des tigres; des récits sans cesse brisés qui fuient

derrière vous en laissant dans l'esprit l'impression de l'horreur

succédant à l'horreur; puis tout à coup un récit qui dépasse tous les

autres, au trente-troisième chant, mais celui-là horreur sublime, le

supplice et la mort d'Ugolin!

C'est un coup de pinceau satanique enfoncé à travers le coeur par la

griffe des démons. Je l'ai traduit, non pour ses hideux détails de

supplice, mais pour quelques cris profondément humains que la torture

arrache aux victimes. La poésie n'a jamais hurlé de tels cris.

Qu'on ne s'étonne pas de la crudité du style: c'est celui du siècle de

Dante. Traduire, ce n'est pas mentir; il faut calquer, non-seulement

l'image, mais le dégoût sur le dégoût.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 39 / 237 题