VII

Sapho, dans sa strophe de feu, n'a rien de plus incendiaire que ces

deux amants seuls avec ce livre complice qui interprète leur silence,

que ce baiser involontaire qui les égare, et enfin que ce supplice

changé en félicité amère par le souvenir de leur séparation sur la

terre et par le sentiment de leur indivisibilité dans le châtiment. Si

le Dante avait beaucoup de pages comme celle de Francesca, il

surpasserait son maître _Virgile_ et son compatriote _Pétrarque_. On

voit, à sa tendre curiosité sur les secrets de cet amour, combien il

avait aimé lui-même _Béatrice_, et combien il aimait encore cette

image au delà de la vie. Peu de pages de poésie égalent en sublime et

mélancolique beauté ces quelques vers. Le tableau est étroit, la

peinture est sobre de couleurs, et l'impression est éternelle. Je me

demande: Pourquoi cela est-il si beau?

C'est que l'émotion, par tout ce qui constitue le beau dans

l'expression, y est complète et pour ainsi dire infinie: la jeunesse,

la beauté, la naïve innocence de deux amants qui ne se défient ni

d'eux-mêmes ni des autres; leurs deux fronts penchés sur le même

livre, qui, semblable à un miroir à peine terni par leur haleine

confondue, leur retrace et leur révèle tout à coup leur propre image,

et les précipite, par la fatale répercussion du livre contre leur

coeur et du coeur contre le coeur, dans le même délire et dans la même

faute. Ravissante églogue qui commence comme _Daphnis et Chloé_.

Le tyran qui les épie à leur insu, et qui, les perçant à la fois du

même glaive, confond dans un même ruisseau leur sang sur la terre et

dans un même soupir leur première et leur dernière respiration

d'amour;

Le ciel qui les châtie avec une sévérité morale, mais avec un reste de

divine compassion, dans un autre monde, et qui leur laisse au moins, à

travers leur expiation rigoureuse, l'éternelle consolation de ne faire

qu'un dans la douleur, comme ils n'ont fait qu'un dans la faute;

La pitié du poëte ému qui les interroge et qui les envie (on le

reconnaît à son accent) tout en les plaignant;

Le principal coupable, l'amant, qui se tait, qui sanglote de honte et

de douleur d'avoir causé la mort et la damnation de celle qu'il a

perdue par trop d'amour; la femme qui répond et qui raconte seule pour

tous les deux, en prenant tout sur elle, par cette supériorité d'amour

et de dévouement qui est l'héroïsme de la femme dans la passion;

Le récit lui-même, qui est simple, court, naïf comme la confession de

deux enfants;

Le cri de vengeance qui éclate à la fin de ce coeur d'amante contre ce

Caïn qui a frappé dans ses bras celui qu'elle aime;

Cette tendre délicatesse de sentiment avec laquelle Francesca

s'abstient de prononcer directement le nom de son amant, de peur de le

faire rougir devant ces deux étrangers, ou de peur que ce nom trop

cher ne fasse éclater en sanglots son propre coeur à elle si elle le

prononce, disant toujours _lui_, _celui-ci_, _celui_ dont mon âme ne

sera jamais «désunie»;

Enfin la nature du supplice lui-même, qui emporte dans un tourbillon

glacé de vent les deux coupables, mais qui les emporte encore enlacés

dans les bras l'un de l'autre, se faisant l'amère et éternelle

confidence de leur repentir, buvant leurs larmes, mais y retrouvant

au fond quelque arrière-goutte de leur joie ici-bas, flottant dans le

froid et dans les ténèbres, mais se complaisant encore à parler de

leur passé, et laissant le lecteur indécis si un tel enfer ne vaut pas

le ciel...

Quoi de plus dans un récit d'amour? La poésie ou l'émotion par le

beau, n'est-elle pas produite ici par le poëte en quelques vers plus

complétement que par tout un poëme? Aussi c'est pour ces soixante vers

surtout que le poëme a survécu. Le poëte de la théologie est mort,

celui de l'amour est immortel.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 38 / 237 题