XVII

Je me souviens parfaitement aujourd'hui de l'air poétique et tendre

que je me proposais de chanter à demi-voix dans cette réponse à Alfred

de Musset. Mon intention était de lui montrer, par mon propre exemple,

la supériorité, même en jouissance, de l'amour spiritualiste sur

l'amour sensuel.

Et moi aussi, voulais-je lui dire, j'ai aimé à l'âge de l'amour, et

moi aussi j'ai cherché, dans l'enthousiasme qu'allume la beauté,

l'étincelle qui allume tous les autres enthousiasmes de l'âme. Cet

amour, bien qu'il aspire à la possession de la Béatrice visible à

laquelle on a voué un culte pur, n'a pas besoin pour être heureux de

ces plaisirs doux et amers dans lesquels tu cherchas jusqu'ici la

sensualité plutôt que l'immortelle volupté des _Pétrarques_, des

_Tasses_, des _Dantes_, seule aspiration digne de celui qui a une âme

à satisfaire dans le plus divin sentiment de sa nature. Je lui

racontais ici deux circonstances de ma vie, circonstances bien

dégagées de toute sensualité et dans lesquelles cependant j'avais

goûté plus de saveur du véritable amour que, ni lui, ni moi, nous ne

pourrions en goûter jamais dans les possessions et dans les

jouissances où il plaçait si faussement sa félicité de voluptueux.

Dans l'une de ces circonstances, je me rappelais trois longs mois

d'hiver passés à Paris dans la première fleur de mes années. J'aimais

avec la pure ferveur de l'innocence passionnée une personne angélique

d'âme et de forme, qui me semblait descendue du ciel pour m'y faire

lever à jamais les yeux quand elle y remonterait avant moi. Sa vie,

atteinte par une maladie qui ne pardonne pas aux êtres trop parfaits

pour respirer l'air de la terre, n'était qu'un souffle; son beau

visage n'était qu'un tissu pâle et transparent que le premier coup

d'aile de la mort allait déchirer comme le vent d'automne déchire ces

fils lumineux qu'on appelle les fils de la Vierge. Sa famille habitait

une sombre maison du bord de la Seine, dont l'ombre se réfléchissait

au clair de lune dans le courant du fleuve. Les convenances

m'empêchaient d'y être admis aussi souvent que mon coeur m'y portait

et que le sien m'y appelait par son affection avouée de soeur. Pendant

ces trois mois de la saison la plus rigoureuse, je ne manquai pas une

seule soirée de sortir de ma chambre très-éloignée de là, à la nuit

tombante, et d'aller me placer en contemplation, le front sous les

frimas, les pieds dans la neige, sur le quai de la rive droite, en

face de la noire maison où battait mon coeur plus qu'il ne battait

dans ma poitrine.

La rivière large et trouble d'hiver roulait entre nous; j'entendais

pour tout bruit gronder les flots de la Seine ou tinter les réverbères

des deux quais aux rafales des nuits. Une petite lueur de lampe

nocturne qui filtrait entre deux volets entr'ouverts m'indiquait seule

la place où mon âme cherchait son étoile. Cette petite étoile de ma

vie, je la confondais dans ma pensée avec une véritable étoile du

firmament; je passais des heures délicieuses à la regarder poindre et

scintiller dans les ténèbres, et ces heures, cruelles sans doute pour

mes sens, étaient si enivrantes pour mon âme, qu'aucune des heures

sensuelles de ma vie ne m'a jamais fait éprouver des félicités de

présence comparables à ces félicités de la privation. Voilà, disais-je

à Musset, les bonheurs de l'âme qui aime; préfère-leur, si tu l'oses,

les bonheurs des sens qui jouissent!

Cette belle personne, poursuivais-je, mourut au printemps; je n'étais

pas à Paris; j'y revins deux ans après, je parvins avec bien de la

peine à me faire indiquer sa tombe sans nom dans un cimetière de

village loin de Paris. J'allais seul à pied, inconnu au pays,

m'agenouiller sur le gazon qui avait eu le temps déjà d'épaissir et de

verdir sur sa dépouille mortelle. L'église était isolée sur un tertre

au-dessus du hameau, le prêtre était absent, le sonneur de cloches

était dans ses champs, les villageois fanaient leur foin dans les

prairies: il n'y avait dans le cimetière que des chevreaux qui

paissaient les ronces et des pigeons bleus qui roucoulaient au soleil

comme des âmes découplées par la mort. J'étendis mes bras en croix sur

le gazon, pleurant, appelant, rêvant, priant, invoquant, dans le

sentiment d'une union surnaturelle qui ne laissait plus à mon âme la

crainte de la séparation ou la douleur de l'absence. L'éternité me

semblait avoir commencé pour nous deux, et quoique mes yeux fussent en

larmes, la plénitude de mon amour, désormais éternel comme son repos,

était tellement sensible en moi pendant cette demi-journée de

prosternation sur une tombe qu'aucune heure de mon existence n'a coulé

dans plus d'extase et dans plus de piété.

Voilà, lui disais-je, encore une fois ce que c'est que l'amour de

l'âme en comparaison de tes amours des yeux; celui-là trouve plus de

véritables délices sur un cercueil qui ne se rouvrira pas, que tes

amours à toi n'en trouvent sur les roses et sur les myrtes d'Horace,

d'Anacréon ou d'Hafiz.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 29 / 237 题