Je me souviens parfaitement aujourd'hui de l'air poétique et tendre
que je me proposais de chanter à demi-voix dans cette réponse à Alfred
de Musset. Mon intention était de lui montrer, par mon propre exemple,
la supériorité, même en jouissance, de l'amour spiritualiste sur
l'amour sensuel.
Et moi aussi, voulais-je lui dire, j'ai aimé à l'âge de l'amour, et
moi aussi j'ai cherché, dans l'enthousiasme qu'allume la beauté,
l'étincelle qui allume tous les autres enthousiasmes de l'âme. Cet
amour, bien qu'il aspire à la possession de la Béatrice visible à
laquelle on a voué un culte pur, n'a pas besoin pour être heureux de
ces plaisirs doux et amers dans lesquels tu cherchas jusqu'ici la
sensualité plutôt que l'immortelle volupté des _Pétrarques_, des
_Tasses_, des _Dantes_, seule aspiration digne de celui qui a une âme
à satisfaire dans le plus divin sentiment de sa nature. Je lui
racontais ici deux circonstances de ma vie, circonstances bien
dégagées de toute sensualité et dans lesquelles cependant j'avais
goûté plus de saveur du véritable amour que, ni lui, ni moi, nous ne
pourrions en goûter jamais dans les possessions et dans les
jouissances où il plaçait si faussement sa félicité de voluptueux.
Dans l'une de ces circonstances, je me rappelais trois longs mois
d'hiver passés à Paris dans la première fleur de mes années. J'aimais
avec la pure ferveur de l'innocence passionnée une personne angélique
d'âme et de forme, qui me semblait descendue du ciel pour m'y faire
lever à jamais les yeux quand elle y remonterait avant moi. Sa vie,
atteinte par une maladie qui ne pardonne pas aux êtres trop parfaits
pour respirer l'air de la terre, n'était qu'un souffle; son beau
visage n'était qu'un tissu pâle et transparent que le premier coup
d'aile de la mort allait déchirer comme le vent d'automne déchire ces
fils lumineux qu'on appelle les fils de la Vierge. Sa famille habitait
une sombre maison du bord de la Seine, dont l'ombre se réfléchissait
au clair de lune dans le courant du fleuve. Les convenances
m'empêchaient d'y être admis aussi souvent que mon coeur m'y portait
et que le sien m'y appelait par son affection avouée de soeur. Pendant
ces trois mois de la saison la plus rigoureuse, je ne manquai pas une
seule soirée de sortir de ma chambre très-éloignée de là, à la nuit
tombante, et d'aller me placer en contemplation, le front sous les
frimas, les pieds dans la neige, sur le quai de la rive droite, en
face de la noire maison où battait mon coeur plus qu'il ne battait
dans ma poitrine.
La rivière large et trouble d'hiver roulait entre nous; j'entendais
pour tout bruit gronder les flots de la Seine ou tinter les réverbères
des deux quais aux rafales des nuits. Une petite lueur de lampe
nocturne qui filtrait entre deux volets entr'ouverts m'indiquait seule
la place où mon âme cherchait son étoile. Cette petite étoile de ma
vie, je la confondais dans ma pensée avec une véritable étoile du
firmament; je passais des heures délicieuses à la regarder poindre et
scintiller dans les ténèbres, et ces heures, cruelles sans doute pour
mes sens, étaient si enivrantes pour mon âme, qu'aucune des heures
sensuelles de ma vie ne m'a jamais fait éprouver des félicités de
présence comparables à ces félicités de la privation. Voilà, disais-je
à Musset, les bonheurs de l'âme qui aime; préfère-leur, si tu l'oses,
les bonheurs des sens qui jouissent!
Cette belle personne, poursuivais-je, mourut au printemps; je n'étais
pas à Paris; j'y revins deux ans après, je parvins avec bien de la
peine à me faire indiquer sa tombe sans nom dans un cimetière de
village loin de Paris. J'allais seul à pied, inconnu au pays,
m'agenouiller sur le gazon qui avait eu le temps déjà d'épaissir et de
verdir sur sa dépouille mortelle. L'église était isolée sur un tertre
au-dessus du hameau, le prêtre était absent, le sonneur de cloches
était dans ses champs, les villageois fanaient leur foin dans les
prairies: il n'y avait dans le cimetière que des chevreaux qui
paissaient les ronces et des pigeons bleus qui roucoulaient au soleil
comme des âmes découplées par la mort. J'étendis mes bras en croix sur
le gazon, pleurant, appelant, rêvant, priant, invoquant, dans le
sentiment d'une union surnaturelle qui ne laissait plus à mon âme la
crainte de la séparation ou la douleur de l'absence. L'éternité me
semblait avoir commencé pour nous deux, et quoique mes yeux fussent en
larmes, la plénitude de mon amour, désormais éternel comme son repos,
était tellement sensible en moi pendant cette demi-journée de
prosternation sur une tombe qu'aucune heure de mon existence n'a coulé
dans plus d'extase et dans plus de piété.
Voilà, lui disais-je, encore une fois ce que c'est que l'amour de
l'âme en comparaison de tes amours des yeux; celui-là trouve plus de
véritables délices sur un cercueil qui ne se rouvrira pas, que tes
amours à toi n'en trouvent sur les roses et sur les myrtes d'Horace,
d'Anacréon ou d'Hafiz.