1840.
Maintenant qu'abrité des monts de mon enfance
Je n'entends plus Paris, ni son murmure immense
Qui, semblable à la mer, sur un cap écumant
Répand loin de ses murs son retentissement;
Maintenant que mes jours et mes heures limpides
Résonnent sous la main comme des urnes vides,
Et que je puis en paix les combler à plaisir
De contemplations, de chants et de loisir;
Qu'entre le firmament et mon oeil qui s'y lève
Aucun plafond jaloux n'intercepte mon rêve,
Et que j'y vois surgir ses feux sur les coteaux,
Comme de blanches nefs de l'horizon des eaux;
Rassasié de paix, de silence et d'extase,
Le limon de mon coeur descend au fond du vase;
J'entends chanter en moi les brises d'autrefois,
Et je me sens tenté d'essayer si mes doigts
Pourront, donnant au rhythme une âme cadencée,
Tendre cet arc sonore où vibrait ma pensée.
S'ils ne le peuvent plus, que ces vers oubliés
Aillent au moins frémir et tomber à tes pieds!
Enfant aux blonds cheveux, jeune homme au coeur de cire,
Dont la lèvre a le pli des larmes ou du rire,
Selon que la beauté qui règne sur tes yeux
Eut un regard hier sévère ou gracieux;
Poétique jouet de molle poésie,
Qui prends pour passion ta vague fantaisie,
Bulle d'air coloré dans une bulle d'eau
Que l'enfant fait jaillir du bout d'un chalumeau,
Que la beauté rieuse avec sa folle haleine
Élève vers le ciel, y suspend, y promène,
Pour y voir un moment son image flotter,
Et qui, lorsqu'en vapeur elle vient d'éclater,
Ne sait pas si cette eau, dont elle est arrosée,
Est le sang de ton coeur ou l'eau de la rosée;
Émule de Byron, au sourire moqueur,
D'où vient ce cri plaintif arraché de ton coeur?
Quelle main, de ton luth en parcourant la gamme,
A changé tout à coup la clef de ta jeune âme,
Et fait rendre à l'esprit le son du coeur humain?
Est-ce qu'un pli de rose aurait froissé ta main?
Est-ce que ce poignard d'Alep ou de Grenade,
Poétique hochet des douleurs de parade,
Dont la lame au soleil ruisselle comme l'eau,
En effleurant ton sein t'aurait percé la peau.
Et, distillant ton sang de sa pointe rougie,
Mêlé la pourpre humaine au nectar de l'orgie?
Ou n'est-ce pas plutôt que cet ennui profond
Que contient chaque coupe et qu'on savoure au fond
Des ivresses du coeur, amère et fade lie,
Fit détourner ta lèvre avec mélancolie. . . .
J'en étais là, quand le son de la corne du pâtre qui rassemble les
vaches pour les ramener à l'étable se fit entendre dans la prairie au
bas des chênes, et me rappela moi-même au foyer où j'étais attendu. Je
jetai ces vers ébauchés dans un tiroir de ma table pour les achever le
lendemain; mais il n'y eut point de lendemain; un événement politique
inattendu me rappela soudainement à Paris; le courant des affaires et
des discussions de tribune emporta ces pensées avec mille autres; les
beaux vers d'Alfred de Musset restèrent sans réponse et s'effacèrent
de ma mémoire. Ce ne fut que cinq ou six ans après que, rouvrant par
hasard à Saint-Point un tiroir longtemps fermé, je relus ce
commencement de réponse, et que, me repentant de mon impolitesse
involontaire, je résolus de la compléter; mais il y avait apparemment
ce qu'on appelle un guignon entre Musset et moi, car un nouvel
incident m'arracha encore la plume de la main, et dans mon impatience
d'être ainsi interrompu, je me hâtai de coudre à ce commencement un
mauvais lambeau de fin, sans qu'il y eût ni milieu, ni corps, ni âme à
ces vers: aussi restèrent-ils ce qu'ils sont dans mes oeuvres, aussi
médiocres et aussi indignes de lui que de moi-même. Je rougis en les
relisant de les avoir laissé publier.