XVIII

Mais je ne lui dis rien, en effet, de ce que je voulais ainsi lui dire

dans mes vers; Musset mourut lui-même avant qu'un seul mot de moi à

lui ou de lui à moi eût expliqué ce malentendu du hasard entre nous.

Le dirai-je? Ce n'est que depuis sa mort prématurée, ce n'est qu'en ce

moment où j'écris, que j'ai ouvert ses volumes fermés pour moi et que

j'ai lu enfin ses poésies. Ah! combien, en les lisant, ai-je accusé le

sort qui m'a privé d'apprécier et d'aimer, pendant qu'il respirait, un

homme pour lequel je me sens tant d'analogie, tant d'attrait, et,

oserai-je le dire? tant de tendresse après sa mort! Oh! que ne l'ai-je

connu plus tôt! Je me fais de cruels reproches à moi-même quand je me

dis: il n'y a pas deux mois que j'ai coudoyé ce beau et triste jeune

homme en entrant ensemble dans un lieu public; il n'y a pas deux mois

que je me suis assis silencieux et froid à côté de lui dans une foule.

Je l'ai regardé, il m'a regardé, et nous ne nous sommes rien dit,

comme si nous étions deux étrangers parlant des langues diverses et

n'ayant de commun que l'air qu'ils respirent.

Ô Musset! pardonne-moi du sein de ton Élysée actuel! Je ne t'avais pas

lu alors. Ah! si je t'avais lu, je t'aurais adressé la parole, je

t'aurais touché la main, je t'aurais demandé ton amitié, je me serais

attaché à toi par cette chaîne sympathique qui relie entre elles les

sensibilités isolées et maladives pour lesquelles la température

d'ici-bas est trop froide, et qui ne peuvent vivre que de l'air tiède

de l'idéal de la poésie et de l'amour, cette poésie du coeur! Les

juvénilités de ta vie et de tes vers, les gracieuses mollesses de ta

nature ne m'auraient pas écarté de toi, au contraire; il y a des

faiblesses qui sont un attrait de plus, parce qu'elles mêlent quelque

chose de tendre, de compatissant et d'indulgent à l'amitié, et

qu'elles semblent inviter notre main à soutenir ce qui chancelle et à

relever ce qui tombe. Je t'aurais compris, et je t'aurais compati à

toi vivant, comme je te comprends et comme je te compatis dans la

tombe. Et qu'as-tu donc fait de ta jeunesse et de ton talent, que nous

n'ayons plus ou moins fait nous-même, quand nous commencions à

trébucher comme des enfants sans lisière sur tous les achoppements de

la jeunesse, de la beauté, de la sensibilité et du génie?

Tu t'es laissé prendre par les yeux aux apparences séduisantes du

plaisir, au lieu de rechercher les saintes fidélités du sentiment; qui

est-ce qui en a souffert, si ce n'est ton coeur? Il a poursuivi des

feux follets dans la nuit putride des lagunes de Paris, au lieu de

suivre dans le ciel l'étoile immortelle d'une _Laure_ ou d'une

_Béatrice_ digne de toi. Et nous donc, si nous avons été plus heureux,

avons-nous donc été plus sage?

Tu as chanté sur une guitare italienne ou espagnole les tarentelles

enivrantes des nuits de Séville ou de Naples, au lieu de rejeter cet

instrument aviné des orgies nocturnes, de saisir l'instrument sacré de

Pétrarque, et de confondre, dans des hymnes rivaux des siens, les deux

notes du coeur humain qui s'immortalisent l'une par l'autre, l'amour

et la piété. Et nous donc, n'avons-nous pas brûlé au feu qui purifie

tout deux volumes de poésies juvéniles que des amis mûrs et sévères

nous conseillèrent d'anéantir, pour ne pas jeter derrière nous, sur la

route de la vie, de ces pierres de scandale qu'on retrouve avec honte

au retour, et qui font rougir le front sous ses rides. Que t'a-t-il

manqué? un ami, pour t'arracher aussi d'une main impitoyable quelques

pages qui sont du talent, mais qui ne sont pas de la gloire?

Tu as été trop indifférent aux causes publiques de ta patrie et du

monde, et le choc des verres t'a empêché d'entendre le choc des idées,

des opinions, des partis, qui germaient, combattaient, mouraient pour

la cause du bonheur ou du progrès du peuple?--Hélas! puisque tu

n'avais pas la foi politique, qui pourrait t'accuser de n'avoir pas

eu le zèle? Et ce zèle qui nous a dévoré, nous, et qui nous dévore

encore, à quoi, grand Dieu! nous a-t-il servi? et à quoi a-t-il servi

à nos frères? Regarde d'en haut ce bas monde: qu'y a-t-il de changé

ici que des noms?

Tu fus sceptique avant l'expérience, voilà tout ton crime! Ce

scepticisme te porta à te détourner de la mêlée, comme tu t'étais, au

premier déboire, détourné de l'amour; tu cherchas dans ta tristesse à

savourer la vie sans la sentir, et à goûter dans un opium assoupissant

les sommeils et les rêves d'un autre Orient?--Et nous donc,

n'avons-nous pas cherché de même l'oubli de la terre dans les

platonismes calmants des philosophies spiritualistes, et dans

l'_opium_ divin des espérances infinies, qui donnent, dès ici-bas, les

songes éternels?

Enfin, tu as changé de temps en temps de corde et de note sur ton

instrument de joie, tu lui as fait rendre, au soir de tes années

assombries, des accents inattendus d'inspiration, de douleur, de

piété, de pathétique, d'enthousiasme pour la nature, d'invocation à

son auteur, qui ont fait frémir à l'unisson d'abord, puis taire

d'admiration ensuite nos propres lyres étonnées que les musiciens du

temple fussent tout à coup surpassés par un ménétrier du plaisir!

Puis, tu t'es endormi avec tes refrains moitié sacrés, moitié profanes

sur les lèvres, et nous t'accuserions?--Non, je n'aurais eu le droit

de t'accuser de rien dont je ne sois moi-même coupable; mais j'aurais

eu le droit de t'aimer, de te consoler, de te dire d'avance le goût de

tes larmes, d'entendre le premier les confidences de tes chants, et,

puisque tu devais mourir avant moi, d'en recueillir peut-être

pieusement le difficile héritage, afin d'augmenter ta gloire en

diminuant tes oeuvres de tes fautes!

Oui, si j'étais ton frère de sang, aussi bien que je me sens ton frère

de coeur, je voudrais anéantir d'abord toutes tes juvénilités en

prose, idylles de mansardes, pastorales de tabagies où la finesse et

la grâce du style ne rachètent pas même la monotone trivialité du

sujet commençant toujours par une orgie pour finir par un suicide.

J'arracherais ensuite avec douleur, mais avec une douleur sans pitié,

la moitié des pages de tes deux volumes en vers! Je ne ferais grâce

qu'aux divins fragments enchâssés çà et là dans tes poëmes comme des

tronçons de statues de marbre de Paros dans la muraille d'une taverne

de Chio. J'encadrerais dans le vélin le plus pur et dans l'or _tes

Nuits_, incomparables rivales de celles d'_Hervey_, de _Novalis_, de

_Young_, et je composerais avec le tout deux petits volumes que

j'intitulerais _Sourires_ et _Soupirs_; l'un les plus frais sourires

de la jeunesse, l'autre les plus pathétiques soupirs de l'humanité. Ce

serait mon hommage et ton épitaphe, ô poëte endormi dans nos larmes!

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 30 / 237 题