C'était en 1840, au moment où la politique agitatrice et guerroyante
du ministère français, qu'on appelait le ministère de la _coalition_,
menaçait, sans vouloir frapper, tous les peuples de l'Europe, pour
soutenir, sans aucun intérêt pour la France, un pacha d'Égypte,
révolté contre son souverain, le plus étrange caprice de guerre
universelle sur lequel on ait jamais soufflé pour incendier l'Europe.
L'Allemagne, menacée comme le reste du continent, sentait raviver, non
sans cause, ses vieilles animosités nationales contre nous. Un de ses
poëtes, nommé Becker, venait de publier un chant populaire et
patriotique qui retentissait dans tous les coeurs et dans toutes les
bouches sur les deux rives du Rhin.
«Ils ne l'auront pas, notre Rhin allemand, tant que les ossements du
dernier des Germains ne seront pas ensevelis dans ses vagues.»
Musset répondit à ces strophes brûlantes et fières par des strophes
railleuses et prosaïques auxquelles l'esprit national (dirai-je
esprit, dirai-je bêtise) répondit par un de ces immenses
applaudissements, que l'engouement prodigue à ses favoris d'un jour,
engouement qui ne prouve qu'une chose: c'est que le patriotisme
n'était pas plus poétique qu'il n'était politique en France en ce
temps-là.
Nous l'avons eu, votre Rhin Allemand.
Il a tenu dans notre verre.
Nous l'avons eu, votre Rhin Allemand.
Si vous oubliez votre histoire,
Vos jeunes filles, sûrement,
Ont mieux gardé notre mémoire;
Elles nous ont versé votre petit vin blanc, etc.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'avoue que ces strophes me parurent au-dessous de la dignité comme du
génie de la France.
Les ailes de l'aigle ne seyaient pas à ce rossignol. Je combattais
alors de toutes mes forces à la tribune la coalition soi-disant
parlementaire, et la guerre universelle pour la cause d'un pacha
parvenu. J'écrivis dans une heure d'inspiration, la _Marseillaise de
la paix_, seule réponse à faire, selon moi, à l'Allemagne justement
offensée par nos menaces.
Roule libre et paisible entre tes larges rives,
Rhin, Nil de l'Occident, coupe des nations,
Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives
Emporte les défis et les ambitions.
Il ne tachera plus le cristal de ton onde
Le sang rouge du Franc, le sang bleu du Germain;
Ils ne crouleront plus sous le caisson qui gronde,
Ces ponts qu'un peuple à l'autre étend comme une main;
Les bombes et l'obus, arc-en-ciel des batailles,
Ne viendront plus s'éteindre en sifflant sur tes bords;
L'enfant ne verra plus du haut de tes murailles
Flotter ces poitrails blonds qui perdent leurs entrailles
Ni sortir des flots ces bras morts.
Ce ne sont plus des mers, des Alpes, des rivières
Qui bornent l'héritage entre l'humanité:
Les bornes des esprits sont leurs seules frontières:
Le monde en s'éclairant s'élève à l'unité.
Ma patrie est partout où rayonne la France,
Où son génie éclate aux regards éblouis;
Chacun est du climat de son intelligence.
Je suis concitoyen de tout homme qui pense;
La vérité c'est mon pays.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Amis! voyez là-bas!--la terre est grande et plane,
L'Orient dépeuplé s'y déroule au soleil,
L'espace y lasse en vain la lente caravane
La solitude y dort son immense sommeil!
Là des peuples taris ont laissé leurs lits vides,
Là d'empires poudreux les sillons sont couverts,
Là, comme un stylet d'or, l'ombre des Pyramides
Mesure l'heure morte à des sables arides
Sur le cadran nu du désert!
Allez-y, etc. . . . . . . . . . . . . . . .
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Ces vers que je relis aujourd'hui avec plus de satisfaction d'artiste
qu'aucun des vers politiques que j'aie écrits, pâlirent complétement
devant le _petit verre_ et le _petit vin blanc_ des strophes de
Musset. Je fus déclaré un rêveur et lui un poëte national: la
_Marseillaise de la paix_ ne se releva qu'après la chute de la
coalition parlementaire. On voulait un refrain de caserne, on bafoua
la note de paix.
Ces vers de Musset, les seuls que je connusse de lui, me confirmèrent
malheureusement dans le préjugé que j'avais de la médiocrité lyrique
de ce jeune homme.
Ce fut quelques années après, qu'étant seul et de loisir, un soir
d'été, sous un chêne de ma retraite champêtre de Saint-Point, un petit
berger qui me cherchait dans les bois, pour m'apporter le courrier de
Paris, me remit dans la main un numéro de Revue littéraire. Ce numéro
contenait l'épître _de Musset à Lamartine_. Je la lus non-seulement
avec ravissement, mais avec tendresse; je pris un crayon dans ma
poche, j'écrivis, sans quitter l'ombre du chêne, les premiers vers de
la réponse que je comptais adresser à cet aimable et sensible
interlocuteur. Ces vers les voici: