XV

L'épître finit par un hymne en strophes de piété et d'apaisement

dignes de ce sublime récitatif.

Eh bien! croira-t-on que de tels vers restèrent sans réponse?

Croira-t-on que ce frère en sensibilité et en poésie qui passait à

côté de moi dans la foule du siècle ne fut ni aperçu, ni reconnu, ni

entendu par moi dans le tumulte de ma vie d'alors? J'en pleure

aujourd'hui; mais ce n'est plus le temps de se retourner et de lui

dire: donne-moi la main, nous sommes de la même famille! Il ne donne

la main maintenant qu'aux esprits immortels qui ont trébuché

quelquefois sur cette poussière glissante de la vie, mais qui ont lavé

les taches de leurs genoux dans les larmes de leurs yeux et dans les

rosées du ciel. Voici par quel hasard je ne connus pas ces vers, je

n'y répondis pas et je parus dur de coeur, quand je n'étais qu'emporté

et distrait par le tourbillon des affaires.

Je vivais peu en France pendant les belles années de 1828 à 1840 que

Musset remplissait de ses pages presque toujours détachées et jetées

au vent. J'étais en Italie, en Angleterre, au fond de l'Orient, ou

voguant d'une rive à l'autre de la mer d'Homère; plus tard, j'étais

absorbé par la politique, passion sérieuse obstinée et malheureuse de

ma vie, bien qu'elle ne fût en réalité, pour moi, que la passion d'un

devoir civil (et plût à Dieu, pour mon bonheur, que je n'eusse jamais

eu d'autres passions que celles des beaux vers, de l'ombre des bois,

du silence des solitudes, des horizons de la mer et du désert! Plût à

Dieu que je n'eusse jamais touché comme Musset à ce fer chaud de la

politique qui brûle la main des orateurs et des hommes d'État! _Omnia

vanitas_, dit le Sage; mais de toutes les vanités, la plus vaine,

n'est-elle pas de vouloir semer sur le rocher, au vent d'un peuple qui

ne laisse à rien le temps de germer et de mûrir!)

Bref, je lisais peu de vers alors, excepté ceux d'Hugo, de Vigny, des

deux _Deschamps_, dont l'un avait le gazouillement des oiseaux

chanteurs, dont l'autre avait, par fragments, la rauque voix du Dante;

j'entendais bien de temps en temps parler de Musset par des jeunes

gens de son humeur; mais ces vers badins, les seuls vers de lui qu'on

me citait à cette époque, me paraissaient des jeux d'esprit, des _jets

d'eau de verve_ peu d'accord avec le sérieux de mes sentiments et avec

la maturité de mon âge. J'écoutais, je souriais, mais je ne lisais

pas. Une seule fois, je lus jusqu'au bout, parce que la page était

politique et parce que j'avais chanté moi-même une ode patriotique sur

le même sujet. Voici en quelle occasion:

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 26 / 237 题