L'épître finit par un hymne en strophes de piété et d'apaisement
dignes de ce sublime récitatif.
Eh bien! croira-t-on que de tels vers restèrent sans réponse?
Croira-t-on que ce frère en sensibilité et en poésie qui passait à
côté de moi dans la foule du siècle ne fut ni aperçu, ni reconnu, ni
entendu par moi dans le tumulte de ma vie d'alors? J'en pleure
aujourd'hui; mais ce n'est plus le temps de se retourner et de lui
dire: donne-moi la main, nous sommes de la même famille! Il ne donne
la main maintenant qu'aux esprits immortels qui ont trébuché
quelquefois sur cette poussière glissante de la vie, mais qui ont lavé
les taches de leurs genoux dans les larmes de leurs yeux et dans les
rosées du ciel. Voici par quel hasard je ne connus pas ces vers, je
n'y répondis pas et je parus dur de coeur, quand je n'étais qu'emporté
et distrait par le tourbillon des affaires.
Je vivais peu en France pendant les belles années de 1828 à 1840 que
Musset remplissait de ses pages presque toujours détachées et jetées
au vent. J'étais en Italie, en Angleterre, au fond de l'Orient, ou
voguant d'une rive à l'autre de la mer d'Homère; plus tard, j'étais
absorbé par la politique, passion sérieuse obstinée et malheureuse de
ma vie, bien qu'elle ne fût en réalité, pour moi, que la passion d'un
devoir civil (et plût à Dieu, pour mon bonheur, que je n'eusse jamais
eu d'autres passions que celles des beaux vers, de l'ombre des bois,
du silence des solitudes, des horizons de la mer et du désert! Plût à
Dieu que je n'eusse jamais touché comme Musset à ce fer chaud de la
politique qui brûle la main des orateurs et des hommes d'État! _Omnia
vanitas_, dit le Sage; mais de toutes les vanités, la plus vaine,
n'est-elle pas de vouloir semer sur le rocher, au vent d'un peuple qui
ne laisse à rien le temps de germer et de mûrir!)
Bref, je lisais peu de vers alors, excepté ceux d'Hugo, de Vigny, des
deux _Deschamps_, dont l'un avait le gazouillement des oiseaux
chanteurs, dont l'autre avait, par fragments, la rauque voix du Dante;
j'entendais bien de temps en temps parler de Musset par des jeunes
gens de son humeur; mais ces vers badins, les seuls vers de lui qu'on
me citait à cette époque, me paraissaient des jeux d'esprit, des _jets
d'eau de verve_ peu d'accord avec le sérieux de mes sentiments et avec
la maturité de mon âge. J'écoutais, je souriais, mais je ne lisais
pas. Une seule fois, je lus jusqu'au bout, parce que la page était
politique et parce que j'avais chanté moi-même une ode patriotique sur
le même sujet. Voici en quelle occasion: