En terminant cette double appréciation générale des organes nécessaires

de la grande transition critique dont nous poursuivons l'étude

historique, je crois devoir sommairement signaler ici, d'après notre

théorie fondamentale, l'inaptitude radicale de ces deux forces

modificatrices à constituer aucune organisation durable qui leur

appartienne réellement, malgré la tendance spontanée de l'un et l'autre

élément à s'emparer indéfiniment de la suprématie sociale, à mesure

que leur commune action dissolvante détruisait l'ascendant des anciens

pouvoirs. Cette impuissance caractéristique, d'ailleurs plus ou moins

sentie, qui réduit invinciblement de telles influences politiques à

une simple destination révolutionnaire, résulte surtout de ce que ces

deux classes ne pouvaient apporter réellement de principes qui leur

fussent propres, et qui leur permissent de présider, d'une manière un

peu durable, à la haute direction régulière des affaires humaines.

Leur esprit commun, essentiellement critique, par sa nature, comme

nous l'avons doublement reconnu, n'est apte qu'à modifier un régime

préexistant, d'après des altérations graduellement destructives; en

sorte que leur prépondérance politique ne peut effectivement devenir

complète que pendant les crises, nécessairement passagères, relatives

aux phases les plus tranchées du mouvement désorganisateur. En tout

autre temps, leur suprématie prolongée tendrait inévitablement à

l'imminente dissolution de l'état social: aussi avons-nous constaté

que si le progrès politique, en tant que spontanément négatif, leur

est essentiellement dévolu depuis le quatorzième siècle, le maintien

indispensable de l'ordre public doit être alors rapporté surtout à

l'action résistante des anciens pouvoirs, auxquels seuls devait encore

appartenir habituellement la suprême direction sociale, quoique de plus

en plus restreinte par des modifications révolutionnaires. Chacune de

ces deux forces transitoires portait, en quelque sorte, l'ineffaçable

empreinte de son origine nécessairement subalterne, d'après son

invariable soumission spontanée aux principes les plus fondamentaux de

ce même régime dont elle détruisait les plus importantes conditions

d'existence réelle. Loin que cette incohérence radicale puisse

permettre la domination permanente des métaphysiciens et des légistes,

elle leur interdit même de présider à l'entière consommation finale de

l'opération révolutionnaire, puisqu'ils sont par-là toujours conduits

à consacrer, pour ainsi dire, d'une main ce qu'ils ruinent de l'autre.

Si une telle inconséquence est incontestable quant aux métaphysiciens

envers la philosophie théologique, dont ils respectent les principales

bases intellectuelles tout aussi nécessairement qu'ils lui dénient ses

plus puissans moyens sociaux, elle n'est pas, au fond, moins prononcée

dans la relation temporelle des légistes au pouvoir militaire: puisque

leurs doctrines, ne pouvant assigner, par elles-mêmes, aucun nouveau

but fondamental à l'activité humaine, sanctionnent inévitablement

l'antique prépondérance de l'activité militaire; à moins de convertir,

par une aberration qui certes ne saurait devenir ni populaire ni

durable, surtout dans les sociétés modernes, l'action même de gouverner

en une sorte de commune destination permanente. C'est d'après ces

caractères naturels, que ces deux forces secondaires, quand elles

croient avoir constitué solidement, de la manière la plus exclusive,

leur propre suprématie politique, se trouvent bientôt involontairement

conduites à réintégrer, plus ou moins explicitement, l'une l'autorité

théologique, l'autre la puissance militaire, sous l'ascendant

desquelles elles consentent de nouveau à se placer habituellement;

parce qu'elles sentent, au fond, par suite même de leurs vains efforts

de domination directe, que cette situation normale, seule convenable à

leur essence, peut seule prolonger réellement leur existence sociale,

qui cessera, en effet, de toute nécessité, aussitôt que le système

théologique et militaire aura enfin totalement perdu, même en idée,

son empire primordial, comme je l'expliquerai, au cinquante-septième

chapitre, en résultat final de l'ensemble de notre élaboration

historique.

Ayant désormais suffisamment apprécié, dans la leçon actuelle,

l'immense mouvement révolutionnaire des sociétés modernes, d'abord

quant à sa nature caractéristique, ensuite quant à sa marche

fondamentale, et enfin quant à ses organes nécessaires, nous devons

maintenant procéder à l'examen direct de son accomplissement essentiel,

suivant l'enchaînement rationnel des quatre aspects principaux que j'ai

cru devoir distinguer en un tel phénomène pour l'analyser dignement;

les trois premiers ne pouvant être, par leur nature, que purement

préliminaires, et le dernier seul constituant nécessairement le sujet

essentiel de ce chapitre.

En considérant d'abord la période de décomposition spontanée,

nous devons, évidemment, y examiner avant tout la désorganisation

spirituelle, non-seulement comme la première accomplie, mais surtout

comme étant à la fois la plus difficile et la plus décisive, celle

qui, par sa seule influence prolongée, tendait inévitablement à

entraîner la décadence finale de l'ensemble de ce régime, dont la

constitution catholique formait certainement, à tous égards, la base

la plus importante, soit mentale, soit sociale. Sous ce point de vue

principal, cette première période se divise naturellement en deux

époques presque égales, d'après les deux grandes luttes, ci-dessus

définies, qui devaient conjointement accomplir une telle dissolution,

premièrement par les efforts unanimes des rois pour abolir l'autorité

européenne du pape, et ensuite par les tentatives d'insubordination

des églises nationales envers la suprématie romaine. Malgré l'évidente

affinité mutuelle de ces deux opérations simultanées, l'une devait, à

mes yeux, principalement caractériser le quatorzième siècle, à partir

de l'énergique réaction de Philippe-le-Bel, bientôt suivie de cette

mémorable translation du saint-siége à Avignon, qui, dans presque

toute sa longue durée, ne fut guère qu'une sorte d'honorable captivité

politique; tandis que la seconde, à son tour, est devenue prépondérante

au quinzième siècle, d'abord par suite du fameux schisme qui résulta

de cet étrange déplacement, et surtout enfin sous l'impulsion décisive

du célèbre concile de Constance, où les diverses églises partielles

montrèrent si énergiquement leur union spontanée contre le sacerdoce

central. On peut aisément concevoir que la seconde série d'efforts

n'était susceptible d'un succès capital que quand la première aurait

d'abord été suffisamment consommée: puisque les différens clergés

ne pouvaient efficacement poursuivre leur tendance instinctive à la

nationalisation, qu'en se plaçant sous la direction suprême de leurs

chefs temporels respectifs; ce qui exigeait certainement que ceux-ci

se fussent préalablement émancipés de la tutelle papale. De toutes

les grandes entreprises révolutionnaires, d'ailleurs volontaires ou

involontaires (ce qui, en politique, importe assurément fort peu),

cette première double opération doit être, à mon gré, regardée,

même aujourd'hui, comme étant, au fond, la plus capitale; car

elle a directement ruiné la principale base du régime monothéique

du moyen-âge, dernière phase essentielle, je ne saurais trop le

rappeler, du système théologique et militaire, en déterminant dès-lors

l'absorption générale du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel.

En poursuivant, avec une aveugle avidité, cette usurpation décisive,

dans le vain espoir de consolider indéfiniment leur propre suprématie,

les rois n'ont pu sentir qu'ils en ruinaient ainsi spontanément, pour

un inévitable avenir, les vrais fondemens intellectuels et moraux, par

une telle atteinte radicale à la même autorité spirituelle dont ils

attendirent ensuite, d'une manière presque puérile, une consécration

désormais rendue de plus en plus illusoire, qui n'avait pu jadis

obtenir une haute efficacité qu'en émanant d'un pouvoir pleinement

indépendant. Pareillement, les divers clergés partiels, poussés à se

nationaliser afin d'échapper aux abus de la concentration romaine,

n'apercevaient point que, contre leur gré, ils concouraient par-là

éminemment à l'irrévocable dégradation de la dignité ecclésiastique,

en substituant, à leur unique chef naturel, l'autorité hétérogène et

arbitraire d'une foule de pouvoirs militaires, qu'ils devaient, d'une

autre part, concevoir cependant comme leurs subordonnés spirituels,

de manière à constituer dès-lors chaque église en un état de plus en

plus oppressif de dépendance politique, en résultat final de tant

d'efforts actifs vers une irrationnelle indépendance. Au reste,

la réaction nécessaire de cette double série d'hostilités sur le

caractère général propre à la papauté ne contribua pas moins, à sa

manière, à l'altération fondamentale de la constitution catholique.

Car, à partir du milieu du quatorzième siècle, où l'émancipation totale

des rois devenait évidemment imminente, aux yeux clairvoyans des

papes, en France, en Angleterre, etc., tandis que la nationalisation

du clergé s'y manifestait nettement par son empressement habituel

à seconder les mesures restrictives envers le saint-siége, il est

aisé de remarquer une tendance fortement prononcée de la papauté à

s'occuper désormais essentiellement de sa principauté temporelle,

qui jusque alors n'avait pu lui inspirer qu'une sollicitude très

accessoire, mais qui désormais devenait de plus en plus la seule partie

réelle de son pouvoir politique. Avant la fin du quinzième siècle,

l'ancien chef suprême du système européen s'était ainsi graduellement

transformé en souverain électif d'une médiocre partie de l'Italie; il

avait essentiellement renoncé à son action générale et continue sur

les divers gouvernemens temporels, pour tendre principalement à son

propre agrandissement territorial, qui date surtout de cette époque,

et même pour procurer, autant que possible, l'exaltation royale à

la nombreuse série des familles pontificales, de manière à y faire

presque regretter l'absence d'hérédité, jusqu'à ce que l'aberration

du népotisme y pût être suffisamment contenue. Or, cette dégénération

radicale du grand caractère européen propre au pouvoir papal en un

caractère purement italien ne pouvait, à son tour, que rendre plus

spécialement indispensable la désorganisation totale de la papauté, qui

avait ainsi implicitement abdiqué, dès cette époque, ses plus nobles

attributions politiques, et perdait, par suite, sa principale utilité

sociale, de manière à devenir un élément de plus en plus étranger dans

la constitution réelle des peuples modernes. Telle dut être la première

origine historique de l'esprit essentiellement rétrograde qui s'est

ensuite développé continuellement dans la politique du catholicisme,

dont la tendance avait été si long-temps éminemment progressive. C'est

donc ainsi que tous les divers élémens essentiels du système politique

propre au moyen-âge ont spontanément concouru, chacun à sa manière,

à l'irrévocable décadence du pouvoir spirituel qui en constituait

surtout la force et la noblesse. Il est clair par là que cette première

désorganisation décisive était, en réalité, presque accomplie, bien

que sous forme implicite, soit par l'abaissement politique des papes,

soit par la nationalisation consécutive des divers clergés, lors de

l'avénement du protestantisme, auquel on l'attribue vulgairement, et

qui en fut, au contraire, le résultat; quelle qu'ait dû être ensuite

la haute influence, mentale et sociale, de la réaction nécessaire que

produisit sa sanction systématique d'une telle démolition, suivant nos

explications antérieures.

Quoique cette grande décomposition fût certainement aussi indispensable

qu'inévitable, comme je l'ai établi, son accomplissement n'en a pas

moins laissé dès-lors une immense lacune dans l'ensemble de l'organisme

européen, dont les divers élémens, devenant presque étrangers les uns

aux autres, se trouvèrent désormais essentiellement livrés à leurs

divergences spontanées, sans autre frein habituel que l'insuffisant

équilibre matériel déterminé naturellement par leur propre antagonisme.

Aux temps même que nous considérons, cette dissolution croissante de

l'ancien pouvoir européen se fait gravement sentir, ce me semble,

dans les luttes, aussi frivoles qu'acharnées, des principaux états,

et surtout dans la longue et déplorable contestation entre la France

et l'Angleterre, où déjà l'extinction de l'autorité conciliatrice

des papes est tristement marquée par leurs fréquens efforts, aussi

vains qu'honorables, pour la pacification de l'Europe. Sans doute, la

suffisante réalisation du grand système de guerres défensives propre

au moyen-âge devait alors, faute d'un but convenable, rendre de plus

en plus perturbatrice une exubérante activité militaire, qui, par

sa nature, devait long-temps survivre à sa principale destination.

L'ascendant social trop prolongé d'une caste militaire désormais

essentiellement sans objet capital, constitue, en effet, le vrai

principe universel et spontané qui a déterminé, pendant ces deux

siècles, l'étrange caractère de la plupart des expéditions guerrières,

si loin d'offrir le haut intérêt social des guerres antérieures, et

même le puissant intérêt moral des guerres de religion au siècle

suivant. Mais, quelque inévitable que dût être alors une telle

perturbation européenne, les conséquences immédiates en eussent été

certainement bien moins graves, si, par une fatale coïncidence, qui

ne pouvait d'ailleurs être entièrement empêchée, elle ne s'était

développée sous l'impuissant déclin de l'influence politique qui jusque

alors avait régularisé l'ensemble des relations internationales. Deux

siècles auparavant, la papauté eût évidemment lutté, avec une énergique

efficacité, contre ce principe général de désordre; et, sans pouvoir

annuler une suite aussi naturelle de la situation sociale, elle en

eût assurément diminué beaucoup les ravages effectifs. Ce cas me

paraît l'un des plus propres à faire sentir, aux aveugles partisans

de l'optimisme politique, la haute irrationnalité de leur doctrine

métaphysique: car, on voit ainsi l'autorité européenne des papes

s'éteindre en un temps où elle aurait pu rendre encore à l'humanité

d'éminens services politiques, pleinement conformes à sa destination

naturelle, et seulement incompatibles avec sa caducité actuelle. Une

telle impuissance vérifie d'ailleurs, de la manière la moins équivoque,

le caractère essentiellement temporaire inhérent à l'existence générale

du pouvoir catholique, qui, si peu éloigné de son plus bel âge, se

trouve néanmoins forcé, malgré sa sincère volonté, de manquer à sa

principale vocation politique, non par des obstacles accidentels,

mais par une suite permanente de sa précoce désorganisation. Nous

apprécierons ci-dessous l'expédient provisoire à l'aide duquel la

politique moderne s'est ultérieurement efforcée, autant que possible,

d'apporter à cette lacune capitale une insuffisante réparation.

La désorganisation spontanée de l'ordre temporel propre au moyen-âge,

quoique déjà très active au XIIIe siècle, ne pouvait avoir de résultats

vraiment décisifs tant que le pouvoir catholique, qui constituait

le lieu principal d'un tel régime, conservait toute son intégrité

sociale. Mais, à mesure que s'opérait la décomposition spirituelle

que nous venons d'apprécier, cette dissolution temporelle prenait

un caractère de plus en plus irrévocable; elle tendait évidemment

désormais à l'entière subversion de la constitution féodale, dernière

phase essentielle du gouvernement militaire, en y altérant radicalement

la pondération caractéristique des deux élémens principaux, la force

centrale de la royauté, et la force locale de la noblesse, dont

l'une, avant la fin du XVe siècle, avait été, en réalité, presque

complétement absorbée par l'autre, pendant que celle-ci absorbait

aussi la puissance spirituelle. Cette inévitable dislocation devait

alors résulter de ce que cette constitution transitoire avait enfin

suffisamment accompli, comme on l'a vu, sa principale destination

dans l'évolution fondamentale des sociétés modernes, dont l'essor

industriel de plus en plus prononcé indiquait déjà leur antipathie

nécessaire contre l'antique prépondérance de l'esprit guerrier.

Quoique les luttes, si intenses et si nombreuses, que je viens de

caractériser, doivent d'abord sembler, à cette époque, directement

contradictoires avec ce décroissement spontané du régime militaire,

la nature même de ces guerres, essentiellement perturbatrices, devait

tendre à ruiner la considération sociale de la caste dominante, dont

l'aveugle ardeur belliqueuse, dès-lors habituellement privée de

toute application utile, devenait de plus en plus contraire au grand

mouvement de civilisation qu'elle avait dû primitivement protéger.

C'est toujours, en effet, pour toutes les institutions humaines,

temporelles ou spirituelles, le signe le moins équivoque de leur

irrévocable extinction, que de les voir ainsi se tourner spontanément

contre leur but primordial: l'organisme féodal, destiné surtout, par

sa nature, à contenir le système d'invasion, touchait nécessairement

à sa fin générale, aussitôt qu'il s'érigeait partout en principe

d'envahissement. Aux temps même que nous considérons, la mémorable

institution des armées permanentes, née d'abord en Italie, où tout

commençait alors, mais bientôt propagée en occident, et principalement

développée en France, vient constituer à la fois un témoignage

incontestable et une puissante garantie de cette dissolution radicale

du régime temporel propre au moyen-âge, en manifestant, d'une part,

la répugnance croissante à la prolongation du service féodal chez des

populations déjà plus industrielles que militaires, et en brisant,

d'une autre part, les liens universels de la discipline féodale,

désormais remplacée par la subordination spéciale d'une classe très

circonscrite envers des chefs qui, n'étant plus exclusivement féodaux,

tendaient nécessairement à priver peu à peu l'ancienne caste militaire

de sa plus spéciale attribution. Je signalerai d'ailleurs au chapitre

suivant l'heureuse influence d'une telle innovation pour seconder

directement l'essor général de la vie industrielle.

Dans le cas le plus naturel et le plus commun, dont la France nous

présente le meilleur type, la décomposition spontanée du pouvoir

temporel, d'après l'antagonisme exagéré de ses deux élémens essentiels,

a dû s'opérer nécessairement au profit de la force centrale contre

la force locale. L'esprit fondamental de la constitution féodale

permettait aisément de prévoir que, presque partout, l'équilibre

général de ces deux puissances se romprait surtout au préjudice de

l'aristocratie, vu les nombreux moyens, même réguliers, qu'offrait

un tel régime à l'accroissement spontané de la royauté. Ce point

de vue est aujourd'hui trop connu pour que je doive y insister.

Mais je dois, au contraire, signaler, à cet égard, une importante

considération nouvelle, qui résulte ici d'un rapprochement d'ensemble

entre les deux décompositions simultanées du pouvoir temporel et

du pouvoir spirituel. Celle-ci, en effet, comme nous l'avons vu,

s'accomplissant, par une évidente nécessité, contre la puissance

centrale, sans quoi il n'y eût pas eu de révolution, il fallait

bien, par une indispensable compensation, que l'autre s'effectuât

habituellement en sens inverse, sans quoi cette révolution eût dégénéré

en un démembrement universel, dont l'Europe moderne a été spécialement

préservée par cette concentration temporelle en faveur de la royauté.

En même temps que l'anarchie politique, imminent péril de la grande

phase révolutionnaire, pouvait ainsi être essentiellement évitée, on

doit reconnaître, sous un autre aspect, que le mouvement général de

décomposition atteignait par-là son but principal d'une manière bien

plus complète, et surtout beaucoup plus caractéristique, que si la

dislocation temporelle s'était, au contraire, opérée ordinairement

au profit de l'aristocratie. Quoique chacun des deux élémens ait

naturellement dû, comme nous le verrons, irrationnellement tenter,

après son triomphe, de reconstruire, sous son ascendant, l'ensemble du

régime ancien, cette entreprise eût été cependant bien plus dangereuse

de la part de l'aristocratie qu'elle n'a pu l'être de la part de la

royauté: l'extinction finale du système militaire et théologique en

eût été bien autrement entravée, aussi bien que l'essor politique des

nouvelles forces sociales, ainsi que je l'indiquerai plus spécialement

au cinquante-septième chapitre.

On voit, par ces explications, que la tendance de la décomposition

féodale vers l'ascendant politique de l'aristocratie sur la royauté

a dû constituer, dans la désorganisation universelle que nous

apprécions, un cas éminemment exceptionnel, dont l'Angleterre

offre le principal exemple. Mais la considération en est néanmoins

très importante aujourd'hui, pour faire déjà pressentir l'aveugle

irrationnalité de ce dangereux empirisme qui prétend borner le grand

mouvement européen à l'uniforme transplantation du régime transitoire

particulier à l'évolution anglaise. Comparée à celle de presque tout

le reste de l'Europe, et surtout de la France, elle présente ainsi,

dès les derniers siècles du moyen-âge, une différence, aussi capitale

qu'évidente, qui a nécessairement exercé, sur l'ensemble total du

développement ultérieur, une influence très prononcée, incompatible

avec toute vaine imitation politique, comme je l'expliquerai dans la

suite. Il suffit, en ce moment, de noter cette irrécusable diversité

effective, qu'atteste spontanément toute l'histoire moderne, et qui

constitue le premier trait essentiel de l'isolement caractéristique

de la politique anglaise. Une telle anomalie me semble devoir être

surtout attribuée à l'action combinée de deux conditions spéciales,

la situation insulaire, et la double conquête: la première a dû, en

général, rendre le développement social de l'Angleterre toujours plus

susceptible qu'aucun autre de suivre, sans perturbation extérieure, une

marche qui lui fût propre; la seconde devait particulièrement provoquer

à la coalition aristocratique contre la royauté, que la conquête

normande avait dû rendre d'abord éminemment prépondérante, comme

on le voit clairement, par exemple, en comparant, au XIIe siècle,

la puissance royale en France et en Angleterre; en outre, les

suites nécessaires de cette conquête exceptionnelle favorisaient la

combinaison spontanée de la ligue aristocratique avec les classes

industrielles, en constituant entre elles, par la nouvelle position

secondaire de la noblesse saxonne, un précieux intermédiaire naturel,

qui ne pouvait exister ailleurs[26]. Mais nous devons éviter ici

d'engager, à cet égard, aucune discussion spéciale, évidemment

contraire aux prescriptions logiques établies au début de ce volume

contre toute introduction importante des recherches concrètes dans

notre élaboration historique, dont le caractère essentiellement

abstrait doit être soigneusement maintenu. Au reste, ceux qui voudront

convenablement entreprendre une explication vraiment rationnelle

de cette mémorable anomalie politique, devront d'abord donner à

l'observation même du phénomène toute son extension réelle, en cessant

de le considérer, ainsi qu'on le fait trop souvent, comme strictement

particulier à l'Angleterre: quoiqu'il y ait été, sans doute, plus

spécialement prononcé, on voit cependant, par exemple, le développement

politique de la Suède, et auparavant même celui de Venise, offrir, sous

ce rapport, une marche fort analogue.

Note 26: La marche de l'évolution politique en Écosse, si

différente de celle propre à l'Angleterre, me semble confirmer

spécialement cette explication générale, en montrant que

l'influence particulière de la double conquête a réellement

prédominé, à cet égard, sur celle même de l'isolement insulaire

commun aux deux populations.

Tels sont les divers résultats principaux de la décadence spontanée qui

conduisit graduellement le régime catholique et féodal à ce degré de

désorganisation, partout essentiellement réalisé, d'une manière plus ou

moins explicite, vers la fin du XVe siècle; le pouvoir spirituel étant

désormais irrévocablement absorbé par le pouvoir temporel, et l'un des

deux élémens généraux de celui-ci radicalement subalternisé envers

l'autre: en sorte que l'ensemble de cet immense organisme restait

dès-lors totalement concentré autour d'une seule puissance active,

ordinairement la royauté, sur laquelle reposaient presque uniquement

les destinées ultérieures du système entier, dont la décomposition

allait maintenant commencer à devenir nécessairement systématique.

Nous avons ci-dessus rationnellement partagé cette phase définitive

du grand mouvement révolutionnaire en deux époques principales, l'une

purement protestante, l'autre essentiellement déiste, d'après le

caractère plus complet et plus décisif qu'acquiert graduellement la

philosophie négative. Considérons successivement, dans la première,

d'abord ses effets politiques immédiats, et ensuite son influence

philosophique ultérieure.

Sous le premier aspect, on peut aisément sentir que la réforme du XVIe

siècle ne fut réellement, en général, qu'une consécration explicite et

irrévocable de la situation des sociétés modernes en résultat final de

la décomposition spontanée que nous venons de reconnaître propre aux

deux siècles précédens, surtout en ce qui concerne la désorganisation

du pouvoir spirituel, principale base du régime ancien. On doit

concevoir, en outre, pour compléter une telle appréciation, que cette

commune conséquence politique s'est, au fond, nécessairement réalisée,

d'une manière à peu près équivalente, malgré de graves différences

intellectuelles, qui n'ont pu devenir sensibles que long-temps après,

aussi bien chez les peuples restés nominalement catholiques, que chez

ceux devenus ostensiblement protestans: les uns et les autres ont

alors définitivement passé, envers l'ordre social du moyen-âge, à un

état pareillement révolutionnaire, sauf la diversité naturelle des

manifestations. Car, je ne saurais trop l'expliquer, dans la suite

entière des désorganisations opérées depuis le début du XIVe siècle,

la première et la plus décisive a certainement consisté à détruire

l'indépendance du pouvoir spirituel, en le subordonnant partout au

pouvoir temporel: or, cette perturbation capitale, principe essentiel

de toutes les autres, a été, comme nous l'avons vu, réellement

commune à tout l'occident européen, avant la fin du XVe siècle;

c'est par là que, sur tous les points importans de ce grand théâtre

social, toutes les forces quelconques ont dès-lors instinctivement

participé, comme je l'ai montré, au caractère révolutionnaire des

temps modernes, sans excepter, non-seulement les rois et les nobles,

mais aussi les prêtres, et les papes eux-mêmes: lorsque Henri VIII

se sépara de Rome, Charles-Quint et François Ier n'en étaient pas, à

vrai dire, déjà moins affranchis que lui. En considérant l'ensemble du

protestantisme, il est clair que la suppression de la centralisation

papale, et l'assujétissement national de l'autorité spirituelle à

la puissance temporelle, y constituent les seuls points importans

communs à toutes les sectes, les seuls qui y soient restés toujours

intacts au milieu d'innombrables variations. La célèbre opération

de Luther, malgré son fougueux éclat, se réduisit immédiatement à

la consécration fondamentale de ce premier degré de décomposition

de la constitution catholique, puisqu'elle n'atteignit d'abord le

dogme que d'une manière fort accessoire, qu'elle respecta même

essentiellement la hiérarchie, et qu'elle n'altéra gravement que la

seule discipline. Or, si l'on analyse politiquement ces dernières

altérations, vraiment caractéristiques, on voit qu'elles consistèrent

surtout dans l'abolition combinée du célibat ecclésiastique et de la

confession universelle; c'est-à-dire, précisément dans les mesures

qui, outre l'énergique adhésion spontanée des passions humaines, au

sein même du sacerdoce, étaient alors les plus propres, par leur

nature, à consolider la ruine antérieure de l'indépendance sacerdotale,

à laquelle ce double appui était évidemment indispensable. Une

telle destination primordiale du protestantisme explique aisément

sa naissance spéciale chez les peuples les plus éloignés du centre

catholique, et auxquels, par suite, la tendance de plus en plus

italienne de la papauté pendant les deux siècles précédens devait se

faire le plus péniblement sentir.

D'après cette incontestable appréciation, on ne peut douter que les

peuples catholiques n'aient tout aussi réellement participé que les

protestans à cette première transformation révolutionnaire, sauf

la différence des formes et la diversité des moyens, qui importent

peu au résultat[27]. Non-seulement en France, mais en Espagne, en

Autriche, etc., les rois, sans s'arroger ouvertement une vaine et

ridicule suprématie spirituelle, étaient déjà certainement, au

temps de Luther, pour leurs clergés respectifs, des maîtres non

moins absolus, non moins indépendans, au fond, du pouvoir papal,

que le devinrent alors les divers princes protestans[28]. Mais le

mouvement luthérien, surtout parvenu à la phase calviniste, exerça

bientôt, à cet égard, d'une manière indirecte, une influence aussi

importante qu'inévitable, en disposant de plus en plus le sacerdoce

catholique à l'acceptation volontaire d'un tel assujétissement

politique, contre lequel il conservait jusque alors, quoiqu'en vain,

son antique répugnance naturelle, et où désormais il devait voir,

au contraire, la seule garantie efficace de son existence sociale,

au milieu de l'imminent essor de l'esprit universel d'émancipation

religieuse. C'est seulement à cette époque de décadence que commence

essentiellement, entre l'influence catholique et le pouvoir royal,

cette intime coalition spontanée d'intérêts sociaux, dont la tendance

générale, d'abord stationnaire, et bientôt rétrograde, envers le

développement final de la civilisation moderne, a été si mal à propos

attribuée, par tant d'irrationnels détracteurs, aux plus beaux âges

du catholicisme, si long-temps caractérisé, d'après nos explications

antérieures, par son noble et énergique antagonisme à l'égard de toutes

les puissances temporelles. Il serait d'ailleurs superflu de prouver

que cette opposition croissante au progrès ultérieur de l'évolution

humaine, loin d'être propre au catholicisme moderne, soit gallican,

soit espagnol, etc., appartient, d'une manière beaucoup plus radicale

et bien autrement prononcée, au luthéranisme anglican, ou suédois,

etc., qui, même en souvenir historique, n'a jamais pu se supposer en

état d'indépendance réelle, ayant été, au contraire, expressément

institué, dès sa naissance, en vue d'une éternelle sujétion. Quoi

qu'il en soit, après son universel asservissement politique, l'église

catholique, désormais nécessairement impuissante à remplir ses plus

hautes attributions sociales, et voyant ainsi son champ moral partout

restreint à la vie individuelle, sauf un reste d'influence sur la vie

domestique, est dès-lors conduite inévitablement à s'occuper surtout,

d'une manière de plus en plus exclusive, de la seule conservation,

de plus en plus difficile, de sa propre existence, en se constituant

instinctivement de plus en plus l'indispensable auxiliaire permanent de

la royauté, autour de laquelle devaient graduellement se concentrer,

par une tendance spontanée, tous les débris quelconques du régime

monothéique du moyen-âge, comme seul élément maintenant susceptible

d'une énergique activité politique. On conçoit au reste aisément

que cette inévitable coalition devait finalement devenir aussi

dangereuse pour le catholicisme que pour le pouvoir royal, envers

chacun desquels elle constituait naturellement une sorte de cercle

vicieux, à la fois mental et social, en présentant comme appui ce qui

avait besoin de soutien. Le catholicisme y ruinait radicalement son

crédit populaire, en renonçant évidemment, par cette irrationnelle

sujétion, à son ancien et principal office politique; sauf la vaine

ostentation de quelques rares prédications officielles, que la plus

sublime éloquence ne pouvait jamais empêcher d'être, par leur nature,

essentiellement déclamatoires, et surtout fort inoffensives au pouvoir

qu'elles concernaient, quelque vicieuse que pût devenir habituellement

sa conduite réelle. En même temps, la royauté était ainsi conduite

à lier, d'une manière de plus en plus intime, l'ensemble de ses

destinées politiques à un système de doctrines et d'institutions qui

devait graduellement exciter de profondes et unanimes répugnances,

soit intellectuelles, soit morales, et qui déjà même était partout

irrévocablement voué, sous diverses formes, à une imminente dissolution

totale.

Note 27: Un incident remarquable, aujourd'hui trop oublié, me

semble très propre à confirmer directement ce rapprochement

fondamental indiqué par ma théorie historique, en manifestant

la tendance spontanée des souverains catholiques à recourir

quelquefois aux mêmes moyens essentiels que les princes

protestans pour garantir radicalement la destruction de

l'indépendance politique du clergé. On voit, en effet,

l'empereur Ferdinand faire, quoique sans succès, expressément

proposer, à diverses reprises, au concile de Trente, par des

ambassadeurs spéciaux, le mariage habituel des prêtres, qui eût

certainement conduit, dans l'application, à abolir aussi la

confession. Ce double caractère de la discipline luthérienne,

a depuis fréquemment trouvé, au sein même du catholicisme,

de fervens apologistes, très convaincus d'ailleurs qu'ils ne

cessaient point ainsi d'appartenir à l'église universelle.

Note 28: Quoique cette tendance universelle à la

nationalisation du clergé ait dû naturellement être beaucoup

moins développée en Italie que partout ailleurs, telle

était cependant, à cet égard, la situation fondamentale des

peuples modernes, qu'on a pu remarquer alors une semblable

transformation révolutionnaire même chez toutes les populations

italiennes dont l'état politique a pris un caractère stable

suffisamment prononcé. La constitution vénitienne en offre

surtout un exemple très décisif, par l'isolement et la

dépendance où elle maintient le clergé national envers

la puissance temporelle, depuis le triomphe définitif de

l'aristocratie sur le pouvoir ducal au XIVe siècle; de manière

à organiser, sous la vaine apparence d'une respectueuse

orthodoxie, une sorte de religion d'état, encore plus distincte

peut-être du vrai catholicisme romain que ne le fut ensuite

notre gallicanisme proprement dit.

Cette longue et déplorable phase de la désorganisation finale du

catholicisme a été, dès sa naissance, principalement systématisée

par la grande institution caractéristique de la célèbre compagnie de

Jésus, qui, de nature éminemment rétrograde, fut alors spécialement

fondée, avec un admirable instinct politique, pour servir d'organe

central à la résistance générale du catholicisme contre la destruction

universelle dont il était directement menacé par l'essor croissant

de l'émancipation spirituelle. Il est clair, en effet, d'après nos

indications antérieures, que la papauté, de plus en plus absorbée,

depuis le siècle précédent, par les intérêts et les soins de sa

principauté temporelle, n'était même plus propre, en réalité, à

diriger convenablement cette immense opposition active, dont elle

eût souvent sacrifié, sans doute, les besoins essentiels aux seules

exigences de sa situation particulière. Aussi les chefs, presque

toujours éminens, de cette puissante corporation se sont-ils dès-lors,

sous un titre modeste, spontanément substitués peu à peu aux papes

eux-mêmes, pour organiser une suffisante convergence continue entre des

efforts partiels que le grand mouvement de décomposition entraînait

instinctivement à diverger de plus en plus. Il n'est pas douteux, ce

me semble, que, sans une telle centralisation, ordinairement aussi

habile qu'énergique, l'action ou plutôt la résistance du catholicisme

n'aurait pu offrir, pendant le cours des trois derniers siècles,

aucune véritable consistance politique. Mais, malgré d'éclatans

services partiels, soit au dedans, soit au dehors, on ne peut davantage

méconnaître que l'ensemble de cette politique des jésuites, par une

suite nécessaire de son hostilité fondamentale envers l'évolution

finale de l'humanité, devait avoir un caractère à la fois éminemment

corrupteur et radicalement contradictoire. D'une part, en effet, son

principal moyen de succès consistait réellement à intéresser autant

que possible toutes les influences sociales quelconques, spirituelles

ou temporelles, à la conservation ou à la restauration de l'organisme

catholique, en persuadant à tous les esprits éclairés, sous la réserve

tacite d'une secrète émancipation personnelle, que la consolidation de

leur propre puissance exigeait, en général, de leur part, une certaine

participation permanente, soit active, soit au moins passive, au

système d'efforts de tous genres destinés à maintenir le vulgaire

sous la tutelle sacerdotale. Or, une telle combinaison politique ne

pouvait, évidemment, comporter, par sa nature, qu'un succès fort

précaire, limité au seul temps où l'émancipation théologique restait

suffisamment concentrée: par son inévitable diffusion ultérieure,

ce procédé, d'abord odieux, a fini par devenir, de nos jours,

essentiellement ridicule, en conduisant à organiser ainsi une sorte

de mystification universelle, où chacun devrait être à la fois, et

pour le même dessein, trompeur et trompé. En second lieu, les efforts

indispensables de cette intelligente corporation afin d'acquérir ou de

conserver la direction, de plus en plus exclusive, de l'instruction

publique, l'ont partout entraînée à concourir puissamment elle-même

à la propagation croissante du mouvement mental, par un enseignement

continu qui, malgré son extrême imperfection, n'en devait pas moins

bientôt se tourner nécessairement, soit chez les élèves, soit jusque

chez les maîtres, contre la destination primitive de ce système

contradictoire. Les célèbres missions extérieures, si habilement

dirigées, en général, par cette compagnie, et les seules qui aient

jamais obtenu un véritable succès social, présentent, sous cet aspect,

un contraste fort analogue, quoique moins tranché, par l'hommage

involontaire qu'une telle politique était ainsi conduite à rendre,

surtout quant aux sciences, à ce même développement intellectuel des

sociétés modernes dont elle s'efforçait de combattre, en Europe, les

conséquences nécessaires, tandis que, au dehors, elle s'honorait

à juste titre d'y puiser les principales bases de son ascendant

spirituel, utilisé ensuite pour l'introduction des croyances qu'elle se

sentait d'abord forcée d'écarter ou de dissimuler. Il serait d'ailleurs

superflu d'insister ici sur les périls évidens que devait offrir à

cette institution une position aussi exceptionnelle dans l'ensemble de

l'organisme catholique, où le sentiment naturel de sa supériorité, en

vertu de sa haute destination spéciale, devait profondément stimuler

l'active jalousie permanente de toutes les autres congrégations

religieuses, dès-lors graduellement privées de leurs plus importans

attributs réels, et dont l'invincible antipathie a plus tard tant

neutralisé, comme on sait, au sein même du clergé catholique, les

regrets que devait lui inspirer la chute irréparable d'un tel soutien.

Tel est donc le seul effort vraiment grand qu'ait pu tenter le

catholicisme moderne contre l'irrésistible progrès du mouvement général

de décomposition, en organisant ainsi le maintien, et, autant que

possible, la restauration, de la constitution catholique, sous la

commune direction des jésuites, et sous la protection spéciale de la

monarchie espagnole, désormais devenue le meilleur appui naturel de

cette politique, comme mieux préservée qu'aucune autre des contacts

hérétiques. Le célèbre concile de Trente ne pouvait, en effet,

produire, sous ce point de vue, qu'un résultat purement négatif, que

l'instinct des papes semble avoir pressenti, d'après leur profonde

répugnance à réunir et à prolonger cette impuissante assemblée; qui,

dans sa longue et consciencieuse révision de l'ensemble du système

catholique, n'a pu que constater, avec une stérile admiration, la

parfaite solidarité, à la fois mentale et sociale, de toutes ses

parties importantes, et a dû, dès-lors, malgré les dispositions les

plus conciliantes, conclure à la douloureuse impossibilité de consentir

à aucune des concessions alors jugées propres à amener la pacification

universelle. Toutes les saines méditations historiques sur ce sujet

capital aboutiront, je ne crains pas de l'assurer, à reconnaître que,

comme je l'ai indiqué au début de ce chapitre, tout l'effort essentiel

de réformation dont l'organisme catholique était vraiment susceptible

sans se dénaturer, avait déjà été, trois siècles auparavant,

convenablement tenté, et bientôt épuisé, par la double institution,

intellectuelle et politique, des franciscains et des dominicains.

Aussi la vaine formule populaire qui, depuis le commencement du

quinzième siècle, indiquait le vœu prépondérant de la catholicité pour

l'universelle régénération de l'église, ne constituait-elle, au fond,

qu'une manifestation involontaire de l'ascendant spontané que l'esprit

critique acquerrait alors partout, d'après le progrès continu du

mouvement général de décomposition. Déjà nécessairement entraîné vers

son entière dissolution, le système catholique ne pouvait plus, à cette

époque, comporter d'autre transformation réelle que cette organisation,

ici suffisamment caractérisée, de son active résistance permanente

à l'évolution ultérieure de l'élite de l'humanité. C'est ainsi que

le catholicisme, désormais réduit, en Europe, à ne plus former qu'un

véritable parti, a été partout conduit à perdre, non-seulement la

faculté, mais même la simple volonté, de remplir convenablement son

antique destination sociale. Absorbé dès-lors par l'intérêt, de plus en

plus exclusif, de sa seule conservation, il s'est vu souvent entraîné,

dans son intime solidarité avec la royauté, à inspirer ou à sanctionner

les mesures les plus contraires à son esprit caractéristique; comme

ne le témoigne que trop, par exemple, l'histoire complète du plus

exécrable attentat politique qui peut-être ait jamais été consommé.

Par ces déplorables recours à la compression matérielle, devenus

néanmoins inévitables depuis l'entière subordination de l'influence

catholique au pouvoir royal, le système de résistance ne faisait que

constater de plus en plus son impuissance intellectuelle et morale,

et accélérait indirectement la décadence qu'il tentait d'arrêter. En

un mot, l'ensemble de la scène politique a pris, dès cette époque,

le caractère essentiel qui s'est prolongé jusqu'à nos jours; depuis

Philippe II jusqu'à Bonaparte, c'est toujours, sauf la diversité

naturelle des circonstances et des moyens, la même lutte fondamentale

entre l'instinct rétrograde de l'ancienne organisation, et l'esprit

de progression négative propre aux nouvelles forces sociales: il n'y

a d'autre différence essentielle, sinon qu'une telle situation était

alors pleinement inévitable, tandis qu'elle ne conserve vicieusement

aujourd'hui la même physionomie que d'après la seule absence d'une

philosophie vraiment appropriée à la phase actuelle de l'évolution

générale, comme l'établira spontanément la suite de notre élaboration

historique.

Sans doute, cette tendance rétrograde de plus en plus prononcée n'a

pas empêché la hiérarchie catholique de renfermer, depuis le XVIe

siècle, beaucoup d'hommes éminens, soit intellectuellement, soit

moralement, quoique le nombre en ait dû décroître avec rapidité, par

suite des répugnances instinctives ainsi fréquemment excitées parmi

les êtres supérieurs. Mais la dégénération sociale du catholicisme

se marque toujours involontairement chez les personnages même qui

l'ont le plus justement illustré pendant cette période finale. Dans

l'ordre mental surtout, on ne peut certes que profondément admirer en

Bossuet l'un des plus sublimes penseurs qui aient honoré notre espèce,

et peut-être la plus puissante intelligence des temps modernes après

Descartes et Leibnitz. Néanmoins, l'ensemble de sa propre vie me

semble éminemment propre, à tous égards, à constater, de la manière

la plus expressive, l'irrévocable désorganisation de la constitution

catholique; soit par la déplorable situation logique d'un tel

esprit, que les exigences contemporaines condamnent, malgré l'intime

répugnance de son instinct pontifical, à défendre dogmatiquement les

inconséquences gallicanes, et à justifier directement la moderne

subordination de l'église à la royauté; soit aussi par cette existence

politiquement subalterne, qui réduit à la vaine condition de

panégyriste officiel des principaux agens de Louis XIV celui qui, aux

temps de Grégoire VII ou d'Innocent III, eût été unanimement regardé

comme leur digne successeur dans l'énergique antagonisme de l'autel

envers le trône. On ne peut donc justement envisager le beau génie

philosophique de Bossuet comme un véritable produit du catholicisme,

dont la déchéance politique fut, au contraire, essentiellement

défavorable à son libre essor, qui eût été sans doute, plus complet

pour l'humanité et plus satisfaisant pour un tel esprit si sa position

sociale avait pu être celle d'un penseur indépendant, à la manière

de Descartes ou de Leibnitz: tandis que, au moyen-âge, le système

catholique avait, au contraire, puissamment concouru au développement

normal des hautes intelligences qui l'illustrèrent alors, en leur

fournissant à la fois un champ et une situation convenables. L'ordre

moral comporte aussi, quoiqu'à un degré naturellement moindre, une

appréciation essentiellement analogue, applicable même aux plus nobles

types dont l'église puisse honorer son déclin universel pendant les

trois derniers siècles. Quelque juste vénération, par exemple, que

doive sans cesse inspirer le touchant souvenir des sublimes vertus de

saint Charles Borromée et de saint Vincent de Paule, leur infatigable

charité, aussi éclairée qu'ardente, n'avait, au fond, aucun caractère,

soit ascétique, soit politique, qui dût la rattacher exclusivement

au catholicisme, comme dans les âges antérieurs: sauf le mode de

manifestation, de telles natures pouvaient désormais recevoir un

développement équivalent parmi les autres sectes religieuses, ou même

en dehors de toute croyance théologique.

Au reste, il ne faudrait pas croire que l'esprit général de résistance

plus ou moins active à l'émancipation intellectuelle, et le caractère

correspondant d'hypocrisie plus ou moins systématique chez les classes

dirigeantes, aient dû être, depuis le XVIe siècle, particuliers

au catholicisme: le protestantisme les a nécessairement présentés

aussi, d'une manière non moins réelle au fond, quoique sous d'autres

apparences, partout où il a obtenu la prépondérance politique; car,

sa propriété progressive ne pouvait lui appartenir essentiellement

qu'autant qu'il resterait à l'état d'opposition, seul pleinement

convenable à sa nature; passé à l'état de gouvernement, il a dû

bientôt devenir radicalement hostile au développement ultérieur de

la raison humaine. Cet instinct rétrograde du catholicisme moderne,

évidemment contraire à sa propre constitution, n'y ayant pris

l'ascendant que par une suite inévitable de la désorganisation de

l'ancien pouvoir spirituel et de son assujétissement graduel au pouvoir

temporel, comment le protestantisme, qui érigeait directement cette

irrationnelle sujétion en une sorte de principe fondamental, aurait-il

pu éviter de telles conséquences de son triomphe légal? L'orthodoxie

anglicane, par exemple, néanmoins si rigoureusement exigée, chez

le vulgaire, pour les besoins politiques du système correspondant,

pouvait-elle, en réalité, donner lieu habituellement à des convictions

très profondes et à un respect fort sincère chez ces mêmes lords

dont les décisions parlementaires en avaient tant de fois altéré

arbitrairement les divers articles, et qui devaient officiellement

concevoir le réglement même de leurs propres croyances comme une

des attributions essentielles de leur caste? Quant à la compression

matérielle envers tout essor ultérieur de l'esprit d'émancipation,

elle ne fut, pour le catholicisme, qu'une suite inévitable de sa

désorganisation moderne: tandis que, pour le protestantisme, elle

était, au contraire, nécessairement inhérente à sa nature générale,

d'après l'intime confusion qu'il consacrait entre les deux disciplines;

et elle devait s'y manifester aussitôt que sa prépondérance effective

serait suffisamment réalisée, comme une longue expérience ne l'a

que trop prouvé partout. Ce double effet ne s'est pas seulement

développé dans la phase primitive du protestantisme, considérée par

rapport à toutes les formes postérieures, par l'esprit despotique

du luthéranisme, soit anglican, soit germanique: il a pareillement

caractérisé les sectes où la désorganisation spirituelle était plus

avancée[29], quand le pouvoir a passé, même momentanément, entre leurs

mains, ainsi que le témoignent tant de déplorables exemples, très

propres à faire justement apprécier le prétendu esprit de tolérance des

doctrines qui subordonnent l'ordre spirituel à l'ordre temporel.

Note 29: Sans anticiper mal à propos sur la seconde période

du mouvement critique, je crois utile de noter ici, à ce

sujet, que le déiste Rousseau a lui-même été conduit à

proposer directement, dans son ouvrage le plus dogmatique,

l'extermination juridique de tous les athées, comme l'une

des conditions essentielles de l'ordre politique qu'il avait

conçu: ses disciples n'ont quelquefois que trop témoigné leur

disposition spontanée à pratiquer une telle maxime, toujours

par suite du dogme de l'asservissement général du pouvoir

spirituel au pouvoir temporel, principale source historique, à

mes yeux, de la plupart des aberrations ultérieures, et qui,

sous ce rapport, pousse spontanément à remplacer la persuasion

par la violence.

Relativement à ce système de résistance qui distingue le catholicisme

moderne, il faut surtout remarquer enfin que, loin d'avoir été, comme

on le suppose aujourd'hui, exclusivement nuisible à l'évolution

sociale correspondante, il a constitué, au contraire, l'un des deux

élémens essentiels de l'antagonisme général qui devait présider à la

progression politique pendant tout le cours des trois derniers siècles.

Je ne parle pas seulement de son office continu pour l'indispensable

maintien de l'ordre public, qui, alors comme aujourd'hui, devait

essentiellement appartenir à la force de résistance des anciens

pouvoirs, malgré son caractère plus ou moins rétrograde, tant que les

tendances progressives ne pouvaient elles-mêmes avoir qu'un caractère

éminemment négatif: cette importante explication se trouve déjà

suffisamment opérée dans le premier chapitre du volume précédent,

auquel je puis ici renvoyer le lecteur, en l'invitant à rapporter

à ce passé, par des motifs pleinement semblables, ce qui n'y est

appliqué qu'au présent, puisque, sous cet aspect, la situation

sociale a radicalement conservé jusqu'ici la nouvelle nature qu'elle

dut manifester au XVIe siècle. Par une considération plus spécialement

propre à la première phase de la doctrine critique, je voudrais y faire

sentir aux esprits vraiment philosophiques les avantages essentiels,

à la fois intellectuels et politiques, que l'évolution finale de

l'humanité a retiré de cette active opposition du catholicisme à la

propagation spontanée du mouvement protestant. Dans l'ordre purement

mental, il est d'abord évident que ce premier essor incomplet de

l'esprit d'examen, en vertu des demi-satisfactions qu'il procure

à la raison humaine, doit tendre à retarder ensuite son entière

émancipation, surtout chez le vulgaire, en flattant directement

l'inertie naturelle de notre orgueilleuse intelligence. Il en est à peu

près de même sous le rapport politique, où l'on voit le protestantisme

apporter à l'ancienne organisation des modifications qui, malgré

leur insuffisance radicale, doivent long-temps maintenir une funeste

illusion sur la tendance nécessaire des sociétés modernes vers une

vraie régénération fondamentale. Aussi les nations protestantes, après

avoir, à divers titres, devancé alors, dans leur progrès social, les

peuples restés catholiques, sont-elles ensuite, malgré les apparences

contraires, essentiellement demeurées en arrière pour le développement

final du mouvement révolutionnaire, comme nous le reconnaîtrons

ci-dessous. Si ce premier triomphe du protestantisme était devenu

universel, ce qui était heureusement impossible, il n'est pas douteux,

ce me semble, qu'il eût encore empêché jusqu'ici l'extension totale

du grand phénomène de décomposition que nous étudions: par suite, la

situation sociale, sans être réellement moins orageuse qu'elle ne l'est

de nos jours, se trouverait certainement beaucoup plus éloignée, à tous

égards, de sa véritable issue générale, qui, dans une telle hypothèse,

semblerait dépendre de la conservation indéfinie de l'ancien organisme

à l'état de demi-putréfaction consacré par la politique protestante.

La résistance nécessaire du catholicisme a donc involontairement

exercé, en général, une réaction très salutaire sur l'état définitif,

soit intellectuel, soit politique, de l'ensemble du mouvement

révolutionnaire, en retardant spontanément son inévitable essor jusqu'à

ce qu'il pût devenir, à l'un et à l'autre titre, suffisamment décisif.

En comparant, sous cet aspect, les divers cas principaux, il est aisé

de sentir que le plus favorable dut être réellement celui de la France,

où le levain protestant avait d'abord assez pénétré pour exciter

immédiatement à l'émancipation spirituelle, sans pouvoir néanmoins

y obtenir un ascendant légal qui en eût gravement entravé et altéré

l'entier développement ultérieur: quand la rétrogradation catholique

y fut ensuite poussée jusqu'à l'expulsion violente des protestans,

une telle mesure dut avoir, à divers égards partiels, de déplorables

conséquences politiques, surtout quant au progrès industriel; mais elle

n'y pouvait offrir aucun danger essentiel pour la principale évolution

sociale, qui, au point qu'elle y avait alors atteint, en fut bien plus

accélérée que ralentie.

Après avoir ainsi convenablement apprécié la première phase générale

de la doctrine critique dans sa destination la plus directe et la plus

importante, en ce qui concerne la dissolution politique de l'ancienne

constitution spirituelle, il est aisé de caractériser sommairement son

influence nécessaire sur la désorganisation temporelle qui continuait

alors à s'accomplir, en résultat continu de la décomposition spontanée

que nous avons reconnue propre aux deux siècles précédens. Déjà nous

venons de démontrer implicitement, à ce sujet, la tendance générale

de cette époque à compléter systématiquement une telle opération

préalable, par la concentration régulière de tous les anciens pouvoirs

sociaux autour de l'élément temporel prépondérant, soit que, comme

en France et presque partout, ce dût être la puissance royale, ou

que ce fût, au contraire, la force aristocratique, par une anomalie

particulière à l'Angleterre et à quelques autres pays, ainsi que je

l'ai expliqué. Dans les deux cas, l'unique élément demeuré actif

s'est dès-lors trouvé naturellement investi d'une sorte de dictature

permanente extrêmement remarquable, dont l'établissement, retardé par

les troubles religieux, n'a pu toutefois être pleinement caractérisé,

de part et d'autre, que pendant la seconde moitié du XVIIe siècle,

et qui, malgré sa constitution exceptionnelle, a dû se prolonger

essentiellement jusqu'à nos jours, en même temps que la situation

sociale correspondante, afin de diriger le système politique durant

tout le reste de la grande transition critique, vu la profonde

incapacité organique, évidemment propre, d'après nos démonstrations

antérieures, aux agens spéciaux de cette transition. On ne peut douter

que cette longue dictature, royale ou nobiliaire, ne fût à la fois la

suite inévitable et l'indispensable correctif de la désorganisation

spirituelle, qui, sans cela, eût certainement poussé au démembrement

universel des sociétés modernes: nous reconnaîtrons d'ailleurs,

au chapitre suivant, son heureuse influence nécessaire pour hâter

simultanément l'essor spontané des nouveaux élémens sociaux, et même

pour seconder, à un certain degré, leur avénement politique.

En comparant convenablement[30] les deux modes opposés que nous

venons d'y distinguer, on peut aisément établir, en général, malgré

l'anglomanie chronique de nos publicistes vulgaires, la supériorité

fondamentale du mode normal ou français sur le mode exceptionnel ou

anglais, soit quant à la dissolution radicale de l'ancien système

social, soit quant à la réorganisation totale qui doit lui succéder;

sans toutefois méconnaître, à l'un ni à l'autre titre, les avantages

réellement particuliers à chaque mode. Sous le premier aspect, seul

convenable à ce chapitre, il est clair, en effet, comme je l'ai déjà

fait pressentir, que l'ensemble du régime propre au moyen-âge a été

finalement conduit à un état beaucoup plus voisin de son extinction

totale en se résolvant ainsi, pour la France, en une dictature royale,

qu'en aboutissant, pour l'Angleterre, à la dictature aristocratique:

quoique cette double dégénération simultanée ait toujours, par l'une

ou l'autre voie, irrévocablement rompu le grand équilibre féodal;

outre que l'inévitable contact politique des deux populations devait

tendre ensuite naturellement à y mettre de niveau ces deux opérations

négatives, complémentaires l'une de l'autre pour la destruction directe

du système entier. D'abord, l'élément royal étant évidemment plus

indispensable à un tel système que l'élément nobiliaire, il en est

résulté que la royauté a pu, en France, se passer bien davantage de

la noblesse que celle-ci de l'autre, en Angleterre; en sorte que la

puissance aristocratique a été nécessairement plus subalternisée en

France que la puissance royale en Angleterre. On conçoit, en outre,

que, malgré la commune prépondérance finale, ci-dessus expliquée, de

l'esprit rétrograde ou du moins stationnaire dans les deux dictatures,

la force de résistance de la royauté française, dès-lors politiquement

isolée au milieu d'une population vivement poussée à l'émancipation

mentale et sociale, a dû ainsi se trouver beaucoup moindre, contre

l'évolution ultérieure de la civilisation moderne, que l'active

opposition de l'aristocratie anglaise, intimement combinée, par

une longue solidarité antérieure, avec l'ensemble de la population

correspondante. En dernier lieu, le principe des castes, véritable

base temporelle de l'ancienne constitution, a été, sans doute, bien

autrement ruiné quand son application essentielle s'est enfin bornée,

en France, à une seule famille exceptionnelle, quelque éminente que

fût sa condition, qu'en restant consacré, en Angleterre, par un grand

nombre de familles distinctes, dont le renouvellement continu devait

incessamment tendre à le rajeunir, sans que les plus récemment agrégées

dussent être certes les moins oppressives. Quelque orgueil que doive

naturellement inspirer à l'oligarchie anglaise son antique attribution

historique de faire ou défaire les rois, le rare exercice d'un tel

privilége ne pouvait assurément altérer autant l'esprit général de

l'organisation temporelle que l'audacieuse faculté permanente de

créer à leur gré des nobles, dont nos rois se sont emparés non moins

anciennement, et qui a dû devenir infiniment plus usuelle, au point

même de rendre déjà la noblesse presque ridicule dès l'origine de la

phase révolutionnaire que nous examinons. Pour compléter suffisamment

une telle appréciation, il importe de noter ici, d'après l'évidente

indication des faits, que, passée de l'état d'opposition à l'état

de gouvernement, la métaphysique protestante ne s'est nulle part, et

surtout en Angleterre, montrée aucunement contraire à l'esprit de

caste, qu'elle a même tendu, par une opération rétrograde, à restaurer

totalement, en y réintégrant, autant que possible, le caractère

sacerdotal que la philosophie catholique lui avait radicalement

soustrait. En nous bornant, à ce sujet, à signaler spécialement le cas

le plus important et le plus caractéristique, on voit, par exemple, le

génie catholique, dans une intention évidemment opposée au principe

des castes, et en vue de certaines conditions de capacité, toujours

repousser directement, surtout en France, l'avénement des femmes aux

fonctions royales ou même féodales; tandis que le protestantisme

officiel, en Angleterre, en Suède, etc., a pleinement consacré

l'existence politique des reines et même des pairesses: cet étrange

contraste devait d'ailleurs sembler d'autant plus décisif que la

politique protestante avait partout solennellement investi déjà la

royauté d'une véritable papauté nationale.

Note 30: Une irrationnelle appréciation du développement

social comparatif de la France et de l'Angleterre a souvent

conduit, de nos jours, à de vaines conceptions historiques,

essentiellement contraires à l'ensemble de ce double passé

depuis le moyen-âge. Il existe, à cet égard, entre ces deux

peuples, des différences tellement radicales, que, en y

étudiant successivement les états successifs de la royauté et

de l'aristocratie, la saine méthode comparative doit alors

tendre à saisir chez l'un, non l'analogue, mais l'inverse de

ce qu'on observe chez l'autre, en y remplaçant l'élévation

ou la décadence de chacun de ces deux élémens temporels par

celle de son antagoniste. Moyennant ce contraste continu, on

remarquera toujours une exacte correspondance entre les deux

histoires, qui, par des voies équivalentes quoique opposées,

marchent également, pendant tout le cours des cinq derniers

siècles, vers l'entière désorganisation du système théologique

et militaire. Ainsi conçu, un tel rapprochement historique peut

devenir vraiment fécond en précieuses indications politiques;

tandis qu'il n'a, au contraire, presque jamais servi jusqu'ici,

du moins en France, qu'a obscurcir beaucoup la plupart des

questions sociales, d'après une vicieuse interprétation des

faits, tenant surtout à l'absence préalable de toute saine

théorie fondamentale sur l'évolution générale de l'humanité.

L'établissement général, d'abord spontané, et enfin systématique,

de la dictature temporelle que je viens de caractériser, a dû alors

être longtemps entravé par une première influence politique du

protestantisme, qui s'est fait également sentir, d'une manière

inverse mais équivalente, aux deux modes essentiels que nous venons

de comparer. Quoique, par l'ensemble de ses conséquences, le

protestantisme ait, sans doute, finalement accéléré la désorganisation

totale de l'ancien système social, on doit néanmoins reconnaître,

dans les divers cas importans, que son action primitive a tendu

spontanément à retarder beaucoup la décomposition temporelle, en

procurant de nouvelles forces à celui des deux élémens principaux

que la phase antérieure du mouvement révolutionnaire avait déjà

destiné à succomber. Cet effet a été produit, de la manière la plus

naturelle, pour l'Angleterre, et dans les autres cas analogues, d'après

le caractère pontifical que la royauté venait ainsi d'y acquérir,

et qui, sans pouvoir inspirer de bien sérieuses convictions, était

cependant de nature à compenser d'abord, auprès des masses, le déclin

préalable de cette puissance, qui dès-lors y parvint, pendant près

d'un siècle, à une prépondérance exceptionnelle, source ultérieure

des plus graves convulsions politiques, quand vint l'inévitable

époque du retour spontané à la marche normale d'une telle société. Le

protestantisme a déterminé simultanément sur le continent, et même

en Écosse, mais surtout en France, un résultat équivalent quoique

inverse, en y fournissant nécessairement à la noblesse de nouveaux

moyens de résister à l'ascendant croissant de la royauté: et, pour

s'adapter convenablement à cette apparente variété de destinations

temporelles, il lui a suffi de prendre spécialement, en ce second cas,

la forme presbytérienne ou calviniste, la mieux assortie à l'état

d'opposition, au lieu de la forme épiscopale ou luthérienne, seule

correspondante à l'état de gouvernement. De là, dans les deux cas,

d'abord une violente compression ou une agitation convulsive, produite

par celle des deux forces qui voulait ainsi réparer sa décadence

antérieure, et ensuite des conséquences précisément réciproques quand

l'élément antagoniste tend à recouvrer son ancienne prépondérance;

la masse de la population continuant d'ailleurs à n'y intervenir

encore, comme dans les luttes précédentes, qu'à titre de simple

auxiliaire naturel, mais dont toutefois la coopération, de plus en

plus indispensable, annonce déjà, bien que confusément, d'imminentes

tendances personnelles. Telles sont, ce me semble, à la fois l'exacte

appréciation et l'explication générale des mémorables perturbations

sociales, à double phase nécessaire, respectivement propres, soit

à la France, soit à l'Angleterre, et pareillement représentées en

tout le reste de l'occident européen, depuis le milieu environ du

XVIe siècle jusqu'à celui du XVIIe. Il serait, sans doute, superflu

d'insister ici pour faire sentir au lecteur éclairé combien l'ensemble

des faits historiques confirme réellement, même en France, cette

importante indication spontanée de notre théorie sociologique. On

s'explique aisément ainsi l'impopularité radicale qui, sauf quelques

localités secondaires, a presque toujours caractérisé le calvinisme

français, d'abord essentiellement accueilli par la noblesse comme

un puissant moyen de recouvrer, envers la royauté, son antique

indépendance féodale, et par suite profondément repoussé par le vieil

instinct anti-aristocratique de la masse de la population; ainsi que le

représente alors surtout l'admirable résistance spontanée du bon sens

parisien aux séductions démocratiques de la doctrine presbytérienne.

Je ne crois pas inutile de signaler ici un appendice naturel et

général, quoique accessoire et passager, de la phase temporelle que

je viens d'apprécier, en y signalant une tentative politique directe,

nécessairement infructueuse, de la part des organes spéciaux de la

transition critique, à l'issue de cet antagonisme final, contre

l'ascendant, désormais absolu en apparence, de l'élément temporel qui

avait dû rester enfin prépondérant. On voit alors, en effet, les

métaphysiciens et les légistes, qui avaient toujours si efficacement

secondé un tel triomphe, s'efforcer, presqu'à la fois, en France et en

Angleterre, de restreindre, au profit de leur classe, ce même pouvoir

qu'ils venaient ainsi de consolider à jamais contre son antique rival,

et dont ils redoutaient justement dès-lors la tendance inévitable à

des envahissemens indéfinis, aussitôt que ce défaut même d'adversaires

l'aurait conduit à dédaigner l'intervention ultérieure de ses anciens

agens, que cette nouvelle situation devait d'ailleurs rendre plus

exigeans. C'est par-là qu'il est facile d'expliquer les efforts

simultanés des parlemens français contre l'autorité royale, dont ils

veulent régler les choix ministériels, et des principaux chefs de la

Chambre des Communes d'Angleterre pour lui subordonner la Chambre des

Lords, soit avant, soit après la mort de Charles Ier. Quoique ces

tentatives prématurées, faute d'assez profondes bases populaires,

n'aient pu évidemment obtenir aucun succès durable, ni même troubler

essentiellement l'avénement nécessaire de la dictature correspondante,

si hautement amené par l'ensemble de la situation sociale, il était

pourtant convenable de les caractériser ici rapidement, comme marquant

avec précision l'indication initiale de la tendance spontanée des

légistes et des métaphysiciens à diriger désormais par eux-mêmes le

grand mouvement politique, où ils n'avaient jusque alors figuré qu'à

titre de simples auxiliaires, quelque importante ou même indispensable

qu'y eût été d'ailleurs leur intervention continue.

Enfin, pour compléter suffisamment l'exacte appréciation historique de

la grande dictature temporelle que nous considérons, il ne me reste

plus qu'à indiquer l'esprit général qu'elle a finalement développé

partout après avoir ainsi pleinement consolidé son ascendant politique,

sauf les diversités de mode, et même les inégalités de degré,

commandées par les situations sociales correspondantes; cet esprit

commun et définitif devant être dès-lors jugé le plus conforme à sa

vraie nature fondamentale. Or, il est aisé de reconnaître, à ce sujet,

que, dans les deux cas essentiels ci-dessus distingués, l'élément

temporel demeuré alors prépondérant a toujours essentiellement tendu

à relever l'existence sociale de son ancien antagoniste, qui, de son

côté, acceptait enfin, sous des formes plus ou moins explicites, une

éternelle subalternité politique. Rien n'était plus naturel, sans

doute, qu'une telle conversion d'après la conformité fondamentale

d'origine, de caste, et d'éducation qui existait spontanément entre

la royauté et l'aristocratie, et qui devait nécessairement amener

leur intime liaison, aussitôt que la rivalité d'ascendant aurait

cessé d'en contenir l'influence permanente. Le pouvoir prépondérant

avait déjà partout fait nettement pressentir cette tendance nouvelle

par la manière dont il venait d'écarter ses anciens auxiliaires,

dans la courte période accessoire que je viens de signaler, et qui

constitue ainsi historiquement une sorte de transition normale entre

les dernières luttes essentielles des deux élémens temporels et le

paisible abaissement, volontaire de l'un envers l'autre, désormais

devenu de plus en plus prononcé. Chacune des deux forces est

dès-lors venue, par suite même de son triomphe politique, dévoiler

spontanément, de la manière la plus décisive, le vrai motif principal

de ses anciennes concessions démocratiques, presque toujours dues

surtout aux seuls intérêt de sa propre ambition, bien plus qu'à

aucune véritable inclination populaire, comme elle le confirmait

dorénavant d'après l'emploi de son ascendant final au profit de son

ancien adversaire contre son invariable allié. Telle a été, depuis

sa prépondérance définitive, l'attitude générale de l'aristocratie

anglaise envers la royauté, désormais placée sous sa tutelle de plus en

plus affectueuse: telle a été réciproquement, à partir de Louis XIV,

la prédilection croissante de la royauté française pour la noblesse

enfin complétement asservie[31]; ce second cas ayant dû être, par sa

nature, beaucoup plus prononcé que le premier, en vertu d'une plus

profonde dépression antérieure et d'une moins dangereuse restauration

actuelle, conformément à nos explications précédentes. Quoique, en

principe, l'esprit de calcul dirige certainement encore moins la vie

politique que la vie privée, de semblables conversions sont trop

souvent attribuées à de profonds desseins, tandis qu'elles furent

d'abord essentiellement dues, de part et d'autre, à l'involontaire

entraînement des affinités naturelles, sauf l'influence ultérieure

des réflexions relatives à l'utilité de cette nouvelle union comme

moyen de résistance au mouvement révolutionnaire, qui dès-lors devait

bientôt devenir pleinement systématique. On voit ainsi se reproduire,

pour la seconde fois, et d'une manière beaucoup moins excusable sans

doute, quoique presque également inévitable, la fatale illusion qui,

lors de l'absorption du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel,

avait entraîné celui-ci à confondre une charge avec un soutien; plus

la décomposition s'accomplissait, plus cette erreur capitale devait à

la fois devenir dangereuse et grossière. Cette dernière transformation

mérite ici d'autant plus d'attention qu'elle pose réellement le

véritable terme naturel de la désorganisation spontanée propre à la

phase précédente, et nécessairement prolongée dans celle-ci jusqu'à

ce que, par le conflit universel des différens élémens essentiels du

régime ancien, les divers débris de ce système fussent enfin condensés

autour d'un élément unique, demeuré seul actif désormais, après avoir

successivement absorbé ou subalternisé tous les autres; ce qui n'a été

pleinement consommé qu'à l'époque considérée maintenant, et à partir

de laquelle nous allons voir la décomposition, prenant un nouveau

caractère, tendre directement et de plus en plus vers une révolution

décisive, essentiellement impossible tant que le conflit dissolvant

n'avait pas encore atteint son but définitif. Enfin, c'est ainsi que

la dictature temporelle, royale ou aristocratique, pendant qu'elle

se complétait à l'issue finale du dernier antagonisme, prenait aussi

dès-lors un caractère essentiellement rétrograde, qui n'avait pu se

développer nettement avant qu'elle eût achevé la défaite d'un élément

plus directement hostile à l'essor final des sociétés modernes. C'est

donc seulement alors qu'il faut regarder comme réellement accomplie,

autant que possible, l'entière organisation universelle, sous des

formes diverses, du système de résistance plus ou moins rétrograde,

primitivement ébauché par Philippe II d'après l'inspiration continue

des jésuites, et contre l'ensemble duquel allait maintenant se diriger

immédiatement l'esprit révolutionnaire, bientôt parvenu à sa pleine

maturité, surtout en France, où nous devrons, dès ce moment, concentrer

la principale étude ultérieure du grand mouvement de décomposition.

Note 31: Cette conversion finale, si évidente chez Louis XIV,

des inclinations de la royauté française vers ses antiques

rivaux politiques, a d'ailleurs spontanément concouru à

compléter le mouvement antérieur de décomposition féodale,

par la déconsidération croissante que devait nécessairement

répandre sur la noblesse cette transformation définitive

des anciens chefs féodaux de la population française, ainsi

volontairement réduits désormais, après tant de luttes, à la

condition plus ou moins vile de courtisan proprement dit, dont

si peu d'entre eux cependant ont su se préserver par un juste

sentiment de leur dignité aristocratique.

Après sa complète installation, la dictature temporelle dont je viens

de terminer l'appréciation fondamentale a dû gravement altérer,

au détriment nécessaire de l'ancien système social, le caractère

et l'existence propres au pouvoir correspondant, ainsi passé de

l'état primitif de simple élément à un ascendant universel qui ne

pouvait convenir à sa véritable nature. Les rois, d'abord simples

chefs de guerre au moyen-âge, devaient être sans doute de plus

en plus incapables d'exercer réellement les immenses attributions

qu'ils avaient graduellement conquises sur tous les autres pouvoirs

sociaux. C'est pourquoi, presque dès l'origine de cette concentration

révolutionnaire, on voit partout surgir spontanément peu à peu une

nouvelle force politique, le pouvoir ministériel proprement dit,

essentiellement étranger au vrai régime du moyen-âge, et qui, quoique

dérivé et secondaire, devient de plus en plus indispensable à la

nouvelle situation de la royauté, et par suite tend à acquérir une

importance de plus en plus distincte et même indépendante. Louis XI

me paraît être, en Europe[32], le dernier roi qui ait vraiment dirigé

par lui-même l'ensemble de ses affaires, malgré la vaine prétention

de quelques-uns de ses successeurs: et, quelle que fût sa mémorable

capacité politique, il aurait certainement éprouvé le besoin de

véritables ministres au lieu de simples agens, si la décomposition de

l'ancien système, et par suite la formation de la dictature royale,

avaient pu être alors aussi avancées qu'elles le devinrent deux siècles

après. Une superficielle appréciation peut donc seule, par exemple,

faire attribuer surtout à des causes purement personnelles l'éminente

élévation du grand Richelieu, essentiellement résultée de cette

nouvelle disposition politique: même avant cet admirable ministre,

et principalement après lui, des hommes d'un génie très inférieur au

sien ont acquis une autorité non moins réelle et peut-être encore plus

étendue, quand leur caractère s'est trouvé suffisamment au niveau de

leur position. Or, une telle institution constitue nécessairement

l'aveu involontaire d'une sorte d'impuissance radicale de la part d'un

pouvoir qui, après avoir absorbé toutes les attributions politiques,

est ainsi conduit à en abdiquer spontanément la direction effective,

de manière à altérer gravement à la fois sa dignité sociale et sa

propre indépendance: j'indiquerai d'ailleurs, au cinquante-septième

chapitre, la destination ultérieure qui est probablement réservée

à cette singulière création, comme moyen régulier de transition

politique vers la réorganisation finale. Ce décroissement spontané de

la dictature royale, par suite même de son triomphe, devient surtout

caractéristique en considérant son extension graduelle jusqu'aux

fonctions militaires elles-mêmes, principal attribut naturel d'une

telle autorité. On voit, en effet, partout, et surtout en France, dès

le XVIIe siècle, les rois renoncer essentiellement désormais, malgré

de vaines démonstrations officielles, au commandement réel des

armées, qui devenait évidemment de plus en plus incompatible avec

l'ensemble de leur nouveau caractère politique. Au reste, quoique,

pour plus de netteté, j'aie cru devoir ici indiquer spécialement ce

genre de décroissement envers la seule dictature royale, où il devait

être mieux marqué, on doit également reconnaître qu'il n'est pas,

au fond, moins applicable, sauf la diversité des manifestations, à

la dictature aristocratique elle-même, en résultat nécessaire d'une

pareille situation. Quelle que soit, par exemple, l'orgueilleuse

prétention de l'oligarchie anglaise à la haute direction exclusive de

son système politique, elle n'a pas été moins entraînée que la royauté

française, et environ dès la même époque, à confier de plus en plus

ses attributions principales à des ministres pris hors de son sein, et

aussi à choisir habituellement dans la caste inférieure les véritables

chefs des opérations militaires, soit terrestres, soit maritimes:

seulement, elle a pu mieux dissimuler cette double nécessité nouvelle,

en s'incorporant avec résignation, et quelquefois même avec habileté,

les organes étrangers qu'elle était ainsi forcée d'emprunter, d'après

le sentiment involontaire de sa propre insuffisance. Près d'un siècle

auparavant, l'aristocratie vénitienne avait déjà subi une pareille

dégénération politique, par suite d'une situation semblable, quoique

moins prononcée.

Note 32: Cette observation générale n'admet réellement

d'exception importante que par rapport au grand Frédéric. Mais

cette unique anomalie, relative à un état nouvellement formé,

et à l'homme le plus éminent qui ait régné depuis Charlemagne,

ne saurait évidemment altérer, en aucune manière, la justesse

fondamentale d'une telle remarque sur l'insuffisance croissante

de la capacité royale dans les temps modernes, à mesure que la

grande dictature temporelle s'y complétait graduellement.

De tels symptômes généraux devaient directement confirmer la

destination éminemment précaire de la dictature temporelle, qui,

dans chacun de ses deux modes principaux, ne pouvait être réellement

motivée que sur l'imminent besoin social d'une suffisante résistance

centrale contre le démembrement universel vers lequel tendait de plus

en plus le développement continu du grand mouvement de décomposition

que nous apprécions. Envisagées sous un autre aspect, ces observations

conduisent aussi à mesurer le progrès capital que devait faire, dans

cette nouvelle phase révolutionnaire, la décadence générale de l'esprit

militaire, immédiatement manifestée, dans la phase précédente, par

la commune substitution des armées permanentes aux anciennes milices

féodales, comme je l'ai ci-dessus indiqué. Il est clair, en effet, que

la renonciation des rois au commandement effectif, et l'essor simultané

du pouvoir ministériel, si souvent exercé par les personnages les plus

étrangers à la guerre, devaient tendre fortement à subalterniser de

plus en plus la profession des armes, que sa spécialisation même avait

déjà frappée d'une déconsidération croissante, comparativement à sa

suprématie féodale, dont les formules officielles ne faisaient plus que

reproduire vainement le lointain souvenir, répété même aujourd'hui par

la routine arriérée du vulgaire des déclamateurs politiques, qui n'ont

pas encore compris, à cet égard, le profond changement des sociétés

européennes depuis le XIVe siècle. Quand l'impression trop exclusive

des grandes guerres modernes tend à produire une dangereuse illusion

sur la décadence continue du régime et de l'esprit militaires, je ne

saurais conseiller de meilleur moyen de la dissiper que d'entreprendre,

à ce sujet, un judicieux examen comparatif entre les sociétés actuelles

et celles de l'antiquité, ou même du moyen-âge; ce qui suffira

toujours pour manifester spontanément, sans la moindre incertitude,

la vraie direction de l'évolution humaine sous ce rapport. Pour que

cette comparaison devienne suffisamment décisive, il n'est pas même

nécessaire de l'étendre à l'intensité, à la multiplicité, et surtout à

la continuité des guerres respectives, ni à la participation effective

de l'ensemble de la population: on peut se borner, en la circonscrivant

aussi simplement que possible, à faire contraster, de part et d'autre,

la position habituelle et la puissance normale des chefs militaires.

Déjà Machiavel, au début du XVIe siècle, avait justement signalé,

quoique dans une intention très peu philosophique, l'existence précaire

et dépendante des généraux modernes, de plus en plus réduits à la

condition de simples agens d'une autorité civile de plus en plus

ombrageuse; comparativement à l'empire presque absolu et indéfini

dont jouissaient, surtout à Rome, les généraux anciens, pendant toute

la durée de leurs opérations, et qui, en effet, était indispensable

au libre essor du système de conquête. Or, ce que Machiavel croyait

alors constituer une sorte d'anomalie passagère, spécialement propre

aux états italiens, et surtout à Venise, qui en donnait l'exemple

depuis près d'un siècle, est, au contraire, devenu ensuite, d'une

manière de plus en plus prononcée, la situation normale de tous les

états européens, sans excepter les plus étendus et les plus puissans,

où, sous toutes les formes politiques, les chefs de guerre, désormais

profondément subordonnés au pouvoir civil, ont été habituellement

assujétis, malgré les plus éminens services, à une sorte de système

continu de suspicion et de surveillance, souvent poussé jusqu'à leur

ravir aussi la haute direction des diverses expéditions de quelque

importance, soit offensives, soit même défensives, presque toujours

réglées ainsi, non-seulement dans la conception, mais dans l'exécution

principale, par des ministres non militaires. Les vaines plaintes de

Machiavel à ce sujet seraient, sans doute, justement répétées par

nos guerriers, si le point de vue militaire avait dû conserver son

antique prépondérance politique; puisqu'une telle constitution est

évidemment très peu favorable au succès habituel des expéditions: mais

ces regrets stériles n'ont cependant pas empêché depuis trois siècles,

et empêcheront probablement encore moins à l'avenir, le développement

permanent de ces nouvelles habitudes, naturellement déterminées

par la rénovation graduelle des opinions et des mœurs sociales, et

d'ailleurs tacitement ratifiées par la libre adhésion journalière des

généraux eux-mêmes, que d'aussi pénibles conditions ordinaires n'ont

jamais empêché jusqu'ici de solliciter à l'envi le commandement des

armées modernes. Rien n'est donc plus propre qu'un tel changement, à

la fois spontané et universel, à faire hautement ressortir la nature

anti-militaire des sociétés modernes, pour lesquelles la guerre

constitue nécessairement un état de plus en plus exceptionnel, dont

les courtes et rares périodes n'offrent, même pendant leur durée,

qu'un intérêt social de plus en plus accessoire, sauf chez la classe

spéciale, de plus en plus circonscrite, qui s'y livre exclusivement.

Cette irrécusable appréciation est clairement confirmée par l'étude

attentive des grandes guerres qui remplissent, presque sans intervalle,

la mémorable époque que nous analysons, quoique leur existence ait

été souvent invoquée contre la doctrine historique sur la décadence

continue de l'esprit militaire. Au reste, un examen approfondi de la

vraie nature politique de ces guerres, montre clairement qu'elles

cessèrent alors, en général, d'être essentiellement dues, comme dans

la période précédente, à l'exubérance féodale de l'activité militaire

après l'abaissement de l'autorité européenne des papes. On ne peut

réellement attribuer, en principe, à la prolongation d'une telle

impulsion que les fameuses guerres propres à la première moitié du

XVIe siècle, pendant la rivalité de François Ier et Charles-Quint, à

la suite de l'invasion française en Italie; l'extension naturelle du

système des armées permanentes, et les nouvelles ressources partout

procurées par le développement industriel, expliquent d'ailleurs

spontanément l'importance supérieure de ces expéditions: encore faut-il

reconnaître, au fond, malgré l'illusion due à un reste d'influence des

mœurs chevaleresques, que la guerre y devint bientôt essentiellement

défensive de la part de la France, qui luttait avec énergie pour le

maintien de sa nationalité contre les dangereuses prétentions de

Charles-Quint à une sorte de monarchie universelle. Quoi qu'il en

soit, l'action politique du protestantisme ne tarda point à rendre,

sous ce rapport, un service fondamental à l'évolution ultérieure de

l'élite de l'humanité, en empêchant radicalement tout essor étendu

et durable de l'esprit de conquête par la préoccupation des troubles

intérieurs, et en donnant naturellement un nouveau but et un cours

différent à l'activité militaire, dès-lors rattachée à la grande lutte

sociale entre le système de résistance et l'instinct progressif: je

néglige d'ailleurs ici la tendance anti-militaire propre aux mœurs

protestantes, en tant que produisant des habitudes de discussion et

de libre examen individuel évidemment antipathiques aux conditions

normales de toute discipline guerrière; et j'en fais expressément

abstraction provisoire, afin de ne considérer que les influences les

plus générales, essentiellement communes à tous les états européens.

C'est donc à cette époque qu'il faut placer la véritable origine des

guerres révolutionnaires proprement dites, où la guerre extérieure

se complique plus ou moins avec la guerre civile, dans l'intérêt

sérieux d'un important principe social, qui tend à y déterminer la

participation plus ou moins active de tous les hommes convaincus,

quelque pacifiques que soient leurs inclinations habituelles; en

sorte que l'énergie militaire y peut être fort intense et très

soutenue, sans cesser d'y constituer un simple moyen, et sans indiquer

réellement aucune prédilection générale pour la vie guerrière. Or,

une appréciation suffisamment approfondie démontrera clairement, ce

me semble, que tel ne fut pas seulement le nouveau caractère, déjà

unanimement reconnu, des longues guerres qui ont alors agité l'Europe,

depuis le milieu environ du XVIe siècle jusqu'à celui du XVIIe, et sans

excepter même la célèbre guerre de trente ans; mais elle fera voir

aussi qu'une pareille nature appartient essentiellement, d'une manière

non moins réelle, au fond, quoique moins explicite, aux guerres, encore

plus étendues, qui remplirent ensuite la seconde moitié de ce dernier

siècle, et même le commencement du suivant, jusqu'à la paix d'Utrecht.

Dans cette série ultérieure de guerres, l'ambition des conquêtes

est, sans doute, intervenue, comme au reste, dans la précédente, et

peut-être davantage, vu l'affaiblissement naturel, de part et d'autre,

de la première ferveur religieuse et politique: mais on lui attribue

vulgairement, à ce sujet, une influence capitale qui ne dut être que

purement accessoire. Tout autant que les guerres antérieures, celles-ci

portent profondément, en réalité, l'empreinte révolutionnaire, en tant

que relatives surtout au prolongement de la lutte universelle entre

le catholicisme et le protestantisme; lutte alors devenue d'abord

offensive de la part de la France, où s'était concentrée l'action

catholique depuis l'affaiblissement de l'Espagne, jusqu'à la crise

anglaise de 1688, et ensuite défensive, quand l'action protestante a pu

être, à son tour, suffisamment condensée autour de Guillaume d'Orange,

d'après l'union spontanée de la Hollande avec l'Angleterre. Pendant

la majeure partie du XVIIIe siècle, les guerres ont encore changé de

nature, par suite de la résignation unanime des divers états européens

à maintenir enfin les deux systèmes antipathiques dans leur situation

effective, pour s'occuper concurremment désormais du développement

industriel, dont l'importance sociale devenait de plus en plus

prépondérante: dès-lors, l'activité militaire a été essentiellement

subordonnée aux intérêts commerciaux, comme je l'indiquerai au

chapitre suivant, jusqu'à l'avénement de la révolution française, où,

après une grande aberration guerrière, difficile à éviter, l'esprit

militaire a commencé à subir une dernière transformation essentielle,

que je caractériserai au cinquante-septième chapitre, et qui marque,

encore plus nettement qu'aucune autre, son inévitable décadence finale.

L'accomplissement graduel des importantes modifications temporelles

que nous venons de rattacher ainsi à la désorganisation radicale du

régime militaire, a été spécialement opéré par une nouvelle classe,

peu nombreuse mais très remarquable, qui a naturellement surgi, en

Europe, presque dès le début du grand mouvement de décomposition

universelle, et qui peu à peu y a justement acquis une haute importance

politique, que je dois sommairement expliquer: on conçoit qu'il s'agit

de la classe diplomatique. Essentiellement étrangère au vrai régime

du moyen-âge, cette classe toute moderne est d'abord spontanément

issue de la décadence européenne de la constitution catholique, qui

en a fait naître la nécessité pour suppléer, autant que possible,

aux liens politiques que le pouvoir commun de la papauté maintenait

régulièrement jusque là entre les divers états, et qui, en même

temps, en a fourni les premiers élémens, en permettant de trouver

beaucoup d'hommes intelligens et actifs, naturellement placés, de la

manière la plus rationnelle, au point de vue social le plus élevé,

sans toutefois être aucunement militaires: on peut noter, en effet,

que les diplomates ont été long-temps empruntés au clergé catholique,

parmi les membres qui, instinctivement persuadés de la déchéance

croissante de leur corporation, se montraient disposés à utiliser

ailleurs, d'une manière plus réelle quoique plus secondaire, l'éminente

capacité politique qu'ils avaient pu y cultiver. Depuis que la

grande dictature temporelle, monarchique ou oligarchique, a pris son

caractère définitif, cette classe a été, en apparence, principalement

aristocratique, comme le haut sacerdoce; mais cette intrusion

nobiliaire n'a pu cependant dénaturer son esprit éminemment avancé,

où la capacité est toujours, sous de vaines formules officielles,

réellement placée au premier rang des titres personnels: il n'y a pas

eu, sans doute, en Europe, pendant tout le cours des trois derniers

siècles, de classe aussi complétement affranchie de tous préjugés

politiques et peut-être même philosophiques, en vertu de la supériorité

naturelle de son point de vue habituel. Quoi qu'il en soit, il est

clair que cette classe éminemment civile, née et grandie conjointement

avec le pouvoir ministériel proprement dit, dont elle constitue une

sorte d'appendice naturel, a partout tendu directement à dépouiller

de plus en plus les militaires de leurs anciennes attributions

politiques, pour les réduire à la simple condition d'instrumens plus

ou moins passifs de desseins conçus et dirigés par la puissance

civile, dont l'ascendant final a été tant secondé par la diplomatie.

Chacun sait, en effet, que dans l'antiquité, et même, à beaucoup

d'égards, au moyen-âge, les négociations de paix ou d'alliance étaient

habituellement regardées comme un complément spontané du commandement

militaire, ainsi que l'exigeait évidemment le libre essor normal du

système guerrier, surtout à l'état offensif: par suite, on ne peut

douter que la classe diplomatique n'ait immédiatement concouru, avec

une spéciale efficacité, à la décadence continue du régime et de

l'esprit militaires, en enlevant dès-lors irrévocablement aux généraux

une aussi précieuse partie de leurs fonctions primitives; ce qui

explique aisément l'antipathie instinctive qui a toujours existé chez

les modernes, sous des formes plus ou moins expressives, entre les

rangs supérieurs des deux classes.

Cours de philosophie positive. (5/6) · 第 13 / 16 题