Appréciation générale de l'état métaphysique des sociétés
modernes: époque critique, ou âge de transition révolutionnaire.
Désorganisation croissante, d'abord spontanée et ensuite de plus
en plus systématique, de l'ensemble du régime théologique et
militaire.
Par une judicieuse comparaison d'ensemble entre les deux chapitres
précédens, le lecteur attentif a dû désormais vérifier spontanément,
de la manière la moins équivoque, que, conformément à notre théorie
fondamentale de l'évolution humaine, le régime polythéique de
l'antiquité avait réellement constitué, à tous égards, la phase la
plus complète et la plus durable du système théologique et militaire
envisagé dans sa durée totale; tandis que le régime monothéique du
moyen âge, quoique nécessairement amené par le développement même de
la situation antérieure, devait naturellement caractériser la dernière
époque essentielle et la forme la moins stable d'un tel système,
dont il était surtout destiné à préparer graduellement l'inévitable
décadence et le remplacement final. Malgré l'immense ascendant que
l'esprit théologique semble d'abord conserver dans l'organisation
catholique, quand on la considère isolément, nous avons néanmoins
démontré, avec une pleine évidence, qu'il y avait effectivement subi,
sous un aspect quelconque, un décroissement capital et irréparable,
non-seulement par rapport à son irrécusable prépondérance dans les
pures théocraties primitives, mais même comparativement à sa suprématie
habituelle dans le polythéisme grec ou romain. L'admirable tendance
du catholicisme à développer, autant que possible, les propriétés
civilisatrices du monothéisme, ne pouvait nullement empêcher cette
inévitable diminution, à la fois mentale et sociale, dès lors
spontanément consacrée par une disposition involontaire et continue à
agrandir progressivement le domaine, jadis si restreint, de la raison
humaine, en dégageant de plus en plus de la tutelle théologique, soit
nos conceptions, soit nos habitudes, d'abord uniformément soumises,
jusque dans leurs moindres détails, à sa domination presque exclusive.
De même, sous le point de vue temporel, quelque puissante que doive
sembler, au moyen-âge, l'activité militaire, par comparaison aux temps
postérieurs, nous avons cependant reconnu que, en passant de l'état
romain à l'état féodal, l'esprit guerrier avait nécessairement éprouvé
une altération radicale dans sa double influence morale et politique,
dont la prépondérance originaire devait désormais rapidement décliner,
tant par suite des entraves continues que lui imposait nécessairement
la nature générale du système monothéique, qu'en vertu de l'importance
évidemment passagère et graduellement décroissante de la destination
essentiellement défensive qui seule lui restait dès lors. C'est
donc uniquement dans l'antiquité qu'il faut placer la véritable
époque du plein ascendant et du libre essor, soit de la philosophie
purement théologique, soit de l'activité franchement militaire, au
développement desquelles tout concourait alors spontanément: l'une et
l'autre reçurent certainement, pendant tout le cours du moyen-âge, une
profonde atteinte, que devait bientôt suivre une irrévocable décadence.
Nous avons même constaté, au chapitre précédent, que la plus exacte
appréciation de l'ensemble du régime monothéique propre à cette phase
transitoire de l'évolution sociale consiste finalement à le concevoir
comme le résultat d'une première grande tentative de l'humanité, pour
l'établissement direct et général d'un système rationnel et pacifique.
Quoique cette tentative trop prématurée ait dû essentiellement manquer
son but principal, soit à cause d'une situation encore éminemment
défavorable, soit surtout par suite de l'insuffisance radicale de la
seule philosophie qui pût alors diriger une telle opération, elle n'en
a pas moins, en réalité, heureusement guidé l'élite de l'humanité
dans sa grande transition finale, soit en accélérant la décomposition
spontanée du système théologique et militaire, soit en secondant
l'essor naturel des principaux élémens d'un système nouveau, de manière
à permettre enfin de reprendre directement avec succès l'œuvre immense
de la réorganisation fondamentale, quand cette double préparation
aurait été convenablement accomplie, comme nous reconnaîtrons
clairement qu'elle commence à l'être aujourd'hui chez les peuples les
plus avancés.
A partir du point éminemment notable où se trouve maintenant
parvenue notre élaboration historique, l'étude générale d'une telle
transition doit donc constituer désormais l'objet essentiel de tout
le reste de notre analyse, afin d'apprécier exactement, sous l'un et
l'autre aspect, les diverses conséquences nécessaires de l'impulsion
universelle spontanément produite, au moyen-âge, par l'ensemble du
régime catholique et féodal, vers la régénération totale des sociétés
humaines. Cette partie finale de notre grande démonstration me semble
strictement exiger, par sa nature, la décomposition rationnelle
d'une pareille exposition en deux séries hétérogènes, très nettement
distinctes pour quiconque aura convenablement saisi l'esprit de notre
travail antérieur, quoique d'ailleurs nécessairement coexistantes
et même profondément solidaires: l'une, essentiellement critique ou
négative, destinée à caractériser la démolition graduelle du système
théologique et militaire, sous l'ascendant croissant de l'esprit
métaphysique; l'autre, directement organique, relative à l'évolution
progressive des divers élémens principaux du système positif: la leçon
actuelle sera spécialement consacrée à la première appréciation, et la
suivante à la seconde. Malgré l'intime connexité évidente de ces deux
mouvemens simultanés de décomposition et de recomposition sociales,
on éviterait difficilement une confusion presque inextricable, très
préjudiciable à l'analyse définitive de la situation actuelle, en
persistant à mener de front deux ordres de considérations désormais
assez radicalement différens pour que je n'hésite point, après une
scrupuleuse délibération, à regarder leur séparation méthodique comme
un artifice scientifique vraiment indispensable au plein succès
final de la suite entière de notre opération historique: car ces
deux sortes de développemens, dont la liaison nécessaire ne pouvait
nullement altérer l'indépendance spontanée, ne furent d'ailleurs,
en réalité, ni habituellement conçus dans le même esprit et pour
le même but, ni communément dirigés par les mêmes organes. Envers
les diverses phases antérieures de l'humanité, il n'eût été, au
contraire, ni nécessaire, ni convenable, d'étudier ainsi séparément
les deux mouvemens élémentaires, opposés mais toujours convergens,
dont l'organisme social, comme l'organisme individuel, est, par sa
nature, constamment agité: puisque les divers changemens successivement
accomplis jusque alors ne pouvaient être assez profonds pour exiger
ou comporter l'institution d'un semblable artifice, dont l'emploi
eût, par conséquent, abouti surtout à dissimuler la vraie filiation
des évènemens. Les révolutions précédentes, sans même excepter la
plus importante de toutes, le passage du régime polythéique au
régime monothéique, n'avaient pu consister qu'en modifications plus
ou moins graves du système théologique fondamental, dont la nature
caractéristique restait essentiellement maintenue; le mouvement
critique et le mouvement organique, quoique réellement différens, ne
pouvaient donc être, d'ordinaire, assez distincts et assez indépendans
pour devenir rationnellement séparables, à moins de pousser l'analyse
sociologique jusqu'à un degré de précision qui serait aujourd'hui
déplacé, suivant les prescriptions logiques du quatrième volume. Dans
la transition graduelle de chaque forme théologique à la suivante,
non-seulement l'esprit humain pouvait aisément combiner la destruction
de l'une avec l'élaboration de l'autre, mais il devait même y être
spontanément conduit, sauf la tendance individuelle à cultiver plus
spécialement l'une ou l'autre partie de cette double opération
philosophique. Mais il en devait être tout autrement pour sortir
entièrement du système théologique et passer au système franchement
positif, ce qui constitue nécessairement la plus profonde révolution,
d'abord mentale, et finalement sociale, que notre espèce puisse subir
dans l'ensemble de sa carrière. Par la nature propre de cette grande
transition, le mouvement critique, devenu, pendant plusieurs siècles,
extrêmement prononcé, s'y distingue tellement du mouvement organique,
long-temps à peine appréciable, que, malgré leur liaison fondamentale,
chacun d'eux ne peut être sainement jugé que d'après une étude spéciale
et directe. L'étendue et la difficulté d'une semblable transformation
ont alors, pour la première fois, graduellement conduit l'esprit humain
à diriger son essor révolutionnaire d'après une doctrine absolue
de négation systématique, dont l'inévitable ascendant tend à faire
profondément méconnaître la véritable issue finale de l'ensemble de
la crise, qui paraît ainsi consister dans l'application totale et la
prépondérance continue de cette doctrine nécessairement passagère,
comme la plupart des philosophes modernes l'ont si vicieusement pensé.
Il serait donc presque impossible d'éviter que la notion du mouvement
organique ne restât essentiellement absorbée par la considération,
jusqu'ici beaucoup plus sensible et mieux caractérisée, du mouvement
critique, si, dans l'appréciation rationnelle des cinq derniers siècles
de notre civilisation, on n'instituait point, entre deux études aussi
distinctes, une séparation méthodique. Ce qui rend ici réellement
facultatif l'emploi rationnel d'un semblable artifice sociologique,
c'est la nature éminemment abstraite de notre élaboration historique,
d'après les explications générales placées au début de ce volume:
car, dans un travail historique qui aurait véritablement le caractère
concret, cette division idéale entre des phénomènes simultanés et
solidaires ne saurait être légitime; tandis qu'elle est, au contraire,
pleinement compatible avec une analyse abstraite de l'évolution
sociale, si d'ailleurs on l'y reconnaît utile à l'éclaircissement du
sujet, ce qui, pour le cas actuel, me semble hautement incontestable;
on ne fait ainsi qu'étendre à l'étude de la vie collective un droit
scientifique dès long-temps usuel dans l'étude de la vie individuelle.
Un retour suffisant à la saine appréciation logique de la différence
fondamentale entre l'histoire abstraite et l'histoire concrète conduira
spontanément le lecteur à dissiper sans difficulté l'incertitude qui
pourrait lui rester à cet égard.
Du reste, l'esprit philosophique de ce Traité est, sans doute, assez
prononcé maintenant pour que l'emploi soutenu de cet indispensable
artifice sociologique ne conduise jamais le lecteur à méconnaître la
solidarité nécessaire de ces deux mouvemens simultanés, dont l'évidente
connexité, déjà érigée en principe par l'ensemble des conceptions, soit
scientifiques, soit logiques, du quatrième volume, se trouve d'ailleurs
directement établie d'avance d'après nos explications historiques, et
surtout résulte spontanément de la leçon précédente, qui a finalement
montré le régime monothéique du moyen-âge comme la commune source
immédiate de l'une et l'autre impulsion. Toutefois, afin de prévenir,
autant que possible, les déviations involontaires que pourrait, à ce
sujet, susciter momentanément un tel mode d'appréciation, il n'est pas
ici inutile de rappeler d'abord, en général, l'obligation fondamentale
d'avoir toujours en vue l'intime corelation effective de ces deux
ordres de phénomènes sociaux, tout en procédant, pour plus de netteté,
à l'analyse séparée de chacun d'eux. Or, il est certainement évident
que ces deux mouvemens hétérogènes, malgré leur spontanéité nécessaire,
ont dû constamment exercer l'un sur l'autre une réaction très puissante
pour se consolider et s'accélérer mutuellement. La décomposition
croissante, spirituelle ou temporelle, de l'ancien système social ne
pouvait successivement s'accomplir sans faciliter aussitôt l'essor
graduel des élémens correspondans du nouveau système, en diminuant les
principaux obstacles qui le retardaient; de même, en sens inverse, le
développement progressif des nouveaux élémens sociaux devait, non moins
naturellement, imprimer un important surcroît d'énergie à l'action
révolutionnaire, et surtout rendre ses résultats plus expressément
irrévocables. Cette double relation permanente n'est pas seulement
incontestable depuis que l'antagonisme des deux systèmes a commencé
à devenir direct et pleinement caractéristique: elle était, au fond,
tout aussi réelle, quoique plus difficilement appréciable, pendant
que la lutte restait encore indirecte et vaguement définie, sous la
conduite immédiate et exclusive de l'esprit métaphysique proprement
dit. Personne aujourd'hui ne saurait méconnaître la grande influence de
la désorganisation successive du régime théologique et militaire depuis
le moyen-âge pour seconder le développement scientifique et industriel
de la civilisation moderne, dont la spontanéité fondamentale a même été
souvent mal appréciée en attribuant à cette considération indispensable
une irrationnelle exagération. Mais la réaction inverse, quoique
beaucoup moins connue jusqu'ici, n'est pas, en effet, moins certaine,
ni moins importante. La suite de ce travail doit bientôt fournir au
lecteur plusieurs occasions capitales de sentir spontanément que le
développement de l'esprit positif, avant même que son intervention
devînt explicite, a pu seul donner une véritable consistance à
l'ascendant graduel de l'esprit métaphysique sur l'esprit théologique:
sans une telle influence, cette lutte continue, au lieu de tendre vers
une vraie rénovation philosophique, n'eût pu conduire qu'à de vaines et
interminables discussions; puisque, l'esprit métaphysique ne pouvant,
par sa nature, accomplir la démolition successive de la philosophie
théologique que d'après sa disposition caractéristique à détruire
les conséquences au nom des principes, il devait nécessairement
consacrer toujours les bases intellectuelles, au moins les plus
générales, de cette même philosophie dont il ruinait essentiellement
l'efficacité sociale, et dont la décadence mentale ne pouvait ainsi
jamais sembler pleinement irrévocable. Aujourd'hui surtout, c'est parce
qu'on n'a pas communément assez apprécié l'influence philosophique
propre à l'esprit positif que l'on conserve encore trop souvent des
illusions si désastreuses sur la perpétuité indéfinie du régime
théologique convenablement modifié, comme j'aurai lieu de l'expliquer
ultérieurement. On peut faire, dans l'ordre temporel, des remarques
essentiellement équivalentes, et certes non moins évidentes, sur la
réaction capitale que l'essor graduel de l'esprit industriel a dû
exercer de plus en plus pour rendre hautement irrévocable, chez les
modernes, le décroissement spontané de l'esprit militaire, quoique
leur antagonisme n'ait été jusqu'ici presque jamais direct: faute
d'une telle base générale, la rivalité politique des légistes envers
les militaires aurait pu se prolonger indéfiniment sans jamais pouvoir
aboutir à un véritable changement de système; c'est la prépondérance
universelle de la vie industrielle qui seule fait maintenant sentir
instinctivement à tous les hommes judicieux l'incompatibilité radicale
de tout régime militaire avec la nature caractéristique de la
civilisation actuelle.
Ces indications sommaires suffisent ici, sans doute, pour faire
d'avance convenablement ressortir, en général, l'enchaînement
nécessaire et continu des deux mouvemens, hétérogènes mais convergens,
l'un critique, l'autre organique, que nous devons désormais analyser
séparément, en prévenant ainsi le seul grave inconvénient philosophique
de cette indispensable décomposition méthodique, c'est-à-dire la
tendance à dissimuler l'intime connexité des deux séries de phénomènes
sociaux. Nous pouvons donc entreprendre directement l'examen qui
constitue l'objet propre de ce chapitre, en procédant d'abord à
l'appréciation rationnelle de la désorganisation croissante du système
théologique et militaire pendant le cours des cinq derniers siècles.
Quoique le caractère essentiellement négatif de cette grande opération
révolutionnaire doive naturellement inspirer, envers une telle période,
une sorte de répugnance philosophique, cependant l'esprit général de ma
théorie fondamentale de l'évolution humaine, et spécialement l'ensemble
des explications contenues au chapitre précédent, ont dû d'avance
dissiper spontanément ce qu'il pourrait y avoir d'anti-scientifique
dans une semblable disposition, en faisant pressentir que, malgré
les profondes aberrations et les désordres déplorables qui devaient
la distinguer, cette mémorable phase sociale constitue néanmoins,
à sa manière, un intermédiaire aussi indispensable qu'inévitable
dans la marche lente et pénible du développement humain. A l'état
catholique et féodal, le système théologique et militaire était
déjà, au fond, comme nous l'avons reconnu, en décadence imminente,
sans que rien pût dès lors le préserver d'une prochaine et rapide
décomposition radicale; or, d'un autre côté, l'évolution propre et
directe des nouveaux élémens sociaux commençait à peine alors à être
distinctement ébauchée, sans que leur tendance politique finale pût
être encore aucunement soupçonnée, jusqu'à ce qu'une longue élaboration
ultérieure leur eût permis de manifester graduellement leur aptitude
nécessaire, si mal appréciée, même aujourd'hui, des meilleurs esprits,
à fournir les bases solides d'une vraie réorganisation. Il était donc
évidemment contradictoire aux lois naturelles du mouvement social
que le passage d'un système à l'autre s'opérât par substitution
immédiate, en prévenant toute discontinuité organique, quand même
tous les pouvoirs humains auraient pu alors généreusement consentir
au chimérique sacrifice de leurs dispositions les plus naturelles et
de leurs intérêts les plus légitimes. Ainsi, les sociétés modernes
ne pouvaient aucunement éviter de se trouver, pendant plusieurs
siècles, d'une manière de plus en plus prononcée, dans cette situation
profondément exceptionnelle, mais nécessairement transitoire, où
le principal progrès politique serait, au fond, par une nécessité
toujours croissante, essentiellement négatif, tandis que l'ordre
public serait surtout maintenu par une résistance de plus en plus
rétrograde; double caractère parvenu aujourd'hui à sa plus haute
intensité. Quant à l'indispensable office général que ce mouvement de
décomposition devait accomplir dans l'évolution totale des sociétés
modernes, je l'ai d'avance suffisamment indiqué en expliquant, dès
le début du volume précédent, la destination essentielle de la
doctrine révolutionnaire, qui a dû finalement devenir le principal
organe d'une telle suite d'opérations. Outre sa puissante influence,
ci-dessus rappelée, pour seconder l'essor naturel des nouveaux élémens
sociaux, par la suppression croissante des entraves primitives, son
efficacité politique, et même philosophique, a surtout consisté à
rendre non-seulement possible mais inévitable un vrai changement de
système, soit en manifestant de plus en plus l'insuffisance radicale
de l'ancienne organisation, soit aussi en dissipant graduellement
les obstacles nécessaires qui interdisaient spontanément à notre
faible intelligence jusqu'à la simple conception de toute véritable
régénération, comme je l'ai établi au quarante-sixième chapitre.
Sans la salutaire impulsion de cette énergie critique, il n'est pas
douteux que l'humanité languirait encore sous ce régime provisoire
qui, après avoir été indispensable à son enfance, tendait ensuite à
la prolonger indéfiniment, en conservant sa prépondérance malgré le
suffisant accomplissement de sa principale destination. On doit même
reconnaître que, pour remplir convenablement son office essentiel, le
mouvement critique avait besoin d'être poussé, surtout mentalement,
jusqu'à son dernier terme naturel: car, sans l'entière suppression
des divers préjugés, soit religieux, soit politiques, relatifs à
l'ancienne organisation, notre apathie intellectuelle et sociale
se serait certainement bornée à chercher un dénouement facile mais
illusoire, en se contentant de faire subir au système primitif de
vaines modifications, impuissantes à apporter aucune satisfaction
suffisante et durable aux nouveaux besoins de l'humanité. Quoique
une telle émancipation ne puisse, sans doute, constituer qu'une
condition purement négative, il n'en faut pas moins l'envisager,
même aujourd'hui, comme un préambule rigoureusement indispensable à
toute saine spéculation philosophique sur une vraie réorganisation
sociale, ainsi que j'aurai lieu de le faire bientôt sentir. Il serait
donc superflu d'insister ici davantage pour dissiper, à ce sujet, la
répugnance naturelle que doit inspirer, en tous genres, le spectacle
de la destruction; chacun peut déjà suffisamment sentir d'avance
l'importance capitale, bien que transitoire, de ce grand mouvement
critique, dont l'exacte appréciation se rattache d'ailleurs, d'une
manière si directe et si intime, à l'étude générale de la situation
actuelle de l'élite de l'humanité.
Cette désorganisation croissante doit être distinctement examinée à
partir d'une époque plus reculée que celle communément adoptée par
les plus judicieux philosophes, qui, d'après une analyse mal conçue,
ne font presque jamais remonter une telle investigation historique
au-delà du seizième siècle. Son vrai point de départ, dont l'indication
est ici nécessaire afin de prévenir, autant que possible, le vague et
l'incertitude des spéculations, devient aisément assignable d'après la
théorie fondamentale établie au chapitre précédent sur la principale
destination propre au régime monothéique du moyen-âge, envisagé comme
devant constituer, par sa nature, la dernière phase essentielle du
système théologique et militaire. Il est facile de reconnaître, en
effet, que, dès la fin du treizième siècle, la constitution catholique
et féodale avait suffisamment rempli, sous les rapports les plus
importans, du moins selon sa véritable mesure naturelle, son office,
indispensable mais passager, pour l'ensemble de l'évolution humaine;
et que, en même temps, les conditions nécessaires de son existence
politique avaient déjà reçu de graves et irréparables altérations,
annonçant avec évidence une imminente décomposition: ce qui conduit à
reporter au commencement du quatorzième siècle la véritable origine
historique de cette immense élaboration révolutionnaire, à laquelle
toutes les classes de la société ont, dès lors, chacune à sa manière,
constamment participé. Dans l'ordre spirituel, le célèbre pontificat
de Boniface VIII caractérise hautement l'époque inévitable où le
pouvoir catholique, après avoir noblement accompli, eu égard aux
temps et aux moyens, sa grande mission sociale relative au premier
établissement politique de la morale universelle, comme je l'ai
expliqué, est naturellement conduit à dépasser très vicieusement le
but, en s'efforçant désormais de constituer, pour un intérêt isolé, une
chimérique domination absolue, de manière à soulever nécessairement
d'universelles résistances, aussi justes que redoutables, pendant
que d'ailleurs il avait déjà commencé à manifester hautement son
impuissance radicale à diriger réellement le mouvement mental, dont
l'importance devenait alors graduellement prépondérante dans le système
général de la civilisation moderne. L'imminente désorganisation
spontanée du catholicisme était même indiquée, dès l'origine du
quatorzième siècle, d'après de graves symptômes précurseurs, soit par
le relâchement presque général du véritable esprit sacerdotal, soit par
l'intensité croissante des tendances hérétiques. Ce double commencement
de décomposition intime fut d'abord, sans doute, efficacement combattu
par la mémorable institution des franciscains et des dominicains,
si sagement adaptée, un siècle auparavant, à une telle destination,
et qu'il faut regarder, en effet, comme le plus puissant moyen de
réformation et de conservation qui pût être vraiment compatible avec
la nature d'un tel système: mais son influence préservatrice devait
être bientôt épuisée, et sa nécessité unanimement reconnue ne pouvait
finalement que faire mieux ressortir la prochaine décadence inévitable
d'un régime qui avait reçu vainement une telle réparation. En même
temps, les moyens violens introduits alors, sur une grande échelle,
pour l'extirpation des hérésies, constituaient nécessairement l'un des
signes les moins équivoques de cette insurmontable fatalité: car aucune
domination spirituelle ne pouvant évidemment reposer, en dernière
analyse, que sur l'assentiment volontaire des intelligences, tout
notable recours spontané à la force matérielle doit être considéré,
à son égard, comme le plus irrécusable indice d'un déclin imminent
et déjà senti. Par ces divers motifs, il est donc aisé de concevoir
que l'ébranlement décisif du système catholique devait, à tous
égards, commencer au quatorzième siècle, surtout relativement à ses
attributions les plus centrales.
De même, dans l'ordre temporel, c'est aussi alors que le décroissement
spontané de la constitution féodale a dû devenir graduellement
irrévocable, par suite d'un suffisant accomplissement de sa principale
destination militaire, caractérisée au chapitre précédent. Car,
l'admirable système d'opérations défensives, qui distingue l'activité
guerrière propre au moyen-âge, avait dû comprendre successivement deux
séries principales d'efforts essentiels pour protéger convenablement
le premier essor de la civilisation moderne, d'abord contre les
irruptions trop prolongées des sauvages polythéistes du nord, et
ensuite contre l'imminente invasion du monothéisme musulman. Quelque
puissans obstacles qu'ait dû long-temps offrir la première opération,
où le plus grand homme du moyen-âge trouva surtout un si noble emploi
de son infatigable énergie, la seconde lutte devait être, par sa
nature, beaucoup plus difficile et plus lente: puisque le catholicisme,
principal mobile universel de cette mémorable époque, fournissait, sous
le premier aspect, un moyen capital de consolidation des résultats
militaires, par la possibilité des conversions nationales chez les
polythéistes; tandis que, au contraire, cette force fondamentale
s'opposait directement, dans le second cas, à toute conciliation
finale, vu l'incompatibilité radicale qui devait évidemment exister
entre les deux sortes de monothéisme, aspirant également, de toute
nécessité, à l'empire universel, quoique par des moyens et avec des
caractères essentiellement différens. Les croisades, abstraction
faite de tant d'importans résultats accessoires ou indirects qu'on y
a trop exclusivement remarqués, et même indépendamment de la haute
influence qui leur appartenait alors immédiatement pour mieux lier les
divers peuples européens en leur imprimant une activité collective
suffisamment prolongée, constituaient surtout, par leur nature, le
seul moyen décisif de préserver l'évolution occidentale du redoutable
prosélytisme musulman, dès lors essentiellement réduit à l'orient,
où son action pouvait devenir vraiment progressive. Mais un tel
procédé ne pouvait, évidemment, être appliqué avec un succès soutenu
qu'après l'entière cessation des migrations septentrionales, par suite
d'une combinaison convenable d'énergiques résistances et de sages
concessions: c'est pourquoi la principale défense du catholicisme
contre l'islamisme a dû précisément devenir le but prépondérant de
l'activité militaire pendant les deux siècles de pleine maturité
du système politique propre au moyen-âge. Toutefois, malgré les
inquiétudes, sérieuses mais fugitives, qu'a pu ultérieurement susciter,
même jusqu'au dix-septième siècle, l'extension occidentale des armes
musulmanes, il est clair que cette grande opération défensive était
essentiellement accomplie dès la fin du treizième siècle, et ne tendait
dès-lors à se perpétuer abusivement que par l'aveugle impulsion des
habitudes ainsi contractées; sauf l'action régulière, long-temps si
utile, d'une admirable institution spéciale, heureusement consacrée à
la consolidation continue de cet éminent résultat, dont le maintien
suffisant cessait désormais d'exiger l'intervention permanente de la
masse des populations chrétiennes. L'organisme féodal avait donc,
à cette époque, déjà rempli son principal office pour l'évolution
générale des sociétés modernes: par suite, l'esprit militaire qui
le caractérisait, graduellement privé de sa grande destination
protectrice et conservatrice, a depuis tendu de plus en plus à devenir
profondément perturbateur, surtout à mesure que la papauté perdait
son autorité européenne, comme je l'indiquerai ci-dessous. C'est
ainsi que la décadence temporelle du régime propre au moyen-âge a dû
nécessairement, aussi bien que sa décadence spirituelle, et par des
motifs de même nature, manifester, vers le début du quatorzième siècle,
un évident caractère d'irrévocabilité, que son cours spontané n'avait
pu jusque alors offrir, tant qu'il restait à ce régime quelque fonction
indispensable à remplir dans le système de notre civilisation. Son
énergie militaire a, sans doute, rendu long-temps encore d'éminens
services partiels pour garantir la nationalité des principaux peuples
européens: mais il importe de remarquer que ces divers services
n'étaient plus que relatifs surtout aux perturbations même que la
prolongation démesurée d'une telle activité suscitait partout de plus
en plus, et qui auparavant se trouvaient essentiellement contenues
par la prépondérance spontanée d'une plus noble destination commune.
En assignant ainsi le vrai point de départ propre au grand mouvement
de décomposition dont nous commençons l'appréciation philosophique,
on voit donc enfin, soit au spirituel, soit au temporel, que la
désorganisation continue de la constitution catholique et féodale,
dernière phase générale du système théologique et militaire, devient
sensible à l'époque même où, après le suffisant accomplissement de sa
mission fondamentale, son ascendant politique devait tendre désormais
à entraver de plus en plus l'évolution finale des sociétés modernes;
ce qui garantit nécessairement la pleine rationnalité d'une telle
détermination.
Pour être maintenant analysée ici d'une manière vraiment scientifique,
cette immense élaboration révolutionnaire des cinq derniers siècles
doit être d'abord soigneusement divisée en deux parties successives,
très nettement distinctes par leur nature, quoique toujours confondues
jusqu'à présent: l'une, comprenant le quatorzième et le quinzième
siècles, où le mouvement critique reste essentiellement spontané et
involontaire, sans la participation régulière et tranchée d'aucune
doctrine systématique; l'autre, embrassant les trois siècles suivans,
où la désorganisation, devenue plus profonde et plus décisive,
s'accomplit surtout désormais sous l'influence croissante d'une
philosophie formellement négative, graduellement étendue à toutes
les notions sociales de quelque importance; de façon à indiquer
dès-lors hautement la tendance générale des sociétés modernes à une
entière rénovation, dont le vrai principe reste toutefois radicalement
enveloppé d'une vague indétermination. Cette distinction indispensable
répandra, j'espère, une vive lumière sur l'ensemble, encore si mal
apprécié, de cette mémorable époque, qui constitue le lien immédiat
de notre situation actuelle avec la suite des phases antérieures de
l'humanité.
Quelque puissante qu'ait été historiquement l'efficacité destructive
de la doctrine critique proprement dite, on lui attribue communément
une influence très exagérée, dont la notion devient même profondément
irrationnelle, quand on y rapporte exclusivement la désorganisation
totale de l'ancien système social, comme s'accordent à le faire
habituellement aujourd'hui les défenseurs et les adversaires de ce
système. Le véritable esprit philosophique montre clairement, ce
me semble, que, loin d'avoir pu produire par elle-même une telle
décomposition, cette doctrine a dû, au contraire, en résulter
nécessairement, quand la démolition spontanée a atteint un certain
degré, qui sera déterminé ci-après: car, dans toute autre hypothèse,
l'origine réelle de la théorie révolutionnaire serait évidemment
incompréhensible; quoique sa réaction inévitable ait dû ensuite devenir
indispensable à l'entier accomplissement d'une pareille phase, et
surtout à l'indication caractéristique de son issue finale, ainsi
que je l'expliquerai bientôt. Outre que cette appréciation vulgaire
exagère, évidemment, au-delà de toute possibilité, l'influence
politique de l'intelligence, elle constitue donc ici, par sa nature,
une sorte de cercle vicieux. L'ensemble de l'époque révolutionnaire
ne saurait, en conséquence, être rationnellement conçu qu'autant
que la formation et le développement de la doctrine critique sont
regardés comme précédés et déterminés par un progrès suffisant dans
la décomposition purement spontanée que nous devons d'abord apprécier
sommairement, suivant l'ordre ci-dessus indiqué.
Rien ne saurait mieux confirmer la démonstration établie au chapitre
précédent, sur la nature éminemment transitoire de la constitution
catholique et féodale propre au moyen-âge, que la ruine irréparable
d'un tel organisme par le seul conflit mutuel de ses principaux
appareils, sans aucune attaque systématique, pendant les deux siècles
qui ont immédiatement suivi les temps même de sa plus grande splendeur.
On peut, en effet, reconnaître aisément que cette mémorable économie
contenait, à beaucoup d'égards, par sa structure caractéristique,
des germes essentiels de décomposition intime, dont les ravages
spontanés ont été seulement suspendus ou dissimulés tant que la commune
destination sociale a dû, conformément à nos explications antérieures,
maintenir, entre les diverses parties, par son uniforme prépondérance,
une combinaison nécessairement temporaire. Il doit suffire ici
d'apprécier les causes les plus universelles de cette imminente
dissolution naturelle, en considérant d'abord, sous ce point de vue, la
division politique la plus générale entre les deux grands pouvoirs du
système, et ensuite la principale subdivision propre à chacun d'eux.
Sous le premier aspect, il est incontestable que l'admirable
établissement d'un pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir
temporel, quelque indispensable qu'il dût être à l'accomplissement
réel de l'évolution spéciale réservée au moyen-âge, et quelque immense
perfectionnement qu'il ait même apporté à la théorie fondamentale
de l'organisme social, comme je l'ai déjà prouvé, devait ensuite
devenir un principe inévitable de décomposition active pour le régime
correspondant, par l'incompatibilité nécessaire qui, dès l'origine,
régnait, plus ou moins explicitement, entre les deux autorités, soit à
raison d'un état de civilisation trop peu conforme à un aussi éminent
progrès, soit d'après l'inaptitude radicale de la seule philosophie
qui pût alors y présider. J'ai d'abord établi, dans le cours des
deux chapitres précédens, que le monothéisme est, par sa nature, en
opposition plus ou moins prononcée avec la prépondérance de l'activité
militaire; à moins que, par une anomalie contraire au véritable
caractère essentiel de cette phase théologique, il ne se constitue,
suivant le mode musulman, en maintenant la concentration primitive des
deux pouvoirs; et, alors même, le polythéisme est-il nécessairement
beaucoup plus conforme à tout développement intense et soutenu du
système militaire. Mais, sous le vrai régime monothéique, dont la
séparation générale entre le gouvernement moral et le gouvernement
politique devient le principal attribut, il existe inévitablement une
sorte de contradiction intime, directe quoique implicite, entre une
telle disposition et la nature encore militaire de l'organisation
temporelle correspondante, vu la tendance spontanée vers la plus
entière unité de pouvoir, toujours propre à l'esprit guerrier, même
après l'altération capitale qu'il dut alors subir par la transformation
nécessaire du système de conquête en système essentiellement défensif.
C'est surtout par-là que cette grande séparation, malgré sa haute
utilité immédiate, doit être regardée, à cette époque, comme une
tentative éminemment prématurée, dont l'efficacité complète et durable
est réservée au développement final des sociétés modernes, puisque
l'activité industrielle, devenue enfin prépondérante, y doit seule
être, par sa nature, pleinement compatible avec la consolidation
régulière d'une telle division fondamentale. En outre, si l'esprit
féodal, en tant que militaire, devait être spontanément hostile à
cette institution caractéristique, il faut reconnaître que, d'un
autre côté, l'esprit catholique, en tant que théologique, tendait
aussi, avec presque autant d'énergie, à l'altérer radicalement en sens
inverse, en poussant habituellement l'autorité sacerdotale à dépasser
essentiellement des limites vagues et empiriques, qui n'avaient
jamais pu être réellement assujéties à aucun principe rationnel. Une
démarcation vraiment systématique, dont j'ai déjà signalé le principe
général, ne pourra être un jour solidement établie entre les deux
puissances élémentaires, sauf les perturbations secondaires dues à
l'inévitable conflit des passions humaines, que sous l'ascendant
ultérieur de la philosophie positive, éminemment propre à la constituer
spontanément d'après l'ensemble des véritables lois de l'organisme
social, comme j'aurai lieu de l'indiquer spécialement dans la suite.
Tant que l'esprit théologique reste prépondérant, il est clair, au
contraire, que la triple nature éminemment vague, arbitraire, et
néanmoins absolue, qui caractérise, de toute nécessité, les diverses
conceptions religieuses, ne saurait permettre d'instituer, à cet égard,
aucun frein intellectuel et moral, susceptible de contenir suffisamment
les opiniâtres stimulations de l'orgueil et les illusions spontanées
de la vanité: en sorte que, sous ce régime, la séparation effective
des deux pouvoirs a dû être surtout empirique, d'après l'indépendance
mutuelle propre à leurs origines respectives, maintenue ensuite
par leur antagonisme continu, suivant les explications du chapitre
précédent. La discipline mentale spécialement rigoureuse, et finalement
oppressive, que ces mêmes caractères essentiels ont dû rendre de plus
en plus indispensable, afin d'entretenir, d'une manière aussi précaire
que pénible, une convergence convenable, a dû d'ailleurs fortifier
beaucoup la tendance inévitable du pouvoir sacerdotal à l'usurpation
universelle. Enfin, quoique la plupart des philosophes aient, à
cet égard, attribué une influence très exagérée à la principauté
temporelle annexée au suprême pontificat, puisque cette souveraineté
exceptionnelle n'a pris une grande importance qu'au temps même où le
système catholique était déjà en pleine décomposition politique, il ne
faut pas cependant négliger cette considération secondaire, qui, en
tout temps, a dû accessoirement concourir à développer, chez les papes,
leur disposition spontanée à l'entière confusion des divers pouvoirs
sociaux. Telle est donc, en résumé, sous tous les aspects essentiels,
la singulière nature du régime propre au moyen-âge, que l'esprit
féodal et l'esprit catholique, qui en constituaient les deux éléments
généraux, tendaient nécessairement, chacun à sa manière, l'un par suite
d'une civilisation trop imparfaite, l'autre à cause d'une philosophie
trop vicieuse, à ruiner radicalement la division fondamentale qui
caractérisait surtout cette mémorable constitution, dont la destination
purement transitoire ne saurait être plus évidemment vérifiée que par
un contraste aussi décisif. Ainsi, ce n'est point la décomposition
spontanée de ce régime, à partir du quatorzième siècle, qui devrait
habituellement nous étonner; ce serait bien plutôt sa permanence
effective jusqu'à cette époque, si elle n'était déjà suffisamment
expliquée, soit par le trop faible essor des nouveaux élémens sociaux,
soit par la réalisation jusque alors incomplète de son office,
fondamental quoique temporaire, pour l'ensemble de l'évolution sociale,
conformément à nos démonstrations antérieures.
On obtiendra des conclusions analogues en considérant maintenant la
principale subdivision de chacun des deux grands pouvoirs, spirituel
ou temporel, c'est-à-dire la relation correspondante entre l'autorité
centrale et les autorités locales. Il est aisé de sentir, à cet égard,
que l'harmonie intérieure de chaque pouvoir ne pouvait être plus stable
que leur combinaison mutuelle.
Dans l'ordre spirituel, on ne saurait douter que la hiérarchie
catholique, malgré l'éminente supériorité de son énergique
coordination, ne contînt nécessairement, par la nature du système, des
germes spontanés d'une inévitable dissolution intime, indépendante
d'aucune hostilité directe, quant aux relations générales entre la
suprême autorité sacerdotale et les divers clergés nationaux. Ces
discordances intérieures devaient certainement outrepasser beaucoup
ce degré universel de perturbation élémentaire que l'imperfection
de l'humanité rend inséparable de toute constitution quelconque;
elles avaient alors un caractère et une intensité propres au régime
théologique correspondant. Les immenses efforts entrepris, à cette
époque, avec tant de persévérance, par les hommes les plus avancés,
pour réaliser, au profit de la civilisation moderne, tous les moyens
d'ordre dont le monothéisme est susceptible, mériteront toujours
d'autant plus la respectueuse admiration des vrais philosophes,
qu'une telle propriété est moins conforme à la nature des
doctrines théologiques, surtout depuis la séparation, d'ailleurs si
indispensable, entre les deux puissances fondamentales. Quoiqu'on
attribue abusivement aux opinions religieuses une tendance absolue à
déterminer et à entretenir la convergence intellectuelle et morale,
il est certain que l'esprit théologique, dans la situation mentale
que suppose l'établissement régulier du monothéisme, et avant même
que son principal ascendant ait pu être directement menacé, ne peut
réellement conduire au degré suffisant d'unité sans la pénible
intervention continue d'une discipline artificielle très rigoureuse, et
bientôt plus ou moins oppressive, dont le maintien doit graduellement
devenir incompatible, soit avec les prétentions excessives de ceux
qui la dirigent, soit avec les résistances exagérées de ceux qui
la subissent: c'est ce qui résulte évidemment du caractère vague
et arbitraire, et par suite nécessairement discordant, d'une telle
philosophie, librement et activement cultivée. Avant que ce principe
fondamental de dissolution ait pu produire, comme je l'indiquerai
ci-dessous, la désorganisation finale de cette philosophie, il a dû
exercer d'abord son inévitable influence en tendant long-temps à
troubler profondément l'ensemble de la hiérarchie catholique, lorsque
les résistances partielles pouvaient acquérir une véritable importance
par leur concentration spontanée en oppositions nationales, sous
l'assistance naturelle des pouvoirs temporels respectifs. Les mêmes
causes fondamentales qui, d'après le chapitre précédent, avaient dû
tant limiter, en réalité, l'extension territoriale du catholicisme,
agissaient alors, sous cet autre aspect, pour ruiner sa constitution
intérieure, même indépendamment de toute dissidence dogmatique. Dans
le pays qui, suivant la juste et unanime appréciation des principaux
philosophes catholiques, fut, pendant tout le cours du moyen-âge, le
principal appui du système ecclésiastique, le clergé national s'était
toujours attribué, presque dès l'origine, envers la suprême autorité
sacerdotale, des priviléges spéciaux, que les papes ont souvent
proclamé, avec raison mais sans succès, essentiellement contraires à
l'ensemble des conditions de l'existence politique du catholicisme:
et cette opposition ne devait pas, sans doute, être moins réelle,
quoique moins nettement formulée, chez les peuples plus éloignés du
centre pontifical. La papauté, d'une autre part, tendait, en sens
inverse, mais avec autant d'efficacité, à la dissolution spontanée de
cette indispensable subordination, par sa disposition croissante à une
exorbitante centralisation, qui, au profit de plus en plus exclusif
des ambitions italiennes, devait justement soulever partout ailleurs
d'énergiques et opiniâtres susceptibilités nationales. Tel est le
double effort continu qui, avant même toute scission de doctrines,
tendait directement à dissoudre l'unité intérieure du catholicisme, en
le décomposant, contre son esprit fondamental, en églises nationales
indépendantes. On voit que ce principe de décomposition équivaut
essentiellement, dans un ordre de relations plus particulier, à celui
précédemment caractérisé envers la combinaison politique la plus
générale: il résulte, encore plus clairement, non d'influences plus
ou moins accidentelles, mais de la nature même d'un tel système,
considéré surtout dans ses bases intellectuelles trop imparfaites,
et malgré l'admirable supériorité de sa structure propre, appréciée
au chapitre précédent. Sous l'un comme sous l'autre aspect, cette
désorganisation spontanée devait se trouver suffisamment contenue tant
que le système n'avait point acquis tout son développement principal,
et convenablement réalisé sa grande mission temporaire. Mais rien
ne pouvait ensuite empêcher une imminente décomposition quand, par
l'accomplissement essentiel de ces deux conditions, la considération
d'un but d'activité commun a nécessairement cessé d'être assez
prépondérante pour détourner ces divers élémens de leur discordance
naturelle.
J'ai cru devoir ici caractériser directement, d'une manière spéciale
quoique sommaire, cette décomposition intérieure de la hiérarchie
catholique, parce que la spontanéité en est jusque ici très mal
appréciée, par suite de l'illusion très excusable qui résulte, à ce
sujet, d'un sentiment exagéré de la perfection de cette admirable
économie, où personne n'avait pu encore discerner convenablement les
éminens attributs dus au beau génie politique de ses nobles fondateurs
d'avec les imperfections radicales imposées par la nature d'un tel
âge social combinée avec celle de la philosophie correspondante, et
qui ne pouvaient permettre à cette immense création qu'une destinée
fugitive et précaire. Mais nous sommes heureusement dispensés
d'une semblable élaboration envers l'organisation temporelle, où
l'antagonisme fondamental entre le pouvoir central de la royauté et
les pouvoirs locaux des diverses classes de la hiérarchie féodale a
été assez bien apprécié, en général, par divers philosophes et surtout
par Montesquieu, pour n'exiger ici aucun nouvel examen, si ce n'est
ci-dessous quant à ses résultats principaux. La conciliation tentée par
l'ordre féodal proprement dit, entre les deux tendances contradictoires
à l'isolement et à la concentration, qui s'y trouvaient pareillement
consacrées, ne pouvait, évidemment, comporter qu'une existence
imparfaite et passagère, qui ne pouvait survivre à sa destination
purement temporaire, et qui devait nécessairement entraîner la ruine
spontanée d'une telle économie, soit que l'un ou l'autre des deux
élémens dût acquérir graduellement une inévitable prépondérance,
suivant la distinction ci-après expliquée.
Trois réflexions générales méritent d'être ici notées au sujet
de cette spontanéité de décomposition qui, à tant d'égards,
caractérise si hautement le régime propre au moyen-âge. La première,
déjà indiquée, consiste à y voir une confirmation décisive de
l'appréciation fondamentale établie au chapitre précédent sur la
nature essentiellement transitoire de cette phase extrême du système
théologique et militaire. On peut ainsi sentir aisément que tout doit
sembler radicalement contradictoire et profondément incompréhensible
dans l'étude sociale du moyen-âge, en s'obstinant à juger un tel
régime d'après l'esprit absolu de la philosophie politique aujourd'hui
dominante, tandis que, au contraire, tout s'y coordonne naturellement
et s'y explique sans effort par cette conception rationnelle d'un
office indispensable mais nécessairement passager pour l'ensemble
de l'évolution humaine. En second lieu, l'aptitude spéciale de ce
régime à seconder éminemment l'essor direct des nouveaux élémens
sociaux n'est pas moins clairement manifestée par cette décomposition
spontanée, que sa tendance caractéristique à permettre graduellement la
désorganisation finale du système théologique et militaire. Car, les
divers conflits permanens ci-dessus appréciés étaient, par leur nature,
extrêmement propres à faciliter et même à stimuler un tel essor,
ainsi que je l'indiquerai plus expressément au chapitre suivant, en
intéressant immédiatement chacun des différens pouvoirs antagonistes au
développement continu des nouvelles forces sociales particulières à la
civilisation moderne, par le besoin d'y trouver d'importans auxiliaires
dans leurs contestations mutuelles. Il faut, en dernier lieu, regarder
cette spontanéité de décomposition comme un caractère vraiment
distinctif du régime catholique et féodal, en ce sens qu'elle y était
beaucoup plus profondément marquée qu'en aucun autre régime antérieur.
Dans l'ordre spirituel surtout, dont la cohérence était pourtant bien
plus parfaite, il est fort remarquable, ce me semble, que les premiers
agens de la désorganisation du catholicisme soient toujours et partout
sortis du sein même du clergé catholique; tandis que le passage du
polythéisme au monothéisme n'a jamais présenté rien d'analogue,
par suite de cette confusion fondamentale des deux puissances qui
caractérisait le régime polythéique de l'antiquité. Telle est, en
général, la destinée purement provisoire de la philosophie théologique
que, à mesure qu'elle se perfectionne intellectuellement et moralement,
elle devient toujours moins consistante et moins durable, comme le
témoigne hautement l'examen comparatif de ses principales phases
historiques; car, le fétichisme primitif était réellement encore mieux
enraciné et plus stable que le polythéisme lui-même, qui, à son tour,
a certainement surpassé le monothéisme soit en vigueur intrinsèque,
soit en durée effective: ce qui, avec les principes ordinaires, doit
naturellement constituer un paradoxe inexplicable, que notre théorie,
au contraire, résout avec facilité, en représentant spontanément le
progrès rationnel des conceptions théologiques comme ayant dû surtout
consister en un continuel décroissement d'intensité.
Une considération trop exclusive de cette remarquable spontanéité de
décomposition qui caractérise l'ensemble du régime propre au moyen-âge,
pourrait d'abord faire penser que la désorganisation nécessaire de
ce régime aurait pu être ainsi entièrement abandonnée à son cours
naturel, jusqu'à ce que les nouveaux élémens sociaux fussent assez
développés pour entreprendre une lutte directe et décisive, sans
exiger la périlleuse intervention spéciale d'une doctrine critique
formellement érigée en système de négation absolue, et de façon, par
suite, à éviter essentiellement les immenses embarras qui en sont
résultés. Mais une semblable appréciation serait aussi vicieuse, en
sens inverse, que l'hypothèse ordinaire, ci-dessus rectifiée, qui,
exagérant, au-delà de toute possibilité, la vraie puissance de cette
philosophie négative, en fait uniquement dériver toute la dissolution
de la constitution catholique et féodale, indépendamment d'aucune
décomposition spontanée. Car, celle-ci, quoique ayant dû précéder,
restait nécessairement insuffisante, si, parvenue à un certain degré,
ci-après déterminé, sa marche n'eût enfin pris graduellement un
caractère systématique, rigoureusement indispensable à la véritable
issue générale d'une telle élaboration sociale. Non-seulement la
doctrine critique ou révolutionnaire a, évidemment, contribué beaucoup
à accélérer et à propager la désorganisation naturelle du régime
propre au moyen-âge, et par suite de l'ensemble du système théologique
et militaire, dont il constituait la dernière phase essentielle:
mais sa principale destination, où elle ne pouvait être aucunement
suppléée, a surtout consisté à servir alors d'organe nécessaire au
besoin croissant d'une entière réorganisation sociale, en manifestant
l'impuissance de plus en plus complète du système ancien à diriger
le mouvement fondamental de la civilisation moderne, et en rendant
hautement irrévocable cette dissolution spontanée, qui, sans cela, eût
tendu naturellement à faire concevoir la grande solution politique
comme toujours réductible à une simple restauration, quoique celle-ci
devînt, au fond, de plus en plus chimérique. Dans leurs luttes même les
plus intenses, les diverses forces catholiques et féodales conservaient
spontanément un respect sincère et profond pour tous les principes
essentiels de la constitution générale, sans soupçonner la portée
finale des graves atteintes qu'ils devaient indirectement recevoir de
tels débats: en sorte que cet antagonisme spontané eût pu se prolonger
presque indéfiniment sans caractériser la décadence radicale du régime
correspondant, tant que rien de systématique ne venait s'y mêler
pour consacrer, par une formule négative correspondante, chacune des
pertes successives du régime ancien, ainsi devenues irréparables. Un
examen superficiel pourrait d'abord faire confondre, par exemple,
l'audacieuse spoliation des églises françaises et germaniques au profit
des chevaliers de Charles-Martel, avec l'avide usurpation des biens
ecclésiastiques par les barons anglais du seizième siècle; et cependant
l'une n'était, au fond, qu'une perturbation grave mais momentanée,
bientôt suivie d'une large et facile réparation, tandis que l'autre
tendait hautement à la ruine irrévocable de l'organisation catholique:
or, cette différence capitale entre deux mesures matériellement
analogues résulte surtout de ce que la première, indépendante de tout
principe hostile, ne constituait qu'un violent expédient financier,
dû au sentiment, peut-être exagéré, d'un imminent besoin public, au
lieu que la seconde se rattachait directement à une doctrine formelle
de désorganisation systématique de la hiérarchie sacerdotale. C'est
ainsi que, à tous égards, et dans ses divers degrés, la philosophie
négative ou révolutionnaire des trois derniers siècles, quoique ne
pouvant être primitivement qu'une simple conséquence générale de la
nouvelle situation sociale amenée par la dissolution spontanée du
régime ancien, devait ensuite exercer une indispensable réaction pour
imprimer à cette marche naturelle un caractère vraiment décisif,
propre à mettre en évidence le besoin croissant d'une régénération
finale: jusque là, et tant que la décomposition, purement politique
ou même morale, ne s'étendait point directement aux principes
intellectuels de l'antique constitution, les altérations successives,
quelque graves qu'elles pussent être, d'après les différens conflits
partiels, se présentaient toujours nécessairement comme susceptibles
de rectifications suffisantes à l'issue de conflits inverses. Sans
l'influence nécessaire de cette doctrine critique, les peuples modernes
eussent consumé indéfiniment leur principale activité politique
en une déplorable prolongation, aussi dangereuse que stérile, de
l'antagonisme propre au moyen-âge, entre les élémens d'un système déjà
essentiellement ébranlé et tendant spontanément dès lors à devenir de
plus en plus hostile au développement ultérieur de l'évolution sociale.
Car, malgré son impuissance finale à diriger désormais le mouvement
humain, ce système devait naturellement conserver ses prétentions à
la suprématie tant qu'elle ne lui était pas directement déniée; en
sorte qu'aucune véritable réorganisation ne pouvait être ni tentée, ni
même conçue, tant qu'un tel déblai n'était pas d'abord suffisamment
opéré. A quelques orages qu'ait donné lieu cette indispensable
opération préalable, il serait d'ailleurs injuste de méconnaître
qu'elle a dû toutefois en prévenir beaucoup d'autres, dès lors même
difficilement appréciables, en posant seule un terme réellement
décisif à la suite presque indéfinie des agitations intestines de
l'ancien système social. Tel devait donc être le principal office
directement propre à la doctrine critique, que la décomposition
spontanée de la constitution catholique et féodale rendait seulement
possible, sans pouvoir aucunement y suppléer. Quant à l'hypothèse
qui représenterait la dissolution finale du régime monothéique comme
ayant pu s'accomplir, d'une manière essentiellement calme, sans exiger
l'intervention active et prolongée d'une semblable doctrine, par
la seule opposition naturelle des nouveaux élémens sociaux, on n'y
saurait voir certainement qu'une pure utopie philosophique, entièrement
inconciliable avec la véritable marche de la civilisation moderne:
puisque, après leur premier élan au moyen-âge, l'esprit scientifique et
l'activité industrielle, loin d'être immédiatement susceptibles d'une
destination politique qui n'eût alors abouti qu'à entraver leur essor
caractéristique, ne pouvaient ensuite se développer convenablement
que lorsque le système théologique et militaire aurait d'abord été
suffisamment ébranlé, ainsi que je l'expliquerai spécialement au
chapitre suivant, quoique leur influence sociale ait dû devenir, en
dernier lieu, et surtout aujourd'hui, la meilleure garantie contre
toute vaine restauration du passé.
L'inévitable avénement de cette philosophie négative n'est pas à son
tour, plus difficile à démontrer que son indispensable coopération dans
l'évolution générale des sociétés modernes. En s'arrêtant surtout,
comme nous pouvons le faire en ce moment, à la première des deux
phases essentielles que j'y distinguerai ci-après, et qui aboutit
à la désorganisation radicale de la constitution catholique par le
protestantisme proprement dit, il est aisé de comprendre qu'elle devait
spontanément résulter, en temps convenable, de la nature même du régime
monothéique. D'abord, le monothéisme introduit toujours nécessairement,
au sein de la théologie, un certain esprit individuel d'examen et de
discussion, par cela seul que les croyances secondaires n'y sauraient
être spécialisées au même degré que dans le polythéisme, où les
moindres détails étaient d'avance dogmatiquement fixés: c'est ainsi que
tout régime monothéique doit naturellement procurer aux intelligences
un premier état normal de liberté philosophique, ne fût-ce que
pour déterminer le mode propre d'administration de la puissance
surnaturelle dans chaque cas particulier. Aussi l'esprit d'hérésie
théologique, évidemment étranger au polythéisme, fut-il constamment
inséparable d'un monothéisme quelconque, par suite des inévitables
divergences que doit produire cette libre activité spéculative à
l'égard de conceptions essentiellement vagues et arbitraires. Mais
cette tendance universelle du monothéisme, que l'islamisme lui-même
laisse distinctement apercevoir, devait évidemment recevoir du
catholicisme son principal développement, comme je l'ai déjà indiqué
au chapitre précédent, à cause de la division fondamentale des deux
puissances qui en constituait le caractère essentiel: puisqu'une
telle séparation provoquait directement à l'extension régulière des
habitudes de libre examen depuis les discussions purement théologiques
jusqu'aux questions vraiment sociales, pour y constater successivement
les légitimes applications spéciales de la doctrine commune. Quoique
cette influence nécessaire se soit fait plus ou moins sentir pendant
tout le cours du moyen-âge, la décomposition spontanée du régime
correspondant a dû surtout lui procurer un énergique accroissement,
d'après l'usage plus continu et plus important d'une telle liberté
intellectuelle dans le double conflit général, ci-dessus apprécié, qui
a naturellement désorganisé le système catholique, soit par la lutte
des divers pouvoirs temporels contre le pouvoir spirituel, soit par
l'opposition des clergés nationaux au pontificat central. Telle est,
en réalité, l'origine primitive, certes pleinement inévitable, de cet
appel au libre examen individuel, qui caractérise essentiellement
le protestantisme, première phase générale de la philosophie
révolutionnaire. Les docteurs qui soutinrent si long-temps contre les
papes l'autorité des rois, ou les résistances correspondantes des
églises nationales aux décisions romaines, ne pouvaient certainement
éviter de s'attribuer, d'une manière de plus en plus systématique,
un droit personnel d'examen, qui, de sa nature, ne devait pas, sans
doute, rester indéfiniment concentré entre de telles intelligences
ni sur de telles applications; et qui, en effet, spontanément étendu
ensuite, par une invincible nécessité, à la fois mentale et sociale, à
tous les individus et à toutes les questions, a graduellement amené la
destruction radicale, d'abord de la discipline catholique, ensuite de
la hiérarchie, et enfin du dogme lui-même. Une aussi évidente filiation
générale ne saurait exiger ici de plus amples explications, sauf celles
que son usage ultérieur va bientôt faire implicitement sentir.
Quant au caractère propre de cette philosophie transitoire, dont
l'intervention croissante, pendant les trois derniers siècles,
est maintenant démontrée, en principe, non moins inévitable
qu'indispensable, il est clairement déterminé par la nature même de
la destination que nous lui avons reconnue, et à laquelle pouvait
seule convenablement satisfaire une doctrine systématique de négation
absolue, successivement étendue aux principales questions morales
et sociales, comme je l'ai déjà suffisamment établi, quoique à une
autre intention, dès le début du volume précédent. C'est ce que
la raison publique a depuis long-temps essentiellement reconnu,
d'une manière implicite mais irrécusable, en consacrant, d'un aveu
unanime, la dénomination très expressive de protestantisme, qui,
bien que restreinte ordinairement au premier état d'une telle
doctrine, ne convient pas moins, au fond, à l'ensemble total de la
philosophie révolutionnaire. En effet, cette philosophie, depuis le
simple luthéranisme primitif, jusqu'au déisme du siècle dernier, et
sans même excepter ce qu'on nomme l'athéisme systématique, qui en
constitue la plus extrême phase[25], n'a jamais pu être historiquement
qu'une protestation croissante et de plus en plus méthodique contre
les bases intellectuelles de l'ancien ordre social, ultérieurement
étendue, par une suite nécessaire de sa nature absolue, à toute
véritable organisation quelconque. A quelques graves dangers que dût
exposer cet esprit radicalement négatif, il faut y reconnaître une
condition fondamentale de la grande transition intellectuelle et
sociale que devait finalement diriger une telle philosophie. Car,
dans les diverses révolutions antérieures, qui n'avaient jamais pu
consister qu'en des modifications plus ou moins profondes d'un même
système primordial, l'entendement humain pouvait toujours subordonner
essentiellement la destruction de chaque forme ancienne à l'institution
d'une forme nouvelle dont il apercevait plus ou moins nettement le
principal caractère, de manière à éviter la situation exclusivement
critique: or il n'en pouvait plus être ainsi pour cette révolution
finale, destinée à accomplir la plus entière rénovation, non-seulement
sociale, mais d'abord et surtout mentale, que puisse offrir l'ensemble
total de l'évolution humaine. L'indispensable obligation, ci-dessus
caractérisée, d'exécuter ou du moins de constituer alors l'opération
critique long-temps avant que les nouveaux élémens sociaux pussent
être assez élaborés pour indiquer spontanément, même par une vague
approximation générale, la vraie tendance définitive de l'humanité,
conduisait évidemment à concevoir la destruction de l'ordre ancien en
vue d'un avenir radicalement indéterminé. Par une suite nécessaire de
cette situation sans exemple, les principes critiques ne pouvaient
certainement acquérir toute l'énergie convenable à leur destination
qu'en devenant enfin essentiellement absolus. Si des conditions
quelconques avaient dû être toujours imposées aux droits négatifs
dont ils proclamaient l'exercice systématique, comme elles ne
pouvaient encore se rapporter aucunement au nouveau système social,
dont la nature reste, même aujourd'hui, trop imparfaitement connue,
elles auraient été forcément inspirées par l'organisation même qu'il
s'agissait de détruire, d'où serait résulté l'avortement total de
cette indispensable opération révolutionnaire. Je dois me borner ici
à rattacher le principe général de cette importante explication à
l'ensemble de notre appréciation historique: quant à ses développements
les plus essentiels, ils ont été déjà suffisamment indiqués au
quarante-sixième chapitre, quoique sous un aspect un peu différent; la
participation spéciale des divers dogmes critiques à leur destination
commune se trouvera d'ailleurs historiquement déterminée ci-dessous,
au moins sous forme implicite. Le profond caractère d'hostilité et de
défiance systématiques, de plus en plus manifesté par cette philosophie
négative envers tout pouvoir quelconque, sa tendance instinctive et
absolue au contrôle et à la réduction des diverses puissances sociales,
sont désormais assez motivés, soit dans leur inévitable origine, soit
dans leur but indispensable, pour que le lecteur attentif puisse
aisément suppléer aux éclaircissemens secondaires que je suis obligé
d'écarter à ce sujet.
Note 25: Quoique cette phase finale de la philosophie
métaphysique doive être, par cela même, suivant notre théorie,
la plus rapprochée de l'état positif, et former ainsi, surtout
aujourd'hui, une dernière préparation indispensable au vrai
régime définitif de l'entendement humain, une appréciation
superficielle ou malveillante peut seule faire confondre
avec la philosophie positive une doctrine aussi éminemment
négative, nécessairement plus transitoire qu'aucune autre,
qui condamne, d'une manière dogmatiquement absolue, toute
coopération essentielle des croyances religieuses à l'évolution
générale de l'humanité, où la philosophie positive leur
assigne rationnellement, au contraire, d'après sa loi la plus
fondamentale, un office initial, long-temps indispensable,
à tous égards, bien que nécessairement provisoire. La
prépondérance d'un tel système ne saurait, au fond, aboutir,
dans la pratique, en substituant le culte de la nature à
celui du créateur, qu'à organiser une sorte de panthéisme
métaphysique, d'où l'esprit pourrait aisément rétrograder
vers les diverses phases successives du système théologique
plus ou moins modifié, de manière à constituer bientôt une
situation encore plus éloignée, en réalité, que l'état purement
catholique du véritable régime positif. J'ai cru convenable
d'indiquer, en passant, cette explication spéciale, qui
s'adresse exclusivement aux juges de bonne foi: quant aux
autres, il serait évidemment superflu de s'en occuper.
Afin de compléter convenablement cette appréciation abstraite de la
marche générale propre à la doctrine critique ou révolutionnaire des
trois derniers siècles, il ne me reste plus qu'à établir sommairement
la division nécessaire de son développement essentiel en deux
grandes phases successives, qui partagent cette mémorable période
historique en deux portions peu inégales. Dans la première, qui
comprend les diverses formes principales du protestantisme proprement
dit, le droit individuel d'examen, quoique pleinement proclamé, reste
néanmoins toujours contenu entre les limites plus ou moins étendues
de la théologie chrétienne, et, par suite, l'esprit de discussion
dissolvante, accessoirement relatif au dogme, s'attache alors surtout
à ruiner, au nom même du christianisme, l'admirable système de la
hiérarchie catholique, qui en constituait socialement la seule
réalisation fondamentale: c'est là que le caractère d'inconséquence
inhérent à l'ensemble de la philosophie négative se trouve le plus
hautement prononcé, par la prétention constante à réformer le
christianisme en détruisant radicalement les plus indispensables
conditions de son existence politique. La seconde phase se rapporte
essentiellement aux divers projets de déisme plus ou moins pur propres
à ce qu'on appelle vulgairement la philosophie du XVIIIe siècle,
quoique sa formation méthodique appartienne réellement au milieu
du siècle précédent; le droit d'examen y est, en principe, reconnu
indéfini, mais on croit vainement pouvoir, en fait, y contenir
la discussion métaphysique entre les limites les plus générales
du monothéisme, dont les bases intellectuelles semblent d'abord
inébranlables, bien qu'elles soient à leur tour aisément renversées
avant la fin de cette période, par un prolongement nécessaire de la
même élaboration critique, chez les esprits dont l'émancipation est
la plus avancée: l'inconséquence mentale est ainsi très notablement
diminuée, par suite de l'uniforme extension de l'analyse destructive,
mais l'incohérence sociale y devient peut-être encore plus sensible,
d'après la tendance absolue à fonder éternellement la régénération
politique sur une série exclusive de simples négations, qui ne
pourraient finalement aboutir qu'à une anarchie universelle. On peut
d'ailleurs regarder le socinianisme comme ayant naturellement fourni la
principale transition historique de l'une à l'autre phase. Du reste, la
seule appréciation précédente fait aussitôt ressortir, ce me semble,
la formation nécessaire de chacune d'elles ainsi que leur filiation
spontanée: car, si, d'un côté, l'esprit d'examen ne pouvait évidemment
s'arroger d'abord un exercice indéfini, et devait préalablement
s'imposer des bornes qui facilitaient son admission, il est clair,
d'une autre part, que ces limites, bien que toujours proposées comme
absolues, ne pouvaient être éternellement respectées, et que même le
premier usage du droit de discussion avait dû conduire à de telles
divagations ou perturbations religieuses que les plus énergiques
intelligences devaient enfin éprouver un pressant besoin, à la fois
mental et social, de se dégager entièrement d'un ordre d'idées aussi
arbitraire et aussi discordant, ainsi devenu directement contraire à sa
vraie destination primitive. La distinction générale de ces deux phases
est tellement indispensable, que malgré leur extension naturelle,
sous des formes diverses mais politiquement équivalentes, à tous les
peuples de l'Europe occidentale, elles n'ont pas dû avoir cependant le
même siége principal, comme j'aurai lieu de l'indiquer ci-dessous. Il
a dû aussi exister entre elles une différence très prononcée quant à
la participation plus ou moins importante, quoique toujours seulement
accessoire, des nouveaux élémens sociaux. Car, l'esprit positif
était certainement trop peu développé d'abord, concentré chez des
intelligences trop exceptionnelles et trop isolées, et en même temps
réduit encore à des sujets trop restreints, pour être susceptible
d'exercer aucune notable influence sur l'avénement effectif du
protestantisme, qui a dû, au contraire, utilement accélérer son propre
essor: tandis que, dans la seconde phase, sa puissante intervention,
bien que presque toujours indirecte, se fait distinctement sentir,
pour procurer spontanément à l'analyse anti-théologique une consistance
rationnelle qu'elle ne pouvait autrement obtenir, et qui doit
finalement rester la principale base de son efficacité ultérieure.
Telles sont les diverses considérations fondamentales que je devais
ici établir sommairement sur la marche nécessaire et l'enchaînement
naturel des différens degrés essentiels propres au grand mouvement de
décomposition radicale, d'abord spontané, et ensuite systématique,
qui caractérise surtout l'évolution politique des sociétés modernes
pendant les cinq derniers siècles, tendant à l'entière dissolution
de la constitution catholique et féodale, dernier état général de
l'organisme théologique et militaire. Ainsi se trouve déjà suffisamment
expliqué, en principe, le profond intérêt de tant d'hommes éminens,
et la sympathie instinctive des masses populaires, pour cette longue
et mémorable élaboration, qui, malgré sa nature essentiellement
révolutionnaire, n'en constituait pas moins un préambule strictement
nécessaire à la régénération finale de l'humanité. Son cours
graduel n'a dû, en effet, éprouver d'opposition vraiment capitale
qu'en vertu des craintes légitimes d'entier bouleversement social
naturellement inspirées par ses divers progrès caractéristiques, et
qui pouvaient seules procurer une véritable énergie à la résistance
des anciens pouvoirs, eux-mêmes d'ailleurs spontanément entraînés, à
leur insu, à participer, sous des formes plus ou moins directes, à
l'ébranlement universel. Les chefs, volontaires ou involontaires, qui
dirigèrent successivement cet immense mouvement, à la fois politique
et philosophique, furent nécessairement presque toujours placés,
surtout depuis le XVIe siècle, dans une situation générale extrêmement
difficile, qui doit faire juger avec une indulgence spéciale
l'ensemble de leurs opérations, d'après l'obligation, de plus en plus
contradictoire, et néanmoins insurmontable, de satisfaire également aux
besoins simultanés d'ordre et de progrès, qui, bien que pareillement
impérieux, devaient alors tendre graduellement à devenir presque
inconciliables. Pendant toute cette période, on doit regarder la
haute capacité politique comme ayant surtout consisté à poursuivre,
avec une infatigable sagesse, dirigée par une heureuse appréciation
instinctive de la vraie situation sociale, la démolition continue de
l'ordre ancien, tout en évitant, autant que possible, les perturbations
anarchiques, sans cesse imminentes, vers lesquelles tendaient
spontanément les conceptions critiques qui devaient présider à cette
désorganisation, de manière à tirer finalement une véritable utilité
sociale de ce même esprit d'inconséquence logique qui les caractérisait
constamment. Cette habileté fondamentale, dans l'usage politique de
la critique métaphysique, n'était certes, eu égard aux temps, ni
moins importante ni moins délicate que celle si justement admirée, à
l'époque précédente, quant à la salutaire application sociale de la
doctrine théologique, dont l'administration mal dirigée pouvait devenir
également funeste, quoique suivant d'autres modes. En même temps,
l'extrême imperfection logique de cette philosophie négative, néanmoins
toujours sortie finalement victorieuse des divers débats essentiels
qu'elle a successivement suscités ou soutenus, est éminemment propre
à vérifier son intime harmonie spontanée avec les principaux besoins
de la situation sociale correspondante; puisque, dans toute autre
hypothèse, son succès effectif serait évidemment inexplicable, à moins
de recourir à l'absurde expédient de plusieurs philosophes rétrogrades,
conduits, par l'insuffisance radicale de leurs théories historiques, à
supposer sérieusement, à cet égard, une sorte de délire chronique et
universel, qui aurait ainsi miraculeusement surgi depuis trois siècles
chez l'élite de l'humanité. Nous ne pouvons donc plus considérer
désormais l'ensemble de ce mémorable mouvement critique qu'en y
voyant sans cesse, non une simple perturbation accidentelle, mais l'un
des degrés nécessaires de la grande évolution sociale, à quelques
graves dangers qu'entraîne d'ailleurs aujourd'hui son irrationnelle
prolongation exclusive.
Avant de pousser plus loin l'analyse générale d'une telle opération,
par la saine appréciation historique de ses principaux résultats
définitifs, il est indispensable de déterminer maintenant, d'une
manière spéciale quoique sommaire, quels durent être proprement ses
organes essentiels, dont la nature distinctive a dû beaucoup influer
sur l'accomplissement effectif de la phase révolutionnaire qui vient
d'être abstraitement caractérisée.
Ces divers organes ayant dû exercer leur plus grande activité sociale
en un temps dont l'absorption croissante du pouvoir spirituel par
le pouvoir temporel constitue nécessairement le principal caractère
politique, la distinction générale entre ces deux puissances n'y
saurait être fort nettement tranchée, et y semble même d'abord
impossible à poursuivre, quoiqu'elle doive, à priori, se retrouver
toujours, sous une forme quelconque, dans tous les aspects fondamentaux
propres à la civilisation moderne. Mais, par une plus profonde
analyse, il devient aisé de reconnaître historiquement, parmi
les différentes forces sociales qui ont présidé à la transition
révolutionnaire des cinq derniers siècles, une division naturelle en
deux classes vraiment distinctes, malgré leur intime affinité, celle
des métaphysiciens et celle des légistes, dont la première constitue,
en réalité, l'élément spirituel et la seconde l'élément temporel de
cette sorte de régime mixte et équivoque qui devait correspondre à
cette situation de plus en plus contradictoire et exceptionnelle.
Tous deux devaient, en temps convenable, comme je vais l'indiquer,
émaner spontanément des élémens respectifs de l'ancien système,
l'un de la puissance catholique, l'autre de l'autorité féodale, et
constituer ensuite envers eux une rivalité graduellement hostile,
quoique long-temps secondaire. Leur commun essor commence à devenir
très distinct dans les temps même de la plus grande splendeur du
régime monothéique, surtout en Italie, qui, pendant le cours entier
du moyen-âge, a toujours hautement devancé, sous tous les rapports
quelconques, même sociaux, tout le reste de l'occident, et où l'on
remarque, en effet, dès le XIIe siècle, l'importance rapidement
croissante, non-seulement des métaphysiciens, mais aussi des légistes,
principalement chez les villes libres de la Lombardie et de la Toscane.
Mais ces forces nouvelles ne pouvaient cependant développer leur vrai
caractère propre que dans les grandes luttes intestines, ci-dessus
appréciées, qui devaient constituer la partie spontanée du mouvement de
décomposition, et dans lesquelles leur intervention nécessaire devait
poser les fondemens naturels de cette puissance exceptionnelle qui
leur a conféré jusqu'ici la direction immédiate de notre progression
politique. C'est surtout en France qu'un tel développement me semble,
au moins alors, devoir être spécialement étudié, comme y étant plus net
et plus complet que partout ailleurs, vu l'influence bien distincte
et néanmoins solidaire qu'y acquièrent simultanément les universités
et les parlemens, principaux organes permanens, soit de l'action
métaphysique, soit du pouvoir des légistes. Je dois enfin, pour plus
de clarté, avertir déjà que chacune de ces deux classes se subdivise,
par sa nature, en deux corporations très différentes, l'une essentielle
et primitive, l'autre accessoire et secondaire: c'est-à-dire, les
métaphysiciens en docteurs proprement dits et en simples littérateurs,
et les légistes en juges et en avocats, abstraction faite des gens de
robe plus subalternes. Pendant la très majeure partie de l'existence
politique propre à cette sorte de régime transitoire, la première
section de chaque classe y a été nécessairement prépondérante,
sans quoi la commune puissance n'aurait pu acquérir ni conserver
aucune consistance réelle; aussi devons-nous ici l'avoir presque
exclusivement en vue, en considérant l'autre comme une force purement
auxiliaire. C'est seulement de nos jours que, des deux côtés, cette
dernière a pris, à son tour, l'ascendant, ainsi que je l'expliquerai
au cinquante-septième chapitre, de manière à annoncer spontanément
le dernier terme de cette singulière anomalie politique. D'après
ces divers éclaircissemens préalables, il est maintenant facile de
concevoir nettement l'avénement nécessaire et la destination naturelle
de ces deux forces modificatrices, malgré l'obscurité et la confusion
que doit d'abord offrir l'étude générale d'un régime aussi équivoque.
Quant à l'élément spirituel, qui, même en ce cas, demeure le
plus caractéristique, nos explications antérieures permettent de
comprendre aisément la prépondérance sociale que dut graduellement
acquérir l'esprit métaphysique aux temps ci-dessus indiqués, ainsi
que son office spontané dans la grande transition révolutionnaire,
abstraction faite d'ailleurs en ce moment de sa haute influence
simultanée sur l'essor naissant de l'esprit scientifique, qui sera
convenablement appréciée au chapitre suivant. Depuis cette division
vraiment fondamentale de la philosophie grecque en philosophie
morale et philosophie naturelle, qui a toujours dominé jusqu'ici
l'ensemble du mouvement mental de l'élite de l'humanité, et que j'ai
historiquement caractérisée dans la cinquante-troisième leçon,
l'esprit métaphysique a présenté concurremment deux formes extrêmement
différentes et graduellement antagonistes, en harmonie avec une telle
distinction: la première, dont Platon doit être regardé comme le
principal organe, beaucoup plus rapprochée de l'état théologique, et
tendant d'abord à le modifier plutôt qu'à le détruire; la seconde,
ayant pour type Aristote, bien plus voisine, au contraire, de l'état
positif, et tendant réellement à dégager l'entendement humain de toute
tutelle théologique proprement dite. L'une ne fut, par sa nature,
essentiellement critique qu'envers le polythéisme, dont elle poursuivit
activement l'universelle déchéance; elle présida, surtout, comme je
l'ai montré, à l'organisation graduelle du monothéisme, qui, une fois
constitué, détermina spontanément la fusion finale de ce premier
esprit métaphysique dans l'esprit purement théologique propre à cette
dernière phase essentielle de la philosophie religieuse. Au contraire,
l'autre, d'abord principalement livrée à l'étude générale du monde
extérieur, dut être, dans son application, long-temps accessoire, aux
conceptions sociales, nécessairement et constamment critique, d'après
la combinaison intime et permanente de sa tendance anti-théologique
avec son impuissance radicale à produire, par elle-même, aucune
véritable organisation. C'est à ce dernier esprit métaphysique
que devait naturellement appartenir la direction mentale du grand
mouvement révolutionnaire que nous apprécions. Spontanément écarté
par la prépondérance platonicienne tant que l'organisation du système
catholique devait principalement occuper les hautes intelligences,
suivant les explications du chapitre précédent, cet esprit
aristotélicien, qui n'avait jamais cessé de cultiver et d'agrandir en
silence son domaine inorganique, dut tendre à s'emparer, à son tour, du
principal ascendant philosophique, en s'étendant aussi au monde moral
et même social, aussitôt que cette immense opération politique, enfin
suffisamment consommée, laissa naturellement prédominer désormais le
besoin de l'essor purement rationnel. C'est ainsi que, dès le douzième
siècle, sous la plus éminente suprématie sociale du régime monothéique,
le triomphe croissant de la scolastique vint réellement constituer le
premier agent général de la désorganisation radicale de la puissance et
de la philosophie théologiques, quelque paradoxale que puisse d'abord
sembler cette propriété d'émancipation attribuée à une doctrine
aujourd'hui si aveuglément décriée. La principale consistance politique
de cette nouvelle force spirituelle, de plus en plus distincte et
bientôt rivale du pouvoir catholique, quoiqu'elle en fût primitivement
émanée, résultait de son aptitude naturelle à s'emparer graduellement
de la haute instruction publique, dans les universités qui, d'abord
destinées presque exclusivement à l'éducation ecclésiastique, devaient
nécessairement embrasser ensuite tous les ordres essentiels de culture
intellectuelle. En appréciant, de ce point de vue historique, l'œuvre
de saint Thomas d'Aquin et même le poëme de Dante, on reconnaît
aisément que ce nouvel esprit métaphysique avait alors essentiellement
envahi toute l'étude intellectuelle et morale de l'homme individuel,
et commençait aussi à s'étendre directement aux spéculations sociales,
de manière à témoigner déjà sa tendance inévitable à affranchir
définitivement la raison humaine de la tutelle purement théologique.
Par la mémorable canonisation du grand docteur scolastique, d'ailleurs
légitimement due à ses éminens services politiques, les papes
montraient à la fois leur propre entraînement involontaire vers la
nouvelle activité mentale, et leur admirable prudence à s'incorporer,
autant que possible, tout ce qui ne leur était point manifestement
hostile. Quoi qu'il en soit, le caractère anti-théologique d'une telle
métaphysique ne dut long-temps se manifester que par la direction
plus subtile et l'énergie plus prononcée qu'elle imprima d'abord à
l'esprit de schisme et d'hérésie, nécessairement inséparable, à un
degré quelconque, de toute philosophie monothéique, comme je l'ai noté
ci-dessus. Mais les grandes luttes décisives du quatorzième et du
quinzième siècle contre la puissance européenne des papes et contre la
suprématie ecclésiastique du siége pontifical, vinrent enfin procurer
spontanément une large et durable application sociale à ce nouvel
esprit philosophique, qui, ayant déjà atteint la pleine maturité
spéculative dont il était susceptible, dut désormais tendre surtout à
prendre aux débats politiques une participation croissante, qui, par sa
nature, ne pouvait être que de plus en plus négative envers l'ancienne
organisation spirituelle, et même, par une conséquence involontaire,
ultérieurement dissolvante pour le pouvoir temporel correspondant, dont
elle avait d'abord tant secondé le système d'envahissement universel.
Telle est l'incontestable filiation historique qui, jusqu'au siècle
dernier, a naturellement placé, dans tout notre occident, la puissance
métaphysique des universités à la tête du mouvement de décomposition,
non-seulement tant qu'il est surtout resté spontané, mais ensuite
quand il est devenu systématique, suivant nos explications antérieures.
Il serait inutile d'insister ici davantage sur ce sujet maintenant
assez éclairci, sauf l'appréciation ultérieure des résultats principaux
de ce grand mouvement, qui répandra indirectement un nouveau jour sur
l'ensemble de l'analyse précédente.
Considérant maintenant l'élément temporel correspondant, il devient
facile de concevoir historiquement l'intime corelation naturelle, à
la fois quant aux doctrines et quant aux personnes, entre la classe
des métaphysiciens scolastiques et celle des légistes contemporains.
Car, en premier lieu, c'est, évidemment, par l'étude du droit, et
d'abord du droit ecclésiastique, que le nouvel esprit philosophique
propre à la fin du moyen-âge dut pénétrer graduellement dans le
domaine des questions sociales; et, en second lieu, l'enseignement du
droit devait dès-lors constituer une partie capitale des attributions
universitaires, outre que les canonistes proprement dits, dérivation
immédiate, non moins que les purs scolastiques, du système catholique,
avaient dû spontanément former, surtout en Italie, le premier ordre de
légistes assujéti à une organisation distincte et régulière. L'affinité
mutuelle de ces deux forces sociales est tellement prononcée, qu'on
pourrait même, par une appréciation exagérée, être tenté de regarder
les légistes comme une sorte de métaphysiciens passés de l'état
spéculatif à l'état actif, ce qui conduirait à méconnaître vicieusement
leur origine propre et directe. Un examen plus complet montre bientôt
leur véritable source historique dans une simple émanation spontanée de
la puissance féodale, dont ils furent partout destinés primitivement
à faciliter les fonctions judiciaires, par une intervention de
plus en plus indispensable, quoique long-temps subalterne. Outre
l'influence générale de leur éducation essentiellement métaphysique,
ils devaient eux-mêmes, presque dès l'origine, manifester spécialement
une tendance plus ou moins hostile envers la puissance catholique,
d'après l'opposition croissante qui devait naturellement surgir chez
les diverses justices civiles, soit seigneuriales, soit surtout
royales, contre les tribunaux ecclésiastiques, antérieurement en
possession reconnue de la plupart des juridictions importantes. Aussi,
à quelqu'une des deux grandes branches du pouvoir temporel que se soit
attachée cette nouvelle force auxiliaire, ce qui a dû varier suivant
les lieux, comme j'aurai l'occasion de l'expliquer ci-dessous, elle a
été partout animée, même à son insu, d'une profonde et persévérante
antipathie, d'ailleurs plus ou moins dissimulée, contre l'ensemble
de l'organisation catholique, base principale, à tous égards, du
système politique propre au moyen-âge. C'est ainsi que, au sein même
d'un tel système, et au temps de son plus grand ascendant, devait
graduellement surgir un second élément politique, pleinement distinct
des divers pouvoirs constituants, et qui, malgré sa nature subalterne,
devait bientôt exercer une influence capitale sur la désorganisation
croissante de ce régime. On se forme vulgairement une très fausse
idée de l'existence politique des légistes au moyen-âge et chez les
modernes d'après une vicieuse assimilation avec celle des légistes de
l'antiquité, soit juristes, soit orateurs; car, dans l'ordre romain,
même en décadence, ces fonctions ne pouvaient réellement donner lieu
à la formation d'une classe distincte et secondaire, puisqu'elles
n'y étaient, par leur nature, qu'un exercice plus ou moins passager
pour les hommes d'état, essentiellement militaires, qui composaient
la caste dirigeante ou que leurs services y faisaient agréger. Dans
l'ensemble de l'évolution humaine, cette singulière puissance des
légistes devait constituer un phénomène éminemment exceptionnel,
uniquement réservé, par sa nature, à l'état transitoire du moyen-âge,
et destiné, sans doute, à disparaître à jamais quand le grand mouvement
de décomposition, d'où pouvait seule résulter sa propre destination
sociale, sera enfin pleinement terminé par la réorganisation finale des
peuples les plus avancés, comme je l'établirai au cinquante-septième
chapitre. Quoi qu'il en soit, cette seconde force nouvelle devait, de
son côté, aussi bien que la force métaphysique, croître spontanément
à l'époque même de la principale splendeur du système qu'elle était
bientôt appelée à désorganiser par des altérions continues. Son progrès
naturel dut être alors spécialement facilité d'après les grandes
opérations défensives que nous avons reconnues propres à ces temps
mémorables, et surtout en conséquence des croisades, qui, éloignant les
chefs féodaux, devaient augmenter beaucoup l'importance politique des
agens judiciaires. Il est néanmoins certain que la puissance sociale
des légistes, comme celle des métaphysiciens, n'aurait pu jamais cesser
d'être essentiellement subalterne, si les grandes luttes intestines du
XIVe et du XVe siècle n'étaient ensuite venues nécessairement offrir à
leur commune activité dissolvante le champ le plus vaste et l'exercice
le plus convenable. C'est là, chez les uns et les autres, le temps réel
de leur triomphe, sinon le plus étendu, du moins le plus satisfaisant
et le mieux adapté à leur véritable nature, parce que leur ambition
politique était alors en harmonie nécessaire avec leur utile influence
sur la marche correspondante de l'évolution humaine: c'est, dans les
deux classes, l'âge principal des hautes intelligences et des nobles
caractères. Parmi les efforts instinctifs que durent tenter, à cette
époque, et surtout vers sa fin, les grandes corporations judiciaires,
et principalement les parlemens français, pour consolider suffisamment
leur nouvelle position politique, je crois devoir ici signaler
spécialement la célèbre institution de la vénalité des offices, qui n'a
jamais été convenablement appréciée sous son vrai jour historique, par
suite du caractère absolu de la philosophie dominante. En la jugeant
d'après nos explications antérieures, suivant sa relation avec la
propre destination générale de ce pouvoir transitoire, elle devait
alors constituer, évidemment, malgré ses immenses abus ultérieurs,
l'une des conditions les plus indispensables à la consistance politique
de cette puissance judiciaire: non-seulement, comme Montesquieu l'a
senti, en garantissant davantage sa légitime indépendance envers la
force rapidement croissante des gouvernemens temporels d'où elle
émanait; mais surtout, par un motif plus profond et encore ignoré, en
tendant à retarder, autant que possible, son inévitable décomposition
spontanée, par cela même qu'un tel usage s'opposait énergiquement à
cette invasion habituelle des charges judiciaires par les avocats
qui devait enfin dissoudre essentiellement une telle organisation,
ainsi que je l'indiquerai au cinquante-septième chapitre, et qui,
prématurément survenue, l'eût certainement empêchée de poursuivre,
avec une véritable efficacité, sa principale mission. Au reste, quand
ce nouvel élément social eut convenablement secondé les heureux
efforts des rois pour s'affranchir du contrôle européen des papes,
et ensuite les tentatives non moins efficaces des églises nationales
contre la suprématie pontificale, son existence politique avait
nécessairement réalisé, autant que possible, la grande opération
temporaire qui lui était réservée dans l'évolution fondamentale des
sociétés modernes, sauf l'indispensable surveillance qu'exigerait
la conservation permanente de ces divers résultats contre les
réactions toujours imminentes des débris de l'ancienne organisation:
l'importante intervention des légistes, ci-après caractérisée, dans
la lutte prolongée entre les deux branches du pouvoir temporel, avait
d'ailleurs atteint, vers la même époque, son but le plus capital, et
ne pouvait également comporter qu'une simple continuation. Toutefois,
nous reconnaîtrons bientôt que cette action parlementaire a exercé
encore, à sa manière, une influence très notable, même chez les peuples
catholiques, sur la première période, ci-dessus définie, du mouvement
de décomposition devenu systématique: cette participation continue se
fait même distinctement sentir, sous des formes qui lui sont propres,
jusque dans la période suivante, mais avec une intensité décroissante,
et en abandonnant graduellement la direction temporelle de l'opération
révolutionnaire, dès-lors rapidement conduite vers sa destination
finale, comme je l'expliquerai plus loin.