Ce dernier ordre d'observations nous conduit naturellement à compléter

enfin l'appréciation sociologique de la grande dictature temporelle

qui a entièrement consommé la décomposition spontanée propre au

moyen-âge, en y considérant les efforts qu'elle a dû faire, après

sa suffisante consolidation, pour suppléer, le moins imparfaitement

possible, à l'immense lacune qu'avait nécessairement laissée,

dans le système politique de l'Europe, l'irrévocable extinction

croissante de l'autorité universelle des papes. Un tel besoin avait

dû se manifester, comme je l'ai expliqué, dès l'origine de la phase

révolutionnaire au quatorzième siècle, puisque c'est précisément

par l'abolition de ce pouvoir général, suivie d'une dispersion

politique correspondante, que le mouvement de désorganisation avait

dû partout commencer. Mais les grandes luttes qui absorbèrent ensuite

la principale sollicitude des élémens temporels destinés à devenir

prépondérans, firent inévitablement ajourner la seule solution que

comportait alors cette difficulté fondamentale, et qui devait reposer

sur la régularisation systématique du simple antagonisme matériel

entre les divers états européens; ce qui supposait évidemment la

cessation préalable des différentes agitations intérieures, et la

suffisante réalisation de la dictature temporelle où elles devaient

aboutir. Quand ces conditions indispensables ont pu être convenablement

remplies selon le cours naturel des événemens ci-dessus caractérisés,

la diplomatie s'est partout aussitôt occupée, avec une infatigable

ardeur, soutenue par un digne sentiment de son importante mission, à

instituer équitablement un tel équilibre, dont la nécessité actuelle

devenait hautement irrécusable, depuis que le partage presque égal de

l'Europe entre le catholicisme et le protestantisme devait évidemment

interdire toute illusion, s'il en pouvait rester encore, sur le

rétablissement normal d'un véritable organisme européen d'après

l'entière réintégration de l'ancien lien spirituel. C'est ainsi que

la diplomatie marqua noblement, par le grand traité de Westphalie, sa

principale intervention dans le système de la civilisation moderne,

d'après un généreux esprit de pacification universelle et permanente,

dont la mémorable utopie du bon Henri IV avait déjà signalé les

symptômes caractéristiques. Sans doute, la solution diplomatique est,

en principe, extrêmement inférieure, comme j'aurai lieu de le faire

plus tard sentir spécialement, à l'ancienne solution catholique, la

seule qui, par sa nature, puisse être vraiment rationnelle; puisque

l'organisme international peut encore moins se passer que l'organisme

national d'une base intellectuelle et morale, et ne saurait, par

conséquent, jamais reposer solidement sur le simple antagonisme

physique, qui, en effet, au cas que nous considérons, n'a pu acquérir

aucune consistance réelle, et n'a présenté, à vrai dire, qu'une

utilité fort problématique, si même un tel équilibre n'a souvent servi

de prétexte plausible à l'essor perturbateur des hautes ambitions

politiques. Mais il serait certainement injuste et irrationnel de

juger d'après l'état normal un expédient essentiellement destiné

à une situation révolutionnaire, et qui, selon cette appréciation

relative, a du moins concouru et concourt encore, à un certain degré,

à maintenir, entre les divers états européens, la pensée habituelle

d'une organisation quelconque, quelque vague et insuffisante qu'en soit

la notion; jusqu'à ce que la commune réorganisation spirituelle, qui

peut seule terminer la grande phase révolutionnaire, vienne fournir

spontanément une base vraiment générale, sur laquelle une nouvelle et

plus haute diplomatie puisse réaliser enfin la construction graduelle

de la république européenne, également pressentie par l'âme du noble

roi Henri et par le génie du grand philosophe Leibnitz, qui, partis de

points si divers, et suivant des routes si opposées, ne sauraient, sans

doute, s'être ainsi rencontrés sur une pure chimère sociale, comme je

l'indiquerai au cinquante-septième chapitre.

Tels sont les divers aspects généraux sous lesquels je devais ici

considérer sommairement, pendant la période protestante proprement

dite, la marche continue de la désorganisation temporelle, qui n'a

fait ensuite que se prolonger naturellement dans la même direction,

sans aucun caractère vraiment nouveau de quelque importance, pendant

la période déiste, jusqu'à l'avénement de la révolution française, ce

qui nous dispensera essentiellement d'y revenir en tout le reste de la

leçon actuelle. Par là se trouve donc complétée enfin l'appréciation,

si difficile et si complexe, de l'immense portée politique propre

à la première phase nécessaire de la décomposition systématique de

l'ancien système social, précédemment analysée en ce qui concerne

la dissolution spirituelle. Je devais, sans doute, sous ce double

aspect, spécialement insister ici sur l'établissement rationnel

d'un tel point de départ, qui a tant influé sur la suite entière du

grand mouvement révolutionnaire, et qui néanmoins n'a jamais été

jusqu'ici convenablement jugé, malgré les études presque innombrables

auxquelles il a donné lieu, par le triple défaut de rationnalité,

d'élévation, et d'impartialité que présentent ordinairement ces

conceptions contradictoires, soit historiques, soit politiques, dont

les divers auteurs, catholiques, protestants, ou enfin déistes, n'ont

pu apercevoir qu'une seule face du sujet, ou les ont toutes enveloppées

d'un aveugle dédain. Mais cette analyse fondamentale, désormais

exactement rattachée à l'ensemble de notre élaboration historique, va

maintenant nous permettre de terminer, avec beaucoup plus de netteté

et de rapidité à la fois, l'examen général de la période protestante

proprement dite, en y considérant enfin, suivant l'ordre d'abord

indiqué, sa haute influence intellectuelle. Nous retirerons d'ailleurs

une utilité non moins essentielle de l'explication capitale que nous

venons d'établir, en passant ensuite à l'appréciation directe de la

dernière phase nécessaire du mouvement de décomposition, où nous

pourrons, d'après une telle base, concentrer notre attention presque

exclusive sur l'ébranlement mental qui la caractérisa surtout, sans

nuire cependant à l'intégrité de notre conception finale relative

au système total des diverses opérations révolutionnaires depuis le

XIVe siècle.

Outre l'action politique propre au protestantisme, et qui, en réalité,

consiste seulement dans les différents résultats généraux, directs ou

indirects, qui viennent d'être examinés, il a nécessairement servi

de premier organe systématique à l'esprit universel d'émancipation,

en préparant essentiellement la dissolution radicale, d'abord

intellectuelle, et finalement sociale, que l'ancien système devait

subir pendant la période suivante. Quoique la formation effective, et

surtout le développement de la doctrine critique proprement dite ne

doivent pas lui être directement attribués, il en a cependant établi

d'abord les principales bases, sur lesquelles une philosophie négative

plus complète et plus prononcée a pu ensuite construire aisément

l'ensemble de la métaphysique révolutionnaire, destinée à caractériser,

à sa manière, l'issue finale du grand mouvement de décomposition. C'est

surtout ainsi que l'ébranlement protestant a constitué une situation

intermédiaire réellement indispensable, bien que très passagère, dans

l'essor fondamental de la raison humaine.

Pour faciliter, sous ce dernier aspect, l'appréciation générale du

protestantisme, nous pouvons regarder ici le système entier de la

doctrine critique comme essentiellement réductible au dogme absolu

et indéfini du libre examen individuel, qui en est certainement le

principe universel. Dès le début du quatrième volume, j'ai exposé, à

ce sujet, des considérations directes, aussi applicables, par leur

nature, au passé qu'au présent, et d'où il résulte que les autres

dogmes essentiels de la philosophie révolutionnaire ne constituent

réellement que de simples conséquences politiques de ce dogme

fondamental, qui a graduellement érigé chaque raison individuelle

en suprême arbitre de toutes les questions sociales. Il est clair,

en effet, qu'une telle liberté de penser doit naturellement conduire

chacun à la liberté de parler, d'écrire, et même d'agir conformément

à ses convictions personnelles, sans autres réserves sociales que

celles relatives à l'équilibre permanent des diverses individualités.

Pareillement, cette sorte de souveraineté morale attribuée à chacun,

simultanément considérée chez tous les citoyens, et n'y pouvant

dès-lors admettre d'autre restriction légitime que celle du nombre,

aboutit nécessairement à la souveraineté politique de la multitude,

créant ou détruisant à son gré toutes les institutions quelconques.

Une telle suprématie individuelle suppose d'ailleurs évidemment la

conception correspondante de l'égalité universelle, ainsi spontanément

proclamée dans l'ordre mental, où les hommes, en réalité, diffèrent

le plus profondément les uns des autres. Enfin, sous le point de vue

international, on ne saurait douter qu'un pareil dogme ne conduise,

encore plus directement, à consacrer l'indépendance absolue, ou

l'entier isolement politique, de chaque peuple particulier. On voit

donc, à tous égards, les différentes notions essentielles propres

à la métaphysique révolutionnaire ne constituer réellement que de

simples applications sociales, ou plutôt les diverses manifestations

nécessaires, de cet unique principe du libre examen individuel, d'où

elles peuvent toutes spontanément dériver. J'aurai lieu de faire

sentir ci-après qu'une telle filiation générale est aussi historique

que logique, puisque chacune de ces conséquences politiques a été

effectivement déduite aussitôt que le cours naturel des événemens a

dirigé l'attention publique vers l'aspect social correspondant.

D'après cette évidente concentration préalable, que je devais ici

rappeler sommairement, on ne peut méconnaître l'aptitude nécessaire

du protestantisme à jeter le fondement primordial de la philosophie

révolutionnaire, en proclamant directement le droit individuel de

chacun au libre examen de toutes les questions quelconques, malgré les

restrictions irrationnelles qu'il s'est toujours efforcé d'imposer

à ce sujet. Outre que ces diverses restrictions devaient être, par

leur nature, successivement rejetées par de nouvelles sectes, il faut

remarquer que leur inconséquence même a d'abord facilité l'admission

universelle du principe général, dont l'entière promulgation immédiate

eût long-temps révolté des consciences qui, rassurées, au contraire,

par la conservation primitive des principales croyances, ne luttaient

plus contre l'attrait presque irrésistible que présente spontanément

à notre orgueilleuse intelligence la libre interprétation personnelle

de la foi commune. C'est surtout ainsi que le protestantisme devait

indirectement étendre son influence mentale chez les peuples même

qui ne l'avaient point ostensiblement adopté, et qui néanmoins ne

pouvaient, sans doute, indéfiniment se juger moins aptes que les

autres à l'émancipation religieuse, dont les plus grands résultats

philosophiques leur étaient, en effet, spécialement réservés, comme on

le verra bientôt. Or, l'inoculation universelle de l'esprit critique

ne pouvait assurément s'opérer sous une forme plus décisive: car,

après avoir audacieusement discuté les opinions les plus respectées et

les pouvoirs les plus sacrés, la raison humaine pouvait-elle reculer

devant aucune maxime ou institution sociale, aussitôt que l'analyse

dissolvante y serait spontanément dirigée? Aussi ce premier pas est-il

réellement le plus capital de tous ceux relatifs à la formation

graduelle de la doctrine révolutionnaire, qui, si elle pouvait, par une

rétrogradation chimérique, être ramenée à cet état initial, ne saurait

manquer d'y retrouver naturellement le principe nécessaire d'une suite

équivalente de nouvelles conséquences analogues.

La saine appréciation historique de ce fondement universel de la

philosophie négative propre à la dernière phase générale du grand

mouvement de décomposition consiste essentiellement à le rattacher,

à tous égards, à la désorganisation spontanée qui l'avait précédé,

suivant nos explications antérieures. Sous cet aspect, seul vraiment

conforme à l'ensemble des faits, le principe du libre examen n'aurait

été d'abord, au seizième siècle, qu'un simple résultat naturel de la

nouvelle situation sociale graduellement amenée par les deux siècles

précédens. On conçoit, en effet, que cette liberté intellectuelle

constitue, par sa nature, une disposition purement négative, et ne peut

se rapporter réellement qu'à la consécration systématique de l'état de

non-gouvernement, spontanément résulté, pour les esprits modernes, de

la dissolution croissante de l'ancienne discipline mentale, jusqu'à

l'avénement ultérieur de nouveaux liens spirituels. Si ce dogme n'eût

été primitivement la simple proclamation abstraite d'un tel fait

général, son apparition effective serait assurément incompréhensible,

quoiqu'il ait dû ensuite réagir éminemment sur l'extension de la

décomposition religieuse qui l'avait originairement produit. Le

droit d'examen individuel a cela d'évidemment caractéristique que

rien n'en saurait empêcher l'exercice spontané quand une volonté

suffisante a pu enfin se former, sauf la difficulté des manifestations

extérieures, bientôt levée par une convenable simultanéité de vœux.

Or, le développement, toujours imminent, d'une volonté aussi conforme

à l'ensemble des penchans humains, ne peut certainement être contenu

que par l'influence permanente d'énergiques convictions antérieures,

dont sa production suppose toujours l'affaiblissement préalable.

Telle est, sans doute, la marche naturelle propre à cette disposition

mentale, aussi rebelle à la provocation qu'à l'interdiction hors

des conditions normales d'opportunité, et qui a tant donné lieu à

de fausses appréciations, où le symptôme est pris pour la cause,

et le résultat pour le principe. Dans le cas actuel, nous avons

déjà pleinement reconnu que les longues discussions du quatorzième

siècle sur le pouvoir européen des papes et celles du siècle suivant

sur l'indépendance des églises nationales envers le centre romain

avaient spontanément suscité, chez tous les peuples chrétiens, un

large exercice spontané du droit d'examen individuel, long-temps

avant que le dogme en pût être systématiquement formulé, de manière à

priver d'avance l'ensemble des anciennes croyances de leur principale

énergie sociale. La proclamation luthérienne n'a donc fait, à vrai

dire, qu'étendre solennellement à tous les croyans un privilége

dont les rois et les docteurs avaient alors amplement usé, et qui

se propageait naturellement de plus en plus chez toutes les autres

classes. C'est ainsi que l'esprit général de discussion inhérent

à tout monothéisme, et surtout au catholicisme, avait hautement

devancé, dans toute l'Europe, l'appel direct du protestantisme. Il est

d'ailleurs évident, en fait, que l'ébranlement luthérien, soit quant

à la discipline, ou à la hiérarchie, soit même quant au dogme, ne

produisit réellement aucune innovation qui n'eût déjà été itérativement

proposée long-temps auparavant; en sorte que le succès de Luther,

après tant d'autres réformateurs trop précoces, fut essentiellement

dû à l'opportunité d'un tel effort, enfin suffisamment préparé par

l'universelle désorganisation spontanée du système catholique,

suivant nos explications antérieures, que confirme si clairement

la propagation rapide et facile de cette explosion décisive. En

considérant de plus près cette nouvelle situation générale, il est

aisé de reconnaître que l'irrévocable subalternisation du pouvoir

spirituel envers le pouvoir temporel, qui en constituait partout le

caractère plus ou moins explicite, devait spécialement y provoquer

à la propagation nécessaire de l'esprit d'émancipation personnelle,

en dégradant radicalement, par une irrationnelle sujétion, les

seules autorités auxquelles on pût jusque alors reconnaître un droit

légitime de discipliner les intelligences, et qui se trouvaient

désormais conduites à une sorte d'abdication spontanée de leur ancienne

suprématie mentale, en consentant ainsi à subordonner leurs décisions

à des puissances temporelles évidemment incompétentes. Une fois

réellement passées entre les mains des rois, les anciennes attributions

intellectuelles du pouvoir catholique n'y pouvaient, sans doute,

être sérieusement respectées, et devaient bientôt céder à l'essor

général vers l'affranchissement spirituel, auquel les chefs temporels

devaient eux-mêmes tendre naturellement de plus en plus à n'imposer

d'autres restrictions efficaces que celles relatives à la conservation

immédiate de l'ordre matériel. Or, telle était certainement, d'une

manière plus ou moins prononcée, la situation commune de toutes les

populations chrétiennes lors de l'apparition du protestantisme, qui, en

formulant le principe du libre examen individuel, ne put que consacrer

systématiquement un état préexistant, à la formation duquel toutes les

influences sociales avaient spontanément concouru pendant les deux

siècles précédens.

Cette explication naturelle de l'inévitable avénement direct du

principe fondamental de la doctrine critique est également propre à

faire concevoir combien son intervention continue devenait désormais

indispensable à l'évolution ultérieure de l'élite de l'humanité. Pour

juger sainement une telle destination, il ne faut point la considérer

d'une manière absolue, ni rapporter à une situation normale ce qui

devait uniquement s'appliquer à un état éminemment exceptionnel; il

faut évidemment la comparer toujours à la phase sociale correspondante,

dont nous avons déjà exactement déterminé le caractère essentiel: tout

autre mode d'examen ne pourrait conduire qu'à une appréciation injuste

et déclamatoire, dépourvue de toute réalité historique. Sous cet aspect

relatif, le seul qui puisse être vraiment conforme à l'esprit général

de la philosophie positive, l'ensemble de la doctrine critique doit

être envisagé comme constituant le correctif nécessaire de l'inévitable

dictature temporelle où nous avons vu aboutir partout, sauf la

diversité des manifestations, l'universelle décomposition spontanée

du système théologique et militaire. Il est clair, en effet, que,

sans un tel antagonisme, cette exceptionnelle concentration de tous

les anciens pouvoirs autour du principal élément temporel eût bientôt

dégénéré en un ténébreux despotisme, dont le génie rétrograde, dès-lors

devenu hautement prépondérant, aurait directement tendu à étouffer

tout essor intellectuel et social, sous l'ascendant oppressif d'une

autorité absolue qui, par sa nature, ne pouvait plus concevoir d'autre

moyen de discipline mentale que la seule compression matérielle. A

quelques immenses dangers qu'ait pu jamais conduire l'inévitable

abus de la doctrine révolutionnaire, on peut donc aisément expliquer

l'invincible attachement instinctif qu'elle a dû inspirer graduellement

aux populations européennes à mesure que cette grande dictature,

monarchique ou aristocratique, achevait de se consolider, comme nous

l'avons vu ci-dessus: car, cette doctrine est ainsi devenue désormais

l'organe nécessaire du principal progrès social, qui devait alors

rester essentiellement négatif. Quoique ce ne soit pas ici le lieu

d'apprécier spécialement son influence réelle pour seconder l'essor

direct des nouveaux élémens sociaux, il est néanmoins évident, sans

anticiper, à cet égard, sur le chapitre suivant, que, par l'ascendant

presque absolu dont elle investit l'esprit d'individualité, elle devait

se trouver éminemment adaptée à cette préparation élémentaire, où le

développement effectif ne pouvait d'abord résulter que du libre essor

de l'énergie personnelle, soit industrielle, soit esthétique, soit

scientifique, d'après l'affaiblissement correspondant de l'ancienne

discipline, dès-lors impropre à diriger plus long-temps une telle

élaboration sociale. Par cette adhésion spontanée, sous des formes

plus ou moins explicites, aux dogmes principaux de la philosophie

négative, les peuples européens n'ont donc pas cédé uniquement,

pendant les trois derniers siècles, aux puissantes séductions

démocratiques d'une telle doctrine, comme l'école rétrograde l'a, de

nos jours, si superficiellement proclamé, sans pouvoir aucunement

expliquer pourquoi cette séduction tant de fois tentée n'avait pu

jusque alors obtenir un pareil succès. Ils ont été surtout guidés,

à leur insu, par le sentiment naturel des conditions fondamentales

propres à la nouvelle situation des sociétés modernes, en résultat

nécessaire du grand mouvement révolutionnaire déjà prononcé depuis le

quatorzième siècle, et qui venait d'aboutir à une immense dictature

temporelle, dont un tel antagonisme radical pouvait seul empêcher

l'oppressive prépondérance. A la vérité, pour que cette importante

explication historique ne dégénère point en une vaine concession à

l'esprit de parti, il faut aussi concevoir, en sens inverse, que la

résistance, plus ou moins rétrograde, inhérente à cette dernière

concentration politique, constituait réciproquement, dès-lors comme

aujourd'hui, outre son inévitable avénement, un élément non moins

indispensable d'une pareille situation, à titre de seul moyen efficace

de contenir suffisamment les imminentes perturbations anarchiques vers

lesquelles aurait toujours tendu l'ascendant exagéré de l'impulsion

révolutionnaire. En un mot, ces deux grandes anomalies, également

propres à la phase finale du mouvement général de décomposition, sont

réellement inséparables l'une de l'autre, et doivent constamment être

appréciées surtout d'après leur mutuelle opposition, qui constitue

historiquement la principale destination sociale de chacune d'elles.

Pareillement issues de la désorganisation spontanée, l'extension de

l'une devait ensuite naturellement exiger et provoquer dans l'autre

un accroissement équivalent: car, si l'énergie réelle des principes

critiques devait évidemment tenir surtout à leur caractère absolu de

négation systématique, un respect non moins aveugle pour tous les

précédens quelconques pouvait, réciproquement, seul fournir à la

puissance résistante un solide point d'appui contre des innovations

essentiellement étrangères à toute idée d'organisation véritable;

disposition commune pleinement conforme d'ailleurs à l'esprit également

absolu des deux philosophies antagonistes, théologique ou métaphysique,

dont l'extinction totale ne pourra être aussi que simultanée. C'est

ainsi que, par une restriction toujours croissante de l'action

politique, les gouvernemens modernes ont de plus en plus abandonné la

direction effective du mouvement social, et ont graduellement tendu à

réduire leur principale intervention habituelle au simple maintien de

l'ordre matériel, dès-lors de plus en plus difficile à concilier avec

le développement continu de l'anarchie mentale et morale. Dans son

indispensable consécration dogmatique d'une telle situation politique,

la doctrine révolutionnaire n'a eu d'autre tort, d'ailleurs inévitable,

que d'ériger en état normal et indéfini une phase essentiellement

exceptionnelle et transitoire, à laquelle de semblables maximes étaient

parfaitement adaptées.

Quoique le protestantisme ait seul pu d'abord ébaucher explicitement

la formation abstraite des principes critiques, il importe de noter,

dès l'origine, leur extension spontanée, par une suite nécessaire

d'une pareille situation fondamentale, chez les nations catholiques

elles-mêmes, où devait ensuite s'opérer leur élaboration la plus

décisive, comme nous le reconnaîtrons bientôt. Sans que le dogme

du libre examen individuel y fût encore solennellement proclamé,

l'esprit universel de discussion, soit théologique, soit sociale,

n'y était pas, au fond, moins développé, sous des formes distinctes

mais équivalentes, d'après les luttes propres aux deux siècles

précédens; et sa direction générale n'y devenait pas, en réalité, moins

prononcée vers l'active dissolution intellectuelle de l'ancien système

politique. Les principales différences qui existent véritablement,

à cet égard, entre les deux sortes de populations européennes,

résultent surtout, à cette époque, de ce que la dictature temporelle

n'étant pas aussi légalement établie dans les états catholiques,

l'action critique n'y devait pas d'abord être aussi directe que

chez les peuples protestans. Mais une appréciation attentive l'y

démontre déjà néanmoins avec une pleine évidence, même avant que cette

dictature s'y fût complétement organisée. Non-seulement on voit alors

le catholicisme involontairement conduit à sanctionner lui-même le

principe du libre examen, en l'invoquant solennellement en faveur de

la foi catholique, violemment opprimée partout où le protestantisme

avait officiellement prévalu. Il faut de plus reconnaître que, au

sein même des clergés catholiques, l'usage spontané d'un tel droit

était déjà signalé effectivement par des hérésies spéciales, non moins

contraires que les hérésies protestantes à la conservation réelle de

l'ancien régime mental. Nous pouvons ici nous borner à indiquer cette

nouvelle série d'observations chez la nation qui, dès le dix-septième

siècle, constituait le principal appui du système catholique contre

son imminente décrépitude universelle. On voit alors, en effet, se

développer, en France, la mémorable hérésie du jansénisme, qui fut

réellement presque aussi nuisible que le luthéranisme lui-même à

l'ancienne constitution spirituelle. A travers d'obscures controverses

théologiques, cette nouvelle hérésie devenait profondément dangereuse

en offrant spontanément aux vieilles inconséquences gallicanes un

ralliement dogmatique, sans lequel elles n'avaient pu encore acquérir

une consistance suffisamment décisive, mais qui désormais érigeait

véritablement une telle dissidence en une sorte de protestantisme

français, ardemment embrassé par une portion puissante et respectée

du clergé national, et naturellement placé, comme ailleurs, sous

l'active protection des corporations judiciaires. Il n'est pas

douteux, ce me semble, que cette doctrine se serait officiellement

convertie aussi en une vraie religion nationale, si l'essor prochain

de la pure philosophie négative n'avait ensuite entraîné les esprits

français fort au-delà d'une telle élaboration protestante. La tendance

anti-catholique du jansénisme me paraît hautement caractérisée par

son antipathie radicale et continue contre la seule corporation

qui dès-lors, comme je l'ai expliqué, comprît réellement et

défendît habilement le catholicisme, et dont l'abolition vraiment

caractéristique fut surtout déterminée ensuite par l'esprit janséniste.

D'une autre part, l'invasion d'un tel esprit chez de grands philosophes

et d'éminens poètes, qu'on ne peut certes nullement soupçonner

d'inclinations révolutionnaires, indique clairement combien il était

alors conforme à la situation fondamentale des intelligences.

Je crois devoir aussi caractériser sommairement une autre hérésie

spontanée du catholicisme français, qui, sans comporter la haute

importance politique propre à la précédente, constitue cependant un

témoignage non moins décisif de l'entière universalité des tendances

dissidentes, d'après un usage naturel du droit individuel de libre

examen. On devine aisément qu'il s'agit du quiétisme, dont le caractère

philosophique me semble très remarquable, comme offrant, à certains

égards, une première protestation solennelle, aussi directe que

naïve, de notre constitution morale contre l'ensemble de la doctrine

théologique[33]. C'est, en effet, d'une telle protestation spéciale

que cette hérésie a pu seulement tirer l'espèce de consistance qu'elle

obtint alors passagèrement, et qu'elle conserve peut-être encore

chez certaines natures, dont le développement mental est resté trop

en arrière du développement moral. Toute discipline morale fondée

sur une philosophie purement théologique, exige nécessairement,

sans excepter le catholicisme lui-même, comme je l'ai déjà indiqué

au chapitre précédent, un appel continu et exorbitant à l'esprit de

pur égoïsme, quoique relatif à des intérêts imaginaires, dont la

préoccupation habituelle doit naturellement absorber la principale

sollicitude de chaque vrai croyant, auprès duquel toute autre

considération quelconque ne saurait assurément manquer de paraître

ordinairement très secondaire. Cette suprématie religieuse du salut

personnel constitue, sans doute, ainsi que Bossuet l'a montré, une

indispensable condition générale d'efficacité sociale pour toute

morale théologique, qui autrement n'aboutirait, en réalité, qu'à

consacrer une vague et dangereuse inertie: elle est pleinement adaptée

à cet état d'enfance de la nature humaine que suppose mentalement

l'ascendant effectif de la philosophie correspondante. Mais, pour être

inévitable, un tel caractère n'en manifeste pas moins, de la manière

la plus directe et la plus irrécusable, l'un des vices fondamentaux

d'une telle philosophie, qui tend ainsi nécessairement à atrophier,

par défaut d'exercice propre, la plus noble partie de notre organisme

moral, celle d'ailleurs dont la moindre énergie naturelle exige

précisément la plus active culture systématique, d'après un suffisant

essor désintéressé des affections purement bienveillantes. Or, tel

est, à vrai dire, le nouvel aspect capital sous lequel l'hérésie du

quiétisme est venue involontairement signaler l'inévitable imperfection

des doctrines théologiques, et soulever immédiatement contre elles

les plus admirables sentimens de l'humanité; ce qui eût assurément

procuré alors une grande importance à un pareil ébranlement, si une

semblable protestation n'eût pas été, à cette époque, éminemment

prématurée, et bien plus ébauchée par le cœur que par l'esprit de son

aimable et immortel organe. En considérant même l'issue effective de

cette mémorable controverse, une saine appréciation historique ne peut

aboutir qu'à confirmer, auprès des juges impartiaux, l'insurmontable

réalité du reproche capital ainsi directement adressé à l'ensemble

de la philosophie théologique, en obligeant l'illustre dissident à

reconnaître solennellement qu'il avait par-là attaqué, contre son gré,

l'une des principales conditions d'existence du système religieux;

ce qui fournissait d'ailleurs une nouvelle confirmation spéciale de

l'irrévocable décadence générale d'un système déjà aussi mal compris

par ses plus purs et plus éminens défenseurs.

Note 33: La conformité remarquable, au sujet de cette

singulière hérésie, de l'appréciation philosophique de Leibnitz

avec la sentence définitive rendue par le pape d'après la

lumineuse discussion de Bossuet, offre d'ailleurs un premier

exemple important de cette convergence spontanée qui, malgré

une entière opposition dogmatique, tend à rallier finalement,

dans la plupart des applications sociales, le véritable esprit

philosophique et le véritable esprit catholique, d'après

un juste sentiment commun, rationnel ou instinctif, des

besoins réels de l'humanité. Sous l'ascendant croissant de la

philosophie positive, de telles coïncidences devront, sans

doute, devenir bien plus fréquentes et plus étendues, comme

je crois l'avoir déjà naturellement témoigné, à divers titres

essentiels, depuis que je traite ici les questions sociales.

Pour compléter suffisamment cette sommaire appréciation historique de

l'universelle ébauche préliminaire de la doctrine critique proprement

dite sous l'impulsion, directe ou indirecte, de l'ébranlement

protestant, il importe enfin d'y signaler les hautes attributions

provisoires de morale sociale dont cette doctrine s'est alors trouvée

naturellement investie, par suite de la sorte d'abdication spontanée

que le catholicisme en faisait implicitement. Depuis que le pouvoir

spirituel avait irrévocablement perdu son ancienne indépendance

politique, en se subordonnant de plus en plus à l'élément temporel

prépondérant, comme je l'ai établi, le catholicisme tendait partout

à dégénérer essentiellement en servile instrument de domination

rétrograde, et ne pouvait plus conserver que d'insignifians vestiges de

sa propre dignité sociale. Sa doctrine morale, en apparence identique,

mais dès-lors radicalement dépourvue de l'énergie politique qui en

avait constitué, au moyen-âge, la principale vigueur, n'avait plus,

au fond, d'efficacité réelle qu'envers les faibles, auxquels elle

prescrivait habituellement une soumission de plus en plus passive à

l'égard des puissances quelconques, dont elle proclamait hautement les

droits absolus, sans avoir désormais la force d'insister aussi sur

leurs devoirs, lors même qu'elle ne ménageait point systématiquement

leurs vices dans le simple intérêt isolé de l'existence sacerdotale.

Ce nouvel esprit de servile condescendance pour toutes les grandeurs

temporelles, qui d'abord concernait seulement les rois, devait ensuite

s'étendre graduellement, dans les divers ordres de relations sociales,

à des forces de moins en moins supérieures, et par suite multiplier

partout son influence corruptrice, ainsi devenue de plus en plus

vulgaire, jusqu'à affecter souvent la morale domestique elle-même. Que,

malgré son admirable perfection politique, l'organisme catholique,

d'après l'insuffisance radicale de la philosophie théologique qui

en constituait la base intellectuelle, n'ait pu éviter, suivant la

théorie exposée au chapitre précédent, de descendre finalement à un

tel abaissement social; cette explication rationnelle, en écartant

les vaines considérations personnelles auxquelles on a coutume de

rapporter surtout cette immense décadence, n'altère nullement les

conséquences nécessaires d'une telle situation effective, et les

rend, au contraire, plus évidemment insurmontables. Or, il est clair

que la doctrine critique a dû, en résultat général de ce nouvel

état de choses, hériter provisoirement des éminentes attributions

morales auxquelles le catholicisme était ainsi conduit à renoncer

essentiellement; car, les principes critiques étaient alors les seuls

propres à rappeler, avec une suffisante énergie, les droits réels de

ceux auxquels la morale officielle ne savait plus parler que de leurs

devoirs. Telle est, en effet, la tendance évidente, et seulement trop

exclusive ou absolue, de chacun de ces divers principes, envisagé

sous l'aspect moral; comme je l'ai déjà indiqué, au quarante-sixième

chapitre, en ce qui concerne l'époque actuelle, mais d'une manière

également applicable à tout l'ensemble de la seconde phase générale du

grand mouvement révolutionnaire que nous étudions. C'est ainsi que le

dogme fondamental de la liberté de conscience rappelait, à sa manière,

la grande obligation morale, d'abord établie par le catholicisme,

mais qu'il avait alors si hautement abandonnée, de n'employer que les

seules armes spirituelles à la consolidation des opinions quelconques.

Il en est de même, par suite, dans l'ordre purement politique, où le

dogme de la souveraineté populaire signalait énergiquement la haute

subordination morale de tous les pouvoirs sociaux à la considération

permanente de l'intérêt commun, trop sacrifié dès-lors par la doctrine

catholique au seul ascendant des grands; pareillement, le dogme de

l'égalité relevait spontanément la dignité universelle de la nature

humaine, directement méconnue par un esprit de caste, déjà dépourvu

de son ancienne destination sociale, et désormais affranchi de tout

frein moral régulier; enfin, le dogme de l'indépendance nationale

pouvait seul, après la dissolution des liens catholiques, inspirer un

respect efficace pour l'existence des petits états, et imposer quelques

restrictions morales à l'esprit d'incorporation matérielle. Quoique

ce grand office moral n'ait pu être alors que très imparfaitement

rempli par la doctrine critique, que son caractère nécessairement

hostile empêchait, dans l'application, de pouvoir devenir suffisamment

habituelle, son aptitude exclusive à maintenir, pendant tout le cours

des trois derniers siècles, un certain sentiment réel des principales

conditions morales de l'humanité, n'en reste pas moins évidemment

incontestable, sauf l'irrégularité du mode, d'ailleurs impérieusement

prescrite par la nature exceptionnelle d'une telle situation sociale.

Pendant que la dictature temporelle faisait définitivement reposer

le système de résistance sur l'emploi continu d'une force matérielle

convenablement organisée, il fallait bien que l'esprit révolutionnaire,

seul organe alors possible du progrès social, recourût finalement aux

tendances insurrectionnelles, afin d'éviter à la fois l'avilissement

moral et la dégradation politique auxquels cette situation devait

exposer les sociétés modernes, jusqu'à l'avénement lointain d'une vraie

réorganisation, seule susceptible de résoudre enfin ce déplorable

antagonisme.

Notre appréciation historique de l'ensemble de la doctrine critique

ébauchée par le protestantisme, d'après son principe fondamental

du libre examen individuel, serait aisément confirmée par l'étude

spéciale, ici déplacée, des diverses phases successives qui ont

graduellement amené la dissolution systématique de l'ancienne

organisation spirituelle: car on y remarque presque toujours que ces

dissidences théologiques, alors si décisives, ne sont essentiellement

que la reproduction, sous des formes nouvelles, des principales

hérésies propres aux premiers siècles du christianisme, et qui avaient

dû primitivement s'effacer devant l'irrésistible ascendant de l'unité

catholique. Au lieu d'éclairer aujourd'hui les philosophes de l'école

rétrograde, un tel rapprochement, mal observé et mal interprété,

n'a fait qu'entretenir leurs vaines illusions sur la restauration

chimérique de l'antique constitution. Mais, du point de vue propre à

ce Traité, il est, au contraire, évident que ce mémorable contraste

général entre la chute des hérésies primitives et le succès de

leurs modernes équivalens, ne fait que confirmer essentiellement

l'opposition des unes et la conformité des autres aux principales

tendances des situations sociales correspondantes, comme nous l'avions

déjà directement établi. Toujours et partout, l'esprit d'hérésie est

nécessairement plus ou moins inhérent au caractère vague et arbitraire

de toute philosophie théologique; seulement cet esprit se trouve,

en réalité, contenu ou stimulé, suivant les exigences variables de

l'état social: telle est la seule explication rationnelle que puisse

évidemment comporter cette sorte de grand paradoxe historique.

Quoique nous devions éviter ici de nous engager aucunement dans cet

examen spécial des diverses phases propres au protestantisme, j'y

dois cependant signaler brièvement au lecteur le principe historique

d'après lequel il pourra pénétrer dans l'appréciation graduelle,

d'abord si confuse et si désordonnée, de cette multitude de sectes

hétérogènes, dont chacune prenait la précédente en pitié et la

suivante en horreur, selon la décomposition plus ou moins avancée

du système théologique. Il suffit de distinguer, à cet égard, trois

degrés essentiels, nécessairement successifs, où l'ancien organisme

religieux a été radicalement ruiné, d'abord quant à la discipline,

ensuite quant à la hiérarchie, et enfin quant au dogme lui-même,

qui en était l'âme: car, si chaque grand ébranlement protestant

devait simultanément produire cette triple altération, il n'en a pas

moins dû affecter surtout un seul de ces caractères, de manière à

se distinguer suffisamment de l'effort précédent. On arrive ainsi à

reconnaître trois phases consécutives, nettement représentées par les

noms respectifs de leurs principaux organes, Luther, Calvin et Socin,

qui, malgré leur faible intervalle chronologique, n'ont réellement

obtenu qu'à de notables distances leur véritable influence sociale, et

seulement quand la protestation antérieure avait été convenablement

réalisée. Il est clair, en effet, que l'ébranlement luthérien primitif

n'a introduit que d'insignifiantes modifications dogmatiques, et

qu'il a même essentiellement respecté partout la hiérarchie, sauf la

consécration solennelle de cet asservissement politique du clergé qui

ne devait rester qu'implicite chez les peuples catholiques: Luther

n'a vraiment ruiné que la discipline ecclésiastique, pour la mieux

adapter, comme je l'ai expliqué, à cette servile transformation.

Aussi cette première désorganisation, où le système catholique était

le moins altéré, constitue-t-elle réellement la seule forme sous

laquelle le protestantisme ait jamais pu s'organiser provisoirement

en une vraie religion d'état, au moins chez de grandes nations

indépendantes. Le calvinisme, d'abord ébauché par le célèbre curé de

Zurich, est venu ensuite ajouter à cette démolition initiale celle

de l'ensemble de la hiérarchie qui maintenait l'unité sociale du

catholicisme, en continuant d'ailleurs à n'apporter au dogme chrétien

que des modifications simplement secondaires, quoique plus étendues

que les précédentes. Cette seconde phase, qui ne peut évidemment

convenir qu'à l'état de pure opposition, sans comporter aucune

apparence organique durable, me semble dès-lors constituer la vraie

situation normale du protestantisme, si l'on peut ainsi qualifier

une telle anomalie politique: car, l'esprit protestant s'y est alors

développé de la manière la plus convenable à sa nature éminemment

critique, qui répugne à l'inerte régularité du luthéranisme officiel.

Enfin, l'explosion anti-trinitaire, ou socinienne, a naturellement

complété cette double dissolution préalable de la discipline et

de la hiérarchie, en y joignant finalement celle des principales

croyances qui distinguaient le catholicisme de tout autre monothéisme

quelconque: son origine italienne, presque sous les yeux de la

papauté, annonçait déjà hautement la tendance ultérieure des esprits

catholiques à pousser la décomposition théologique beaucoup plus

loin que leurs précurseurs protestans, comme nous le reconnaîtrons

bientôt. Ce dernier ébranlement universel était évidemment, par sa

nature, le seul pleinement décisif contre tout espoir de restauration

catholique: mais, à ce titre même, le protestantisme s'y rapprochait

trop du simple déisme moderne pour que cette phase extrême pût rester

suffisamment caractéristique d'une telle transition métaphysique,

dont le presbytérianisme demeure historiquement le plus pur organe

spécial. Après cette filiation principale, il n'y a plus réellement à

distinguer, parmi les nombreuses sectes postérieures, aucune nouvelle

différence importante à l'étude rationnelle de l'évolution moderne,

sauf toutefois la mémorable protestation générale que tentèrent

directement les quakers contre l'esprit militaire de l'ancien régime

social, lorsque la désorganisation spirituelle, enfin suffisamment

consommée par l'accomplissement successif des trois opérations

précédentes, dut spontanément conduire à systématiser aussi, à

son tour, la décomposition temporelle. J'ai déjà noté ci-dessus

l'antipathie naturelle du protestantisme, à un état quelconque, envers

toute constitution guerrière, qu'il n'a pu jamais sanctionner que

momentanément, dans les luttes entreprises pour le maintien ou le

triomphe de ses propres principes: mais il est clair que la célèbre

secte des amis, malgré ses ridicules et même son charlatanisme, a

dû servir d'organe spécial à une telle manifestation, qui la place

au-dessus de toutes les autres sectes protestantes pour l'essor plus

complet du grand mouvement révolutionnaire.

Afin que notre exposition rationnelle du mode général de formation

convenable à cette première ébauche effective de l'ensemble de la

doctrine critique puisse toujours demeurer suffisamment historique, j'y

crois devoir ajouter, en dernier lieu, une importante considération

supplémentaire, destinée à prévenir la disposition trop systématique

dans laquelle, contre mon gré, le lecteur pourrait envisager une

telle appréciation. C'est seulement, en effet, par contraste envers

la phase primitive, toujours essentiellement spontanée, du mouvement

de décomposition, que la phase protestante peut être caractérisée

comme réellement systématique, en tant que dirigée surtout d'après

des doctrines réformatrices, au lieu du simple conflit naturel des

anciens élémens politiques: mais la pleine systématisation de la

philosophie négative, autant du moins qu'elle en était susceptible,

n'a pu véritablement s'accomplir que sous la phase déiste, ci-après

examinée, dont une telle opération devait constituer le principal

attribut. Sous le protestantisme proprement dit, l'élaboration

graduelle des principes critiques a dû rester éminemment empirique,

et s'effectuer successivement, au milieu des variations religieuses,

d'après l'impulsion instinctive d'une situation fondamentale de plus

en plus révolutionnaire, à mesure que le cours général des événemens

faisait spécialement ressortir chacune des faces essentielles du

besoin uniforme de décomposition radicale, et par suite y sollicitait

de nouvelles applications politiques du dogme universel de libre

examen individuel, comme base intellectuelle de toute cette série de

maximes dissolvantes. En ce sens, seul strictement historique, on ne

saurait isoler la considération de ces opérations mentales de celle

des diverses révolutions correspondantes, qui leur ont réellement

donné lieu, ou sans lesquelles du moins elles n'eussent jamais pu

obtenir une haute influence sociale, en vertu de l'extrême incohérence

logique que nous avons reconnue propre à de telles conceptions, où l'on

tendait toujours à régénérer l'ancienne organisation spirituelle en

détruisant de plus en plus les différentes conditions indispensables

à son existence effective. Mais, par suite même de cet inévitable

caractère commun, ces explosions politiques, quelque intense ou

prolongée qu'ait pu être leur action successive, ne devaient jamais

devenir pleinement décisives, de manière à constater irrévocablement

la tendance finale des sociétés modernes vers une entière rénovation,

tant qu'elles n'avaient point été précédées d'une préparation critique

vraiment complète et systématique, ce qui n'a dû avoir lieu que

sous la phase suivante. C'est pourquoi nous devons ici nous borner

à signaler sommairement ces révolutions purement protestantes, qui,

abstraction faite de leur importance locale ou passagère, ne pouvaient

constituer que de simples préambules au grand ébranlement final

destiné directement à caractériser l'issue nécessaire du mouvement

général de l'humanité, comme je l'expliquerai au cinquante-septième

chapitre. La première de ces révolutions préliminaires est celle qui

affranchit complétement la Hollande du joug espagnol; elle restera

toujours mémorable, comme une haute manifestation primitive de

l'énergie propre à la doctrine critique, dirigeant ainsi l'heureuse

insurrection d'une petite nation contre la plus puissante monarchie

européenne. C'est à cette lutte vraiment héroïque qu'il faut rapporter

la première élaboration régulière de cette doctrine politique: mais

elle dut s'y borner surtout à ébaucher spécialement le dogme de la

souveraineté populaire, et celui de l'indépendance nationale, que

les légistes coordonnèrent bientôt à leur conception spontanée du

contrat social; suivant les exigences naturelles d'un tel cas, où

l'organisation intérieure ne devait être qu'accessoirement modifiée,

et dont le principal besoin révolutionnaire devait seulement

consister à briser un lien extérieur devenu profondément oppressif.

Un caractère plus général, plus complet, et même plus décisif, une

tendance mieux prononcée vers la régénération sociale de l'ensemble

de l'humanité, distinguent ensuite noblement, malgré son avortement

nécessaire, la grande révolution anglaise, non la petite révolution

aristocratique et anglicane de 1688, aujourd'hui si ridiculement

prônée, et qui ne devait satisfaire qu'à un simple besoin local, mais

la révolution démocratique et presbytérienne, dominée par l'éminente

nature[34] de l'homme d'état le plus avancé dont le protestantisme

puisse jamais s'honorer. L'ébauche primordiale de l'ensemble de la

doctrine critique y dut recevoir spécialement son principal complément

naturel par l'élaboration directe du dogme de l'égalité, jusque alors

à peine manifesté, et qui n'avait pu certes ressortir suffisamment

des inclinations calvinistes de la noblesse française; tandis qu'on

le voit enfin nettement surgir, sous cette mémorable impulsion, de

la conception métaphysique sur l'état de nature, ancienne émanation

de la théorie théologique relative à la constitution humaine avant

le péché originel. On ne peut douter, en effet, que cette révolution

n'ait surtout consisté historiquement dans l'effort généreux, mais

trop prématuré, qui fut alors directement tenté, avec tant d'énergie,

pour l'abaissement politique de l'aristocratie anglaise, principal

élément temporel de l'ancienne nationalité: la chute de la royauté sous

le protectorat n'y fut, au contraire, comparativement à l'audacieuse

suppression de la Chambre des lords, qu'un incident secondaire,

dont les temps antérieurs avaient souvent offert l'équivalent,

et qui n'a trop préoccupé les esprits français que par suite des

irrationnelles habitudes de vicieux rapprochemens historiques que

j'ai déjà suffisamment signalées. C'est essentiellement ainsi qu'un

tel ébranlement social, quoiqu'il n'ait pu réussir politiquement,

en vertu de l'insuffisante préparation mentale d'où il émanait, a

néanmoins constitué, en réalité, dans la série générale des opérations

révolutionnaires, le principal symptôme précurseur de la grande

révolution française ou européenne, seule destinée à devenir décisive,

comme je l'expliquerai en son lieu. Il faut enfin rattacher aussi

à cette suite préliminaire d'explosions politiques une troisième

révolution, dont la vraie nature ne fut pas, au fond, moins purement

protestante que celle des deux précédentes, quoique son avénement

chronologique, spontanément retardé par les circonstances spéciales

de ce dernier cas, la fasse d'ordinaire rapporter abusivement à un

état plus avancé du mouvement général de décomposition. La révolution

américaine, à laquelle aucune importante élaboration nouvelle de

la doctrine critique ne fut réellement due, n'a pu être, en effet,

à tous égards, qu'une simple extension commune des deux autres

révolutions protestantes, dont les conséquences politiques y ont été

ultérieurement développées par un concours spontané de conditions

favorables, les unes locales, les autres sociales, particulières à

une telle application. Dans son principe, elle se borne évidemment

à reproduire, sous de nouvelles formes, la révolution hollandaise;

dans son essor final, elle prolonge la révolution anglaise, qu'elle

réalise autant que le protestantisme puisse le comporter. Sous l'un

ni l'autre aspect, la saine philosophie ne permet point d'envisager

comme socialement décisive une révolution qui, en développant outre

mesure les inconvéniens propres à l'ensemble de la doctrine critique,

n'a pu aboutir jusqu'ici qu'à consacrer, plus profondément que partout

ailleurs, l'entière suprématie politique des métaphysiciens et des

légistes, chez une population où d'innombrables cultes incohérens

prélèvent habituellement, sans aucune vraie destination sociale, un

tribut fort supérieur au budget actuel d'aucun clergé catholique. Aussi

cette colonie universelle, malgré les éminens avantages temporels de

sa présente situation, doit-elle être regardée, au fond, comme étant

réellement, à tous les égards principaux, bien plus éloignée d'une

véritable réorganisation sociale que les peuples d'où elle émane, et

d'où elle devra recevoir, en temps opportun, cette régénération finale,

dont l'initiative philosophique ne saurait lui appartenir nullement;

quelles que soient aujourd'hui les puériles illusions relatives

à la prétendue supériorité politique d'une société où les divers

élémens essentiels propres à la civilisation moderne sont encore si

imparfaitement développés, sauf la seule activité industrielle, ainsi

que je l'indiquerai plus spécialement au chapitre suivant.

Note 34: Les admirateurs fanatiques de Bonaparte dédaigneraient

aujourd'hui son ancienne comparaison politique avec le grand

Cromwell, comme trop inférieure à la sublimité de leur héros,

qui leur semble ne pouvoir comporter de digne parallèle

historique qu'avec Charlemagne ou César. Néanmoins, avant

même que les influences contemporaines aient pu être aussi

effacées pour l'un qu'elles le sont maintenant pour l'autre, la

postérité éclairée mettra, sans doute, au contraire, un immense

intervalle définitif entre la dictature éminemment progressive

de Cromwell, s'efforçant d'améliorer l'organisation anglaise

fort au-delà de ce qui était alors possible, et la tyrannie

purement rétrograde de Bonaparte, entreprenant, à grands

frais, après tant d'autres empiriques, la vaine résurrection,

en France, du régime féodal et théologique, sans même en

comprendre réellement l'esprit ni les conditions. Quant à la

comparaison militaire, qui n'offre d'ailleurs qu'un intérêt

très secondaire, ceux qui voudraient l'établir judicieusement

devraient, avant tout, prendre en suffisante considération

l'exiguïté des moyens employés par Cromwell, eu égard à

l'importance et à la stabilité des résultats obtenus, par

opposition à la monstrueuse consommation d'hommes indispensable

à la plupart des succès de Bonaparte, sauf sa première

expédition.

Notre appréciation générale de cette ébauche préliminaire de la

doctrine révolutionnaire ne serait pas entièrement suffisante,

si, après avoir ainsi jugé l'ébranlement mental du protestantisme

conformément à sa principale destination sociale, nous n'accordions

pas enfin une attention sommaire mais distincte à la considération

historique des aberrations inévitables qui l'accompagnèrent

accessoirement. Il importe, en effet, de concevoir nettement la

véritable origine commune de ces déviations caractéristiques, d'abord

intellectuelles, ensuite morales, qui, développées surtout pendant la

période suivante, et prolongées essentiellement jusqu'à nos jours,

avec un effrayant surcroît de gravité, prennent toujours leur source

réelle dans cette dangereuse position spirituelle, consacrée par le

protestantisme, où la liberté spéculative est proclamée pour tous sans

qu'aucun puisse établir solidement les principes propres à en diriger

convenablement l'usage. Du reste, il faut évidemment réduire ici un tel

examen aux aberrations pour ainsi dire, normales, c'est-à-dire à celles

qui furent une conséquence naturelle et universelle de la situation

générale, en évitant soigneusement de s'arrêter aux anomalies locales

ou passagères, signalées avec une aveugle partialité par la plupart

des philosophes catholiques, et dont l'équivalent pourrait se retrouver

aux plus beaux temps du catholicisme lui-même, d'après la tendance plus

ou moins inévitable de toutes les doctrines théologiques quelconques à

favoriser spontanément le désordre intellectuel, et par suite moral.

La plus ancienne et la plus funeste, comme la mieux enracinée et la

plus unanime, de ces aberrations nécessaires, consiste assurément

dans le préjugé fondamental qui, suivant la marche métaphysique

habituelle, consacrant un état exceptionnel et transitoire par un

dogme absolu et immuable, condamne indéfiniment l'existence politique

de tout pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir

temporel. Ayant déjà convenablement apprécié l'inévitable avénement

de la dictature temporelle, qui constitue le principal caractère

politique de l'ensemble de l'époque révolutionnaire, je n'ai pas

besoin de m'arrêter ici pour faire de nouveau sentir combien une telle

concentration, par suite de son irrégularité même, était pleinement

adaptée à la nature de cette transition, qui, au contraire, n'aurait

pu s'accomplir si la condensation politique avait pu avoir lieu au

profit du pouvoir spirituel, ce qui d'ailleurs était radicalement

impossible. Mais cette démonstration de l'indispensable utilité d'une

semblable dictature pendant toute la période que nous considérons, soit

pour la désorganisation de l'ancien système, soit pour l'élaboration

élémentaire du nouveau, n'altère nullement celle du chapitre précédent

sur l'immense perfectionnement apporté à la théorie universelle de

l'organisme social par la division fondamentale des deux puissances,

éternel honneur du catholicisme: elle ne saurait davantage exclure

la conclusion générale qui résultera spontanément de l'ensemble

des deux chapitres suivans sur la nécessité encore plus prononcée

de cette grande division politique dans l'ordre final vers lequel

tendent les sociétés modernes. Aussi ce préjugé révolutionnaire

doit-il être regardé comme la plus déplorable conséquence, aussi

bien que la plus inévitable, de ce caractère absolu, inhérent,

en tous genres, aux conceptions métaphysiques, qui les pousse à

établir des principes indéfinis d'après des faits passagers; car une

telle disposition constitue réellement aujourd'hui l'un des plus

puissans obstacles à toute vraie réorganisation sociale, qui devra,

sans doute, ainsi que dut le faire la désorganisation précédente,

commencer par l'ordre spirituel, comme je l'établirai ultérieurement.

Ce qui rend spécialement dangereuse cette aberration fondamentale,

source nécessaire de la plupart des autres, c'est son effrayante

universalité pendant les trois derniers siècles, par suite de

l'uniformité essentielle de la situation sociale correspondante,

suivant nos explications antérieures. Partout, depuis le début du

XVIe siècle, on peut dire, sans exagération, que, sous cette première

forme, l'esprit révolutionnaire s'est spontanément propagé, à divers

degrés, dans toutes les classes de la société européenne. Quoique

le protestantisme ait dû se trouver naturellement investi de la

consécration solennelle d'un tel préjugé, nous avons reconnu cependant

qu'il ne l'avait nullement créé, et que, au contraire, il lui devait

son origine distincte. Sous des formes plus implicites, la même

aberration se retrouve dès lors aussi de plus en plus, d'une manière

moins dogmatique, mais presque équivalente socialement, chez la majeure

partie du clergé catholique, dont la dégradation politique, subie

avec une résignation croissante, a graduellement entraîné jusqu'à la

perte des souvenirs de son ancienne indépendance. C'est ainsi que

s'est successivement effacée, en Europe, pendant cette période, toute

apparence habituelle et directe du grand principe de la séparation

fondamentale des deux pouvoirs, principal caractère politique de

la civilisation moderne; en sorte que, de nos jours, on n'en peut

retrouver une certaine appréciation rationnelle que chez le clergé

italien, où elle est trop justement suspecte de partialité intéressée

pour opposer aucune résistance efficace à l'impulsion universelle des

habitudes déterminées par l'ensemble de la situation révolutionnaire.

Toutefois, une telle séparation est trop profondément conforme à la

nature essentielle des sociétés actuelles, pour n'en pas ressortir

spontanément, sous les conditions convenables, malgré tous les

obstacles quelconques, quand l'esprit de réorganisation aura pu enfin

acquérir, sous l'ascendant de la philosophie positive, sa prépondérance

normale, comme je l'indiquerai en son lieu.

C'est à l'influence universelle de cette aberration fondamentale qu'il

faut rapporter, ce me semble, la principale origine historique de cet

irrationnel dédain qui s'est alors manifesté pour le moyen-âge, sous

l'inspiration directe du protestantisme, et qui s'est ensuite propagé

partout, avec une énergie toujours croissante, par une suite commune de

la même situation fondamentale, jusqu'à la fin du siècle dernier: car,

c'est surtout en haine de la constitution catholique que cette grande

époque sociale a été si injustement flétrie, avec une déplorable

unanimité, non-seulement chez les protestants, mais aussi chez les

catholiques eux-mêmes, où l'indépendance politique du pouvoir spirituel

n'était guère moins décriée. Telle est la première source de cette

aveugle admiration pour le régime polythéique de l'antiquité, qui a

exercé une si déplorable influence sociale pendant tout le cours de la

période révolutionnaire, en inspirant une exaltation absolue en faveur

d'un système social correspondant à une civilisation radicalement

distincte de la nôtre, et que le catholicisme avait justement

appréciée, au temps de sa splendeur, comme essentiellement inférieure.

Le protestantisme a d'ailleurs spécialement contribué à cette

dangereuse déviation des esprits, par son irrationnelle prédilection

exclusive pour la primitive église, et surtout par son enthousiasme

spontané, encore moins judicieux et plus nuisible, pour la théocratie

hébraïque. C'est ainsi qu'a été presque effacée, pendant la majeure

partie des trois derniers siècles, ou du moins profondément altérée,

la notion fondamentale du progrès social, que le catholicisme avait

d'abord, comme je l'ai expliqué, nécessairement ébauchée, ne fût-ce que

par la légitime proclamation continue de la supériorité générale de son

propre système politique sur les divers régimes antérieurs. La théorie

métaphysique de l'état de nature est venue ensuite imprimer une sorte

de sanction dogmatique à cette aberration rétrograde, en représentant

tout ordre social comme une dégénération croissante de cette chimérique

situation, ainsi que la période suivante l'a surtout montré hautement,

sous la dangereuse impulsion de l'éloquent sophiste protestant qui a

le plus concouru à vulgariser la métaphysique révolutionnaire. Nous

reconnaîtrons d'ailleurs, au chapitre suivant, comment l'élaboration

simultanée des nouveaux élémens sociaux a spontanément empêché que la

notion du progrès ne se perdît alors totalement, et lui a même imprimé

de plus en plus une invincible rationnalité, qu'elle ne pouvait d'abord

nullement avoir.

L'aberration fondamentale que nous apprécions s'est concurremment

manifestée sous un autre aspect général, à la fois politique et

philosophique, qu'il importe aussi de signaler sommairement, à cause

des immenses dangers qui lui sont propres. Par une suite nécessaire de

ce préjugé révolutionnaire sur la confusion permanente du pouvoir moral

avec le pouvoir politique, toutes les ambitions ont dû naturellement

tendre, chacune à sa manière, vers une telle concentration absolue.

Dès lors, pendant que les rois rêvaient le type musulman comme l'idéal

de la monarchie moderne, les prêtres, surtout protestans, rêvaient,

en sens inverse, une sorte de restauration de la théocratie juive ou

égyptienne, et les philosophes eux-mêmes reprenaient, à leur tour,

sous de nouvelles formes, le rêve primitif des écoles grecques sur

l'espèce de théocratie métaphysique qui constituerait le prétendu

règne de l'esprit, discuté au chapitre précédent. Cette dernière

utopie, relative à une situation encore plus chimérique que les deux

précédentes, est aujourd'hui la plus perturbatrice au fond, parce

qu'elle tend à séduire indirectement, avec trop de variété pour être

pleinement évitable, presque toutes les intelligences actives. Parmi

les penseurs appartenant réellement à l'école progressive, dans le

cours des trois derniers siècles, et s'étant expressément livrés aux

spéculations sociales, je ne connais que le grand Leibnitz qui ait

eu la force de résister suffisamment à ce puissant entraînement:

Descartes l'eût fait sans doute aussi, s'il eût été conduit à formuler

sa pensée à ce sujet, comme le fit jadis le seul Aristote; mais Bacon

lui-même a certainement partagé au fond l'illusion commune de l'orgueil

philosophique. Nous devrons apprécier ailleurs les graves conséquences

ultérieures de cette aberration capitale, qui exerce aujourd'hui

une si désastreuse influence, à l'insu même de la plupart de ses

sectateurs spontanés: il suffisait, en ce moment, d'en caractériser

historiquement l'origine nécessaire, ou plutôt la résurrection moderne,

jusqu'au temps où elle devra s'effacer en vertu d'un retour rationnel à

la saine théorie générale de l'organisme social, ainsi que je l'ai déjà

indiqué au chapitre précédent.

Il faut, en dernier lieu, remarquer la tendance générale,

inévitablement propre au grand préjugé révolutionnaire que nous

examinons, à entretenir directement des habitudes éminemment

perturbatrices, en disposant à chercher exclusivement dans

l'altération des institutions légales la satisfaction de tous les

divers besoins sociaux, lors même que, comme en la plupart des

cas, et surtout aujourd'hui, elle doit dépendre bien davantage

de la préalable réformation des mœurs, et d'abord des principes.

En obéissant instinctivement à son aveugle ardeur pour l'entière

concentration des pouvoirs quelconques, la dictature temporelle, soit

monarchique, soit aristocratique, n'a pu habituellement comprendre,

depuis le seizième siècle, l'immense responsabilité sociale qu'elle

assumait ainsi spontanément, par cela seul que dès lors elle rendait

immédiatement politiques toutes les questions qui avaient pu jusque

alors n'être que morales. Si la société n'en souffrait point, le

pouvoir n'y trouverait qu'une juste punition de son insatiable

avidité, comme je l'ai remarqué au quarante-sixième chapitre: mais,

il est malheureusement évident que cette disposition irrationnelle,

suite nécessaire de l'aberration fondamentale sur la confusion

indéfinie du gouvernement moral avec le gouvernement politique,

est devenue de plus en plus une source continue de désordres et de

désappointemens fort graves, aussi bien qu'un encouragement permanent

pour les jongleurs et les fanatiques, ainsi poussés à montrer ou à

voir toutes les solutions sociales dans de stériles bouleversemens

politiques. Aux instans même les moins orageux, il en résulte l'extrême

rétrécissement habituel des conceptions relatives à la satisfaction

des besoins quelconques de la société, dès lors réduites de plus

en plus à la seule considération sérieuse des mesures susceptibles

d'application immédiate. Cette exorbitante prépondérance du point

de vue matériel et actuel, qui, dans la pratique, conduit à tant de

rêveries politiques, quand les vraies nécessités sociales réclament

surtout l'emploi de moyens moraux longuement préparés, a été, sans

doute, d'abord manifestée principalement chez les peuples protestans,

où elle reste, même aujourd'hui, plus prononcée qu'ailleurs, par

suite d'une sorte de consécration dogmatique d'habitudes invétérées:

mais les peuples catholiques ne pouvaient réellement en être guère

plus préservés, d'après l'uniformité effective de la situation

fondamentale correspondante, et du préjugé universel qui en est émané.

Quelque profondément nuisibles que doivent être aujourd'hui, soit aux

gouvernemens, soit aux sociétés, ces irrationnelles dispositions,

maintenant communes à tous les partis politiques, qui proscrivent

partout les spéculations élevées et lointaines, seules susceptibles

néanmoins de conduire à une vraie solution, elles ne pourront s'effacer

suffisamment que sous l'ascendant rationnel de la philosophie positive,

comme je l'indiquerai spécialement au cinquante-septième chapitre.

Les aberrations morales engendrées par l'ébauche protestante de la

doctrine critique, sans être certes moins graves que ces diverses

aberrations mentales, n'ont pas besoin d'être ici caractérisées aussi

soigneusement, parce que leur filiation est plus évidente, et leur

appréciation plus facile pour tous les bons esprits qui se seront

convenablement établis au point de vue résultant de l'ensemble de

notre opération historique. Il est clair, en effet, que le libre essor

ainsi imprimé à toutes les intelligences quelconques sur les questions

les plus difficiles et les moins désintéressées, sous l'inspiration

vague et arbitraire d'une philosophie théologique ou métaphysique

désormais livrée sans frein à son cours discordant, devait produire,

dans l'ordre moral, les plus graves perturbations, et tendre rapidement

à ne laisser intacts, sous la superficielle appréciation des analyses

dissolvantes, que les seules notions morales relatives aux cas les

plus grossièrement évidents. Tout vrai philosophe doit, à ce sujet,

s'étonner surtout, ce me semble, que les déviations n'aient pas été

poussées beaucoup plus loin, d'après de telles influences: et il

en faut rendre grâces, d'abord à la rectitude spontanée, à la fois

morale et intellectuelle, de la nature humaine, que cette impulsion

ne pouvait entièrement altérer; et ensuite, plus spécialement, à la

prépondérance croissante des habitudes de travail continu et unanime

chez les populations modernes, ainsi heureusement détournées de

s'abandonner aux divagations sociales avec cette avidité soutenue qu'y

eussent certainement apportée, en pareille situation, les populations

désœuvrées de la Grèce et de Rome. Quoique cet ordre d'aberration ait

dû principalement se développer sous la phase suivante du mouvement

révolutionnaire, il n'en a pas moins pris sa source générale, et

même un essor déjà prononcé, sous la phase purement protestante,

qui, à divers titres importans, a offert de graves altérations aux

vrais principes fondamentaux de la morale universelle, non-seulement

sociale, mais domestique, que le catholicisme avait dignement

constituée, sous des prescriptions et des prohibitions auxquelles

ramènera essentiellement de plus en plus toute discussion rationnelle

suffisamment approfondie[35]. Outre la judicieuse observation

historique du sage Hume sur l'appui général que l'ébranlement luthérien

avait dû secrètement trouver dans les passions des ecclésiastiques

fatigués du célibat sacerdotal et dans l'avidité des nobles pour la

spoliation territoriale du clergé, il faut surtout noter ici, comme

une suite plus profonde, plus permanente, et plus universelle, de la

situation fondamentale dont nous complétons l'appréciation, que la

position sociale de plus en plus subalterne du pouvoir moral tendait

désormais à lui ôter radicalement la force, et même la volonté,

de maintenir l'entière inviolabilité des règles morales les plus

élémentaires contre l'énergie dissolvante, à la fois rationnelle et

passionnée, qui s'y appliquait dès lors assidûment. Il suffit ici

d'indiquer, par exemple, la grave altération que le protestantisme a

dû sanctionner partout dans l'institution du mariage, première base

fondamentale de l'ordre domestique, et par suite de l'ordre social, en

permettant régulièrement l'usage universel du divorce, contre lequel

les mœurs modernes ont heureusement toujours lutté spontanément,

en résultat nécessaire de la loi naturelle de l'évolution humaine

relativement à la famille, déjà indiquée au chapitre précédent.

Quoique cette puissante influence ait essentiellement neutralisé les

effets délétères d'une telle altération, ils n'en ont pas moins été

bientôt caractérisés d'une manière très fâcheuse chez les diverses

populations protestantes. On peut appliquer le même jugement, quoique

à un moindre degré, à la restriction croissante que le protestantisme

a fait subir aux principaux cas d'inceste si sagement proscrits

par le catholicisme, et dont la rétrograde réhabilitation morale

devait tant concourir à la perturbation des familles modernes: le

lecteur judicieux suppléera aisément, sur un tel sujet, aux nombreux

développemens que je ne saurais indiquer ici. Toutefois, j'y crois

devoir signaler distinctement, comme éminemment caractéristique

de l'ordre de conséquences que nous examinons, cette honteuse

consultation dogmatique, si déplorablement immortelle, par laquelle

les principaux chefs du protestantisme, et Luther à leur tête,

autorisaient solennellement, d'après une longue discussion théologique,

la bigamie formelle d'un prince allemand: les condescendances presque

simultanées des fondateurs de l'église anglicane pour les cruelles

faiblesses de leur étrange pape national complètent cette triste

observation, mais avec un caractère moins systématique. Quoique le

catholicisme, malgré son abaissement politique, ne se soit jamais

aussi ouvertement dégradé, son impuissance croissante a néanmoins

produit nécessairement des effets presque équivalens, puisque, depuis

l'origine de la période révolutionnaire, sa discipline morale n'a

pu être assez énergique pour réprimer la licence progressive des

déclamations ou des satires dont le mariage devenait l'objet, jusque

dans les principales réunions publiques. Il faut même reconnaître,

à cet égard, afin d'apprécier complétement la nature et l'étendue

du mal, que l'aversion graduelle contre la constitution catholique,

à cause de son principe théologique devenu profondément hostile à

l'essor mental, a souvent appuyé les aberrations morales[36], par

cela même qu'elles étaient proscrites par le catholicisme, contre

lequel notre maligne nature se plaisait ainsi à constituer une sorte de

puérile insurrection. C'est ainsi que, pendant la période protestante

dont nous terminons ici l'examen, les diverses doctrines religieuses

ont été spontanément conduites à constater irrécusablement, par

des voies diverses mais équivalentes, leur impuissance radicale à

diriger désormais la morale humaine, soit en y produisant directement

des altérations de plus en plus graves, par suite des divagations

intellectuelles librement développées, soit en perdant la force d'y

contenir les perturbations, et en discréditant des lois invariables par

une aveugle obstination à les rattacher exclusivement à des croyances

dès-lors justement antipathiques à la raison humaine. La suite de

notre élaboration historique nous fournira naturellement plusieurs

occasions importantes de reconnaître sans incertitude que la morale

universelle, loin d'avoir à redouter indéfiniment l'action dissolvante

de l'analyse philosophique, ne peut plus maintenant trouver de solides

fondemens intellectuels qu'en dehors de toute théologie quelconque,

en reposant sur une appréciation vraiment rationnelle et suffisamment

approfondie des diverses inclinations, actions et habitudes, d'après

l'ensemble de leurs conséquences réelles, privées ou publiques. Mais

il était ici nécessaire de caractériser déjà l'époque générale à

partir de laquelle les croyances religieuses ont directement commencé

à perdre, soit par une active anarchie, soit par une passive atonie,

les antiques propriétés morales qu'un aveugle empirisme leur suppose

encore, contre l'éclatante expérience des trois derniers siècles,

qui ont si évidemment représenté toutes les doctrines théologiques

comme constituant désormais, chez l'élite de l'humanité, de puissans

motifs permanens de haine et de perturbation bien plus que d'ordre et

d'amour. On voit ainsi, en résumé, que cette irrévocable dégénération

date essentiellement de l'universelle dégradation politique du pouvoir

spirituel, dont la subalternité croissante envers le pouvoir temporel

devait profondément altérer la dignité et la pureté des lois morales,

en les subordonnant de plus en plus à l'irrationnel ascendant des

passions même qu'elles devaient régler.

Note 35: A l'ordre d'aberrations morales signalé dans le texte,

on pourrait joindre aussi la tendance directement immorale

qui caractérise certaines opinions théologiques propres aux

principaux chefs de l'ébranlement protestant, et consacrées

même ultérieurement par leur incorporation plus ou moins

explicite à la doctrine officielle. Telles sont surtout les

obscures divagations de la théologie luthérienne sur le mérite

suffisant de la foi indépendamment des œuvres, d'après le dogme

étrange de l'inadmissibilité de la justice, et pareillement

les sophismes, non moins dangereux, de la théologie calviniste

sur la prédestination des élus. Mais j'ai cru devoir me

borner à considérer spécialement les aberrations morales qui

constituaient immédiatement la suite nécessaire et universelle

de la situation fondamentale, en écartant d'ailleurs les

innombrables déviations qui ne résultaient que de l'espèce

d'anarchie intellectuelle consacrée par le protestantisme.

Toutefois, la direction générale de ces dernières aberrations,

tendant presque toujours à tempérer la sévérité des règles

morales au lieu de l'exagérer, peut être justement rattachée

à la nouvelle situation sociale, qui, en subalternisant

radicalement le pouvoir spirituel, devait l'entraîner à

des concessions incompatibles avec l'inflexible pureté des

principes moraux, et seulement dictées par les besoins de

l'existence dépendante propre au sacerdoce protestant. Sous

ce rapport, l'abaissement politique du catholicisme l'a

nécessairement conduit, dans les trois derniers siècles, à de

semblables condescendances pratiques, mais à un degré beaucoup

moins prononcé, et surtout sans jamais aller directement

jusqu'à l'altération publique des règles morales elles-mêmes,

qu'il nous a du moins transmises parfaitement intactes, par

la sage résistance qu'il a souvent opposée, à cet égard, à de

puissantes obsessions temporelles.

Note 36: En considérant avec soin les déplorables discussions

de notre siècle au sujet du divorce, il est aisé d'y

reconnaître encore que, pour un grand nombre d'esprits

actuels, le grand principe social de l'indissolubilité du

mariage n'a, au fond, d'autre tort essentiel que d'avoir

été dignement consacré par le catholicisme, dont la morale

est ainsi aveuglément enveloppée dans la juste antipathie

qu'inspire depuis long-temps sa théologie. Sans cette sorte

d'instinctive répugnance, en effet, la plupart des hommes

sensés comprendraient aisément aujourd'hui que l'usage du

divorce ne pourrait constituer véritablement qu'un premier

pas vers l'entière abolition du mariage, si le développement

réel pouvait en être autorisé par nos mœurs, dont l'invincible

résistance, à cet égard, tient heureusement aux conditions

fondamentales de la civilisation moderne, que personne ne

saurait changer. Ce n'est point certes la seule occasion

décisive où l'on puisse nettement constater, soit en public,

soit en particulier, le grave préjudice pratique qu'apporte

maintenant aux diverses règles morales leur irrationnelle

solidarité apparente avec les croyances théologiques, qui leur

furent jadis si utiles, mais dont l'inévitable discrédit final

tend désormais à les compromettre radicalement chez toutes les

natures un peu actives.

Telle est donc, enfin, l'importante et difficile appréciation

historique, d'abord politique, puis philosophique, de la première

période générale, purement protestante, propre à la phase systématique

du grand mouvement révolutionnaire. Il était ici spécialement

indispensable de caractériser avec soin, à tous les égards essentiels,

ce point de départ commun de l'avénement final de la philosophie

négative et de toutes les crises sociales correspondantes. La

diversité nécessaire des nombreux aspects sous lesquels j'ai dû

faire successivement ressortir une époque aussi mal jugée jusqu'ici,

explique aisément l'extension considérable d'une telle discussion, que

j'ai toujours tendu à resserrer autant que possible sans nuire à mon

but principal. Malgré ces développemens, où j'ai tâché de n'omettre

aucune indication capitale, je dois craindre qu'un point de vue aussi

nouveau, dans une question aussi profondément compliquée, ne soit pas

encore suffisamment familier au lecteur judicieux, à moins d'une étude

patiemment réitérée de l'ensemble de cette opération, confirmée ensuite

par une rationnelle vérification historique, où je ne saurais entrer

ici.

Nous devons maintenant, pour avoir entièrement apprécié les résultats

définitifs du mouvement général de décomposition, considérer sa phase

la plus extrême et la plus décisive, où la doctrine révolutionnaire a

été enfin directement systématisée avec toute sa plénitude nécessaire.

Mais, malgré l'importance plus immédiate de cette dernière période

critique, d'ailleurs presque aussi longue que la précédente, son

examen pourra être maintenant plus aisément complété, parce qu'elle

n'a pu être, à tous égards, qu'un prolongement général de l'autre,

où nous avons déjà soigneusement montré les véritables germes de

tous les ébranlemens ultérieurs. On aura donc ici presque toujours

une suffisante notion rationnelle de la marche historique propre à

la métaphysique révolutionnaire, en s'y bornant essentiellement à

rattacher, dans les cas principaux, les conséquences déistes aux

principes protestans. En outre, notre attention doit rester désormais

exclusivement concentrée, jusqu'à la fin de ce chapitre, sur le

progrès de la désorganisation spirituelle. Car, la désorganisation

temporelle, tant que l'ébranlement philosophique n'a pas été pleinement

consommé, n'a pu alors présenter, comme je l'ai déjà indiqué, que

les caractères politiques précédemment établis pour l'autre période;

et, quant à l'immense explosion finale qui a dû succéder à cette

opération, son importance prépondérante m'en fait renvoyer la juste

appréciation au cinquante-septième chapitre, quand nous aurons, dans

le cinquante-sixième, convenablement analysé l'essor croissant du

mouvement élémentaire de réorganisation, qui s'était toujours développé

conjointement avec la décomposition dont nous allons terminer l'étude

générale.

Ce serait bien peu connaître la marche lente et incertaine de notre

faible intelligence, surtout à l'égard des conceptions sociales, que

de supposer l'esprit humain susceptible de se dispenser de cette

élaboration finale de la doctrine critique, par cela seul que, tous

les principes essentiels en ayant été préalablement ébauchés par

le protestantisme, le développement graduel de leurs conséquences

nécessaires aurait pu être abandonné à son cours spontané, sans exiger

aucune série spéciale de travaux systématiques pour la formation

directe de la philosophie négative. D'abord, il n'est pas douteux

que l'émancipation humaine eût ainsi inévitablement subi un immense

retard, dont on pourra se faire une juste idée en réfléchissant sur la

malheureuse aptitude de la plupart des hommes à supporter, avec une

résignation presque indéfinie, un état d'inconséquence logique pareil

à celui que le protestantisme avait consacré, surtout tant que notre

entendement reste encore soumis au régime théologique. Aujourd'hui

même, dans les pays protestans où l'ébranlement philosophique n'a

pu suffisamment pénétrer, en Angleterre, et encore davantage aux

États-Unis, ne voit-on pas les sociniens, et les autres sectes avancées

qui ont rejeté presque tous les dogmes essentiels du christianisme,

s'obstiner néanmoins à maintenir leur puérile restriction primitive

de l'esprit d'examen dans le cercle purement biblique, et nourrir des

haines vraiment théologiques contre tous ceux qui ont poussé plus loin

l'affranchissement spirituel? Mais, en outre, par une appréciation

plus spéciale et mieux approfondie, on peut aisément reconnaître, ce

me semble, que l'indispensable essor de la doctrine révolutionnaire

aurait fini par être essentiellement étouffé, sans ce mémorable

ébranlement déiste qui a surtout caractérisé le siècle dernier, et

qu'on peut justement qualifier de voltairien, du nom de son principal

propagateur. Car, le protestantisme, après avoir pris l'initiative

des principes critiques, les avait implicitement abandonnés partout

où il avait pu triompher; depuis que, sous la forme luthérienne,

il s'était profondément combiné avec le gouvernement temporel, son

génie n'était certes pas moins hostile que celui du catholicisme

lui-même envers toute émancipation ultérieure: l'élan révolutionnaire

n'était plus réellement représenté dès-lors que par les sectes

dissidentes, déjà presqu'en tous lieux cruellement comprimées, et

que leurs innombrables divergences empêchaient d'ailleurs d'acquérir

aucun véritable ascendant mental. Telle était, à cet égard, la vraie

situation générale de la chrétienté, aussi bien protestante que

catholique, vers la fin du XVIIe siècle, lorsque la grande dictature

temporelle, monarchique ou aristocratique, eut pris son caractère

définitif, après l'expulsion des calvinistes français et le triomphe

simultané de l'anglicanisme; d'où date essentiellement, pour l'un

et l'autre cas, l'organisation complète du système de résistance

plus ou moins rétrograde, graduellement devenu de plus en plus

systématique en même temps que l'esprit révolutionnaire. Cette immense

concentration politique autour de pouvoirs déjà instinctivement

éveillés sur l'imminent danger de tout prolongement ultérieur du

mouvement de décomposition, et l'espèce de défection spontanée que

venait ainsi de faire le protestantisme envers l'ensemble de la cause

révolutionnaire qu'il avait jusque alors exclusivement représentée,

tout ce concours d'obstacles universels exigeait évidemment que la

désorganisation spirituelle prît une nouvelle marche, et trouvât des

chefs plus conséquens, propres à la conduire jusqu'à son dernier terme

nécessaire, par des moyens adaptés à la nature de l'opération et à

la difficulté des circonstances. Du reste, il serait certainement

superflu d'insister ici davantage sur l'indispensable intervention

d'une influence philosophique dont l'avénement était pleinement

inévitable, comme nous l'allons spécialement reconnaître. Mais il

n'était point inutile de vérifier directement, en cette nouvelle

occasion capitale, cette invariable correspondance que nous a jusqu'ici

toujours offert spontanément, en tant d'autres cas, l'ensemble du

passé, entre les grandes exigences sociales et leurs modes naturels de

satisfaction simultanée. Il est clair, en général, d'après la série

de nos explications antérieures, que la période protestante avait

graduellement amené l'ancien système social à un état de décomposition

intime où il devenait essentiellement impropre à diriger aucunement

l'évolution ultérieure des sociétés modernes, envers laquelle

son ascendant politique devenait, au contraire, de plus en plus

hostile. Aussi l'imminence d'une révolution universelle et décisive

commençait-elle alors à se faire déjà vaguement pressentir aux penseurs

suffisamment pénétrans, comme le grand Leibnitz nous en offre surtout

l'exemple. D'une autre part, néanmoins, ce système eût prolongé

presque indéfiniment, par la seule force d'inertie, son ascendant

oppressif, malgré cet état de quasi-putréfaction, de manière à entraver

profondément, même en idée, toute vraie réorganisation sociale, sans

cependant pouvoir réaliser sa propre utopie rétrograde, si le ferment

révolutionnaire, acquérant spontanément une nouvelle et plus complète

énergie, ne fût venu, par l'importante opération philosophique qui

nous reste à apprécier, faire hautement ressortir enfin l'inévitable

tendance de l'ensemble du grand mouvement de décomposition vers une

régénération totale, constituant sa seule issue nécessaire, qui, en

toute autre hypothèse, serait demeurée constamment enveloppée sous la

nébuleuse indétermination politique de la métaphysique protestante.

Il est maintenant facile de concevoir la tendance naturelle de la

philosophie négative vers cet état définitif de pleine systématisation,

en résultat, direct ou indirect, du mouvement purement hérétique,

ci-dessus apprécié. Car, cette disposition graduelle de l'esprit

humain à l'entière émancipation théologique s'était déjà manifestée

avant même que la décomposition spontanée du monothéisme catholique

commençât à devenir sensible. En remontant autant que possible, on la

verrait pour ainsi dire précéder l'organisation du catholicisme, si

l'on a convenablement égard aux explications de la cinquante-troisième

leçon sur la tendance remarquable de certaines écoles grecques, sous la

décadence du régime polythéique, à dépasser spéculativement les bornes

générales du simple monothéisme. Un effort aussi éminemment prématuré,

en un temps où toute saine conception de philosophie naturelle était

évidemment impossible, ne pouvait, sans doute, aboutir qu'à une sorte

de panthéisme métaphysique, où la nature était, au fond, abstraitement

divinisée: mais une telle doctrine différait peu, en réalité, de ce

qu'on a depuis qualifié abusivement d'athéisme; elle s'en rapprochait

surtout quant à l'opposition radicale envers toutes les croyances

religieuses susceptibles d'une véritable organisation, ce qui est ici

le plus important, puisqu'il s'agit d'idées essentiellement négatives.

Quoique cette disposition anti-théologique ait dû, ainsi que je

l'ai expliqué, s'effacer spontanément sous l'ascendant nécessaire

de l'esprit d'organisation monothéique, pendant la longue période

d'ascension sociale du catholicisme, elle n'avait jamais entièrement

disparu; et les traces en sont fort sensibles à tous les âges de la

grande élaboration catholique, ne fût-ce que par les persécutions

qu'eut alors à subir la philosophie d'Aristote, à raison d'un tel

caractère, qui, en effet, s'y trouvait implicitement consacré.

La scolastique proprement dite résulta ensuite, comme on l'a vu,

d'une sorte de transaction spontanée entre les deux métaphysiques

antagonistes, et ouvrit elle-même une nouvelle issue normale à l'esprit

d'émancipation, qui, à travers la théologie officielle manifestait une

prédilection croissante pour les plus libres penseurs de la Grèce,

dont l'influence indirecte s'était toujours maintenue, à divers

degrés, chez beaucoup d'hommes spéculatifs, et principalement dans le

haut clergé italien, constituant alors la portion la plus pensante de

l'espèce humaine. Cette métaphysique radicalement négative était déjà

très répandue, au treizième siècle, parmi les esprits cultivés; de

manière à laisser encore de nombreux souvenirs, tels que ceux des deux

principaux amis et prédécesseurs de Dante, ou du célèbre chancelier

de Frédéric II, etc. Sans prendre une part très active aux grandes

luttes intestines des deux siècles suivans, où la désorganisation

spontanée du système catholique fut surtout dirigée, comme je l'ai

montré, par une métaphysique plus théologique, source immédiate du pur

protestantisme, cette tendance irréligieuse y trouva naturellement

une nouvelle stimulation, ainsi qu'un essor plus facile, et dut y

prendre aussi un caractère plus systématique, en même temps que plus

prononcé. Au seizième siècle, elle laisse agir le protestantisme, en

s'abstenant soigneusement de concourir à son élaboration, et profite

seulement de la demi-liberté que la discussion philosophique venait

ainsi d'acquérir nécessairement pour commencer à développer directement

sa propre influence mentale, soit écrite, soit surtout orale: c'est

ce qu'indiquent alors hautement les illustres exemples d'Érasme, de

Cardan, de Ramus, de Montaigne, etc.; et c'est ce que confirment,

avec encore plus d'évidence, les plaintes naïves de tant de vrais

protestans sur le débordement croissant d'un esprit anti-théologique

qui menaçait déjà de rendre essentiellement superflue leur réforme

naissante, en faisant enfin ressortir immédiatement l'irrévocable

caducité du système qui en était l'objet. Les luttes ardentes et

prolongées alors déterminées par les dissentimens religieux, durent

puissamment contribuer ensuite à fortifier et à propager un tel

esprit, dont l'essor, cessant désormais d'être une simple source de

satisfaction personnelle pour les principales intelligences, trouvait

dès-lors spontanément, comme je l'ai indiqué, au sein même du vulgaire,

une noble destination sociale, puisqu'il devenait ainsi le seul refuge

général de l'humanité contre les fureurs et les extravagances des

divers systèmes théologiques, partout dégénérés maintenant en principes

d'oppression ou de perturbation. Aussi reconnaîtrons-nous ci-après que

l'élaboration systématique de la philosophie négative s'est réellement

opérée, en tout ce qu'elle offrait de plus fondamental, vers le milieu

du dix-septième siècle, malgré qu'elle soit communément rapportée au

siècle suivant, réservé seulement à son active propagation universelle.

Cet avénement naturel d'une telle philosophie a dû être alors

puissamment secondé par un mouvement mental d'une tout autre nature

et d'une bien plus haute destination, quoique habituellement confondu

avec le premier dans les appréciations actuelles. On conçoit qu'il

s'agit de l'essor direct du véritable esprit positif, qui, jusque

alors concentré en d'obscures recherches scientifiques, commençait

enfin, dès le XVIe siècle, et surtout pendant la première moitié du

XVIIe, à manifester hautement son propre caractère philosophique,

non moins hostile au fond à la métaphysique elle-même qu'à la pure

théologie, mais qui devait d'abord concourir spontanément avec

l'une pour l'entière élimination de l'autre, comme je l'indiquerai

spécialement au chapitre suivant. J'ai déjà annoncé que ce nouvel

esprit avait peu aidé à l'ébranlement protestant, auquel son essor

distinct est réellement postérieur, et d'ailleurs peu sympathique,

tandis qu'il avait dû beaucoup faciliter l'émancipation ultérieure;

c'est ici le lieu de le signaler sommairement. Or, cette inévitable

influence résultait directement, chez les intelligences supérieures,

de sa tendance nécessaire à favoriser l'empiètement toujours croissant

de la raison sur la foi, en disposant au rejet systématique, au moins

provisoire, de toute croyance non démontrée. Sans supposer à Bacon et

à Descartes aucun dessein formellement irréligieux, peu compatible en

effet avec la mission fondamentale qui devait absorber leur active

sollicitude, il est néanmoins impossible de méconnaître que l'état

préalable de plein affranchissement intellectuel qu'ils prescrivaient

si énergiquement à la raison humaine devait désormais conduire les

meilleurs esprits à l'entière émancipation théologique, en un temps

où déjà l'éveil mental avait été, à cet égard, suffisamment provoqué.

Ce résultat naturel devenait ainsi d'autant plus difficile à éviter

qu'il devait d'abord être moins soupçonné, comme conséquence d'une

simple préparation logique, dont aucun homme judicieux ne pouvait

guère contester alors la nécessité abstraite. Tel est toujours, en

effet, l'irrésistible ascendant spirituel des révolutions purement

relatives à la méthode, et dont les dangers ne peuvent, d'ordinaire,

être aperçus que lorsque leur accomplissement est assez avancé pour

ne pouvoir plus être réellement contenu. Aussi, dans le cas actuel,

le grand Bossuet lui-même, malgré son sincère attachement à des

croyances caduques, a-t-il involontairement cédé à la séduction

logique du principe cartésien, quoique la tendance anti-religieuse en

eût été déjà suffisamment signalée par le janséniste Pascal, qui, en

sa qualité de nouveau sectaire, devait avoir une foi plus inquiète

en même temps que plus vive. Pendant que cette inévitable influence

s'exerçait insensiblement chez les esprits d'élite, le vulgaire ne

pouvait manquer, d'une autre part, d'être profondément troublé, dans

ses convictions chancelantes, par le conflit non moins nécessaire

qui dès-lors commençait à s'élever directement, avec une énergie

croissante, des découvertes scientifiques contre les conceptions

théologiques. La mémorable persécution, si aveuglément suscitée au

grand Galilée pour sa démonstration du mouvement de la Terre, a

dû faire alors plus d'incrédules que toutes les intrigues et les

prédications jésuitiques n'en pouvaient convertir ou prévenir; outre

la manifestation involontaire que le catholicisme faisait ainsi de

son caractère désormais hostile au plus pur et au plus noble essor du

génie humain; beaucoup d'autres cas analogues, quoique moins prononcés,

ont dû pareillement développer, à divers degrés, cette opposition de

plus en plus décisive, avant la fin du XVIIe siècle. Ce qu'il faut

surtout noter ici à l'égard de cette double influence nécessaire, à

la fois exercée sur tous les rangs intellectuels, c'est sa tendance

également contraire aux diverses croyances qui se disputaient

encore si vainement le gouvernement moral de l'humanité, et par

suite sa convergence spontanée vers l'effort général d'émancipation

finale de la raison humaine contre toute théologie quelconque, dont

l'incompatibilité radicale avec l'essor total des connaissances réelles

était enfin par-là directement dévoilée.

Cours de philosophie positive. (5/6) · 第 14 / 16 题