aux plus grands intérêts de l'humanité, consiste à décider, en général,
si l'action morale du catholicisme au moyen-âge tenait surtout à la
propriété, alors exclusivement inhérente à ses doctrines, de servir
d'organes indispensables à la constitution régulière de certaines
opinions spontanément communes, dont la puissance publique, une fois
établie, était nécessairement douée, par sa seule universalité,
d'un irrésistible ascendant moral: ou bien si, selon l'hypothèse
vulgaire, les résultats effectifs ont essentiellement dépendu de
ces profondes impressions personnelles d'espoir, et encore plus de
crainte, relatives à la vie future, que le catholicisme s'était
attaché à coordonner et à fortifier avec plus de soin et d'habileté
qu'aucune autre religion, soit antérieure, soit même postérieure;
précisément parce qu'il avait judicieusement évité de rien formuler
dogmatiquement à ce sujet, laissant à l'imagination intéressée de
chaque croyant à détailler librement les peines et les récompenses
promises, d'une manière bien autrement énergique, et bien mieux
appropriée aux convenances individuelles, que ne l'eût permis, comme
dans la foi musulmane, par exemple, l'immuable contemplation d'une
perspective banale, quelque heureusement qu'elle eût d'abord été
choisie. Cette grande question, qui, j'ose le dire, n'a jamais été
convenablement posée, ne saurait être nettement résolue par l'examen
des cas ordinaires, où les deux influences ont dû évidemment coexister
toujours, pendant tout le règne du catholicisme; ce qui doit conduire,
à moins d'une analyse très variée et souvent fort difficile, à
attribuer fréquemment à l'une ce qui appartient vraiment à l'autre,
suivant la prédisposition dominante de notre intelligence; comme
le témoignent, en tant d'exemples, les discussions scientifiques,
sur des sujets même infiniment plus simples. La saine logique
indique donc ici la nécessité de prononcer surtout d'après ces cas,
plus ou moins exceptionnels, où les deux grandes influences qu'il
s'agit de comparer se sont trouvées en opposition mutuelle, par une
discordance anomale très caractérisée entre les préjugés publics et
les prescriptions religieuses, ordinairement d'accord: ce doivent être
évidemment les seules circonstances où l'observation directe puisse
être pleinement décisive, à moins de contradiction formelle avec un
principe déjà bien établi. Or, quoique de telles occasions doivent,
par leur nature, être fort rares, surtout pour des sujets suffisamment
importans, une judicieuse exploration sociologique en fera aisément
discerner, aux divers âges du catholicisme, plusieurs pleinement
irrécusables, et remplissant spontanément, au degré convenable, toutes
les conditions indispensables à la démonstration historique de cet
aphorisme vraiment capital de statique sociale: les préjugés publics
sont habituellement plus puissans que les préceptes religieux, dans
tout antagonisme qui vient à s'établir entre ces deux forces morales,
jusqu'ici le plus souvent convergentes. Mon illustre précurseur,
l'infortuné Condorcet, qui me paraît avoir seul compris dignement une
telle discussion, a cité surtout un exemple éminemment décisif, que
je crois devoir indiquer ici, soit à raison de sa haute importance
sociale, soit parce que l'opposition des deux forces s'y trouvait
très marquée: c'est le cas général du duel, qui, aux plus beaux temps
du catholicisme, imposé par les mœurs militaires, conduisait si
fréquemment tant de pieux chevaliers à braver directement les plus
énergiques condamnations religieuses; tandis que (afin de compléter,
par un contraste non moins significatif, cette lumineuse observation),
on voit aujourd'hui le duel spontanément disparaître peu à peu, sous
la seule prépondérance graduelle des mœurs industrielles, malgré
l'entière décadence pratique des prohibitions théologiques. Cette seule
indication capitale, à laquelle je dois ici me réduire, suffira,
j'espère, pour suggérer au lecteur beaucoup d'autres vérifications
analogues, plus ou moins prononcées, d'un principe d'ailleurs en
pleine harmonie avec la connaissance réelle de la nature humaine,
qui nous déterminera toujours, dans les cas suffisamment graves, à
braver un péril lointain, quelque intense qu'il puisse être, plutôt
que d'encourir immédiatement l'inévitable flétrissure d'une opinion
publique très arrêtée et très unanime. Quoique rien, au premier
aspect, ne semble pouvoir contrebalancer la puissance des terreurs
religieuses, directement relatives à un avenir indéfini, il n'est pas
douteux cependant que, par une suite nécessaire de cette éternité
même, des âmes assez énergiques, comme il en a toujours existé, et
surtout au moyen-âge, sans contester aucunement la réalité d'une telle
perspective future, ont pu se la rendre secrètement assez familière
pour n'en plus être arrêtées dans leurs impulsions dominantes:
car, l'éternité de douleur, aussi inintelligible que l'éternité de
plaisir, ne saurait se concilier, dans notre imagination, avec cette
aptitude évidente de toute vie animale à convertir en indifférence
tout sentiment continu. Milton a beau consumer son admirable génie
poétique à nous peindre les damnés alternativement transportés, par
un infernal raffinement, du lac de feu sur l'étang glacé, l'idée des
bains russes fait bientôt succéder le sourire à ce premier effroi,
et rappeler que la puissance de l'habitude peut atteindre aussi le
changement même, quelque brusque qu'il puisse être, dès qu'il devient
assez fréquent. On sentira toute la portée réelle d'une semblable
appréciation, malgré son apparence paradoxale, si l'on considère que
la même énergie qui pousse aux grands crimes peut également conduire à
braver de tels arrêts, envers lesquels le temps ne saurait d'ailleurs
manquer pour se préparer graduellement à leur exécution lointaine,
dût-elle n'être jamais affectée d'aucune grave incertitude, ce qui est
certainement impossible. Quant aux âmes ordinaires, il est clair que
l'espoir, toujours réservé, d'une absolution finale, qui constituait,
comme je l'ai expliqué, une indispensable condition générale de
l'existence pratique du catholicisme, devait souvent suffire, dans
les circonstances, naturellement moins critiques, où elles se
trouvaient communément, à leur inspirer le facile courage de violer
momentanément les préceptes religieux; tandis qu'elles n'auraient
pu, sans des efforts bien plus puissans, affronter directement les
préjugés publics, dans les cas d'antagonisme très prononcés. Sans
insister ici davantage sur un tel sujet, maintenant assez éclairci
pour notre but principal, nous devrons donc regarder désormais la
force morale du catholicisme comme ayant dû tenir essentiellement, aux
époques même de sa plus grande intensité, à son aptitude nécessaire,
tant qu'il a pu suffisamment régner, à se constituer spontanément en
organe régulier des opinions communes, dont l'irrésistible universalité
devait naturellement tirer une nouvelle énergie continue de leur active
reproduction systématique par un clergé indépendant et respecté: les
considérations purement relatives à la vie future n'ont pu avoir
comparativement, en aucun temps, qu'une influence très accessoire
sur la conduite réelle. Outre l'utilité historique de cette analyse
préalable dans la saine appréciation générale de l'influence morale
propre au catholicisme, le lecteur doit, sans doute, déjà pressentir
l'extrême intérêt philosophique qu'elle devra bientôt acquérir,
quand nous serons graduellement parvenus à l'examen direct de l'état
présent de l'humanité, où, d'après un tel préambule, nous devrons
immédiatement expliquer comment l'évolution intellectuelle, quoique
finissant par dissiper sans retour toutes ces émotions théologiques,
est loin cependant de diminuer, en réalité, les garanties morales de
l'ordre social, parce qu'elle doit développer éminemment la force
insurmontable de l'opinion publique, par un incontestable privilége de
la philosophie positive, qui sera alors convenablement caractérisé.
L'admirable régénération graduelle que, au moyen-âge, le catholicisme
a suffisamment accomplie, ou du moins convenablement ébauchée, dans
la morale humaine, a surtout consisté, d'après nos indications
antérieures, à transporter enfin, autant que possible, à la morale la
suprématie sociale jusque alors toujours demeurée à la politique, en
faisant justement prévaloir désormais les besoins les plus généraux et
les plus fixes sur les nécessités particulières et variables, par la
considération, directement prépondérante, des conditions élémentaires
de l'existence humaine, de celles qui, immuables dans leur nature et
seulement de plus en plus développées, sont inévitablement communes
à tous les états sociaux et à toutes les situations individuelles,
et dont les exigences fondamentales, formulées par une doctrine
universelle, déterminaient ainsi la mission spéciale du pouvoir
spirituel, essentiellement destiné à les faire continuellement
respecter dans la vie réelle, individuelle et sociale, ce qui supposait
d'abord son entière indépendance du pouvoir politique proprement
dit. Sans doute, comme je l'expliquerai plus tard, la philosophie,
éminemment théologique, sur laquelle devait alors exclusivement
reposer cette sublime opération sociale, en a, sous divers aspects
importans, beaucoup altéré la pureté, et même gravement compromis
l'efficacité; soit parce que le vague de cette philosophie affectait
forcément, malgré toutes les précautions de la sagesse sacerdotale,
les prescriptions morales qui s'y rattachaient; soit aussi à cause
de l'empire moral trop arbitraire qui en devait résulter pour la
corporation directrice, et sans lequel néanmoins l'absolu inhérent aux
préceptes religieux les eût rendus réellement impraticables; soit enfin
par suite de la sorte de contradiction intime qui devait implicitement
entraver une doctrine où l'on se proposait de cultiver surtout le
sentiment social, mais en développant d'abord un égoïsme exorbitant,
quoique idéal, ne concevant jamais le moindre bien qu'en vue de
récompenses infinies, en sorte que la préoccupation continue du salut
individuel devait directement neutraliser, à un haut degré, ce qu'il y
avait de vraiment sympathique dans l'heureuse et touchante affection
unanime de l'amour de Dieu. Mais, quelque incontestables que soient
ces divers inconvéniens capitaux, ils étaient évidemment inévitables,
et ils n'ont point empêché alors la réalisation suffisante d'une
régénération qui ne pouvait autrement commencer, quoiqu'elle doive
maintenant être poursuivie et perfectionnée d'après de meilleures
bases intellectuelles.
C'est ainsi que, par une juste appréciation comparative des différens
besoins de l'humanité, la morale a été enfin dignement placée à
la tête des nécessités sociales, en concevant toutes les facultés
quelconques de notre nature comme ne devant jamais constituer que des
moyens plus ou moins efficaces, toujours subordonnés à ce grand but
fondamental de la vie humaine, directement consacré par une doctrine
universelle, convenablement érigée en type nécessaire de tous les
actes réels, individuels ou sociaux. On doit, à la vérité, reconnaître
qu'il y avait, au fond, ainsi que je l'expliquerai ci-après, quelque
chose d'intimement hostile au développement intellectuel dans la
manière dont l'esprit chrétien concevait la suprématie sociale de
la morale, quoique cette opposition ait été fort exagérée; mais le
catholicisme, à son âge de prépondérance, a spontanément contenu
une telle tendance, par cela même qu'il prenait le principe de la
capacité pour base directe de sa propre constitution ecclésiastique:
cette disposition élémentaire, dont le danger philosophique ne devait
se manifester qu'au temps de la décadence du système catholique,
n'empêchait nullement la justesse radicale de cette sage décision
sociale qui subordonnait nécessairement l'esprit lui-même à la
moralité. Les intelligences, de plus en plus multipliées, qui,
sans être vraiment éminentes, ont atteint, surtout par la culture,
un degré moyen d'élévation, se sont toujours, et principalement
aujourd'hui, secrètement insurgées contre cet arrêt salutaire, qui
gêne leur ambition démesurée: mais il sera éternellement confirmé,
avec une profonde reconnaissance, malgré les perturbations provenues
d'une telle antipathie mal dissimulée, soit par la masse sociale, au
profit de laquelle il est directement conçu, soit par le vrai génie
philosophique, qui en peut analyser dignement l'immuable nécessité.
Quoique la véritable supériorité mentale soit certainement la plus
rare et la plus précieuse de toutes, il est néanmoins irrécusable que,
même chez les organismes exceptionnels où elle est convenablement
prononcée, elle ne peut réaliser suffisamment son principal essor
quand elle n'est point subordonnée à une haute moralité, par suite du
peu d'énergie relative des facultés spirituelles dans l'ensemble de
la nature humaine. Sans cette indispensable condition permanente, le
génie, en supposant qu'il puisse être alors entièrement développé,
ce qui serait bien difficile, dégénérera promptement en instrument
secondaire d'une étroite satisfaction personnelle, au lieu de
poursuivre directement cette large destination sociale qui peut seule
lui offrir un champ et un aliment dignes de lui: dès-lors, s'il est
philosophique, il ne s'occupera que de systématiser la société au
profit de ses propres penchans; s'il est scientifique, il se bornera à
des conceptions superficielles, susceptibles de procurer bientôt des
succès faciles et productifs; s'il est esthétique, il produira des
œuvres sans conscience, aspirant, presque à tout prix, à une rapide
et éphémère popularité; enfin, s'il est industriel, il ne cherchera
point des inventions capitales, mais des modifications lucratives. Ces
déplorables résultats nécessaires de l'esprit dépourvu de direction
morale, qui, du moins, malgré qu'ils neutralisent radicalement la
valeur sociale du génie lui-même, ne sauraient entièrement l'annuler,
doivent être évidemment encore plus vicieux chez les hommes secondaires
ou médiocres, à spontanéité peu énergique: alors l'intelligence, qui
ne devrait servir essentiellement qu'à perfectionner la prévision,
l'appréciation, et la satisfaction des vrais besoins principaux de
l'individu et de la société, n'aboutit le plus souvent, dans sa vaine
suprématie, qu'à susciter une insociable vanité, ou à fortifier
d'absurdes prétentions à dominer le monde au nom de la capacité, qui,
ainsi moralement affranchie de toute condition d'utilité générale,
finit par devenir d'ordinaire également nuisible au bonheur privé
et au bien public, comme on ne l'éprouve que trop aujourd'hui. Pour
quiconque a convenablement approfondi la véritable étude fondamentale
de l'humanité, l'amour universel, tel que l'a conçu le catholicisme,
importe certainement encore davantage que l'intelligence elle-même,
dans l'économie usuelle de notre existence, individuelle ou sociale,
parce que l'amour utilise spontanément, au profit de chacun et de tous,
jusqu'aux moindres facultés mentales; tandis que l'égoïsme dénature ou
paralyse les plus éminentes dispositions, dès-lors souvent bien plus
perturbatrices qu'efficaces, quant au bonheur réel, soit privé, soit
public. La profonde sagesse du catholicisme, en constituant enfin la
morale au-dessus de toute l'existence humaine, afin d'en diriger et
contrôler sans cesse les divers actes quelconques, a donc certainement
établi le principe le plus fondamental de la vie sociale, et qui,
quoique momentanément ébranlé ou obscurci par de dangereux sophismes,
surgira toujours finalement, avec une évidence croissante, d'une étude
de plus en plus approfondie de notre véritable nature, surtout quand
le positivisme rationnel aura spontanément dissipé, à ce sujet, les
ténèbres métaphysiques.
Du reste, en considérant, à cet égard, aussi bien que sous tout autre
aspect plus déterminé, l'appréciation morale du catholicisme, il ne
faut jamais oublier que, par suite même de l'indépendance élémentaire
de la morale envers la politique, organisée par la séparation générale
entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, la doctrine
morale a dû dès lors se composer essentiellement d'une suite de
types, destinés surtout, non à formuler immédiatement la pratique
réelle, mais à caractériser convenablement la limite, toujours plus
ou moins idéale, dont notre conduite devait tendre sans cesse à se
rapprocher de plus en plus. La nature et la destination de ces types
moraux sont entièrement analogues à celles des types scientifiques ou
esthétiques, qui, dans toute œuvre rationnellement dirigée, servent
de guide indispensable à nos diverses conceptions, et dont le besoin
se fait sentir jusque dans les plus simples opérations humaines, même
industrielles. On a radicalement méconnu, sous ce rapport, l'esprit
général de la morale catholique, de manière à n'en pouvoir porter que
de faux jugemens philosophiques, lorsqu'on lui a irrationnellement
reproché la prétendue exagération de ses principaux préceptes: il
serait aussi judicieux de critiquer les peintres, par exemple, sur
la perfection chimérique de leurs modèles intérieurs. Il est clair,
en général, que des types quelconques doivent nécessairement dépasser
les réalités correspondantes, puisqu'ils en doivent constituer
les limites idéales, au-dessous desquelles la pratique ne restera
certainement que trop, encore plus dans l'ordre moral que dans
l'ordre intellectuel: ce qui n'empêche nullement, en l'un et l'autre
cas, leur utilité fondamentale, pourvu qu'ils soient convenablement
construits; condition que l'idée même de _limite_, telle que les
géomètres l'ont régularisée, est éminemment propre à définir exactement
aujourd'hui. L'instinct philosophique du catholicisme lui a fait
remplir spontanément, de la manière la plus heureuse, cette condition
indispensable, en le conduisant à faire passer, pour plus d'efficacité
pratique, ses types moraux de l'état abstrait à l'état concret, épreuve
vraiment décisive qui, en un sujet quelconque, manifesterait aussitôt
l'exagération effective des conceptions initiales: c'est ainsi que les
premiers philosophes qui ont ébauché le catholicisme se sont complu
naturellement dans l'application de leur génie social à concentrer
graduellement, sur celui auquel ils rapportaient la fondation
primordiale du système, toute la perfection qu'ils pouvaient concevoir
dans la nature humaine; de manière à l'ériger ensuite en type
universel et actif, alors admirablement adapté à la direction morale
de l'humanité, et dans lequel, en un cas quelconque, les plus chétifs
et les plus éminens pouvaient également trouver des modèles généraux
de conduite réelle; ce type sublime ayant d'ailleurs été admirablement
complété par la conception, encore plus idéale, qui représente, pour
la femme, la plus heureuse conciliation mystique de la pureté avec la
maternité.
Toutes les diverses branches essentielles de la morale universelle ont
reçu du catholicisme des améliorations capitales, qui ne sauraient être
ici spécialement mentionnées, et pour la juste appréciation desquelles
je puis d'ailleurs renvoyer provisoirement aux philosophes catholiques,
surtout à Bossuet et à De Maistre, qui les ont, en général, sainement
jugées. Je dois me borner maintenant à l'indication rapide des plus
importans progrès, dans les trois parties successives qui composent
l'ensemble de la morale, d'abord personnelle, puis domestique, et enfin
sociale, suivant la division établie au cinquantième chapitre.
Consacrant l'opinion unanime des philosophes antérieurs, le
catholicisme a dignement envisagé les vertus individuelles comme la
première base de toutes les autres, en ce qu'elles offrent l'exercice
le plus naturel et le plus décisif à cet ascendant énergique de la
raison sur la passion, d'où dépend tout le perfectionnement moral.
Aussi ne doit-on pas même croire dépourvues d'efficacité sociale,
surtout au moyen-âge, ces pratiques artificielles où l'homme était
poussé à s'imposer volontairement des privations systématiques,
qui, malgré leur inutilité apparente, ont pu constituer d'heureux
auxiliaires permanens de l'éducation morale[22]. Du reste, les
vertus simplement personnelles ont commencé alors à être conçues
directement dans leur destination sociale, tandis que les anciens
les recommandaient surtout à titre de prudence purement relative à
l'individu, isolément considéré: la philosophie positive poursuivra
de plus en plus cette importante transformation, qui tend à ôter à
l'arbitrage de la sagesse privée des habitudes où l'individu est loin
certes d'être seul intéressé. L'humilité, tant reprochée à cette partie
élémentaire de la morale catholique, constitue, au contraire, une
prescription capitale, dont la valeur réelle n'est pas seulement bornée
à ces temps d'orgueilleuse oppression qui en ont mieux manifesté la
nécessité, mais se rapporte, en général, aux vrais besoins moraux de la
nature humaine, où il n'est pas à craindre, sans doute, que l'orgueil
et la vanité soient effectivement jamais trop abaissés: la nouvelle
philosophie sociale confirmera et même perfectionnera nécessairement,
à un haut degré, cet important précepte, en l'étendant spontanément
jusqu'aux supériorités intellectuelles, quoiqu'elle leur ouvre le
plus vaste champ; car, rien n'est assurément plus propre que les
études positives, pour peu, du moins, qu'elles soient convenablement
approfondies et philosophiquement conçues, à faire continuellement
apprécier, en tous sens, la faible portée de notre intelligence,
quelque noble fierté rationnelle que doive d'ailleurs nous inspirer une
satisfaisante découverte de la vérité. Mais je dois surtout signaler,
au sujet de ce premier ordre de prescriptions morales, une dernière
innovation essentielle, heureusement accomplie par le catholicisme, et
dont la philosophie métaphysique a fait méconnaître l'éminente valeur
sociale: je veux dire la réprobation générale du suicide, dont les
anciens, aussi dédaigneux de leur propre vie que de celle d'autrui,
s'étaient si souvent fait un monstrueux honneur, ou du moins une trop
fréquente ressource, plus d'une fois imitée par leurs philosophes,
loin d'en être blâmée. Cette pratique antisociale devait, sans doute,
spontanément décroître avec la prédominance des mœurs militaires;
mais c'est certainement une des gloires morales du catholicisme
d'en avoir convenablement organisé l'énergique condamnation, dont
l'importance, momentanément oubliée aujourd'hui à cause de notre
anarchie intellectuelle, sera certainement toujours confirmée par
une exacte analyse des vrais besoins moraux de la société humaine.
Plus la vie future perd nécessairement de son efficacité morale, plus
il importe, évidemment, que tous les individus soient, autant que
possible, invinciblement attachés à la vie réelle, sans pouvoir en
éluder les douloureuses conséquences par une catastrophe inopinée, qui
laisse à chacun la dangereuse faculté d'annuler, à son gré, la réaction
indispensable que la société a compté exercer sur lui: en sorte que,
d'après des motifs purement humains, le suicide sera un jour non moins
pleinement réprouvé sous le régime positif, comme directement contraire
aux bases générales de la moralité humaine.
Note 22: Les pratiques hygiéniques imposées par le
catholicisme, outre leur utilité indirecte pour entretenir de
salutaires habitudes de soumission morale et de contrainte
volontaire, se rapportaient directement à l'action générale du
régime sur l'ensemble de notre nature, dont la haute importance
n'est plus douteuse aux yeux des bons esprits, et que la saine
philosophie devra soumettre un jour à une sage discipline
rationnelle, destinée à réaliser, sous l'assentiment éclairé de
la raison publique, l'entière efficacité, physique et morale,
de ce puissant moyen de perfectionnement humain.
L'aptitude morale du catholicisme s'est surtout manifestée dans
l'heureuse organisation de la morale domestique, enfin placée à son
rang véritable, au lieu d'être absorbée par la politique, suivant
le génie de toute l'antiquité. Par la séparation fondamentale entre
l'ordre spirituel et l'ordre temporel, et par l'ensemble du régime
correspondant, on a été conduit, au moyen-âge, à sentir que la vie
domestique devait être désormais la plus importante pour la masse des
hommes, sauf le petit nombre de ceux que leur nature exceptionnelle
et les besoins de la société devaient appeler principalement à la vie
politique, à laquelle les anciens avaient tout sacrifié, parce qu'ils
ne considéraient que les hommes libres dans des populations surtout
composées d'esclaves. Ce soin prépondérant du catholicisme pour la
morale domestique a eu tant d'admirables résultats, que leur analyse
sommaire ne saurait être indiquée ici. Je ne m'arrête donc pas à
considérer l'heureux perfectionnement général de la famille humaine,
sous l'intervention continue de l'influence catholique, pénétrant
spontanément dans les plus intimes relations, où, sans tyrannie, elle
développait graduellement un juste sentiment des devoirs mutuels: et
cependant il serait, par exemple, d'un haut intérêt de mieux apprécier
qu'on ne l'a fait encore comment le catholicisme, tout en consacrant,
de la manière la plus solennelle, l'autorité paternelle, a totalement
aboli le despotisme presque absolu qui la caractérisait chez les
anciens, et qui, dès la naissance, était si fréquemment manifesté
par le meurtre ou l'abandon des nouveaux-nés, encore essentiellement
légitimes hors de la sphère territoriale du monothéisme. Restreint
ici par d'inévitables limites, j'indiquerai seulement ce qui se
rapporte au lien le plus fondamental, envers lequel, après une profonde
appréciation, tous les vrais philosophes finiront, à mon gré, par
reconnaître bientôt, malgré nos graves aberrations actuelles, qu'il
ne reste vraiment à faire rien d'essentiel, si ce n'est de consolider
et de compléter ce que le catholicisme a si heureusement organisé.
Nul ne conteste plus maintenant qu'il n'ait essentiellement amélioré
la condition sociale des femmes, et cependant personne n'a remarqué
qu'il leur a radicalement enlevé toute participation quelconque
aux fonctions sacerdotales, même dans la constitution des ordres
monastiques où il les a admises. On doit ajouter, en outre, pour
fortifier cette importante observation, qu'il leur a, autant que
possible, pareillement interdit la royauté, dans tous les pays où son
influence politique a pu être suffisamment réalisée, en modifiant, dans
des vues d'aptitude, l'hérédité purement théocratique, où la caste
dominait d'abord absolument. Ces incontestables restrictions doivent
faire comprendre que le perfectionnement opéré par le catholicisme
a surtout consisté, quant aux femmes, en les concentrant davantage
dans leur existence essentiellement domestique, à garantir la juste
liberté de leur vie intérieure, et à consolider leur situation, en
consacrant l'indissolubilité fondamentale du mariage; tandis que, même
chez les Romains, la répudiation facultative altérait gravement, au
détriment des femmes, l'état de pleine monogamie. Vainement arguë-t-on
de quelques dangers exceptionnels ou secondaires, dont la réalité est
trop incontestable, pour déprécier aujourd'hui cette indispensable
fixité, si heureusement adaptée, en général, aux vrais besoins de notre
nature, où la versatilité n'est pas moins pernicieuse aux sentimens
qu'aux idées, et sans laquelle notre courte existence se consumerait
en une suite interminable et illusoire de déplorables essais, où
l'aptitude caractéristique de l'homme à se modifier conformément
à toute situation vraiment immuable serait radicalement méconnue,
malgré son importance extrême chez les organismes peu prononcés, qui
composent l'immense majorité. L'obligation de conformer sa vie à une
insurmontable nécessité, loin d'être réellement nuisible au bonheur de
l'homme, en constitue ordinairement, au contraire, pour peu que cette
nécessité soit tolérable, l'une des plus indispensables conditions, en
prévenant ou contenant l'inconstance de nos vues et l'hésitation de nos
desseins; la plupart des individus étant bien plus propres à poursuivre
l'exécution d'une conduite dont les données fondamentales sont
indépendantes de leur volonté, qu'à choisir convenablement celle qu'ils
doivent tenir: on reconnaît aisément, en effet, que notre principale
félicité morale se rapporte à des situations qui n'ont pu être
choisies, comme celles, par exemple, de fils et de père. En indiquant,
au chapitre suivant, les graves atteintes que le protestantisme a tenté
d'apporter à l'institution fondamentale du mariage catholique, j'aurai
lieu de faire plus directement sentir que la dangereuse faculté du
divorce, loin de perfectionner une telle institution, au profit réel
d'aucun sexe, tendrait, au contraire, si elle pouvait s'introduire
réellement dans les mœurs modernes, à constituer une imminente
rétrogradation morale, en donnant une trop libre carrière aux appétits
les plus énergiques, dont la répression continue, combinée avec une
légitime satisfaction, doit nécessairement augmenter à mesure que
l'évolution humaine s'accomplit, comme je l'ai établi, en principe, à
la fin du volume précédent. Renfermant à jamais les femmes dans la vie
domestique, le catholicisme a d'ailleurs si intimement lié les deux
sexes, que, d'après les mœurs d'abord organisées sous son influence,
l'épouse acquiert nécessairement un droit imprescriptible, et même
indépendant de sa conduite propre, à participer, sans aucune condition
active, non-seulement à tous les avantages sociaux de celui qui l'a
une fois choisie, mais aussi, autant que possible, à la considération
dont il jouit: il serait certes difficile d'imaginer une disposition
praticable qui favorisât davantage le sexe nécessairement dépendant.
Loin de tendre à la chimérique émancipation, et à l'égalité non moins
vaine, qu'on rêve aujourd'hui pour lui, la civilisation, développant,
au contraire, les différences essentielles des sexes aussi bien que
toutes les autres, comme je l'ai déjà indiqué au chapitre précédent,
enlève de plus en plus aux femmes toutes les fonctions qui peuvent
les détourner de leur vocation domestique. On ne peut, sans doute,
mieux juger, à cet égard, de la vraie tendance universelle qu'en
examinant ce qui se passe dans les classes élevées de la société,
où les femmes ont pu suivre plus aisément leur véritable destinée,
et qui doivent, par conséquent, offrir, à cet égard, une sorte de
type spontané, vers lequel convergeront ultérieurement, autant que
possible, tous les autres modes d'existence: or, on saisit ainsi
directement la loi générale de l'évolution sociale en ce qui concerne
les sexes, et qui consiste à dégager de plus en plus les femmes de
toute occupation étrangère à leurs fonctions domestiques, de manière,
par exemple, à faire un jour repousser, comme honteuse pour l'homme,
dans tous les rangs sociaux, ainsi qu'on le voit déjà chez les plus
avancés, la pratique des travaux pénibles par les femmes, dès-lors
partout réservées, d'une manière de plus en plus exclusive, à leurs
nobles attributions caractéristiques d'épouse et de mère. Quoique je ne
puisse pas même ébaucher ici la série spéciale d'observations sociales
propre à confirmer irrécusablement ce principe général, d'ailleurs
si conforme à la vraie connaissance de notre nature, mais qui ne
saurait être convenablement établi que dans mon traité particulier de
philosophie politique, j'espère cependant que cette rapide indication,
quelque imparfaite qu'elle doive être, suffira pour faire déjà sentir
aux meilleurs esprits que, hors d'une telle tendance élémentaire, qui
reste désormais à consolider et à compléter chez toutes les classes
quelconques de la société moderne, il ne peut exister, en réalité,
de moyens efficaces d'améliorer la condition actuelle des femmes que
ceux qui résulteront spontanément de la régénération rationnelle de
l'éducation humaine, chez l'un et l'autre sexe, sous l'ascendant
ultérieur de la philosophie positive.
Considérant enfin la morale sociale proprement dite, il serait certes
superflu de constater expressément ici l'influence capitale du
catholicisme pour modifier le patriotisme, énergique mais sauvage, qui
animait seul les anciens, par le sentiment plus élevé de l'humanité ou
de la fraternité universelle, si heureusement vulgarisé par lui sous
la douce dénomination de charité. Sans doute, la nature des doctrines,
et les antipathies religieuses qui en résultaient, restreignaient
beaucoup, en réalité, cette hypothétique universalité d'affection,
essentiellement limitée d'ordinaire aux populations chrétiennes; mais,
entre ces limites, les sentimens de fraternité des différens peuples
étaient puissamment développés, outre la foi commune qui en était
le principe, par leur uniforme subordination habituelle à un même
pouvoir spirituel, dont les membres, malgré leur nationalité propre,
se sentaient spontanément concitoyens de toute la chrétienté: on a
justement remarqué que l'amélioration des relations européennes, le
perfectionnement du droit international, et les conditions d'humanité
de plus en plus imposées à la guerre elle-même, remontent, en effet,
jusqu'à cette époque où l'influence catholique liait directement
toutes les parties de l'Europe. Dans l'ordre intérieur de chaque
nation, les devoirs généraux qui se rattachent à ce grand principe
catholique de la fraternité ou de la charité universelles, et qui
n'ont aujourd'hui perdu momentanément leur principale efficacité que
par suite de l'inévitable décadence du système théologique qui les
imposait, ont graduellement tendu à constituer, par leur nature, le
moyen le moins imparfait de remédier, autant que possible, surtout
en ce qui concerne la répartition des richesses, aux inconvéniens
inséparables de l'état social, et dont, à l'aveugle imitation des
anciens, on cherche aujourd'hui la vaine solution dans des mesures
purement matérielles ou politiques, aussi impuissantes que tyranniques,
et susceptibles de conduire aux plus graves perturbations sociales.
Il est clair, en principe, que la seule séparation rationnelle des
deux pouvoirs, organisant la haute indépendance de la morale envers
la politique, peut permettre, dans l'avenir, comme dans le passé,
d'imposer à chacun, sans danger pour l'économie temporelle de la
société, l'obligation impérieuse, mais purement morale, d'employer
directement sa fortune, et tous ses autres avantages quelconques, en
raison de sa position, au soulagement de ses semblables; tandis que
la philanthropie métaphysique n'a pu réaliser jusqu'ici, à cet égard,
d'autre solution pratique que d'instituer des cachots pour ceux qui
demandent du pain. Telle fut l'heureuse source de tant d'admirables
fondations, destinées à l'adoucissement varié des misères humaines,
et que la politique métaphysique a eu l'étrange courage de condamner,
au nom de la prétendue science de l'économie politique, tandis qu'il
reste, au contraire, aujourd'hui, en les réorganisant, à les étendre et
à les compléter; institutions totalement inconnues à l'antiquité, et
d'autant plus merveilleuses, qu'elles provinrent presque toujours des
dons volontaires d'une munificence privée, à laquelle la coopération
publique se joignait rarement. En développant, au plus haut degré
compatible avec l'imperfection radicale de la philosophie théologique,
le sentiment universel de la solidarité sociale, le catholicisme n'a
pas négligé celui de la perpétuité, qui en constitue, par sa nature,
l'indispensable complément, en liant tous les temps aussi bien que tous
les lieux, comme je l'ai indiqué ailleurs. Telle était la destination
générale de ce grand système de commémoration usuelle, si heureusement
construit par le catholicisme, à l'imitation judicieuse du polythéisme.
Si un semblable sujet pouvait ici être suffisamment examiné, il
serait aisé de faire admirer les sages précautions introduites par le
catholicisme, et ordinairement respectées, pour que la béatification,
remplaçant ainsi l'apothéose, atteignît plus complétement encore à sa
principale destination sociale, en évitant les honteuses dégénérations
où la confusion radicale des deux pouvoirs élémentaires avait entraîné,
à cet égard, aux temps de décadence, les Grecs et surtout les Romains;
en sorte que cette noble récompense n'a été, en effet, presque jamais
décernée, pendant la majeure partie de l'époque catholique, qu'à des
hommes plus ou moins dignes, éminens ou utiles, soit moralement,
soit même intellectuellement, toujours choisis, avec une entière
impartialité, parmi toutes les classes sociales, depuis les plus
éminentes jusqu'aux plus inférieures. Il est d'ailleurs évident que
le régime positif remplira spontanément cette attribution capitale
avec bien plus de perfection et de liberté encore, puisqu'il pourra
l'étendre habituellement, non-seulement à tous les modes possibles de
l'activité humaine, mais aussi à tous les temps et à tous les lieux,
sans être arrêté par aucune étroite dissidence de doctrine, parce
que, seule susceptible d'envelopper réellement l'ensemble continu de
l'humanité totale dans sa vaste unité, aussi complète qu'irrécusable,
sa philosophie est exclusivement propre à reconnaître et à glorifier
toute vraie participation quelconque à la grande évolution de notre
espèce. L'obligation de damner Homère, Aristote, Archimède, etc.,
devait être certes bien douloureuse à tout philosophe catholique; et
néanmoins elle était strictement imposée par l'imparfaite nature du
système: il n'y a que le positivisme qui puisse tout apprécier, sans
cependant rien compromettre.
Telle est la faible indication sommaire qui doit disposer le lecteur
à comprendre, d'après les principes que j'ai établis, l'immense
régénération morale que le catholicisme a accomplie, au moyen-âge,
autant que le permettaient le caractère de cette phase sociale et la
philosophie qu'il a été forcé d'employer: en sorte que son immortelle
ébauche a suffisamment manifesté la vraie nature de cette grande
opération, ainsi que l'esprit général qui doit y présider, et les
principales conditions à remplir, laissant seulement à reconstruire
désormais, d'après une philosophie plus réelle et plus stable,
l'ensemble fondamental de cet admirable édifice. Il ne nous reste
plus maintenant, afin d'avoir convenablement apprécié le régime
monothéique, dont l'analyse sociale, d'abord politique, ensuite morale,
est ainsi terminée, qu'à juger enfin, d'une manière générale, ses
vrais attributs intellectuels, dont les deux chapitres suivans devront
ensuite manifester les grandes conséquences sociales, qui, prolongées
jusqu'à notre époque, la rattachent directement à ce berceau nécessaire
de toute la civilisation moderne. On doit aisément concevoir, en effet,
d'après l'ensemble des considérations déjà exposées dans ce chapitre,
que l'importance prépondérante de la mission sociale que nous venons
de reconnaître à ce régime a dû long-temps contenir le développement
direct de ses propriétés mentales, qui n'ont pu se manifester
pleinement que par leurs suites ultérieures, quand ce système,
éminemment transitoire, était déjà en pleine décomposition politique;
ce qui a dû empêcher la juste détermination générale de ces caractères
intellectuels, dont la vraie source primitive était ainsi trop peu
marquée, quoique tout le mouvement spirituel des temps modernes
remonte incontestablement, comme je l'expliquerai, jusqu'à ces temps
mémorables, si irrationnellement qualifiés de ténébreux par une vaine
critique métaphysique, dont le protestantisme fut le premier organe.
Notre théorie explique facilement le retard considérable du mouvement
intellectuel correspondant au système monothéique du moyen-âge,
sans exiger que, méconnaissant, à cet égard, les vrais attributs
caractéristiques d'un tel système, on lui suppose, envers les progrès
de l'esprit humain, une antipathie radicale, peu compatible avec sa
nature, et qui n'a pu exister, même à un degré beaucoup moindre qu'on
ne le croit communément, que dans son âge de décadence prononcée,
lorsque, attaqué de toutes parts, il devait être presque uniquement
occupé du soin difficile de sa propre conservation, comme je
l'indiquerai au chapitre suivant. Il est d'ailleurs évident qu'on a
fort exagéré, sous ce rapport, l'influence des invasions germaniques,
en leur attribuant surtout ce mémorable ralentissement de l'évolution
intellectuelle pendant la majeure partie du moyen-âge, puisqu'il
avait certainement précédé de plusieurs siècles ces bouleversemens
politiques. Deux observations historiques, également décisives, l'une
de temps, l'autre de lieu, dont l'exactitude est aussi incontestable
que l'importance, doivent mettre sur la voie de la véritable
explication de ce phénomène remarquable, jusqu'à présent si mal
compris: car, d'un côté, le prétendu réveil d'une intelligence qui,
quoique ayant dû changer la direction de son activité, ne s'était
jamais engourdie, c'est-à-dire, en réalité, l'accélération du mouvement
mental, suivit immédiatement l'époque de la pleine maturité du régime
catholique, au onzième siècle, et s'accomplit d'abord pendant son
principal ascendant social; d'une autre part, ce fut au centre même
de cet ascendant, et presque sous les yeux de la suprême autorité
sacerdotale, que se manifesta d'abord une telle accélération, puisqu'il
est impossible de méconnaître, au moyen-âge, l'éclatante supériorité
de l'Italie, sous quelque aspect intellectuel qu'on l'envisage,
philosophique, scientifique, esthétique, et même industriel: double
indice irrécusable de l'aptitude nécessaire du catholicisme à seconder
alors l'essor général de l'esprit humain. Une étude approfondie
du ralentissement antérieur montre avec évidence qu'il avait été
essentiellement dû à l'importance prépondérante de l'opération
fondamentale qui avait consisté à organiser graduellement le régime
monothéique du moyen-âge, dont la longue et difficile élaboration
devait certainement, jusqu'à ce qu'elle fût suffisamment accomplie,
absorber, d'une manière à peu près exclusive, les plus grandes forces
intellectuelles, et commander, plus qu'aucun autre sujet quelconque,
l'attention et l'estime publiques: de façon à laisser la direction
provisoire du mouvement mental proprement dit à des esprits peu
éminens, excités par de moindres encouragemens habituels, en un temps
où d'ailleurs l'état général de notre évolution spirituelle ne pouvait
guère comporter, en aucun genre, des progrès immédiats d'une haute
portée, et ne permettait que la conservation essentielle, accompagnée
d'améliorations secondaires, des résultats déjà obtenus. Telle est
l'explication simple et rationnelle de cette apparente anomalie, qui ne
suppose, comme on le voit, ni dans les hommes ni dans les institutions,
ni même dans les évènemens, aucune tendance radicale, systématique
ou involontaire, à la compression de l'esprit humain, et qui en
rattache directement le principe spontané à l'inévitable obligation
d'appliquer toujours les plus hautes capacités aux opérations exigées,
à chaque époque, par les plus grands besoins de l'humanité, qui certes
ne pouvait alors rien offrir de plus digne de l'intérêt capital de
tous les penseurs que le développement progressif des institutions
catholiques. Quand le système est enfin parvenu, sous Hildebrand, à
sa pleine maturité sociale, et après que les principales difficultés
relatives à son application politique eurent été surmontées, autant du
moins que le comportait la nature des temps et celle des doctrines,
le mouvement intellectuel, qui, quoiqu'on en ait dit, n'avait jamais
été un seul instant interrompu, reprit spontanément une activité
nouvelle; et, appelant, à son tour, d'une manière de plus en plus
prononcée, l'emploi des capacités prépondérantes, ainsi que l'attention
universelle, il réalisa graduellement les immenses progrès que nous
devrons apprécier dans la cinquante-sixième leçon. L'influence que l'on
attribue communément aux Arabes sur cette mémorable recrudescence, a
été certainement très exagérée, quoiqu'elle ait dû réellement hâter
un peu l'essor spontané qui devait alors se manifester. Du reste,
cette influence secondaire, convenablement étudiée, perd le caractère
essentiellement accidentel qu'elle conserve encore chez les meilleurs
esprits, quand on envisage directement les principaux caractères de
l'évolution arabe. Quoique Mahomet[23] ait tenté, par une imitation
trop peu rationnelle, d'organiser le monothéisme chez une nation
qui n'y était pas, à beaucoup près, convenablement préparée, ni au
spirituel, ni au temporel, et que, par suite, cette tentative n'ait
pu suffisamment produire les principaux résultats sociaux propres
à une telle transformation, et surtout cette division fondamentale
des deux pouvoirs élémentaires qui doit la caractériser dans les cas
vraiment favorables; quoique ce mémorable ébranlement n'ait pu ainsi
aboutir directement qu'à la plus monstrueuse concentration politique,
par la constitution d'une sorte de théocratie militaire; cependant,
les propriétés mentales inhérentes au monothéisme n'ont pu y être
entièrement annulées, et ont dû même s'y développer d'abord avec
d'autant plus de rapidité que cette imperfection radicale du régime
correspondant en a rendu l'essor très facile, sans exiger la longue
et pénible élaboration qui a été nécessaire au catholicisme, et en
laissant dès-lors naturellement disponibles, presque dès l'origine,
les principales capacités spirituelles pour la culture purement
intellectuelle, dont les germes y étaient déjà spontanément déposés,
d'après la tendance antérieure du mouvement philosophique vers
l'Orient, depuis que l'Occident était absorbé par le développement du
système catholique. C'est ainsi que les Arabes se sont trouvés propres
à figurer honorablement dans cette sorte d'interrègne occidental, sans
que leur intervention ait été toutefois radicalement indispensable pour
opérer, à cet égard, la transition générale, essentiellement spontanée,
de l'évolution grecque à notre évolution moderne. L'ensemble de ces
considérations explique donc, d'une manière pleinement satisfaisante,
pourquoi le régime monothéique du moyen-âge devait développer aussi
tardivement ses principales propriétés intellectuelles, dont cet
inévitable délai naturel ne saurait faire contester la réalité ni
l'importance. Mais il prouve, en même temps, que, par une coïncidence
nécessaire, ci-après spécialement motivée, cette dernière influence
fondamentale n'a pu devenir essentiellement efficace que lorsque la
décadence générale de ce système avait déjà véritablement commencé.
Ainsi, son appréciation directe doit être naturellement renvoyée aux
deux chapitres suivans, destinés à examiner soit cette désorganisation
graduelle, soit l'élaboration progressive des nouveaux éléments
sociaux; double grande série des résultats nécessaires de l'action
générale d'un tel système, quoique la source réelle en soit trop
méconnue. Tels sont les motifs évidens qui nous obligent ici à indiquer
seulement, de la manière la plus sommaire, le principe général de cette
influence mentale, sous chacun des quatre aspects essentiels qui lui
sont propres.
Note 23: Suivant les prescriptions logiques préalablement
établies au début de ce volume, nous ne pouvons ici considérer
le mahométisme que relativement à la principale évolution
sociale, dès-lors essentiellement accomplie en Occident.
L'action capitale qu'il a exercée sur l'Orient est d'une toute
autre nature, et, le plus souvent, très favorable à l'essor des
civilisations correspondantes, surtout dans l'Inde, et encore
plus dans les grandes îles malaises.
Sous le point de vue philosophique proprement dit, l'aptitude
intellectuelle du catholicisme est aussi éminente que mal appréciée.
Nous avons déjà considéré l'extrême importance sociale du mémorable
système d'éducation universelle qu'il parvint à organiser jusque chez
les classes les plus inférieures des populations européennes; comme
l'a d'ailleurs honorablement tenté, à son exemple, le monothéisme
de Mahomet. Or, quelque imparfaite que doive sembler aujourd'hui la
philosophie purement théologique qui se trouvait ainsi vulgarisée,
elle a, dans l'ordre mental, long-temps exercé une très heureuse
influence sur le développement intellectuel de la masse des nations
civilisées, dès-lors régulièrement assujéties, d'une manière continue
ou fréquemment périodique, à un certain exercice spirituel, pleinement
adapté à leur situation, et aussi propre à élever leurs idées au-dessus
du cercle borné de leur vie matérielle qu'à épurer leurs sentimens
habituels; on ne peut convenablement sentir l'utilité d'une telle
action que par l'appréciation comparative des cas où elle n'existe
point, sans être autrement remplacée. L'efficacité de cet enseignement
élémentaire devait être alors d'autant plus grande qu'il répandait des
notions saines, quoique empiriques, sur la nature morale de l'homme,
et même une certaine ébauche, vague et étroite, mais réelle à quelques
égards, de l'appréciation historique de l'humanité, spontanément
rattachée à l'histoire générale de l'église. Il est même évident que
c'est ainsi que la grande notion philosophique du progrès humain a
commencé à surgir universellement, quelque insuffisante ou vicieuse
qu'elle dût être alors, par suite des efforts naturels du catholicisme
pour démontrer sa supériorité fondamentale sur les divers systèmes
antérieurs, qui d'ailleurs ne pouvaient ainsi manquer d'être le plus
souvent très mal appréciés: tous ceux qui savent convenablement mesurer
les difficultés et les conditions d'une première ébauche, surtout en un
tel temps et pour un tel sujet, sentiront, j'espère, la valeur de cet
heureux aperçu primitif, malgré son extrême imperfection inévitable.
Enfin, on ne peut douter que l'influence de cette éducation catholique,
fournissant à chaque individu le moyen, et, à certains égards, le droit
de juger tous les actes humains, personnels ou collectifs, d'après
une doctrine fondamentale, en harmonie avec la division générale
des deux pouvoirs élémentaires, n'ait ultérieurement concouru à
développer l'esprit universel de discussion sociale qui caractérise
les peuples modernes, et qui ne pouvait habituellement exister chez
les subordonnés tant qu'a duré la confusion des deux puissances;
quoique cet esprit, dont on a trop injustement oublié la première
source, dût d'ailleurs être long-temps contenu par l'indispensable
discipline intellectuelle que prescrivait impérieusement la nature
vague et arbitraire de la philosophie théologique. A ces éminens
attributs, principalement relatifs aux masses, il faut d'abord joindre,
pour les esprits cultivés, le libre développement que le régime
catholique a presque toujours permis, sauf quelques luttes passagères,
à la philosophie métaphysique, habituellement menacée par le régime
polythéique, et que le catholicisme a tant protégée, malgré la tendance
qu'elle devait bientôt manifester à l'ébranlement radical de ce
système, sous lequel son extension directe aux questions morales et
sociales a certainement commencé, comme je l'expliquerai: pour rendre
pleinement incontestable cette disposition libérale du catholicisme,
il suffirait de rappeler l'admirable accueil, d'ailleurs si justement
mérité, que sut faire ce moyen-âge tant décrié à la partie de beaucoup
la plus avancée de la philosophie grecque, c'est-à-dire à la doctrine
du grand Aristote, qui certes avait dû être jusque alors infiniment
moins goûtée, même chez les Grecs. On doit, en second lieu, noter aussi
l'immense service philosophique spontanément rendu par le système
catholique à la raison humaine, en vertu de sa division fondamentale
des deux pouvoirs sociaux, qui, mentalement envisagée, constituait une
indispensable condition préalable de la formation ultérieure d'une
véritable science sociale, par l'heureuse séparation rationnelle qui
en devait résulter entre la théorie et la pratique politiques, et sans
laquelle les spéculations sociales n'auraient jamais pu prendre un
essor indépendant, si ce n'est sous la vaine forme d'utopies plus ou
moins chimériques: quoique cette dernière propriété ne puisse commencer
que de nos jours à recevoir sa réalisation définitive, je n'en devais
pas moins signaler avec reconnaissance la vraie source primitive, dont
les produits trop détournés et trop lointains ne sont presque jamais
rapportés à leur véritable origine, par ceux même qui les utilisent le
plus.
L'influence purement scientifique du catholicisme ne fut certainement
pas moins salutaire que son action philosophique. Sans doute le
monothéisme lui-même ne saurait être pleinement compatible avec
le sentiment rationnel de l'invariabilité fondamentale des lois
naturelles, toujours compromise nécessairement, d'une manière sinon
réelle, au moins virtuelle, par toute subordination théologique des
divers phénomènes à des volontés souveraines, quelque régulières
qu'on soit conduit à les supposer par les progrès croissans de la
véritable science: et en effet, à un certain degré du développement
humain, la doctrine monothéique constitue le seul obstacle essentiel
à l'irrésistible conviction qu'une expérience très prolongée tend
à produire universellement à cet égard, comme on a dû le constater
fréquemment dans les diverses parties de ce Traité, et comme j'aurai
lieu bientôt de l'expliquer historiquement. Mais, au moyen-âge,
notre intelligence étant certainement fort éloignée encore d'une
telle situation, le régime monothéique, loin de comprimer l'essor
scientifique correspondant, devait, au contraire, l'encourager très
heureusement, en le dégageant enfin spontanément des immenses entraves
que le polythéisme lui présentait de toutes parts; puisque les
tentatives scientifiques n'avaient pu être jusque alors poursuivies,
sauf l'essor initial des simples spéculations mathématiques, sans
choquer presque continuellement, d'une manière plus ou moins
dangereuse, des explications théologiques qui s'étendaient, pour
ainsi dire, aux moindres détails de tous les phénomènes: tandis que
le monothéisme, en concentrant l'action surnaturelle, ouvrait enfin
à l'esprit scientifique un accès beaucoup plus libre dans cette
étude secondaire, où il n'avait plus à lutter contre une doctrine
sacrée spéciale, pourvu qu'il respectât les formules, dès-lors
vagues et générales, qui s'y rapportaient; et il pouvait même être
directement soutenu par une disposition religieuse à la sincère
admiration particulière de la sagesse providentielle, qui n'a dû
exercer que beaucoup plus tard une influence vraiment rétrograde ou
stationnaire. Au point déjà atteint par notre grande démonstration
historique, je croirais superflu d'établir expressément que le
régime monothéique, comparé au précédent, constitue une diminution
intellectuelle très prononcée de l'esprit religieux, comme le régime
polythéique l'avait opéré, en son temps, envers le régime fétichique:
cette progression est maintenant évidente. Outre les restrictions
capitales, précédemment caractérisées à une autre fin, auxquelles le
catholicisme a soigneusement assujéti l'esprit d'inspiration divine,
on voit également, par la suppression spontanée des oracles et des
prophéties, dont l'antiquité était inondée, et par le caractère, de
plus en plus exceptionnel, imprimé aux apparitions et aux miracles, que
le catholicisme, au temps de sa prépondérance, s'est noblement efforcé
d'agrandir, aux dépens de l'esprit théologique, le domaine d'abord
si étroit de la raison humaine, autant que pouvait le permettre
la nature même de la doctrine qui servait de base à sa domination
sociale. D'après ces diverses propriétés incontestables, et sans
parler d'ailleurs des évidentes facilités que l'existence sacerdotale
devait alors offrir à la culture intellectuelle, il est aisé de
concevoir l'heureuse influence que le régime monothéique du moyen-âge
a dû exercer sur l'essor correspondant des principales sciences
naturelles, qui sera spécialement apprécié dans la cinquante-sixième
leçon: soit par la création de la chimie, fondée sur la conception
préalable d'Aristote relative aux quatre élémens, et soutenue par les
énergiques chimères qui pouvaient seules alors stimuler suffisamment
l'expérimentation naissante; soit par les notables progrès de
l'anatomie, si entravée dans toute l'antiquité, malgré les premiers
encouragemens spontanés que j'ai signalés au chapitre précédent; soit
aussi par le développement continu des spéculations mathématiques
antérieures et des connaissances astronomiques qui s'y rattachaient,
développement alors aussi marqué que le comportait essentiellement
l'état de la science, comme j'aurai lieu de l'expliquer, et que
caractérisent, d'une manière si mémorable, deux grands perfectionnemens
corelatifs, l'essor de l'algèbre, à titre de branche distincte de
l'ancienne arithmétique[24], et celui de la trigonométrie, trop
imparfaite et trop bornée chez les Grecs pour les besoins croissans de
l'astronomie.
Note 24: Personne n'ignore ni l'heureuse innovation réalisée,
au moyen-âge, dans les notations numériques, ni la part
incontestable de l'influence catholique à cet important progrès
de l'arithmétique. Un géomètre distingué, qui s'occupe, avec
autant de succès que de modestie, de la véritable histoire
mathématique (M. Chasles), a très utilement confirmé, dans ces
derniers temps, par une sage discussion spéciale, au sujet de
ce mémorable perfectionnement, l'aperçu rationnel que devait
naturellement inspirer la saine théorie du développement
humain, en prouvant qu'on y doit voir surtout, non une
importation de l'Inde par les Arabes, mais un simple résultat
spontané du mouvement scientifique antérieur, dont on peut
suivre aisément la tendance graduelle vers une telle issue
par des modifications successives, en partant des notations
primitives d'Archimède et des astronomes grecs.
Quant à l'influence esthétique propre au régime monothéique du
moyen-âge, quoiqu'elle n'ait dû, ainsi que les deux précédentes, se
développer surtout que dans la période immédiatement suivante il est
néanmoins impossible d'en méconnaître l'éminente portée, en pensant
au progrès capital de la musique et de l'architecture pendant cette
mémorable époque. C'est alors, en effet, que l'art du chant prend
un nouveau caractère fondamental, par l'introduction des notations
musicales, et surtout par le développement de l'harmonie, qui s'y
trouve d'ailleurs directement lié; il en est de même, et d'une
manière encore plus sensible, pour la musique instrumentale, qui,
en ces temps de prétendue barbarie, acquit une admirable extension,
par la création de son organe le plus puissant et le plus complet:
il serait certes superflu de signaler expressément, dans ce double
perfectionnement, l'évidente participation de l'influence catholique.
Son efficacité n'est pas moins prononcée dans le progrès général de
l'architecture, esthétiquement envisagée, indépendamment de la nouvelle
direction imprimée aux constructions usuelles, en vertu du changement
qu'éprouvait graduellement l'existence sociale, où d'habituelles
relations privées succédant, avec les mœurs catholiques et féodales,
à l'isolement caractéristique de la vie intérieure chez les anciens,
devaient spontanément déterminer un système d'habitations plus propre à
faciliter les communications individuelles. Jamais les pensées et les
sentimens de notre nature morale n'ont pu obtenir une aussi parfaite
expression monumentale que celle alors réalisée par tant d'admirables
édifices religieux, qui, malgré l'irrévocable extinction des croyances
correspondantes, inspireront toujours, à tous les vrais philosophes,
une délicieuse émotion de profonde sympathie sociale. Le polythéisme,
dont le culte était tout extérieur aux temples, ne pouvait évidemment
comporter une telle perfection, nécessairement réservée au système
qui organisait un enseignement universel, complété par une habitude
continue de méditations personnelles: on a certainement fort exagéré,
à ce sujet, comme envers les sciences, l'influence des importations
arabes, qui d'ailleurs est ici, comme là, aisément explicable;
puisque le monothéisme musulman ayant dû éprouver naturellement les
mêmes besoins essentiels, a dû spontanément déterminer de semblables
tendances; quoique son défaut radical d'originalité doive rendre,
en général, très suspecte, à l'un et à l'autre titre, sa prétendue
antériorité de perfectionnement, du reste également motivée, pour
les deux cas, en ce qu'elle a de réel, par la plus grande facilité
de son essor mental, ci-dessus caractérisée dans sa principale
cause politique. Relativement à la poésie, il suffirait de nommer
le sublime Dante pour constater avec éclat l'aptitude immédiate du
régime que nous considérons, malgré le ralentissement notable qu'a dû
spécialement produire, à cet égard, la longue et pénible élaboration
des langues modernes; d'ailleurs le caractère trop équivoque et trop
peu stable de l'état social correspondant présentait alors de puissans
obstacles à l'essor des plus profondes impressions poétiques, qui n'y
pouvaient suffisamment trouver une inspiration directe et spontanée:
nous avons déjà hautement reconnu, dans le chapitre précédent,
l'aptitude supérieure qui, sous ce rapport, caractérise jusqu'à
présent le polythéisme, dont les plus puissants génies n'ont pu encore
convenablement affranchir la poésie moderne; du reste, l'appréciation
de l'époque suivante, qui, en ce sens, aussi bien qu'en tous les
autres, n'a fait que développer graduellement les germes introduits
au moyen-âge, achèvera de dissiper spécialement tous les doutes qui
pourraient encore subsister à ce sujet.
Envisageant enfin le mouvement mental imprimé par ce système social
sous l'aspect le moins élevé et le plus universel, c'est-à-dire quant
à l'essor industriel, nous devons encore davantage ajourner son examen
propre, si évidemment réservé aux temps ultérieurs, à partir de
l'émancipation personnelle. Mais on ne saurait douter, en principe,
que le plus grand perfectionnement réalisable dans l'industrie
humaine devait consister en une sage abolition graduelle du servage,
accompagnée de l'affranchissement progressif des communes proprement
dites, alors accomplis sous l'heureuse tutelle d'un tel régime, comme
je l'expliquerai plus tard, et qui constituèrent la base nécessaire de
tous les immenses succès postérieurs. Nous devrons surtout remarquer,
quand notre marche rationnelle nous conduira directement à une telle
analyse, le nouveau caractère général, déjà utile à signaler ici, que
dut dès-lors prendre de plus en plus l'industrie humaine, et qui fut en
harmonie fondamentale avec une telle origine; c'est-à-dire la tendance
progressive à l'économie des efforts humains, de plus en plus remplacés
par les forces extérieures, dont les anciens faisaient réellement si
peu d'usage. Cette substitution caractéristique, principale source
de l'admirable essor de l'industrie moderne, remonte certainement à
cette mémorable époque, où elle ne fut pas seulement inspirée par
l'influence, encore trop imparfaite, de l'étude rationnelle de la
nature, devenue ensuite si importante à cet égard. Elle dut alors
principalement résulter de la nouvelle stimulation sociale, non
moins directe qu'énergique, que devait produire, sous ce rapport, la
situation fondamentale, jusque alors inouïe, où le monde catholique
et féodal se plaçait de plus en plus par suite de l'émancipation
personnelle des travailleurs immédiats, qui devait tendre évidemment à
imposer, avec un ascendant croissant, l'impérieuse obligation générale
d'épargner les moteurs humains, en utilisant toujours davantage les
divers agens physiques, soit animés, soit même inorganiques: cette
tendance est très nettement marquée, dès l'origine, par plusieurs
inventions mécaniques dont l'histoire est maintenant trop oubliée, et
entre autres par les moulins à eau, et surtout à vent. Il n'est pas
douteux que l'existence générale de l'esclavage constituait, chez les
anciens, encore plus que l'extrême imperfection de leurs connaissances
réelles, le principal obstacle à l'emploi étendu des machines, dont
la nécessité ne pouvait être suffisamment comprise tant qu'on pouvait
ainsi disposer, pour l'exécution des divers travaux matériels, d'une
provision presque indéfinie de forces musculaires intelligentes.
C'est ainsi que la solidarité nécessaire qui lie profondément l'un à
l'autre tous les divers aspects de l'existence humaine, individuelle
ou sociale, rendrait impossible toute histoire purement industrielle
de l'humanité, conçue isolément de son histoire universelle, comme je
l'ai établi, en général, au quarante-huitième chapitre. Du reste, il
est aisé de sentir à ce sujet, aussi bien qu'à tant d'autres titres
déjà signalés, combien était alors indispensable l'active intervention
continue de la discipline catholique pour contenir ou corriger l'action
délétère de la doctrine théologique qui, surtout à l'état monothéique,
doit tendre spontanément à proscrire toute grande modification
industrielle du monde extérieur, en y faisant voir une sorte d'attentat
sacrilége à l'optimisme providentiel, remplaçant le fatalisme
polythéique: cette funeste conséquence naturelle de l'esprit religieux
eût, à cette époque, profondément entravé l'essor industriel, sans la
persévérante sagesse du sacerdoce catholique.
Tels sont les rapides aperçus qui suffisent ici à caractériser
sommairement les éminentes propriétés intellectuelles du régime
monothéique du moyen-âge, en attendant que leurs principaux résultats
ultérieurs puissent être convenablement appréciés, et qui déjà
doivent, sans doute, faire spontanément ressortir l'ingrate injustice
de cette frivole philosophie qui conduit, par exemple, à qualifier
irrationnellement de barbare et ténébreux le siècle mémorable où
brillèrent simultanément, sur les divers points principaux du monde
catholique et féodal, saint Thomas d'Aquin, Albert-le-Grand, Roger
Bacon, Dante, etc. L'analyse fondamentale de ce régime, d'abord
convenablement opérée quant aux attributs sociaux, soit politiques,
soit moraux, qui le caractérisent surtout, ayant ainsi reçu désormais
l'indispensable complément général qui lui manquait encore, il ne nous
reste donc plus maintenant, pour avoir entièrement terminé ce grand et
difficile examen, qu'à montrer enfin directement le principe essentiel
de l'irrévocable décadence de ce système éminemment transitoire,
dont la destination nécessaire, dans l'ensemble de l'évolution
humaine, devait être de préparer, sous sa bienfaisante tutelle, la
décomposition graduelle de l'état purement théologique et militaire,
et l'essor progressif des nouveaux élémens de l'ordre définitif, comme
l'expliqueront respectivement ensuite les deux chapitres suivans.
En quelque sens qu'on examine l'organisation propre au moyen-âge,
une étude suffisamment approfondie fera toujours ressortir sa nature
purement provisoire, en représentant les développemens même qu'elle
avait pour mission de seconder comme les premières causes radicales
de sa chute inévitable et prochaine. Dans la constitution catholique
et féodale, le régime théologique et militaire était essentiellement
aussi modifié que pouvaient le comporter son esprit caractéristique et
ses vraies conditions d'existence, de manière à pouvoir protéger et
faciliter l'essor universel, élémentaire mais dès-lors direct, de la
vie positive et industrielle: les modifications générales ne pouvaient
être poussées plus loin sans tendre nécessairement à l'abandon
définitif de ce premier système social. Il suffira de constater
sommairement ici cette irrésistible nécessité envers les principales
dispositions, spirituelles ou temporelles, d'une telle constitution.
Quant à l'ordre spirituel, le caractère simplement provisoire que nous
savons, d'après ma théorie fondamentale de l'évolution humaine, devoir
inévitablement appartenir à toute philosophie théologique, devait
être certainement plus prononcé dans le monothéisme que dans aucune
autre phase religieuse, par cela même que cette grande concentration
y avait, comme je l'ai prouvé, réduit autant que possible l'esprit
théologique proprement dit, qui ne pouvait plus subir aucune importante
modification nouvelle sans se dénaturer entièrement, et sans perdre,
peu à peu mais irrévocablement, son ascendant social: tandis que, d'un
autre côté, l'essor plus rapide et plus étendu que ce dernier état
théologique de l'humanité permettait spécialement à l'esprit positif,
non-seulement chez les hommes cultivés, mais aussi dans la masse des
populations civilisées, ne pouvait manquer de déterminer bientôt
de telles modifications. Une vaine et superficielle appréciation
fait penser aujourd'hui, par suite même de la décadence du système
religieux, dont les exigences réelles ne sont plus suffisamment
comprises, que le monothéisme aurait pu ou pourrait encore subsister,
de manière même à toujours servir de base morale à l'ordre social, dans
l'état d'extrême simplification abstraite où, depuis le moyen-âge,
l'influence métaphysique l'a graduellement amené: mais cette chimère
philosophique est ici réfutée d'avance par l'ensemble de notre
examen de l'organisation catholique, où nous avons reconnu combien
était vraiment indispensable à son efficacité sociale chacune de ces
nombreuses conditions d'existence tellement solidaires que l'absence
d'une seule devait entraîner la chute ultérieure de tout l'édifice,
en même temps que nous avons implicitement établi la nature précaire
et transitoire de la plupart d'entre elles. Loin d'être radicalement
hostile au développement intellectuel, comme on l'a trop proclamé,
sous l'unique impression, d'ailleurs exagérée, des temps de décadence,
le catholicisme l'a, au contraire, éminemment secondé, ainsi que
je l'ai expliqué; mais il n'a pu ni dû se l'incorporer réellement:
or, si cet essor extérieur, sous la simple tutelle catholique, a
été effectivement très favorable à l'évolution mentale, et même
indispensable alors à ses progrès, il a dû déterminer ensuite, parvenu
à un certain degré, une tendance nécessaire à sortir graduellement
de ce régime provisoire, dont la destination principale était ainsi
suffisamment accomplie. Tel a donc été, au fond, le grand office
intellectuel, évidemment transitoire, propre au catholicisme: préparer,
sous le régime théologique, les élémens du régime positif. Il en est
de même, en réalité, dans l'ordre moral proprement dit, d'ailleurs
intimement lié au premier: car, en constituant une doctrine morale,
pleinement indépendante de la politique, et placée même au-dessus
d'elle, le catholicisme a fourni directement à tous les individus un
principe fondamental d'appréciation sociale des actes humains, qui,
malgré la sanction purement théologique qui pouvait seule en permettre
l'introduction primitive, devait tendre nécessairement à se rattacher
de plus en plus à l'autorité prépondérante de la simple raison humaine,
à mesure que l'usage même de cette doctrine faisait graduellement
pénétrer les vrais motifs de ses principaux préceptes; ce qui ne
pouvait évidemment manquer d'avoir lieu bientôt, sinon parmi les masses
vulgaires, du moins chez les esprits cultivés, puisque rien n'est
assurément mieux susceptible, par sa nature, que les prescriptions
morales d'être finalement apprécié d'après une expérience suffisante:
en sorte que l'influence théologique, d'abord indispensable à cet
égard, devait peu à peu devenir essentiellement inutile, une fois
que sa mission primordiale était assez accomplie; et même ensuite
finalement antipathique, abstraction faite de toute répugnance mentale,
en vertu des graves atteintes, dès lors senties avec une énergie
croissante, que les principales conditions d'existence d'un tel régime
devaient nécessairement porter aux plus nobles sentimens de notre
nature, à ceux-là même que le catholicisme s'efforçait si heureusement
de faire prévaloir, comme je l'ai directement indiqué à divers titres
importans.
Afin de préciser convenablement le vrai principe général de
l'irrévocable décadence, d'abord intellectuelle et enfin sociale,
du monothéisme catholique, il faut maintenant reconnaître que le
germe primordial de cette inévitable dissolution ultérieure avait
même précédé le développement initial du catholicisme, puisqu'il
remonte directement à la grande division historique appréciée au
chapitre précédent, de l'ensemble de nos conceptions fondamentales
en philosophie naturelle et philosophie morale, relatives l'une au
monde inorganique, l'autre à l'homme moral et social. Cette division
capitale, organisée par les philosophes grecs un peu avant la
fondation du musée d'Alexandrie où elle fut ouvertement consacrée,
a constitué, comme je l'ai expliqué, la première condition logique
de tous les progrès ultérieurs, en permettant l'essor indépendant
de la philosophie inorganique, alors parvenue à l'état métaphysique
proprement dit, et dont les spéculations plus simples devaient être
plus rapidement perfectibles, sans nuire toutefois à l'opération
sociale exécutée simultanément par la philosophie morale, qui,
restée encore, d'après la complication supérieure de son sujet
propre, à l'état purement théologique, devait bien moins s'occuper du
perfectionnement abstrait de ses doctrines que de réaliser, autant
que possible, par le régime monothéique, l'aptitude des conceptions
théologiques à civiliser le genre humain. Aujourd'hui même, malgré plus
de vingt siècles écoulés, cette mémorable séparation n'a pas encore
entièrement épuisé son efficacité philosophique et sociale, quoiqu'elle
doive bientôt essentiellement cesser, parce qu'elle ne constitue
pas, en elle-même, une répartition assez pleinement rationnelle pour
survivre définitivement à cette destination provisoire, qui sera
prochainement complétée; si du moins le grand travail que j'ai osé
entreprendre atteint suffisamment son but principal, en conduisant
la philosophie naturelle à devenir enfin morale et politique, pour
servir de base intellectuelle à la réorganisation sociale; ce qui
achèverait certainement le grand système de travaux philosophiques
d'abord ébauché par Aristote en opposition radicale avec le système
platonicien, comme je l'expliquerai en son lieu. Quoi qu'il en soit de
cette issue finale, encore prématurée, il est incontestable que cette
division, historiquement envisagée, se manifesta directement, dès son
origine, par une rivalité caractéristique, de plus en plus prononcée,
promptement transportée des doctrines aux personnes, entre l'esprit
métaphysique, ainsi investi du domaine de la philosophie naturelle,
auquel se rattachaient nécessairement les rudimens scientifiques dont
l'influence naissante avait d'abord déterminé, d'après le chapitre
précédent, une telle séparation, et l'esprit théologique, qui, seul
susceptible de diriger alors une véritable organisation, restait
suprême arbitre du monde moral et social: cette rivalité, même avant
l'essor du catholicisme, avait produit des luttes mémorables, où
l'ascendant social de la philosophie morale avait souvent comprimé les
tentatives de progrès intellectuel de la philosophie naturelle, et
déterminé la première cause du ralentissement scientifique ci-dessus
expliqué. Aucun exemple ne saurait être plus propre, sans doute, à
caractériser convenablement un tel conflit fondamental dans le système
de cet âge intellectuel, que celui des étranges efforts vainement
tentés par un esprit aussi éminent et aussi cultivé que saint Augustin
pour combattre les raisonnemens mathématiques, déjà vulgaires alors
parmi les sectateurs de la philosophie naturelle, des astronomes
d'Alexandrie sur la sphéricité de la terre et l'existence nécessaire
des antipodes, contre lesquels l'un des plus illustres fondateurs de la
philosophie catholique soulève ainsi opiniâtrement les plus puériles
objections, aujourd'hui abandonnées aux entendemens les plus arriérés:
qu'on rapproche ce cas décisif de celui que j'ai signalé, au chapitre
précédent, à l'égard des aberrations astronomiques d'Épicure, et l'on
sentira combien était intime et complète cette mémorable séparation,
très voisine de l'antipathie, entre la philosophie naturelle et la
philosophie morale.
Tant que la pénible et lente élaboration graduelle du système
catholique n'a pas été suffisamment avancée, l'impuissance organique,
que nous avons reconnue être radicalement propre à l'esprit
métaphysique, ne lui a pas permis, malgré son essor continu, de lutter
avec avantage contre la domination nécessaire de l'esprit théologique,
spéculativement moins avancé. Mais, quoique le catholicisme ait
honorablement tenté d'éterniser ensuite une chimérique conciliation
entre deux philosophies aussi vaguement caractérisées, il est évident
que l'esprit métaphysique, qui, à vrai dire, avait d'abord présidé,
d'après le cinquante-deuxième chapitre, à la grande transformation
du fétichisme en polythéisme, et qui surtout venait de diriger le
passage du polythéisme en monothéisme, ne pouvait cesser l'influence
modificatrice qui lui est propre au moment même où il avait acquis
le plus d'étendue et d'intensité: toutefois, comme il n'y avait
plus rien au-delà du monothéisme, à moins de sortir entièrement de
l'état théologique, ce qui alors eût été éminemment impraticable,
l'action métaphysique est dès-lors devenue, et de plus en plus,
essentiellement dissolvante, en tendant à ruiner, par ses analyses
antisociales à l'insu d'ailleurs de la plupart de ses propagateurs,
les principales conditions d'existence du régime monothéique. Ce
résultat nécessaire a dû se réaliser d'autant plus vite et plus
sûrement, quand l'organisation catholique a été enfin complétée, que
cette organisation accélérait davantage, suivant nos explications
antérieures, l'ensemble du mouvement intellectuel, dont les divers
progrès, même scientifiques, devaient alors tourner surtout à l'honneur
et au profit de l'esprit métaphysique qui paraissait les diriger,
quoiqu'il n'en pût être que le simple organe philosophique, jusqu'à
ce que l'esprit positif pût devenir finalement assez caractérisé par
ces succès graduels pour lutter directement contre le système entier
de la philosophie primitive, d'abord dans l'étude des plus simples
phénomènes, et ensuite peu à peu envers tous les autres, eu égard à
leur complication croissante, ce qui n'a été possible qu'en un temps
très postérieur à celui que nous considérons, comme je l'expliquerai
plus tard. Il était donc inévitable que le catholicisme, qui, dès sa
naissance, et même, en quelque sorte auparavant, avait ainsi laissé
nécessairement en dehors de son propre système, quoique sous sa
tutelle générale, l'essor intellectuel le plus avancé, fût atteint
graduellement par un antagonisme destructeur, aussitôt que, par le
suffisant accomplissement, au moins provisoire, des conditions purement
sociales, les conditions simplement mentales devaient, à leur tour,
devenir directement les plus importantes au développement continu de
l'évolution humaine: cause radicale d'une insurmontable décadence,
dont nous pouvons assurer, par anticipation, que le régime positif
sera spontanément préservé, comme reposant toujours, par sa nature,
sur l'ensemble du mouvement spirituel. Quoique cette irrésistible
dissolution de la philosophie monothéique ait dû d'abord faire
seulement prévaloir l'ascendant métaphysique, une telle révolution n'a
pu finalement aboutir qu'à l'avénement nécessaire de l'esprit positif,
suivant la théorie fondamentale établie à la fin du volume précédent:
car, les voies philosophiques lui ont été par-là directement ouvertes,
d'après ce premier triomphe capital de la philosophie naturelle sur la
philosophie morale. J'ai démontré, en effet, en diverses parties de ce
Traité, que, du point de vue scientifique le plus élevé, et, par suite,
conformément aussi aux plus éminentes considérations historiques,
la philosophie positive est surtout caractérisée par sa tendance
constante à procéder de l'étude générale du monde extérieur à celle
de l'homme lui-même, tandis que la marche inverse est nécessairement
propre à la philosophie théologique (_voyez_ principalement, à ce
sujet, la quarantième leçon et la cinquante-unième): ainsi, tout
mouvement philosophique qui, d'abord développé dans les spéculations
inorganiques, parvenait directement à modifier d'après elles le système
primitif des spéculations morales et sociales, préparait réellement,
par une invincible fatalité, l'empire ultérieur de la positivité
rationnelle, quelles que pussent être d'abord les vaines prétentions à
la domination indéfinie de l'intelligence humaine, alors naturellement
conçues par les organes provisoires d'un tel progrès. C'est ainsi que
les besoins essentiels de l'esprit positif ont dû long-temps coïncider
avec les principaux intérêts de l'esprit métaphysique, malgré leur
antagonisme radical, instinctivement contenu, tant que le régime
monothéique n'a pas été suffisamment ébranlé.
La cause générale de l'inévitable dissolution mentale du catholicisme
consiste donc, d'après cette démonstration, conformément à notre
premier énoncé, en ce que, n'ayant pu ni dû s'incorporer intimement le
mouvement intellectuel, il en a été, de toute nécessité, finalement
dépassé; il n'a pu dès-lors maintenir son empire qu'en perdant le
caractère progressif, propre à tout système quelconque à l'âge
d'ascension, pour acquérir de plus en plus le caractère profondément
stationnaire, et même éminemment rétrograde, qui le distingue si
déplorablement aujourd'hui. Une superficielle appréciation de
l'économie spirituelle des sociétés humaines a pu d'abord, à la vérité,
faire penser que cette décadence mentale pouvait se concilier avec
une prolongation indéfinie de la prépondérance morale, à laquelle
le catholicisme devait se croire des droits spéciaux en vertu de
l'excellence généralement reconnue de sa propre morale, dont les
préceptes seront, en effet, toujours profondément respectés de
tous les vrais philosophes, malgré l'entraînement passager de nos
anarchiques aberrations. Mais un examen approfondi doit bientôt
dissiper une telle illusion, en faisant comprendre, en principe,
que l'influence morale s'attache nécessairement à la supériorité
intellectuelle, sans laquelle elle ne saurait exister solidement: car,
ce ne peut être évidemment que par une pure transition très précaire
que les hommes accordent habituellement leur principale confiance, dans
les plus chers intérêts de leur vie réelle, à des esprits dont il ne
font plus assez de cas pour les consulter à l'égard des plus simples
questions spéculatives. La morale universelle, dont le catholicisme
a dû être d'abord l'indispensable organe, ne peut certainement lui
constituer une exclusive propriété, s'il a finalement perdu l'aptitude
générale à la faire prévaloir dans l'économie sociale: elle forme
nécessairement un précieux patrimoine transmis par nos ancêtres à
l'ensemble de l'humanité; son influence appartiendra désormais à ceux
qui sauront le mieux la consolider, la compléter et l'appliquer,
quels que puissent être leurs principes intellectuels. Quoique la
raison humaine ait dû faire d'heureux emprunts à l'astrologie, par
exemple, ainsi qu'à l'alchimie, elle n'a pu sans doute, par de telles
acquisitions, se croire liée irrévocablement à leur sort, dès qu'elle
a pu rattacher à de meilleures bases ces importans résultats: il en
sera essentiellement de même pour tous les progrès quelconques, moraux
ou politiques, d'abord réalisés par la philosophie théologique, et qui
ne sauraient périr avec elle, pourvu toutefois que l'on s'occupe enfin
convenablement de les incorporer à une autre organisation spirituelle,
sous la direction générale de la philosophie positive, comme je
l'expliquerai plus tard.
Temporellement envisagée, la décadence nécessaire du régime propre au
moyen-âge résulte directement d'un principe tellement évident, qu'il
ne saurait exiger ici des explications aussi étendues que celles que
je viens de terminer pour l'ordre spirituel, sauf le développement
spécial que devra présenter, à ce sujet, le chapitre suivant. Sous
quelque aspect qu'on envisage, en effet, le régime féodal, dont les
trois caractères généraux ont été précédemment établis, sa nature
essentiellement transitoire se manifeste aussitôt de la manière la
moins équivoque. Quant à son but principal, l'organisation défensive
des sociétés modernes, il ne pouvait conserver d'importance que jusqu'à
ce que les invasions fussent suffisamment contenues, par la transition
finale des barbares à la vie agricole et sédentaire dans leurs propres
contrées, sanctionnée et consolidée, pour les cas les plus favorables,
par leur conversion graduelle au catholicisme, qui les incorporait de
plus en plus au système universel. A mesure que ce grand résultat était
convenablement réalisé, l'activité militaire devait nécessairement
perdre, faute d'une large application sociale, la prépondérance
inévitable qu'elle avait jusque alors conservée, d'abord pendant la
conquête romaine, et ensuite sous la défense féodale; la guerre devait,
de jour en jour, devenir plus exceptionnelle, et tendre finalement
à disparaître chez l'élite de l'humanité, où la vie industrielle,
primitivement si subalterne, devait acquérir simultanément une
extension et une intensité toujours croissantes, sans pouvoir toutefois
encore devenir politiquement dominante, comme je l'expliquerai bientôt.
La destination purement provisoire de tout système militaire avait dû
être beaucoup moins prononcée sous le régime précédent, quoiqu'elle y
soit certes incontestable, par la lenteur nécessaire qu'avait exigée,
de toute nécessité, l'essor graduel de la domination romaine: le
système simplement défensif ne pouvait évidemment comporter ensuite
une aussi longue durée. Cette nature transitoire est encore plus
irrécusable pour cette décomposition générale du pouvoir temporel en
souverainetés partielles, que nous avons appréciée comme le second
caractère essentiel de l'ordre féodal, et qui ne pouvait assurément
éviter d'être prochainement remplacée par une centralisation nouvelle,
vers laquelle tout devait tendre, ainsi qu'on le verra au chapitre
suivant, aussitôt que le but propre d'un tel régime aurait été
suffisamment accompli. Il en est de même, enfin, pour le dernier trait
caractéristique, la transformation de l'esclavage en servage, puisque
l'esclavage constitue naturellement un état susceptible de durée sous
les conditions convenables; tandis que le servage proprement dit ne
pouvait être, dans le système général de la civilisation moderne,
qu'une situation simplement passagère, promptement modifiée par
l'établissement presque simultané des communes industrielles, et qui
n'avait d'autre destination sociale que de conduire graduellement
les travailleurs immédiats à l'entière émancipation personnelle. A
tous ces divers titres, on peut assurer, sans exagération, que mieux
le régime féodal remplissait son office propre, capital quoique
passager, pour l'ensemble de l'évolution humaine, et plus il rendait
imminente sa désorganisation prochaine, à peu près comme nous l'avons
ci-dessus reconnu envers le catholicisme. Toutefois, les circonstances
extérieures, qui d'ailleurs n'étaient nullement accidentelles, ont
très inégalement prolongé, chez les diverses nations européennes, la
durée nécessaire d'un tel système, dont la prépondérance politique
a dû surtout persister davantage aux diverses frontières sociales
de la civilisation catholico-féodale, c'est-à-dire, en Pologne, en
Hongrie, etc., quant aux invasions purement tartares et scandinaves,
et même, à certains égards, en Espagne, et dans les grandes îles de
la Méditerranée, en Sicile surtout, pour les envahissemens arabes:
distinction très utile à noter ici dans son germe, et qui trouvera,
en poursuivant notre appréciation historique, une intéressante
application, d'ailleurs presque toujours implicite, suivant les
conditions logiques de notre travail. L'explication précédente, quelque
sommaire qu'elle ait dû être, se complète, au reste, naturellement,
en indiquant, de même qu'envers l'ordre spirituel, la classe
spécialement destinée à diriger immédiatement la décomposition continue
du régime féodal, qui ne pouvait ni ne devait d'abord s'accomplir
par l'intervention politique de la classe industrielle, quoique son
avénement social constituât cependant l'issue finale d'une semblable
progression. A l'origine, cette classe devait être à la fois trop
subalterne et trop exclusivement préoccupée de son propre essor
intérieur pour se livrer directement à cette grande lutte temporelle,
qui dut ainsi être nécessairement dirigée par les légistes, dont le
système féodal avait spontanément développé de plus en plus l'influence
politique, par une suite nécessaire du décroissement graduel de
l'activité militaire, comme je l'expliquerai au chapitre suivant. Ils
sont, en effet, restés jusqu'ici les organes immédiats du mouvement
temporel, malgré que sa principale destination ait essentiellement
changé de nature depuis que cette mission provisoire est suffisamment
accomplie, de manière à mettre pleinement désormais en évidence
croissante l'incapacité organique qui caractérise les légistes aussi
bien que les métaphysiciens, également réservés, en politique et en
philosophie, à opérer de simples modifications critiques, sans pouvoir
jamais rien fonder.
En terminant enfin cette longue et difficile appréciation fondamentale
du régime monothéique propre au moyen-âge, je ne crois pas devoir
m'abstenir de signaler, dès ce moment, une importante réflexion
philosophique, ultérieurement développable, naturellement suggérée
par l'ensemble de notre examen historique du système catholique, qui
formait la principale base de cette mémorable organisation. Si l'on
envisage convenablement la durée totale du catholicisme, on est, en
effet, aussitôt frappé de la disproportion, essentiellement anomale,
que présente le temps excessif de sa lente élaboration politique,
comparé à la courte prolongation de son entière prépondérance sociale,
promptement suivie d'une rapide et irrévocable décadence; puisque une
constitution, dont l'essor a exigé dix siècles, ne s'est, en réalité,
suffisamment maintenue à la tête du système européen que pendant deux
siècles environ, de Grégoire VII, qui l'a complétée, à Boniface VIII,
sous lequel son déclin politique a hautement commencé, les cinq siècles
suivans n'ayant essentiellement offert, à cet égard, qu'une sorte
d'agonie chronique, de moins en moins active: ce qui doit certainement
sembler tout-à-fait contraire soit aux lois générales de la longévité
ordinaire des organismes sociaux, où la durée de la vie, comme dans les
organismes individuels, doit être relative à celle du développement;
soit à l'admirable supériorité intrinsèque qui distinguait une telle
économie, dont j'ai fait ressortir, à tant de titres, les éminens
attributs. La seule solution possible de ce grand problème historique,
qui n'a jamais pu être philosophiquement posé jusqu'ici, consiste
à concevoir, en sens radicalement inverse des notions habituelles,
que ce qui devait nécessairement périr ainsi, dans le catholicisme,
c'était la doctrine, et non l'organisation, qui n'a été passagèrement
ruinée que par suite de son inévitable adhérence élémentaire à la
philosophie théologique, destinée à succomber graduellement sous
l'irrésistible émancipation de la raison humaine; tandis qu'une telle
constitution, convenablement reconstruite sur des bases intellectuelles
à la fois plus étendues et plus stables, devra finalement présider à
l'indispensable réorganisation spirituelle des sociétés modernes, sauf
les différences essentielles spontanément correspondantes à l'extrême
diversité des doctrines fondamentales; à moins de supposer, ce qui
serait certainement contradictoire à l'ensemble des lois de notre
nature, que les immenses efforts de tant de grands hommes, secondés
par la persévérante sollicitude des nations civilisées, dans la
fondation séculaire de ce chef-d'œuvre politique de la sagesse humaine,
doivent être enfin irrévocablement perdus pour l'élite de l'humanité,
sauf les résultats, capitaux mais provisoires, qui s'y rapportaient
immédiatement. Cette explication générale, déjà évidemment motivée par
la suite des considérations propres à ce chapitre, sera de plus en plus
confirmée par tout le reste de notre opération historique, dont elle
constituera spontanément la principale conclusion politique.