du catholicisme au moyen-âge, elle consiste dans la nécessité, fâcheuse
mais indispensable, d'une principauté temporelle suffisamment étendue,
directement annexée à jamais au chef-lieu général de l'autorité
spirituelle, afin de mieux garantir sa pleine indépendance européenne.
Envers le nouveau pouvoir intellectuel et moral destiné à diriger la
moderne réorganisation sociale, l'examen d'une telle condition serait
certainement encore plus oiseux ainsi que plus prématuré, et finalement
plus déplacé, que celui de la précédente. Mais, à l'égard du
catholicisme, un pareil besoin ne saurait être douteux, en considérant
la nature propre de cet organisme et sa principale destination, aussi
bien que d'après sa vraie relation politique avec les puissances au
sein desquelles il a dû surgir et vivre. Né, comme on l'oublie trop
aujourd'hui, dans un état social où les deux pouvoirs élémentaires
étaient radicalement confondus, le système catholique eût été alors
rapidement absorbé, ou plutôt politiquement annulé par la prépondérance
temporelle, si le siége de son autorité centrale se fût trouvé enclavé
dans quelque juridiction particulière, dont le chef n'eût pas tardé,
suivant la pente primitive vers la concentration de tous les pouvoirs,
à s'assujétir le pape comme une sorte de chapelain; à moins de compter
naïvement sur la miraculeuse continuité indéfinie d'une suite de
souverains comparables au grand Charlemagne, c'est-à-dire, comprenant
assez le véritable esprit de l'organisation européenne au moyen-âge,
pour être spontanément disposés à toujours respecter convenablement
et à protéger dignement la haute indépendance pontificale. Quoique la
philosophie théologique, une fois parvenue à l'état de monothéisme,
tende naturellement, d'après nos explications antérieures, à déterminer
la séparation des deux puissances, elle est nécessairement bien loin
de pouvoir le faire avec l'énergie, la spontanéité, et la précision qui
devront certainement caractériser, à ce sujet, la philosophie positive,
ainsi que je l'indiquerai plus tard: en sorte que son influence,
puissante mais vague, ne pouvait, à cet égard, nullement dispenser,
comme tant d'autres exemples d'un vain monothéisme l'ont clairement
vérifié, du secours continu des conditions purement politiques, parmi
lesquelles devait, sans doute, éminemment surgir l'obligation d'une
certaine souveraineté territoriale, embrassant une population assez
étendue pour, au besoin, se suffire provisoirement à elle-même; de
manière à offrir un refuge assuré à tous les divers membres de cette
immense hiérarchie, en cas de collision, partielle mais intense, avec
les forces temporelles, qui, sans cette imminente ressource extrême,
les auraient toujours tenus dans une trop étroite dépendance locale.
Le siége spécial de cette principauté exceptionnelle était d'ailleurs
nettement déterminé par l'ensemble de sa destination, puisque le
centre de l'autorité la plus générale, seule destinée désormais à agir
simultanément sur tous les points du monde civilisé, devait évidemment
résider dans cette cité unique, si exclusivement propre à lier, par une
admirable continuité active, l'ordre ancien à l'ordre nouveau, d'après
les habitudes profondément enracinées qui, depuis plusieurs siècles, y
rattachaient, de toutes parts, les pensées et les espérances sociales:
De Maistre a fait très bien sentir que, dans la célèbre translation
à Byzance, Constantin ne fuyait pas moins moralement devant l'Église
que politiquement devant les Barbares. Mais, du reste, l'irrécusable
nécessité de cette adjonction temporelle à la suprême dignité
ecclésiastique n'en doit pas faire oublier les graves inconvéniens,
essentiellement inévitables, soit envers l'autorité sacerdotale
elle-même, soit pour la partie de l'Europe ainsi réservée à cette sorte
d'anomalie politique. La pureté, et même la dignité, du caractère
pontifical se trouvaient dès-lors exposées sans cesse à une imminente
altération directe, par le mélange permanent des hautes attributions
propres à la papauté, avec les opérations secondaires d'un gouvernement
provincial; quoique, par suite même, du moins en partie, d'une telle
discordance, le pape ait réellement toujours assez peu régné à Rome,
sans excepter les plus belles époques du catholicisme, pour n'y
pouvoir seulement comprimer suffisamment les factions des principales
familles, dont les misérables luttes ont si souvent bravé et compromis
son autorité temporelle: l'indispensable élévation de ce grand
caractère politique, et sa généralité caractéristique, n'en ont pas
moins souffert sans doute, par suite de l'ascendant trop exclusif que
devaient ainsi obtenir graduellement les ambitions italiennes, et qui,
après avoir favorisé d'abord le développement du système, n'a pas peu
contribué ensuite à accélérer sa désorganisation, par les inflexibles
rivalités qu'il a dû soulever au loin: sous l'un et l'autre aspect,
le chef spirituel de l'Europe a fini par se transformer aujourd'hui
en un petit prince italien, électif, tandis que tous ses voisins
sont héréditaires, mais d'ailleurs essentiellement préoccupé, comme
chacun d'eux, et peut-être même davantage, du maintien précaire de sa
domination locale. Quant à l'Italie, quoique son essor intellectuel, et
même moral, ait été beaucoup hâté par cet inévitable privilége, elle a
dû y perdre essentiellement sa nationalité politique: car les papes ne
pouvaient, sans se dénaturer totalement, étendre sur l'Italie entière
leur domination temporelle, que l'Europe eût d'ailleurs unanimement
empêchée; et cependant la papauté ne devait point, sans compromettre
gravement son indispensable indépendance, laisser former, autour de
son territoire spécial, aucune autre grande souveraineté italienne:
la douloureuse fatalité déterminée par ce conflit fondamental,
constitue certainement l'une des plus déplorables conséquences de la
condition d'existence que nous venons d'examiner, et qui a ainsi
exigé, en quelque sorte, sous un aspect capital, le sacrifice politique
d'une partie aussi précieuse et aussi intéressante de la communauté
européenne, toujours agitée, depuis dix siècles, par d'impuissans
efforts pour constituer une unité nationale, nécessairement
incompatible, d'après cette explication, jusqu'à présent inaperçue,
avec l'ensemble du système politique fondé sur le catholicisme.
Je devais ici caractériser distinctement les principales conditions
d'existence politique du catholicisme, qui, de nature essentiellement
statique, concernent directement son organisation propre; parce
qu'elles doivent être aujourd'hui plus profondément méconnues par
toutes nos diverses écoles dominantes, qui, dans leur inanité
philosophique, ne savent rêver la solution sociale que d'après
l'ancienne base théologique, et qui cependant refusent radicalement à
une telle économie les moyens fondamentaux les plus indispensables à
son efficacité réelle; comme je l'ai indiqué au volume précédent, et
comme la suite de notre analyse historique l'expliquera spontanément.
Les conditions vraiment dynamiques, relatives à la puissance inévitable
que devait procurer au catholicisme l'accomplissement continu de
son office social, sont, par leur nature, trop manifestes, et, en
effet, trop peu contestées d'ordinaire, pour exiger un examen aussi
étendu. Nous pourrons donc, en ce qui les concerne, nous borner, à ce
sujet, à l'appréciation sommaire de la grande attribution élémentaire
de l'éducation générale, qui, d'après un éclaircissement antérieur,
constitue nécessairement la plus importante fonction du pouvoir
spirituel, et le fondement primitif de toutes ses autres opérations,
parmi lesquelles il suffira de considérer ensuite celle qui, dans la
vie active, en devait devenir le prolongement le plus naturel et la
plus irrésistible conséquence, pour la direction morale de la conduite
privée. Quelque intérêt philosophique que dussent certainement offrir
beaucoup d'autres considérations analogues, comme, par exemple,
l'examen de l'influence politique que devait spécialement procurer à la
hiérarchie catholique l'exercice journalier de ses relations naturelles
avec toutes les parties simultanées du monde civilisé, en un temps
surtout où les diverses puissances temporelles vivaient essentiellement
isolées, je suis évidemment forcé, par l'indispensable restriction
de notre appréciation historique, de laisser au lecteur tous les
développemens de ce genre.
La plupart des philosophes, même catholiques, faute d'une comparaison
assez élevée, ont trop peu apprécié l'immense et heureuse innovation
sociale graduellement accomplie par le catholicisme, quand il a
directement organisé un système fondamental d'éducation générale,
intellectuelle et surtout morale, s'étendant rigoureusement à toutes
les classes de la population européenne, sans aucune exception
quelconque, même envers le servage. Si une intime habitude ne devait
essentiellement blaser nos esprits sur cette admirable institution,
où l'on n'est plus frappé que du caractère rétrograde qu'elle offre
incontestablement aujourd'hui sous le rapport mental; si on la
jugeait du point de vue vraiment philosophique convenable à l'étude
rationnelle des révolutions successives de l'humanité, chacun
sentirait aisément l'éminente valeur sociale d'une telle amélioration
permanente, en partant du régime polythéique, qui condamnait
invariablement la masse de la population à un inévitable abrutissement,
non-seulement à l'égard des esclaves, dont la prédominance numérique
est d'ailleurs bien connue, mais encore pour la majeure partie des
hommes libres, essentiellement privés de toute instruction réglée,
sauf l'influence spontanée tenant au développement des beaux-arts,
et celle que devait produire aussi le système des fêtes publiques,
complété par les jeux scéniques: il est clair, en effet, que, dans
l'antiquité, l'éducation purement militaire, exclusivement bornée,
par sa nature, aux hommes libres, pouvait seule être convenablement
organisée, et l'était réellement de la manière la plus parfaite.
De tels antécédens, judicieusement appréciés, empêcheraient, sans
doute, de méconnaître le grand progrès élémentaire réalisé par le
catholicisme, imposant spontanément à chaque croyant, avec une
irrésistible autorité, le devoir rigoureux de recevoir, et aussi
de procurer autant que possible, le bienfait de cette instruction
religieuse, qui, saisissant l'individu dès ses premiers pas, et,
après l'avoir préparé à sa destination sociale, le suivait d'ailleurs
assidûment dans tout le cours de sa vie active, pour le ramener sans
cesse à la juste application de ses principes fondamentaux, par un
ensemble admirablement combiné d'exhortations directes, générales ou
spéciales, d'exercices individuels ou communs, et de signes matériels
convergeant très bien vers l'unité d'impression. En se reportant
convenablement à ce temps, on ne tardera point à sentir que, même
sous l'aspect intellectuel, ces modestes chefs-d'œuvre de philosophie
usuelle qui formaient le fond des catéchismes vulgaires, étaient alors,
en réalité, tout ce qu'ils pouvaient être essentiellement, quelque
arriérés qu'ils doivent maintenant nous sembler à cet égard; car
ils contenaient ce que la philosophie théologique proprement dite,
parvenue à l'état de monothéisme, pouvait offrir de plus parfait, à
moins de sortir radicalement d'un tel régime mental, ce qui certes
était encore éminemment chimérique: la seule philosophie un peu plus
avancée, à cet égard, qui existât déjà, était, comme on l'a vu,
purement métaphysique, et, à ce titre, nécessairement impropre, par
sa nature anti-organique, à passer utilement dans la circulation
générale, où, d'après l'expérience pleinement décisive des siècles
antérieurs, elle n'aurait, évidemment, pu instituer finalement qu'un
funeste scepticisme universel, incompatible avec tout vrai gouvernement
spirituel de l'humanité; quant aux précieux rudimens scientifiques
graduellement élaborés dans l'immortelle école d'Alexandrie, ils
étaient, sans aucun doute, beaucoup trop faibles, trop isolés, et
trop abstraits, pour devoir pénétrer, à un degré quelconque, dans une
telle éducation commune, quand même l'esprit fondamental du système ne
les eût pas implicitement repoussés. Mieux on scrutera l'ensemble de
cette mémorable organisation, plus on sera choqué de l'irrationnelle
et profonde injustice que présente l'aveugle accusation absolue, tant
répétée contre le catholicisme, d'avoir, sans distinction d'époques,
toujours tendu à étouffer le développement populaire de l'intelligence
humaine, dont il fut si long-temps, au contraire, le promoteur le
plus efficace: le reproche banal du protestantisme, quant à la sage
prohibition de l'église romaine relativement à la lecture indiscrète
et vulgaire des livres sacrés empruntés au judaïsme, ne devrait pas
être servilement reproduit par les philosophes impartiaux, qui, n'étant
point retenus, comme les docteurs catholiques, par un respect forcé
pour cette dangereuse habitude, pourraient franchement proclamer les
graves inconvéniens, intellectuels et sociaux, radicalement inhérens
à une telle pratique, qui, résultée du besoin logique de constituer
au monothéisme une continuité indéfinie, tendait, chez la plupart des
esprits ordinaires, à ériger en type social la notion rétrograde d'une
antique théocratie, si antipathique aux vraies nécessités essentielles
du moyen-âge. L'exacte interprétation générale des faits montre alors,
au contraire, dans le clergé catholique, une disposition constante
à faire universellement pénétrer toutes les lumières quelconques
qu'il avait lui-même reçues, bien loin d'imiter, à cet égard, la
concentration systématique propre au régime vraiment théocratique:
et c'était là une suite inévitable de la division fondamentale des
deux pouvoirs élémentaires, qui, dans l'intérêt même de sa légitime
domination, conduisait cette hiérarchie à exciter partout un certain
degré de développement intellectuel, sans lequel sa puissance générale
n'aurait pu trouver un point d'appui suffisant. Au reste, il ne
s'agit point directement, en ce moment, de l'appréciation mentale, ni
même morale, naturellement examinée ci-après, de ce système général
de l'éducation catholique, où nous ne devons maintenant considérer
surtout que la haute influence politique qu'il procurait nécessairement
à la hiérarchie sacerdotale, et qui devait évidemment résulter
de l'ascendant spontané que tendent à conserver indéfiniment les
directeurs primitifs de toute éducation réelle, quand elle n'est point
bornée à la simple instruction; ascendant immédiat et général, inhérent
à cette grande attribution sociale, abstraction faite d'ailleurs du
caractère spécialement sacré de l'autorité spirituelle au moyen-âge,
et des terreurs superstitieuses qui s'y rattachaient. Simultanément
héritier, dès l'origine, de l'empirique sagesse des théocraties
orientales, et des ingénieuses études de la philosophie grecque, le
clergé catholique a dû ensuite s'appliquer inévitablement, avec une
opiniâtre persévérance, à l'exacte investigation de la nature humaine,
individuelle ou sociale, qu'il a réellement approfondie autant que
peuvent le comporter des observations irrationnelles, dirigées ou
interprétées par de vaines conceptions théologiques ou métaphysiques.
Or, une telle connaissance, où sa supériorité générale était hautement
irrécusable, devait éminemment favoriser son ascendant politique,
puisque, dans un état quelconque de la société, elle constitue
naturellement, de toute nécessité, la première base intellectuelle
directe d'un pouvoir spirituel; les autres sciences ne pouvant obtenir,
à cet égard, d'efficacité réelle que par leur indispensable influence
rationnelle sur l'extension et l'amélioration de ces spéculations,
politiquement prépondérantes, relatives à l'homme et à la société.
On doit enfin concevoir l'institution, vraiment capitale, de la
confession catholique, comme destinée à régulariser une importante
fonction élémentaire du pouvoir spirituel, à la fois suite inévitable
et complément nécessaire de cette attribution fondamentale que nous
venons de considérer: car il est, d'une part, impossible que les
directeurs réels de la jeunesse ne deviennent point spontanément, à un
degré quelconque, les conseillers habituels de la vie active; et, d'une
autre part, sans un tel prolongement d'influence morale, l'efficacité
sociale de leurs opérations primitives ne saurait être suffisamment
garantie, en vertu de leur aptitude exclusive à surveiller l'exécution
journalière des principes de conduite qu'ils ont ainsi enseignés: il
eût été d'ailleurs évidemment absurde que cette institution conservât
indéfiniment les formes puériles, et même dangereuses, rappelées par
l'étymologie d'une telle dénomination, et qui avaient dû subsister
jusqu'à ce que la hiérarchie pût être suffisamment constituée. Rien
ne peut, sans doute, mieux caractériser l'irrévocable décadence de
l'ancienne organisation spirituelle, que la dénégation systématique, si
ardemment propagée depuis trois siècles, d'une condition d'existence
aussi simple et aussi évidente, ou la désuétude spontanée, non moins
significative, d'un usage aussi bien adapté aux besoins élémentaires
de notre nature morale, l'épanchement et la direction, qui, en
principe, ne pouvaient certes être plus convenablement satisfaits
que par la subordination volontaire de chaque croyant à un guide
spirituel, librement choisi dans une vaste et éminente corporation, à
la fois apte d'ordinaire à donner d'utiles avis et presque toujours
incapable, par son heureuse position spéciale, désintéressée sans
être indifférente, d'abuser d'une confiance qui constituait la seule
base, constamment facultative, d'une telle autorité personnelle. Si
l'on refuse, en effet, au pouvoir spirituel une semblable influence
consultative sur la vie humaine, quelle véritable attribution sociale
pourrait-il lui rester, qui ne puisse être encore plus justement
contestée? Les puissans effets moraux de cette belle institution pour
purifier par l'aveu et rectifier par le repentir, ont été si bien
appréciés des philosophes catholiques, que nous sommes ici heureusement
dispensés, à cet égard, de toute explication spéciale, au sujet d'une
fonction qui a si utilement remplacé la discipline grossière et
insuffisante, également précaire et tracassière, d'après laquelle,
sous le régime polythéique, le magistrat s'efforçait si vainement
de régler les mœurs par d'arbitraires prescriptions, en vertu de la
confusion fondamentale des deux ordres des pouvoirs humains. Nous
n'avons à l'envisager maintenant que comme une indispensable condition
d'existence politique inhérente au gouvernement spirituel, quels qu'en
soient la nature et le principe, et sans laquelle il ne pourrait
suffisamment remplir son office caractéristique, qui doit y trouver
simultanément ses informations élémentaires et ses premiers moyens
moraux. Les graves abus qu'elle a produits, même aux plus beaux temps
du catholicisme, doivent être bien moins rapportés à l'institution
elle-même, abstraitement conçue, qu'à la nature vague et absolue de
la philosophie théologique, seule susceptible, de toute nécessité,
de constituer alors la base très imparfaite, soit moralement ou
mentalement, de l'organisation spirituelle. Il résultait forcément, en
effet, d'une telle situation, l'inévitable obligation de ce droit, en
réalité presque arbitraire malgré les meilleurs réglemens, d'absolution
religieuse, au sujet duquel les plus légitimes réclamations ne
sauraient empêcher l'irrésistible besoin pratique de cette faculté
continue, sans laquelle, à l'imminent péril de l'individu et de la
société, une seule faute capitale aurait constamment déterminé un
irrévocable désespoir, dont les suites habituelles auraient tendu à
convertir bientôt cette salutaire discipline en un principe nécessaire
d'incalculables perturbations.
Après avoir, par l'ensemble des considérations précédentes,
suffisamment ébauché désormais l'appréciation politique du
catholicisme, en ce qui concerne les conditions fondamentales du
gouvernement spirituel, celles qui, par leur nature, doivent toujours
se manifester, à un degré et sous une forme d'ailleurs variables, dans
une véritable organisation morale distincte, quel qu'en puisse être
le principe, il nous reste encore, pour achever de connaître assez
ce grand organisme du moyen-âge, de manière à bien comprendre les
exigences réelles, soit de son existence passée, soit de sa vaine
restauration ultérieure, à signaler aussi, par l'indication rapide
mais caractéristique d'un point de vue plus spécial, ses principales
conditions purement dogmatiques, afin de faire sentir que des croyances
théologiques secondaires, aujourd'hui communément regardées comme
socialement indifférentes, étaient cependant indispensables à la
pleine efficacité politique de ce système factice et complexe, dont
l'admirable mais passagère unité résultait péniblement de la laborieuse
convergence d'une multitude d'influences hétérogènes, en sorte
qu'une seule d'entre elles, profondément ruinée, tendait à entraîner
spontanément une inévitable désorganisation, totale quoique graduelle.
Nous avons déjà reconnu, à ce sujet, à la fin du chapitre précédent,
que le strict monothéisme, tel que le rêvent nos déistes, serait à la
fois d'un usage impraticable et d'une application stérile: et tout
philosophe impartial qui tentera convenablement de mesurer, pour
ainsi dire, la dose fondamentale de polythéisme que le catholicisme a
dû nécessairement conserver en la régularisant d'après son principe
propre, reconnaîtra qu'elle fut, en général, aussi réduite que le
comportent essentiellement les besoins inévitables, intellectuels ou
sociaux, du véritable esprit théologique. Mais nous devons, en outre,
considérer maintenant, dans le catholicisme, les plus importans des
divers dogmes accessoires, qui, dérivés, plus ou moins spontanément, de
la conception théologique caractéristique, en ont constitué surtout des
développemens plus ou moins indispensables à l'entier accomplissement
de sa grande destination provisoire pour l'évolution sociale de
l'humanité.
La tendance, éminemment vague et mobile, qui caractérise spontanément,
même à l'état de monothéisme, les conceptions théologiques, devrait
profondément compromettre, de toute nécessité, leur efficacité sociale,
en exposant, d'une manière presque indéfinie, dans la vie réelle,
les préceptes pratiques dont elles sont la base à des modifications
essentiellement arbitraires, déterminées par les diverses passions
humaines, si cet imminent péril continu n'était régulièrement conjuré
par une active surveillance fondamentale du pouvoir spirituel
correspondant. C'est pourquoi la soumission d'esprit, évidemment
indispensable, à un certain degré, à toute organisation quelconque
du gouvernement moral de l'humanité, avait besoin d'être beaucoup
plus intense sous le régime théologique, qu'elle ne devra le devenir,
comme je l'indiquerai plus tard, sous le régime positif, où la
nature des doctrines pousse d'elle-même à une convergence presque
suffisante, et n'exige, par suite, qu'un recours bien moins spécial et
moins fréquent à l'autorité interprétative ou directrice. Ainsi, le
catholicisme, afin de constituer et de maintenir l'unité nécessaire
à sa destination sociale, a dû contenir autant que possible le libre
essor individuel, inévitablement discordant, de l'esprit religieux,
en érigeant directement la foi la plus absolue en premier devoir du
chrétien; puisque, en effet, sans une telle base, toutes les autres
obligations morales perdaient aussitôt leur seul point d'appui. Si
cette évidente nécessité du système catholique tendait réellement,
suivant l'accusation banale, à fonder l'empire du clergé bien plus que
celui de la religion, l'école positive, avec la pleine indépendance
qui la caractérise, et que ne pouvaient manifester les philosophes
catholiques au sujet des vices radicaux de leurs propres doctrines,
ne doit pas craindre aujourd'hui de reconnaître hautement que cette
substitution tant reprochée avait dû être, au fond, essentiellement
avantageuse à la société; car la principale utilité pratique de la
religion a dû alors consister réellement à permettre l'élévation
provisoire d'une noble corporation spéculative, éminemment apte,
comme je l'ai expliqué, par la nature de son organisation, à diriger
heureusement, pendant sa période ascensionnelle, les opinions et les
mœurs, quoique condamnée ensuite à une irrévocable décadence, non par
les défauts essentiels de sa constitution propre, mais précisément, au
contraire, par l'inévitable imperfection d'une telle philosophie, dont
l'ascendant mental et social devait être purement provisoire, comme le
reste de ce volume le rendra, j'espère, de plus en plus incontestable.
Cette indispensable considération générale doit toujours dominer
désormais toute appréciation vraiment rationnelle du catholicisme,
aussi bien sous l'aspect purement dogmatique que sous le point de vue
directement politique; elle peut seule conduire à saisir le véritable
caractère de certaines croyances, dangereuses sans doute, mais imposées
par la nature ou les besoins du système, et qui n'ont jamais pu être
jusqu'ici philosophiquement jugées; elle doit enfin faire spontanément
comprendre l'importance capitale que tant d'esprits supérieurs ont
jadis attachée à certains dogmes spéciaux, qu'un examen superficiel
dispose maintenant à proclamer inutiles à la destination finale, mais
qui, au fond, étaient d'ordinaire intimement liés aux exigences réelles
soit de l'unité ecclésiastique, soit de l'efficacité sociale.
Dans le Traité spécial déjà promis, un tel esprit philosophique
expliquera facilement plus tard l'irrécusable nécessité relative,
intellectuelle ou sociale, des dogmes les plus amèrement reprochés au
catholicisme, et qui, à raison même de cette intime obligation, ont dû,
en effet, puissamment contribuer ensuite à sa décadence, en soulevant
partout contre lui d'énergiques répugnances, à la fois mentales et
morales. C'est ainsi, par exemple, que l'on peut aisément concevoir
l'arrêt fondamental, aussi indispensable que douloureux, qui imposait
directement la foi catholique comme une condition rigoureuse du salut
éternel, et sans lequel, en effet, il est évident que rien ne pouvait
plus contenir la divergence spontanée des croyances théologiques, à
moins de recourir sans cesse à une intervention temporelle bientôt
illusoire: et, néanmoins, cette fatale prescription, qui conduit
inévitablement à la damnation de tous les hétérodoxes quelconques,
même involontaires, a dû sans doute, justement exciter, plus qu'aucune
autre, au temps de l'émancipation, une profonde indignation unanime;
car rien peut-être n'est aussi propre à confirmer, sous le rapport
moral, cette destination purement provisoire si clairement inhérente,
sous l'aspect mental, à toutes les doctrines religieuses, alors
graduellement amenées à convertir un ancien principe d'amour en un
motif final de haine insurmontable, comme on le verrait désormais de
plus en plus, depuis la dispersion des croyances, si leur activité
sociale ne tendait enfin vers une extinction totale et commune. Le
fameux dogme de la condamnation originelle de l'humanité tout entière,
qui, moralement, est encore plus radicalement révoltant que le
précédent, constituait aussi un élément nécessaire de la philosophie
catholique, non-seulement par sa relation spontanée à l'explication
théologique des misères humaines, qui en a reproduit, en tant d'autres
systèmes religieux, le germe essentiel, mais aussi, d'une manière
plus spéciale, pour motiver convenablement la nécessité générale
d'une rédemption universelle, sur laquelle repose toute l'économie
de la foi catholique. De même, il serait facile de reconnaître que
l'institution, si amèrement critiquée, du purgatoire fut, au contraire,
très heureusement introduite dans la pratique sociale du catholicisme,
à titre d'indispensable correctif fondamental de l'éternité des
peines futures: car, autrement, cette éternité, sans laquelle les
prescriptions religieuses ne pouvaient être efficaces, eût évidemment
déterminé souvent ou un relâchement funeste ou un effroyable désespoir,
également dangereux l'un et autre pour l'individu et pour la société,
et entre lesquels le génie catholique est parvenu à organiser cette
ingénieuse issue, qui permettait de graduer immédiatement, avec une
scrupuleuse précision, l'application effective du procédé religieux
aux convenances de chaque cas réel; quels qu'aient dû être d'ailleurs
les abus ultérieurs d'un expédient aussi arbitraire, on n'y doit pas
moins voir l'une des conditions usuelles imposées par la nature du
système, comme je l'ai indiqué ci-dessus quant au droit d'absolution.
Parmi les dogmes plus spéciaux, un examen analogue mettrait en pleine
évidence la nécessité politique du caractère intimement divin attribué
au premier fondateur, réel ou idéal, de ce grand système religieux,
par suite de la relation profonde, incontestable quoique jusqu'ici
mal démêlée, d'une telle conception avec l'indépendance radicale
du pouvoir spirituel, ainsi spontanément placé sous une inviolable
autorité propre, invisible mais directe; tandis que, dans l'hypothèse
arienne, le pouvoir temporel, en s'adressant immédiatement à la
providence commune, devait être bien moins disposé à respecter la libre
intervention du corps sacerdotal, dont le chef mystique était alors
bien moins éminent. On ne peut aujourd'hui se former une juste idée des
immenses difficultés de tout genre qu'a dû si long-temps combattre le
catholicisme pour organiser enfin la séparation fondamentale des deux
pouvoirs élémentaires; et, par suite, on apprécie très imparfaitement
les ressources diverses que cette grande lutte a exigées, et entre
lesquelles figure, au premier rang, une telle apothéose, qui tendait
à relever extrêmement la dignité de l'église aux yeux des rois,
pendant que, d'un autre côté, une rigoureuse unité divine aurait trop
favorisé, en sens inverse, la concentration de l'ascendant social:
aussi l'histoire nous manifeste-t-elle alors, d'une manière très variée
et fort décisive, la secrète prédilection opiniâtre de la plupart des
rois pour l'hérésie d'Arius, où leur instinct de domination sentait
confusément un puissant moyen de diminuer l'indépendance pontificale
et de favoriser la prépondérance sociale de l'autorité temporelle.
Le dogme célèbre de la présence réelle, qui, malgré son étrangeté
mentale, ne constituait, au fond, qu'une sorte de prolongement spontané
du dogme précédent, comportait évidemment, au plus haut degré, la
même efficacité politique, en attribuant au moindre prêtre un pouvoir
journalier de miraculeuse consécration, qui devait le rendre éminemment
respectable à des chefs dont la puissance matérielle, quelle qu'en fut
l'étendue, ne pouvait jamais aspirer à d'aussi sublimes opérations:
en un mot, outre l'excitation toujours nouvelle que la foi devait
en recevoir continuellement, une telle croyance rendait le ministère
ecclésiastique plus irrécusablement indispensable; tandis qu'avec des
conceptions plus simples et un culte moins spécial, les magistrats
temporels, tendant sans cesse à la suprématie, auraient aisément conçu
la pensée de se passer essentiellement de l'intervention sacerdotale,
sous la seule condition d'une vaine orthodoxie, comme la décomposition
graduelle du christianisme l'a montré de plus en plus dans le cours
des trois derniers siècles. Si, après avoir ainsi considéré l'ensemble
dogmatique du catholicisme, on soumettait à une appréciation analogue
le culte proprement dit, qui n'en était qu'une conséquence nécessaire
et une inévitable manifestation permanente, on y vérifierait, d'une
manière plus ou moins prononcée, outre d'importans moyens moraux
d'action individuelle et d'union sociale, une semblable destination
politique, qu'il suffira d'indiquer ici rapidement pour la pratique
la plus capitale; sans parler même de ces mémorables sacremens,
dont la succession graduelle, très rationnellement combinée, devait
solennellement rappeler à chaque croyant, aux plus grandes époques
de sa vie, et dans tout son cours régulier, l'esprit fondamental
du système universel, par des signes spécialement adaptés au vrai
caractère de chaque situation. Mentalement envisagée, la messe
catholique offre, sans doute, un aspect très peu satisfaisant,
puisque la raison humaine n'y saurait voir, à vrai dire, qu'une
sorte d'opération magique, terminée par l'accomplissement d'une pure
évocation, réelle quoique mystique: mais, au contraire, du point de vue
social, on y doit reconnaître, à mon gré, une très heureuse invention
de l'esprit théologique, destinée à réaliser la suppression universelle
et irrévocable des sanglans ou atroces sacrifices du polythéisme, en
donnant le change, par un sublime subterfuge, à ce besoin instinctif
du sacrifice, qui est nécessairement inhérent à tout régime religieux,
et que satisfaisait ainsi chaque jour, au-delà de toute possibilité
antérieure, l'immolation volontaire de la plus précieuse victime
imaginable.
Quelque imparfaites que doivent être nécessairement d'aussi sommaires
indications sur les divers articles essentiels du dogme et du
culte catholiques, dont l'appréciation plus développée serait ici
déplacée, elles suffiront, j'espère, pour faire déjà sentir, à tous
les vrais philosophes, la nature et l'importance d'un tel ordre de
considérations, en attendant l'examen ultérieur ci-dessus annoncé.
Plus on approfondira, dans cet esprit positif, l'étude générale du
catholicisme au moyen-âge, mieux on s'expliquera l'immense intérêt,
non moins social que mental, qu'inspiraient alors universellement tant
de mémorables controverses, au milieu desquelles d'éminens génies ont
su faire graduellement surgir l'admirable organisation catholique,
quoique une superficielle critique les fasse aujourd'hui généralement
regarder comme ayant dû toujours être aussi indifférentes qu'elles le
sont spontanément devenues depuis l'inévitable décadence du système
correspondant. Les infatigables efforts de tant d'illustres docteurs
ou pontifes pour combattre l'arianisme, qui tendait nécessairement à
ruiner l'indépendance sacerdotale, leurs luttes, non moins capitales,
contre le manichéisme, qui menaçait directement l'économie fondamentale
du catholicisme, en voulant y substituer le dualisme à l'unité, et
beaucoup d'autres débats justement célèbres, n'étaient certes point
alors plus dépourvus de destination sérieuse et profonde, même
politique, que les contestations les plus agitées de nos jours, et
qui paraîtraient peut-être, dans un avenir moins lointain, tout aussi
étranges, à des philosophes incapables de discerner les graves intérêts
sociaux dissimulés par les thèses mal conçues dont notre siècle
est inondé. Une médiocre connaissance de l'histoire ecclésiastique
devrait assurément confirmer cette maxime évidente de la saine
philosophie, qui établit directement la haute impossibilité que de
telles controverses, ardemment poursuivies, pendant plusieurs siècles,
par les meilleurs esprits contemporains, et inspirant la plus vive
sollicitude à toutes les nations civilisées, fussent radicalement
dénuées de signification réelle, mentale ou sociale: et, en effet, les
historiens catholiques ont justement noté que toutes les hérésies de
quelque importance se trouvaient habituellement accompagnées de graves
aberrations morales ou politiques, dont la filiation logique serait
presque toujours facile à établir, d'après des considérations analogues
à celles que je viens d'indiquer pour les cas principaux.
Telle est donc la faible ébauche, à laquelle je suis obligé de me
borner ici, pour la juste appréciation politique de cet immense et
admirable organisme, éminent chef-d'œuvre politique de la sagesse
humaine, graduellement élaboré, pendant dix siècles, sous des modes
très variés mais tous solidaires, depuis le grand saint Paul, qui en
a d'abord conçu l'esprit général, jusqu'à l'énergique Hildebrand, qui
en a coordonné enfin l'entière constitution sociale; les développemens
intermédiaires ayant d'ailleurs exigé, dans ce vaste intervalle, le
puissant concours, intellectuel et moral, si divers et si actif, de
tous les hommes supérieurs dont notre espèce pouvait alors s'honorer,
les Augustin, les Ambroise, les Jérôme, les Grégoire, etc., dont
l'unanime tendance vers la fondation d'une telle unité générale,
quoique souvent entravée par l'ombrageuse médiocrité du vulgaire des
rois, fut presque toujours hautement secondée par tous les souverains
doués d'un vrai génie politique, comme l'immortel Charlemagne,
l'illustre Alfred, etc. Après avoir ainsi caractérisé le régime
monothéique du moyen-âge relativement à l'organisation spirituelle qui
en constituait le principal fondement, il devient facile de procéder
maintenant, d'une manière très sommaire mais pleinement suffisante, à
l'examen philosophique de l'organisation temporelle correspondante,
afin que, l'analyse politique d'un tel régime étant dès-lors complétée,
nous puissions ensuite le considérer surtout sous le rapport purement
moral, et enfin sous l'aspect mental.
Les nombreuses tentatives d'appréciation philosophique auxquelles a
donné lieu jusqu'ici l'ordre temporel du moyen-âge, lui ont toujours
laissé un caractère essentiellement fortuit, en y attribuant une
influence démesurée aux invasions germaniques, d'où il semblerait
ainsi exclusivement émané. Il importe beaucoup à la saine philosophie
politique de rectifier totalement cette irrationnelle conception, qui
tend à interrompre radicalement, dans l'un de ses termes les plus
remarquables, l'indispensable continuité de la grande série sociale.
Or, cette rectification capitale résulte directement, avec une heureuse
spontanéité, comme je vais l'indiquer, de notre théorie fondamentale du
développement social, suivant laquelle on pourrait presque construire
_à priori_ les principaux attributs distinctifs d'un tel régime,
d'après le système romain, modifié par l'influence catholique, dont
l'avènement graduel, désormais pleinement motivé par l'ensemble de nos
explications antérieures, ne doit plus certes conserver maintenant rien
d'accidentel: on peut, du moins, ainsi reconnaître aisément que, sans
les invasions, le seul poids des divers antécédens eût naturellement
constitué, en occident, vers cette époque, un système politique
essentiellement analogue au système féodal proprement dit.
A la vérité, une rationnalité moins exigeante pourrait suggérer la
pensée d'ôter à ce grand spectacle historique ce caractère fortuit
qui le dénature dans les conceptions actuelles, en se bornant, par
un procédé bien plus facile, mais beaucoup moins satisfaisant, à
montrer seulement que ces mémorables invasions successives, loin
d'être aucunement accidentelles, devaient nécessairement résulter
de l'extension finale de la domination romaine. Quoique une telle
considération ne puisse, en elle-même, nullement suffire ici à notre
but principal, il convient cependant de la signaler d'abord, à titre
d'éclaircissement accessoire et préliminaire pour l'ensemble temporel
du moyen-âge. Or, en appliquant convenablement les principes établis,
dans le chapitre précédent, sur les limites nécessairement posées
à l'agrandissement progressif de l'empire romain, il est aisé de
reconnaître, en général, que cet empire devait être inévitablement
borné, d'un côté, par les grandes théocraties orientales, trop
éloignées, et surtout trop peu susceptibles, par leur nature, d'une
véritable incorporation; d'un autre côté, en occident surtout, par les
peuples, chasseurs ou pasteurs, qui, n'étant point encore vraiment
domiciliés, ne pouvaient être proprement conquis: en sorte que, vers
le temps de Trajan ou des Antonins, ce système avait essentiellement
acquis toute l'étendue réelle qu'il pouvait comporter, et que devait
bientôt suivre une irrésistible réaction. Sous le second aspect,
qui doit naturellement prévaloir au sujet de cette réaction, il est
clair, en effet, que l'état pleinement agricole et sédentaire n'est
pas moins indispensable chez les vaincus que chez les vainqueurs pour
l'entière efficacité de tout vrai système de conquête, auquel échappe
spontanément, à moins d'une destruction radicale, toute population
nomade, toujours disposée, dans ses défaites, à chercher ailleurs un
refuge assuré, d'où elle doit tendre ensuite à revenir à son point de
départ, avec d'autant plus d'intensité qu'elle aura été graduellement
plus refoulée. D'après un tel mécanisme nécessaire, si bien expliqué
par Montesquieu, les invasions, quoique moins systématiques, ne furent
point, en réalité, plus accidentelles que les conquêtes qui les avaient
provoquées; puisque ce refoulement graduel, en gênant de plus en plus
les conditions d'existence des peuples nomades, devait finir par
hâter beaucoup leur transition spontanée à la vie agricole; et alors
le mode d'exécution le plus naturel devait être, sans doute, au lieu
des pénibles travaux qu'eût exigés ce nouvel établissement dans leurs
retraites si peu convenables, de s'emparer, dans les parties adjacentes
de l'empire, de territoires très favorables et déjà préparés, dont les
possesseurs, de plus en plus énervés par l'extension même de cette
domination, devenaient de plus en plus incapables de résister à cette
énergique tendance. Le développement effectif de cette inévitable
réaction ne fut pas, à vrai dire, moins graduel que celui de l'action
principale; et l'on n'en juge d'ordinaire autrement que par suite
d'une disposition irrationnelle à ne considérer que les invasions
pleinement heureuses: une judicieuse exploration montre, au contraire,
que ces envahissemens avaient réellement commencé, sur une grande
échelle, plusieurs siècles avant que Rome eût acquis son principal
ascendant européen; seulement ils ne sont devenus susceptibles de
succès permanens que par l'épuisement croissant de l'énergie romaine,
après que l'empire eut été suffisamment agrandi. Cette tendance
progressive était alors un résultat tellement spontané de la situation
générale du monde politique, qu'elle avait donné lieu, long-temps
avant le cinquième siècle, à d'irrésistibles concessions, de plus en
plus importantes, soit par l'incorporation directe des barbares aux
armées romaines, soit par l'abandon volontaire de certaines provinces,
sous la condition naturelle de contenir les nouveaux prétendans.
Quoique notre attention philosophique doive rester concentrée sur
l'élite de l'humanité, comme je l'ai motivé au début de ce volume, il
était cependant nécessaire d'apprécier ici sommairement cette immense
réaction fondamentale, qui, bien plus vaste et plus durable qu'on ne
le conçoit communément, a suscité, au moyen-âge, le principal essor
permanent de l'activité militaire, ainsi que je vais l'expliquer.
En comparant, dans leur ensemble, l'ordre féodal et l'ordre romain, on
reconnaît aisément que, malgré l'inévitable prolongation générale du
régime essentiellement militaire, ce système avait partout subi, au
moyen-âge, une transformation capitale, suite spontanée de la nouvelle
situation du monde civilisé, et principe temporel des modifications
universelles de la constitution sociale. On voit ainsi, en effet,
que l'activité militaire, quoique toujours très développée, tendait
à perdre de plus en plus le caractère éminemment offensif qu'elle
avait jusque alors conservé, pour se réduire graduellement à un
caractère purement défensif; comme peuvent déjà le faire présumer les
remarques habituelles de tous les historiens judicieux sur le contraste
frappant, propre à l'organisation féodale, entre son aptitude défensive
très prononcée et son peu d'efficacité offensive. Sans doute, le
catholicisme a puissamment influé sur cette heureuse transformation,
où je signalerai bientôt sa participation générale: mais il n'eût pu
la déterminer entièrement, si elle n'eût d'abord résulté spontanément
de l'ensemble des antécédens, aussi bien que le catholicisme lui-même,
à l'essor duquel elle était d'ailleurs indispensable à un certain
degré. Or, on ne saurait douter que cette modification radicale ne
dût être nécessairement produite enfin par l'extension même de la
domination romaine; puisque, quand une fois le système de conquête eut
acquis toute la plénitude dont il était susceptible, il fallait bien
que les principaux efforts militaires se tournassent habituellement
vers une conservation, devenue leur seul objet capital, et de plus en
plus menacée par l'énergie croissante des nations qui n'avaient pu
être conquises, comme je viens de l'expliquer: il serait difficile de
concevoir une plus irrécusable nécessité. Telle est donc la source,
éminemment naturelle, du nouveau caractère général que doit alors
prendre l'organisation temporelle, et qui, d'après ce principe évident,
cesse assurément de pouvoir présenter rien d'accidentel. Il résulte,
en effet, de cette différence fondamentale, que la constitution
sociale, toujours essentiellement militaire, ayant dû s'adapter à cette
nouvelle destination, a dû graduellement subir la transformation qui
distingue le mieux, dans l'opinion commune, le régime féodal proprement
dit, en faisant de plus en plus prévaloir la dispersion politique
sur une concentration dont le maintien devenait continuellement plus
difficile, en même temps que son but principal avait réellement cessé
d'exister: car, l'une de ces tendances n'est pas moins convenable
à la défense, où chacun doit exercer une participation directe,
spéciale, et actuelle, que l'autre ne l'est à la conquête, qui exige,
au contraire, la subordination profonde et continue de toutes les
opérations partielles à l'impulsion directrice. C'est ainsi que chaque
chef militaire, se tenant constamment disponible pour la défense
territoriale, qui ne pouvait cependant imposer habituellement une
activité soutenue, a tendu spontanément à ériger un pouvoir presque
indépendant, sur la portion de pays qu'il était capable de protéger
suffisamment, à l'aide des guerriers qui s'attachaient à sa fortune, et
dont le gouvernement journalier devait former sa principale occupation
sédentaire, à moins que l'extension de sa puissance ne lui eût déjà
permis de les récompenser eux-mêmes par de moindres concessions de même
espèce, quelquefois susceptibles, à leur tour, d'être ultérieurement
subdivisées, suivant l'esprit général du système. Abstraction faite des
invasions germaniques, on peut aisément reconnaître, dans le système
purement romain, depuis l'entier agrandissement de l'empire, cette
tendance élémentaire au démembrement universel de l'ancien pouvoir,
par les efforts très prononcés de la plupart des gouverneurs pour la
conservation indépendante de leurs offices territoriaux, et même pour
s'assurer directement une hérédité qui constituait le prolongement
naturel et le gage le plus certain d'une telle indépendance. Une
semblable tendance se fait nettement sentir jusque dans l'empire
d'Orient, quoique si long-temps préservé de toute invasion sérieuse.
La mémorable centralisation passagère, dont Charlemagne fut si
justement destiné à devenir le noble organe, devait être le résultat
naturel, mais fugitif, de la prépondérance générale des mœurs féodales,
consommant, par l'acte le plus décisif, la séparation politique de
l'Occident envers l'empire, dès-lors irrévocablement relégué en
Orient, et préparant directement l'uniforme propagation ultérieure
du système de féodalité, sans pouvoir d'ailleurs nullement contenir
ensuite la tendance dispersive qui en constituait l'esprit. Enfin,
le dernier attribut caractéristique de l'ordre féodal, celui qui
concerne la modification radicale du sort des esclaves, résulte aussi
nécessairement, avec non moins d'évidence, de ce changement fondamental
dans la situation militaire, qui devait spontanément provoquer la
transformation graduelle de l'esclavage antique en servage proprement
dit, d'ailleurs si heureusement consolidée et perfectionnée par
l'influence catholique, comme je l'indiquerai ci-après. Déjà, M.
Dunoyer, dans l'utile et consciencieux ouvrage qu'il a publié en
1825, a très judicieusement apprécié, le premier, d'après une belle
observation historique, l'importante amélioration que la condition
générale des esclaves avait dû indirectement éprouver, par une suite
naturelle de l'extension de la domination romaine, qui, resserrant et
reculant de plus en plus le champ fondamental de la traite, toujours
essentiellement extérieure à l'empire, devait la rendre graduellement
plus rare et plus difficile, et finalement presque impossible. Or,
il est évident que cette abolition continue de la principale traite,
en réduisant le commerce des esclaves au seul mouvement intérieur,
devait nécessairement tendre peu à peu à déterminer la transformation
universelle de l'esclavage en servage, chaque famille se trouvant
dès-lors involontairement conduite à attacher bien plus de prix à la
conservation indéfinie de ses propres esclaves héréditaires, dont le
renouvellement habituel ne pouvait plus être pleinement facultatif: en
un mot, la cessation de la traite extérieure devait entraîner bientôt
celle de la vente intérieure; et, par suite, les esclaves, désormais
invariablement attachés à la maison ou à la terre, devenaient de
véritables serfs, sauf l'indispensable complément moral d'une telle
modification par l'inévitable intervention du catholicisme. Quelque
sommaires que doivent être ici de semblables indications, leur nature
est si simple et si claire qu'elles suffiront, j'espère, pour rendre
irrécusable à tous les bons esprits cette proposition vraiment capitale
de philosophie historique que, sous les trois aspects essentiels
d'après lesquels l'organisation temporelle du moyen-âge peut être
le mieux caractérisée, elle devait, de toute nécessité, résulter
spontanément, indépendamment des invasions, de la nouvelle situation
générale déterminée, dans le monde romain, par l'entière extension
du système de conquête, enfin parvenu à son terme insurmontable:
en sorte que le régime féodal en eût également surgi, sans aucune
différence radicale, quand même les invasions n'eussent pas eu lieu,
ce qui d'ailleurs était hautement impossible. Leur influence réelle
n'a donc pu se faire principalement sentir que sur l'institution plus
ou moins hâtive de ce régime inévitable; or, sous ce point de vue
très secondaire, il est difficile de l'apprécier suffisamment, parce
qu'elle a dû être à la fois favorable et contraire, les barbares étant,
d'une part, mieux disposés sans doute que les Romains à cette nouvelle
politique, dont leurs guerres continuelles devaient, d'une autre part,
gêner le développement: en sorte que je n'oserais finalement décider
si l'essor initial a été ainsi accéléré ou retardé; question, au
reste, en elle-même fort peu importante, et presque oiseuse, dès qu'on
a reconnu la spontanéité fondamentale du nouvel ordre temporel, et,
en outre, la nécessité d'une telle cause accessoire, ce qui suffit
évidemment pour dissiper déjà toute cette apparence accidentelle et
fortuite qui dissimule encore aux meilleurs esprits le vrai caractère
de cette grande transformation sociale.
Afin de mieux manifester une telle spontanéité, je devais d'abord
apprécier ces principaux attributs temporels du système politique
propre au moyen-âge, en y faisant abstraction totale des influences
spirituelles correspondantes, et me bornant à constater, envers chacun
d'eux, sa filiation directe et nécessaire, d'après la seule tendance
naturelle des antécédens généraux. Mais, pour compléter suffisamment
cette conception élémentaire, il faut maintenant y rétablir cette
intervention fondamentale du catholicisme, qui, alors profondément
incorporée aux mœurs et même aux institutions, a tant contribué à
imprimer à l'organisation féodale le caractère qui la distingue,
en y développant et perfectionnant les principes essentiels qui
résultaient de la nouvelle situation sociale. Cette participation
complémentaire était, évidemment, encore moins accidentelle que la
tendance principale: ce qui a d'ailleurs conduit quelquefois à en
exagérer l'influence réelle, en y rapportant presque exclusivement la
formation d'un tel régime, indépendamment de tout mouvement temporel;
tandis que, en général, l'action spirituelle ne saurait, par sa nature,
jamais obtenir d'efficacité que sur des élémens préexistans, et d'après
des dispositions antérieures et spontanées. Les résultats essentiels
ne peuvent, sous ce second aspect, être principalement attribués aux
invasions germaniques, puisque cette inévitable influence les avait
certainement précédées; dès son origine purement romaine, elle tendait
nécessairement à modifier de plus en plus la constitution sociale
conformément à la nouvelle situation de l'empire. Éminemment placée,
par sa nature, au point de vue d'où l'on pouvait alors le mieux saisir
l'ensemble des évènemens, la corporation spirituelle, quoique son
organisation propre fût encore peu avancée, avait très bien prévu
d'ailleurs l'irrésistible nécessité de tels envahissemens, et s'était
depuis long-temps noblement préparée à en modérer, aux jours du choc,
la sauvage impétuosité, en s'efforçant, par de courageuses missions,
d'amener d'avance à la foi commune ces énergiques populations, chez
lesquelles toutefois le catholicisme s'était le plus souvent arrêté
à l'état d'arianisme, en vertu des motifs politiques précédemment
signalés. Malgré cette fréquente imperfection, si difficile à éviter,
et qui fut alors une source féconde de graves embarras, l'histoire
manifeste hautement, en beaucoup d'occasions capitales, l'heureuse
influence habituelle de l'intervention catholique pour prévenir ou
atténuer les dangers des irruptions successives; indépendamment de
l'appui évident que devaient ensuite trouver ordinairement les vaincus,
après la conquête, dans un puissant clergé qui, pendant plusieurs
siècles, dut être partout essentiellement recruté parmi eux, et qui
surtout devait être presque toujours intimement disposé, soit par
l'esprit de son institution, soit par l'intérêt même d'une domination
toute morale, à contenir, autant que possible, la brutale autorité
des vainqueurs. Sous ce rapport, comme sous le précédent, il serait
difficile, à vrai dire, de déterminer exactement si l'invasion a
réellement accéléré ou retardé l'inévitable essor naturel du régime
féodal: car, d'un côté, l'énergie morale et la rectitude intellectuelle
de ces nations grossières étaient certainement plus favorables,
au fond, à l'action de l'église, une fois surmontés les premiers
obstacles, que l'esprit sophistique et les mœurs corrompues des Romains
énervés; mais, d'une autre part, leur état mental trop éloigné
d'abord du monothéisme, et leur profond mépris pour la race conquise,
devaient constituer d'importantes entraves à l'efficacité civilisatrice
du catholicisme. Quoi qu'il en soit, à cet égard aussi bien qu'à
l'autre, de cette question secondaire, essentiellement insoluble,
et heureusement fort oiseuse, nous devons maintenant analyser la
participation fondamentale de l'influence catholique au développement
graduel de l'organisation féodale, successivement envisagée sous chacun
des trois aspects essentiels ci-dessus caractérisés, et envers lesquels
les principales tendances temporelles sont désormais suffisamment
appréciées, abstraction faite d'ailleurs de toute perturbation
quelconque.
Relativement au premier de ces trois attributs généraux, nous avons
déjà reconnu, au chapitre précédent, l'aptitude nécessaire du
monothéisme à seconder directement la transformation graduelle du
système primitif de conquête en système essentiellement défensif,
surtout quand l'heureuse séparation des deux pouvoirs élémentaires
permet d'y réaliser suffisamment une telle propriété, ailleurs
contenue et dissimulée par leur vicieuse concentration. Il serait
inutile de s'arrêter ici à constater cette tendance permanente dans
le catholicisme, où elle devait naturellement exister au plus haut
degré, puisque l'esprit de son institution, l'ensemble de sa propre
organisation, et même son ambition spéciale, le poussaient directement
à réunir autant que possible les diverses nations chrétiennes en une
seule famille politique, sous la conduite habituelle de l'église.
Quoique cette noble influence ait été entravée par les mœurs
belliqueuses de cette époque, il est probable, suivant la juste
remarque de De Maistre, qu'elle y a prévenu beaucoup de guerres, dont
la sage médiation du clergé étouffait d'abord le germe; on conçoit
d'ailleurs aisément, indépendamment de toute opposition de principes
et de sentimens, que l'église devait, en général, considérer la guerre
comme diminuant son ascendant ordinaire sur les chefs temporels: si
la discontinuité périodique qu'elle était alors parvenue à imposer,
en principe, aux opérations militaires, avait pu être suffisamment
respectée, elle eût profondément contenu l'essor guerrier, incompatible
avec de telles intermittences. Toutes les grandes expéditions,
essentiellement communes à tous les peuples catholiques, malgré
qu'un seul en eût pris ordinairement l'initiative, furent, au fond,
réellement défensives, et toujours destinées à mettre un terme,
répressif ou préventif, aux invasions successives, qui tendaient à
devenir habituelles: telles furent surtout les guerres de Charlemagne,
d'abord contre les Saxons, et ensuite contre les Sarrasins; et, plus
tard, les croisades elles-mêmes, unique moyen décisif d'arrêter
l'envahissement du mahométisme, et qui, envisagées sous cet important
point de vue, ont, en général, pleinement réussi, comme De Maistre l'a
judicieusement remarqué.
Le second caractère essentiel de l'organisation féodale, c'est-à-dire,
l'esprit général de décomposition primitive de l'autorité temporelle
en petites souverainetés territoriales hiérarchiquement subordonnées
entre elles, a été puissamment secondé par le catholicisme, qui
a tant influé, d'une part, sur la transformation universelle des
bénéfices viagers en fiefs héréditaires, et, d'une autre part, sur
la coordination définitive des principes corelatifs d'obéissance et
de protection, base essentielle d'une telle discipline sociale. Sous
le premier aspect, il est évident que le catholicisme, qui avait
radicalement exclu de son sein toute hérédité de fonctions, n'a pu, au
contraire, favoriser cette hérédité temporelle ni par pure routine,
ni par esprit de caste; il a dû être essentiellement guidé par un
sentiment profond, quoique confus, des vraies nécessités sociales au
moyen-âge. La constitution de l'église avait fait, comme je l'ai
expliqué, une large part politique aux droits légitimes de la capacité:
il fallait, en même temps, que les conditions de la stabilité fussent
convenablement garanties, dans l'intérêt final de la destination
totale du système. Or, tel fut alors éminemment l'effet principal
de l'hérédité féodale, quelque oppressive qu'elle ait dû devenir
ultérieurement. Par suite à la fois de la séparation fondamentale des
deux pouvoirs, qui réservait au clergé les combinaisons politiques les
plus difficiles, et de la grande transformation militaire ci-dessus
expliquée, qui simplifiait beaucoup la plupart des opérations
guerrières, chaque chef de famille féodale devait ordinairement
être assez capable pour diriger suffisamment, après une éducation
spéciale, alors essentiellement domestique, l'exercice de son autorité
territoriale: ce qui importait principalement c'était, sans doute, de
l'attacher au sol, de lui transmettre, avec une pleine efficacité,
les traditions politiques, surtout locales; de lui inspirer de bonne
heure les sentimens et les mœurs correspondans à sa position future; de
l'intéresser spontanément, de la manière la plus intime, au sort de ses
inférieurs, vassaux ou serfs; rien de tout cela ne pouvait être encore
aucunement réalisé sans l'hérédité, dont la propriété essentielle,
sensible, même aujourd'hui, malgré la diversité des besoins et des
situations, consiste certainement dans la préparation morale de
chacun à sa destination sociale. C'est ainsi que le catholicisme a dû
être conduit à favoriser systématiquement l'esprit de caste par une
dernière consécration partielle, nettement limitée à l'ordre temporel,
et dont la nature purement provisoire résultait nécessairement de sa
contradiction radicale avec l'ensemble de la constitution catholique,
comme je l'ai déjà indiqué. Quant à la sage régularisation générale des
obligations réciproques de la tenure féodale, la haute participation
du catholicisme y est assurément trop évidente pour que nous devions
nous y arrêter dans une aussi rapide indication: quelque intérêt que
dût d'ailleurs offrir la juste appréciation philosophique de cette
admirable combinaison, trop peu comprise aujourd'hui, entre l'instinct
d'indépendance et le sentiment de dévouement; qui, essentiellement
inconnue à toute l'antiquité, suffirait seule à constater la
supériorité sociale du moyen-âge, où elle a tant contribué à élever la
dignité morale de la nature humaine, à la vérité chez un petit nombre
de familles privilégiées, mais destinées cependant à servir ensuite
de type spontané à toutes les autres classes, à mesure que devait
s'accomplir leur émancipation graduelle.
Enfin, l'influence nécessaire du catholicisme n'est pas moins
irrécusable sur la transformation universelle de l'esclavage en
servage, qui constitue le dernier attribut essentiel de l'organisation
féodale. La tendance générale du monothéisme à modifier profondément
l'esclavage, au moins en adoucissant la conduite des maîtres, est
sensible jusque dans le mahométisme, malgré la confusion fondamentale
qui y persiste encore entre les deux grands pouvoirs sociaux. Elle
devait donc être extrêmement prononcée dans le système catholique, qui,
ne se bornant pas à une simple prescription morale, quelle qu'en fût
l'imposante recommandation, interposait directement, entre le maître
et l'esclave ou entre le seigneur et le serf, une salutaire autorité
spirituelle, également respectée de tous deux, et continuellement
disposée à les ramener à leurs devoirs mutuels. Malgré la décadence
actuelle du catholicisme, on peut encore observer, même aujourd'hui,
des traces incontestables de cette inévitable propriété, en comparant
le sort général des esclaves nègres, de l'Amérique protestante à
l'Amérique catholique, puisque la supériorité de celle-ci est, à cet
égard, hautement reconnue de tous les explorateurs impartiaux; quoique
d'ailleurs le clergé romain ne soit malheureusement pas étranger à
la réalisation primitive de cette grande aberration moderne, si
contraire à l'ensemble de sa doctrine et de sa constitution. Dès son
premier essor social, la puissance catholique n'a cessé de tendre,
toujours et partout, avec une infatigable persévérance, à l'entière
abolition de l'esclavage, qui, depuis l'accomplissement du système de
conquête, avait cessé de former une indispensable condition d'existence
politique, et n'aboutissait plus qu'à entraver radicalement tout
développement social: on conçoit, du reste, aisément que cette tendance
élémentaire ait dû quelquefois être dissimulée et presque annulée par
suite d'obstacles particuliers à certains peuples catholiques.
Il faut, en dernier lieu, concevoir ici la grande institution de
la chevalerie comme ayant, par sa nature, spontanément réalisé un
admirable résumé permanent des trois caractères essentiels dont nous
venons ainsi de compléter l'appréciation sommaire dans l'organisation
temporelle du moyen-âge. De quelques abus qu'elle ait dû être
habituellement entourée, il est impossible de méconnaître son éminente
utilité sociale, tant que le pouvoir central n'a pas pu assez prévaloir
pour régulariser directement l'ordre intérieur de la nouvelle société.
Quoique le monothéisme musulman n'ait pas été étranger, même avant
les croisades, au développement graduel de ces nobles associations,
correctif naturel d'une insuffisante protection individuelle, il est
néanmoins évident que leur libre essor est un produit spontané de
l'esprit général du moyen-âge, où l'on ne saurait méconnaître surtout
la salutaire influence, ostensible ou secrète, du catholicisme,
tendant à convertir enfin un simple moyen d'éducation militaire en un
puissant instrument de sociabilité. L'organisation caractéristique
de ces mémorables affiliations, où, jusqu'à l'extinction totale du
système féodal, le mérite l'emportait sur la naissance et même sur la
plus haute autorité, a été puissamment secondée par cette conformité
générale avec l'esprit du catholicisme, quoique elle ait eu d'abord,
comme tous les autres élémens de ce régime, une origine purement
temporelle. Toutefois, malgré que la chevalerie constitue l'une des
plus éclatantes manifestations générales de l'inévitable supériorité
sociale du moyen-âge sur l'antiquité, il ne faut pas négliger de
signaler rapidement le danger capital que l'une de ses principales
branches a dû faire naître contre l'ensemble de ce grand édifice
politique, et surtout contre l'admirable division fondamentale des
deux pouvoirs sociaux. Ce danger a commencé à surgir lorsque les
besoins spéciaux des croisades ont déterminé la formation régulière
de ces ordres exceptionnels de chevalerie européenne, où le caractère
monastique était intimement uni au caractère militaire, afin de mieux
s'adapter aux nécessités propres de cette importante destination.
On conçoit, en effet, que, chez de tels chevaliers, une combinaison
aussi contraire à l'esprit et aux conditions du système total devait
tendre directement, aussitôt que le but particulier de cette création
anomale aurait été suffisamment réalisé, à développer éminemment une
monstrueuse ambition, en leur faisant rêver une nouvelle concentration
des deux puissances élémentaires. Telle fut, en principe, la célèbre
histoire des Templiers, dont notre théorie fait ainsi spontanément
découvrir enfin la véritable explication générale: car, cet ordre
fameux doit être finalement regardé comme instinctivement constitué,
par sa nature, en une sorte de conjuration permanente, menaçant à la
fois la royauté et la papauté, qui, malgré leurs démêlés habituels,
ont su se réunir enfin pour sa destruction: c'est là, ce me semble,
le seul grave danger politique qu'ait dû rencontrer l'ordre social du
moyen-âge, qui, par sa remarquable correspondance avec la civilisation
contemporaine, s'est en quelque sorte maintenu presque toujours par son
propre poids, tant que cette conformité fondamentale a suffisamment
persisté.
Quelque rapide que dût être ici l'appréciation sommaire dont je viens
de terminer l'indication, elle suffira, j'espère, pour montrer, en
dernier résultat général, le système féodal comme le berceau nécessaire
des sociétés modernes, considérées sous le seul aspect temporel. C'est
là, en effet, qu'a directement commencé la transformation graduelle
de la vie militaire en vie industrielle, qui constitue, à cet égard,
le principal caractère élémentaire de la civilisation moderne, et
qui fut certainement le but social vers lequel tendit l'ensemble de
la politique européenne, intérieure ou extérieure, pendant tout le
moyen-âge: peu importe d'ailleurs que cette conséquence universelle
ait été ou non sentie par ceux-là même qui ont le plus contribué à la
déterminer; puisque, d'après la complication supérieure des phénomènes
politiques, la plupart de ceux qui y participent ne sauraient avoir
conscience de leur efficacité réelle, si souvent contraire aux desseins
les mieux concertés, surtout à mesure que la société humaine s'étend et
se généralise. Dans l'ordre européen, il est clair que la principale
activité militaire fut destinée, au moyen-âge, à poser d'insurmontables
barrières à l'esprit d'invasion, dont la prolongation indéfinie
menaçait d'arrêter le développement social: et cet indispensable
résultat n'a été suffisamment obtenu que lorsque les peuples du Nord et
de l'Est ont été enfin forcés, par la difficulté de trouver ailleurs
de nouveaux établissemens, d'exécuter, dans leur propre pays, quelque
défavorable qu'il pût être, leur transition finale à la vie agricole
et sédentaire, moralement garantie, en outre, par leur conversion
générale au catholicisme. Ainsi, ce que l'opération romaine avait
commencé, pour la grande évolution préliminaire de l'humanité, en
assimilant les peuples civilisés, l'opération féodale l'a dignement
complété, en consolidant à jamais cette indispensable assimilation, par
cela seul qu'il poussait irrésistiblement les barbares à se civiliser
aussi. Envisagé dans l'ensemble de sa durée, le système féodal a pris
la guerre à l'état défensif, et, après l'avoir, sous cette nouvelle
nature, suffisamment développée, il a nécessairement tendu à son
extirpation radicale, sauf les nécessités exceptionnelles, en la
laissant ainsi sans aliment habituel, par suite même de la manière
pleinement satisfaisante dont il avait rempli son noble mandat social.
Dans l'ordre purement national, son influence nécessaire a concouru
essentiellement à un semblable résultat général, soit en concentrant
l'activité militaire chez une caste de plus en plus restreinte, dont
l'autorité protectrice devenait compatible avec l'essor industriel
de la population laborieuse, quelque chétive que dût être d'abord
l'existence subalterne de celle-ci; soit en modifiant aussi de plus
en plus, chez les chefs eux-mêmes, le caractère guerrier, qui, dès
l'origine, radicalement défensif, devait ensuite, faute d'emploi
suffisant, se transformer peu à peu en celui de grand propriétaire
territorial, tendant à devenir le simple directeur suprême d'une
vaste exploitation agricole, du moins quand il ne dégénérait pas en
courtisan. La grande conclusion universelle, qui devait nécessairement
caractériser, à tous égards, une telle économie, était donc, en un
mot, l'inévitable abolition finale de l'esclavage et du servage, et
ensuite l'émancipation civile de la classe industrielle, quand son
développement propre a pu être assez prononcé, comme je l'indiquerai
spécialement ci-après.
Ayant ainsi convenablement opéré, pour notre but principal,
l'importante et difficile appréciation politique, d'abord spirituelle,
puis temporelle, de l'ensemble du régime monothéique du moyen-âge, dont
le vrai caractère a toujours été si méconnu jusqu'ici, il ne nous reste
plus maintenant qu'à en compléter l'analyse fondamentale, en examinant
sommairement son admirable influence morale, et enfin son efficacité
intellectuelle trop peu comprise.
L'établissement social de la morale universelle ayant constitué, sans
aucun doute, la principale destination finale du catholicisme, il
semblerait d'abord que l'examen de cette grande attribution devait
ici suivre immédiatement celui de l'organisation catholique, sans
attendre que l'ordre temporel correspondant eût été directement
considéré. Mais, malgré cette incontestable relation, en retardant à
dessein une telle appréciation morale jusqu'à ce que l'ensemble de
l'appréciation politique pût être convenablement terminé, j'ai voulu
la mieux placer sous son vrai jour historique, en faisant ainsi sentir
qu'elle doit être surtout rattachée au système total de l'organisation
politique propre au moyen-âge, et non pas exclusivement à l'un de ses
deux élémens essentiels, quelque fondamentale, ou même prépondérante,
qu'ait dû d'ailleurs être, sous ce rapport, son indispensable
participation. Si le catholicisme est venu, pour la première fois,
régulariser enfin la véritable constitution morale de l'humanité, en
attribuant directement à la morale, avec une irrésistible autorité,
l'ascendant social convenable à sa nature, il n'est pas douteux, d'un
autre côté, que l'ordre féodal, envisagé comme un simple résultat
spontané de la nouvelle situation sociale, suivant les explications
précédentes, a immédiatement introduit de précieux germes élémentaires
d'une haute moralité, qui lui étaient entièrement propres, et sans
lesquels l'opération catholique ne pouvait suffisamment réussir,
quoique le catholicisme les ait ensuite admirablement développés et
perfectionnés. En n'oubliant jamais que le catholicisme lui-même,
d'après notre théorie, était, aussi bien que la féodalité, une suite
nécessaire de l'ensemble des antécédens, l'heureuse harmonie qui a
régné, à cet égard, entre ces deux grands élémens sociaux, ne fera
point exagérer, au détriment de l'un, l'influence de l'autre, en
attribuant uniquement au catholicisme une régénération morale, où
il n'a dû être essentiellement que l'organe actif et rationnel d'un
progrès naturellement amené par la nouvelle phase générale qu'avait
alors atteinte l'évolution sociale de l'humanité. Il est clair,
en effet, que la morale purement militaire et nationale, toujours
subordonnée à la politique, qui avait dû caractériser, comme je
l'ai établi, l'économie sociale de toute l'antiquité, afin que son
indispensable destination provisoire pût être suffisamment accomplie,
devait nécessairement tendre ensuite à se transformer spontanément en
une morale de plus en plus pacifique et universelle, dont l'ascendant
politique deviendrait de plus en plus prononcé, depuis que cette
opération préliminaire avait été convenablement réalisée, par l'entière
extension finale du système de conquête, désormais radicalement changé
en système défensif. Or, la gloire sociale du catholicisme, celle qui
lui méritera la reconnaissance éternelle de l'humanité, lorsque les
croyances théologiques quelconques n'existeront plus que dans les
souvenirs historiques, a surtout consisté alors à développer et à
régulariser, autant que possible, cette heureuse tendance naturelle,
qu'il n'eût pas été en son pouvoir de créer: ce serait exagérer, de
la manière la plus vicieuse, l'influence générale, malheureusement si
faible, des doctrines quelconques sur la vie réelle, individuelle ou
sociale, que de leur attribuer ainsi la propriété de modifier à un
tel degré le mode essentiel de l'existence humaine. Qu'on suppose le
catholicisme intempestivement transplanté, par un aveugle prosélytisme
ou par une irrationnelle imitation, chez des peuples qui n'aient
point encore achevé une telle évolution préparatoire; et, privée
de cet indispensable fondement, son influence sociale y restera
essentiellement dépourvue de cette grande efficacité morale que nous
admirons si justement au moyen-âge: le mahométisme en offre un exemple
pleinement décisif; puisque sa morale, quoique tout aussi pure, en
principe, que celle du christianisme, d'où elle a été surtout tirée,
est bien loin d'avoir produit les mêmes résultats effectifs, sur une
population trop peu avancée, qui n'avait pu convenablement subir
cette préparation temporelle fondamentale, et qui se trouvait ainsi
prématurément appelée, sans spontanéité suffisante, à un monothéisme
encore inopportun. Il demeure donc incontestable que l'appréciation
morale du moyen-âge ne doit pas être philosophiquement dirigée d'après
la considération unique de l'ordre spirituel, à l'exclusion de l'ordre
temporel; mais il faut d'ailleurs éviter soigneusement toute oiseuse
discussion de vaine préséance entre ces deux élémens sociaux, aussi
inséparables qu'indispensables, dont chacun a, sous cet aspect capital,
une influence propre, nettement déterminée en principe, quoique
trop intimement mêlée à l'autre pour comporter toujours une juste
répartition effective.
Une erreur beaucoup plus fondamentale, dont les conséquences réelles,
même aujourd'hui, sont infiniment plus graves, et qui malheureusement
est à la fois plus commune et plus enracinée, résulte, à ce
sujet, d'une irrationnelle tendance, déterminée ou entretenue par
l'école métaphysique, soit protestante, soit déiste, à attribuer
essentiellement l'efficacité morale du catholicisme à sa seule
doctrine, abstraction faite de son organisation propre, que l'on
s'efforce, au contraire, de représenter comme essentiellement opposée,
par sa nature, à une telle destination. Les divers motifs sociaux
d'après lesquels j'ai expliqué ci-dessus les principales conditions
générales de cette organisation, doivent évidemment nous dispenser ici
de revenir directement sur cette fausse et dangereuse opinion, ainsi
radicalement réfutée d'avance, puisque ces motifs étaient surtout
tirés de la réalisation de ce but moral: d'ailleurs les exemples
pleinement décisifs ne manqueraient pas pour justifier irrécusablement
cette rectification préalable, sans parler même du mahométisme, que
je viens de citer, et où l'absence d'une convenable organisation
spirituelle se complique trop avec l'inaptitude élémentaire d'une
population mal préparée: il suffirait, à cet effet, de mentionner le
prétendu catholicisme grec, ou plutôt byzantin, qui, par l'excessive
prolongation de l'empire, n'ayant pu comporter une vraie constitution
distincte et spéciale du pouvoir spirituel, s'est trouvé, malgré la
plus grande conformité de doctrines, théologiques et morales, avec
le catholicisme réel, et malgré d'ailleurs la similitude primitive
des populations correspondantes, constamment frappé d'une profonde
stérilité morale, dont l'exacte appréciation philosophique, si elle
était possible ici, confirmerait éminemment, par un lumineux contraste,
la justesse nécessaire des principes précédemment posés. Plus on
méditera sur ce grand sujet, mieux on se convaincra, j'ose l'assurer,
que la grande efficacité morale du catholicisme a essentiellement
dépendu de sa constitution sociale, et très accessoirement tenu à
l'influence propre et directe de sa seule doctrine, abstraitement
envisagée, quoi qu'en dise la critique métaphysique. Quelque pure
que pût être sa morale (et qui prêcha jamais directement avec succès
une morale vraiment impure?), elle n'eût guère abouti, dans la vie
réelle, qu'à d'impuissantes formules, accompagnées de superstitieuses
pratiques, sans l'active intervention continue d'un pouvoir spirituel
convenablement organisé et suffisamment indépendant, où consistait
nécessairement la principale valeur sociale d'un tel système religieux.
Le faible ascendant naturel de notre intelligence sur nos passions rend
ce danger fondamental nécessairement commun, à un degré plus ou moins
prononcé, à toute doctrine quelconque; et rien ne démontre mieux, en
général, l'indispensable besoin moral d'une véritable organisation
spirituelle: mais ce besoin doit plus spécialement appartenir, comme
je l'ai établi, aux doctrines théologiques, à cause du vague et
de l'incohérence qui les caractérisent spontanément, et qui, loin
de leur permettre d'inspirer directement une conduite déterminée,
les rendent, à l'usage, presque indéfiniment modifiables au gré de
penchans énergiques, jusqu'à pouvoir même sanctionner finalement les
plus monstrueuses aberrations pratiques, ainsi que l'ont prouvé tant
d'éclatans exemples, depuis que l'émancipation religieuse est assez
avancée. Avant de procéder immédiatement à la saine appréciation de
la haute influence morale propre au régime monothéique du moyen-âge,
il était indispensable de rappeler distinctement ces notions
préliminaires, afin que cette influence pût être ensuite rapportée
sans effort à sa vraie source principale, en prévenant, autant que
possible, une déviation philosophique, trop commune aujourd'hui.
C'est pourquoi je dois, en outre, perfectionner, ou plutôt compléter,
cette importante analyse préalable, en faisant encore précéder une
telle appréciation directe par l'exacte détermination spéciale du
mode essentiel d'efficacité morale qui a réellement appartenu aux
doctrines catholiques, abstraction faite désormais de l'organisation
correspondante, dont l'intervention continue, maintenant incontestable,
sera toujours implicitement supposée en tout ce qui va suivre.