Appréciation générale du dernier état théologique de l'humanité:
âge du monothéisme. Modification radicale du régime théologique
et militaire.
Après l'indispensable assimilation préliminaire suffisamment opérée
par l'extension graduelle de la domination romaine, suivant les
explications du chapitre précédent, le régime monothéique était
nécessairement destiné à compléter l'évolution provisoire de l'élite
de l'humanité, en faisant directement produire à la philosophie
théologique, dont le déclin intellectuel allait commencer, toute
l'efficacité réelle que comportait sa nature, pour préparer enfin
l'homme à une nouvelle vie sociale, de plus en plus conforme à
notre vocation caractéristique. C'est pourquoi, quelles que soient
effectivement les éminentes propriétés mentales du monothéisme, nous
devons ici en faire précéder l'examen par l'appréciation rationnelle de
son influence sociale, qui le distingue encore plus profondément, selon
une marche inverse de celle qui a dû présider ci-dessus à l'analyse
fondamentale du système polythéique. Or, quoique la destination
sociale du monothéisme se rapporte surtout à la morale bien plus
même qu'à la politique, néanmoins sa principale efficacité morale a
toujours inévitablement dépendu de son existence politique; en sorte
que nous devons d'abord déterminer convenablement les vrais attributs
politiques de ce dernier régime théologique. Dans cette importante
détermination, comme en tout le reste d'un tel examen historique, nous
sommes spontanément dispensés de la distinction générale qu'il a fallu
établir, au chapitre précédent, entre l'appréciation abstraite des
diverses propriétés essentielles du système correspondant et l'analyse
successive des différens modes nécessaires de sa réalisation effective;
ce qui doit ici heureusement permettre d'abréger beaucoup notre
opération actuelle, sans nuire aucunement à notre but principal. Car,
malgré la conformité remarquable de toutes les formes du monothéisme,
comparées, non-seulement quant aux dogmes théologiques, mais même
quant aux préceptes moraux, sans excepter ni le mahométisme, ni ce
qu'on appelle si mal à propos le catholicisme grec, c'est uniquement
au vrai catholicisme, justement qualifié de romain, que devait
appartenir l'accomplissement suffisant, en Europe occidentale, des
propriétés caractéristiques du régime monothéique, dont nous n'aurons
ainsi à examiner spécialement aucun autre mode réel[19]. Enfin, comme
l'introduction fondamentale d'un pouvoir spirituel entièrement distinct
et pleinement indépendant du pouvoir temporel a certainement constitué,
au moyen-âge, le principal attribut d'un tel système politique, nous
devons procéder, avant tout, à l'appréciation sommaire de cette grande
création sociale, d'où nous passerons ensuite aisément au vrai
jugement général de l'organisation temporelle correspondante.
Note 19: La dénomination de catholicisme me semble, à tous
égards, préférable à celle de christianisme, non-seulement
comme bien plus expressive, pour distinguer nettement le
vrai régime monothéique de toutes les organisations vagues,
socialement impuissantes ou même dangereuses, avec lesquelles
on l'a trop souvent confondu, mais surtout comme beaucoup
plus rationnelle, en ce que, sans rappeler, ainsi que les
noms de mahométisme, de boudhisme, etc., aucun fondateur
individuel, elle se rapporte directement à ce grand attribut
d'universalité qui caractérise essentiellement l'organisation
spirituelle, quoiqu'il n'ait pu toutefois être réalisé que
très imparfaitement par le catholicisme proprement dit, dont
l'exacte appréciation ne saurait être mieux dirigée que d'après
un tel principe général. Chacun sait certainement encore ce
que c'est qu'un catholique, tandis qu'aucun bon esprit ne
saurait aujourd'hui se flatter de comprendre ce que c'est
qu'un chrétien, qui pourrait indifféremment appartenir à l'une
quelconque des mille nuances incohérentes qui séparent le
luthérien primitif du pur déiste actuel.
Le monothéisme doit, par sa nature, toujours tendre nécessairement à
provoquer cette modification radicale de l'ancien organisme social,
en permettant, et même déterminant, une suffisante uniformité de
croyances, susceptible de comporter l'extension d'un même système
théologique à des populations assez considérables pour ne pouvoir
être long-temps réunies sous un seul gouvernement temporel; d'où
résulte, chez la classe sacerdotale, un accroissement simultané de
consistance et de dignité, susceptible de servir de fondement à son
indépendance politique, qui était incompatible avec l'inévitable
dispersion des influences religieuses sous le régime polythéique,
comme je l'ai déjà noté au chapitre précédent. Mais, malgré cette
tendance caractéristique, il a fallu une longue et pénible élaboration
de conditions diverses pour que le monothéisme pût enfin réaliser,
dans une société convenablement préparée, un tel perfectionnement
de l'organisation primitive, qui n'a vraiment commencé à devenir
immédiatement possible, ainsi que je l'ai expliqué, que par le concours
fondamental du développement graduel de la puissance romaine avec
celui de la philosophie grecque. Nous avons même reconnu que cette
philosophie ne se fit jamais une juste idée du véritable but social
vers lequel, à son insu, tendait finalement son essor spontané,
puisque, dans ses efforts opiniâtres pour constituer une puissance
spirituelle, elle n'avait aucunement en vue d'établir, entre les deux
pouvoirs, une division rationnelle, encore trop incompatible avec le
génie politique de l'antiquité; mais elle poursuivait essentiellement
une pure utopie, aussi dangereuse que chimérique, en préconisant, comme
type social, une sorte de théocratie métaphysique, qui eût transporté
aux philosophes la concentration générale des affaires humaines.
Cependant, toutes les utopies quelconques, surtout quand elles
résultent d'un concours aussi unanime et aussi continu, non-seulement
indiquent nécessairement un certain besoin social, plus ou moins
confusément apprécié, mais aussi l'imminence plus ou moins prochaine
d'une certaine modification politique destinée à y satisfaire: car,
dans ses rêves même les plus hardis, l'esprit humain ne saurait
s'écarter indéfiniment de la réalité, et ses libres spéculations sont
même effectivement encore plus limitées dans l'ordre politique que
dans aucun autre, vu la complication supérieure des phénomènes; en
sorte que, après l'accomplissement de chaque phase sociale, on peut
ordinairement reconnaître l'anticipation constante de conceptions
utopiques long-temps accréditées, qui en présentaient d'avance le
principal caractère, quoique profondément déguisé, et même altéré, par
son inévitable mélange avec des notions plus ou moins contraires aux
lois fondamentales de notre nature, individuelle ou sociale. Aussi
peut-on aisément constater ici que l'institution du catholicisme a
essentiellement réalisé, au moyen-âge, autant que le permettait alors
l'état mental de l'humanité, ce qu'il y avait, au fond, de pleinement
utile et à la fois vraiment praticable dans l'ensemble des conceptions
politiques des diverses écoles philosophiques, en adoptant de chacune
d'elles, avec une éminente sagesse, les attributs trop exclusifs
dont elle s'honorait, et en repoussant spontanément tous les projets
absurdes ou nuisibles qui dénaturaient radicalement leur application
sociale; malgré l'injuste accusation, encore trop souvent adressée
au système catholique, d'avoir également tendu à constituer une
pure théocratie, dont nous reconnaîtrons bientôt, sans la moindre
incertitude, l'incompatibilité nécessaire avec le véritable esprit
fondamental d'un tel régime.
Quoique l'intelligence doive nécessairement exercer une influence
de plus en plus prononcée sur la conduite générale des affaires
humaines, individuelles ou sociales, sa suprématie politique, rêvée
par les philosophes grecs, n'en constitue pas moins une pure utopie,
directement contraire, comme je l'ai déjà noté au chapitre précédent,
à l'économie réelle de notre nature cérébrale, où la vie mentale est
habituellement si peu énergique comparativement à la vie affective.
Nul pouvoir humain, même le plus grossier et le moins étendu, ne
saurait, sans doute, entièrement se passer d'appui spirituel,
puisque ce qu'on nomme, en politique, une force proprement dite, ne
peut résulter que d'un certain concours d'individualités, dont la
formation spontanée suppose inévitablement l'existence préalable,
non-seulement de quelques sentimens communs, mais aussi d'opinions
suffisamment convergentes, sans lesquelles la moindre association ne
pourrait persister, reposât-elle même sur une suffisante conformité
d'intérêts. Cependant, il n'en reste pas moins incontestable que
le principal ascendant social ne saurait jamais appartenir à la
plus haute supériorité mentale, à la fois trop peu comprise et trop
mal appréciée pour obtenir ordinairement du vulgaire un juste degré
d'admiration et de reconnaissance. La masse des hommes, essentiellement
destinée à l'action, sympathise nécessairement bien davantage avec
les organisations médiocrement intelligentes, mais éminemment
actives, qu'avec les natures purement spéculatives, malgré leur
intime prééminence spirituelle, d'ailleurs habituellement méconnue, à
raison même de sa trop grande élévation. En outre, la reconnaissance
universelle doit spontanément préférer les services immédiatement
susceptibles de satisfaire à l'ensemble des besoins humains, parmi
lesquels ceux de l'intelligence, quelle que soit leur incontestable
réalité, sont certes fort loin d'occuper communément le premier
rang, comme je l'ai établi au troisième volume de ce Traité. Il
n'est pas douteux que les plus grands succès pratiques, militaires
ou industriels, exigent, par leur nature, beaucoup moins de force
intellectuelle que la plupart des travaux théoriques d'une certaine
importance, sans aller même jusqu'aux plus éminentes spéculations,
esthétiques, scientifiques, ou philosophiques; et cependant ils
inspireront toujours, non-seulement un intérêt plus vif et une plus
parfaite gratitude, mais aussi une estime mieux sentie et une plus
profonde admiration. Quels que soient, en réalité, dans la vie
humaine, individuelle et surtout sociale, les immenses bienfaits de
l'intelligence, dont dépend essentiellement, en dernier ressort, le
progrès continu de l'humanité, cependant la participation spirituelle
est, en chaque résultat ordinaire, trop indirecte, trop lointaine et
trop abstraite, pour jamais être convenablement appréciée, si ce n'est
d'après une analyse plus ou moins difficile, que l'immense majorité des
hommes, même éclairés, ne saurait spontanément opérer avec assez de
netteté et de promptitude pour laisser naître une soudaine impression
d'enthousiasme, aucunement comparable à l'énergique saisissement
déterminé si souvent par les services spéciaux et immédiats de
l'activité pratique, quoique moins importans, au fond, comme moins
difficiles. Jusqu'au sein de la science et de la philosophie, les
conceptions les plus générales, surtout celles qui se rapportent
directement à la méthode, malgré leur supériorité finale, non-seulement
quant au mérite intrinsèque, mais aussi quant à l'utilité effective,
lors même qu'elles ne sont point long-temps dédaignées, n'attirent
presque jamais à leurs sublimes créateurs autant de considération
personnelle que les découvertes d'un ordre inférieur; comme l'ont si
douloureusement éprouvé, à tous les âges de l'humanité, les principaux
organes de la grande évolution mentale, les Aristote, les Descartes,
les Leibnitz, etc. Rien n'est plus propre, sans doute, qu'une telle
appréciation à vérifier directement l'absurdité radicale de ce prétendu
règne absolu de l'esprit, tant poursuivi par les philosophes grecs et
par leurs imitateurs modernes; puisqu'on peut ainsi clairement sentir
que, sous l'influence réelle d'un tel principe social, en apparence
si séduisant, la plus grande autorité politique, alors trop aisément
usurpée par de médiocres mais prudentes intelligences, ne pourrait
aucunement appartenir aux plus éminens penseurs, dont la supériorité
caractéristique n'est presque jamais convenablement appréciable
qu'après l'entière cessation de leur noble mission, et qui ne peuvent
être habituellement soutenus, dans l'énergique persévérance de leur
admirable dévouement spontané, que par la conviction, profonde
mais personnelle, de leur intime prééminence, et par le sentiment
inébranlable de leur inévitable influence ultérieure sur les destinées
générales de l'humanité. Ces notions, capitales quoique élémentaires,
de statique sociale, directement déduites d'une exacte connaissance
de notre nature fondamentale, peuvent être d'ailleurs accessoirement
corroborées, avec une véritable utilité, par la considération spéciale
de l'extrême brièveté de notre vie, dont j'ai déjà signalé, au
cinquante-unième chapitre, l'influence générale sur l'imperfection
nécessaire de notre organisme politique. On conçoit aisément, en effet,
qu'une plus grande longévité, sans remédier aucunement à l'infirmité
radicale de notre économie, tendrait certainement à permettre, dans
l'hypothèse que nous examinons, un meilleur classement social des
intelligences, en multipliant davantage les cas, réellement si rares,
où les penseurs du premier ordre peuvent, après un développement
suffisant, être convenablement appréciés pendant leur vie, et avant que
leur génie soit essentiellement éteint.
Au premier aspect, l'existence générale des théocraties antiques
semble directement constituer une exception, unique mais capitale,
à la nécessité fondamentale que nous venons d'établir, puisque la
supériorité intellectuelle y paraît former immédiatement, du moins à
l'origine, la source générale de la principale autorité politique.
Toutefois, sans revenir, à ce sujet, sur les explications spéciales
du chapitre précédent, il est évident que cette sorte d'anomalie, au
fond beaucoup plus apparente que réelle, a nécessairement dépendu
d'un concours singulier d'influences diverses, dont la reproduction
n'a plus été possible à aucun âge ultérieur de l'évolution humaine.
Car, outre la plus intense participation des terreurs religieuses, on
peut voir aisément que ce qui, en cette organisation primordiale, se
rapportait véritablement à la suprématie politique de l'intelligence,
a principalement tenu, d'abord à l'impression toute puissante, non
susceptible de renouvellement, que devait alors produire le spectacle
habituel des premiers résultats utiles de l'essor spirituel, et
surtout ensuite à la tendance éminemment pratique des opérations
mentales correspondantes, en vertu de cette concentration fondamentale
des diverses fonctions sociales que nous avons vue caractériser si
distinctement l'empire de la caste sacerdotale, dont les travaux
spéculatifs, strictement réduits d'ordinaire au peu qu'exigeait
le maintien journalier de son autorité, étaient essentiellement
absorbés par le développement habituel de son activité usuelle,
soit médicale, soit administrative, soit même industrielle, etc., à
laquelle cette caste se faisait gloire de subordonner directement
toute autre occupation plus abstraite. Ainsi, le mérite purement
intellectuel y était certainement fort loin de constituer, en réalité,
le fondement essentiel de la prééminence sociale; ce qui d'ailleurs
serait immédiatement contraire à la nature d'un régime où toutes les
fonctions quelconques étaient nécessairement héréditaires, bien que
cette hérédité n'eût pas encore les inconvéniens radicaux qu'elle a
dû entraîner depuis, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent.
Quand le caractère vraiment spéculatif a commencé à devenir nettement
prononcé, ce qui n'a pu d'abord se développer que chez les philosophes
grecs, chacun sait si la classe éminemment pensante a jamais possédé en
effet la prépondérance politique, toujours si vainement poursuivie par
ses efforts persévérans.
Il est donc évident que, bien loin de pouvoir directement dominer la
conduite réelle de la vie humaine, individuelle ou sociale, l'esprit
est seulement destiné, dans la véritable économie de notre invariable
nature, à modifier plus ou moins profondément, par une influence
consultative ou préparatoire, le règne spontané de la puissance
matérielle ou pratique, soit militaire, soit industrielle. Or, en
considérant sous un autre aspect cette irrécusable nécessité, on la
trouvera certainement beaucoup moins fâcheuse que ne doit d'abord
le faire supposer un examen peu approfondi; car, les mêmes causes
générales qui l'imposent comme inévitable, la mettent aussi en
suffisante harmonie permanente avec l'ensemble de nos vrais besoins
essentiels. En premier lieu, la justice souffre réellement bien moins
d'un tel arrangement général que ne le font communément présumer les
plaintes exagérées, trop souvent amères et même déclamatoires, de la
plupart des philosophes sur la prétendue imperfection radicale du
classement social, qui, d'ordinaire, est essentiellement conforme aux
plus impérieuses prescriptions de notre immuable nature. Les mémorables
réflexions de Pascal à ce sujet, quoique attribuées vulgairement à une
intention profondément ironique, ne constituent au fond qu'une exacte
appréciation générale de l'indispensable nécessité d'une semblable
disposition élémentaire pour le maintien journalier de l'harmonie
sociale, qui serait continuellement troublée par d'inconciliables
prétentions, dont le jugement, trop lent et trop difficile, serait
très fréquemment illusoire, comme nous venons de le voir, si le
principe spécieux de la supériorité mentale pouvait seul déterminer
souverainement les rangs effectifs. Cet ordre réel tant décrié revient,
au fond, à prendre pour base habituelle d'estimation politique la
considération directe de l'utilité spéciale et immédiate, individuelle
ou sociale. Or, quoiqu'un tel principe soit certainement fort étroit,
et bien que sa prépondérance exclusive doive être justement regardée
comme très oppressive et éminemment dangereuse, il n'en constitue
pas moins, par sa nature, le seul fondement solide de tout véritable
classement humain. Dans la vie sociale, en effet, presque autant que
dans la vie individuelle, la raison est ordinairement beaucoup plus
nécessaire que le génie; excepté en quelques occasions capitales,
mais extrêmement rares, où la masse générale des idées usuelles
a besoin d'une élaboration nouvelle ou d'une impulsion spéciale,
qui, une fois accomplies par l'intervention déterminée de quelques
éminens penseurs, suffiront long-temps aux exigeances journalières de
l'application réelle: comme le montre clairement l'examen attentif
de chacune des phases importantes de notre développement, où, après
une suspension, momentanée mais indispensable, de sa prépondérance
habituelle, le simple bon sens reprend spontanément les rênes du
gouvernement humain. Autant le génie spéculatif est seul capable de
préparer convenablement, par ses méditations abstraites, les divers
changemens essentiels qui doivent successivement s'opérer, autant il
est, de sa nature, radicalement impropre à la direction journalière
des affaires communes: en sorte que le mot célèbre du grand Frédéric
sur l'incapacité politique des philosophes, bien loin de devoir être
regardé comme une injuste dérision, n'indique réellement qu'une
profonde appréciation, aussi judicieuse qu'énergique, des vraies
conditions élémentaires de toute économie sociale. Les considérations
spéculatives sont et doivent être, par leur nature, trop abstraites,
trop indirectes, et trop lointaines pour que les esprits vraiment
contemplatifs puissent jamais devenir les plus propres au gouvernement
usuel, où, presque toujours, il s'agit surtout d'opérations spéciales,
immédiates, et actuelles; et, à cet égard, les dispositions morales
concourent pleinement avec les conditions mentales, puisque le
caractère éminemment penseur est et doit être, de toute nécessité, peu
soucieux de la réalité présente et détaillée, ce qui, au contraire,
constituerait certainement une tendance très vicieuse dans la conduite
ordinaire des affaires humaines, individuelles ou sociales: or,
d'un autre côté, les intelligences essentiellement philosophiques
ne sauraient être condamnées à se tenir constamment au point de vue
pratique, sans que leur essor propre ne devînt, par cela seul, au
grand préjudice de l'humanité, radicalement impossible, comme il
arrive spontanément sous le régime purement théocratique. On peut,
d'ailleurs, accessoirement ajouter, à titre de motif intellectuel
secondaire, que les philosophes, même parmi les plus élevés, ont été
jusqu'ici trop souvent entraînés à s'écarter involontairement de
l'esprit d'ensemble, principal attribut du vrai génie politique:
malgré leurs efforts ordinaires pour assurer la plénitude et la
généralité de vues dont ils se glorifient principalement, ils sont
fréquemment sujets à un genre particulier de rétrécissement mental,
qui consiste à poursuivre très loin l'examen abstrait d'un seul aspect
social, en négligeant essentiellement presque tous les autres, dans
les cas mêmes où la saine décision doit directement dépendre de leur
sage pondération mutuelle; disposition qui, déjà très nuisible dans
l'ordre théorique, peut devenir extrêmement dangereuse dans l'ordre
pratique. Quant au très petit nombre de ceux qui, selon la vocation
caractéristique de la vraie philosophie, ne perdent jamais de vue, dans
leurs spéculations diverses, la considération convenable de l'ensemble
réel, ceux-là, que la philosophie positive devra spontanément rendre
un jour beaucoup moins rares, ne se plaignent point que la suprême
domination des affaires humaines n'appartienne pas à la philosophie,
parce qu'ils savent s'expliquer pleinement l'impossibilité, et même
le danger, de cette utopie grecque, dont l'interrègne intellectuel a
permis le renouvellement moderne, en rouvrant le cours des divagations
politiques, comme je l'indiquerai au chapitre suivant. Ainsi,
l'humanité ne saurait certainement trop honorer, en tant que premiers
organes nécessaires de ses principaux progrès, ces intelligences
exceptionnelles qui, entraînées par une impérieuse destination
spéculative, esthétique, scientifique, ou philosophique, consacrent
noblement leur vie à penser pour l'espèce entière; elle ne peut sans
doute entourer de trop de sollicitude ces précieuses existences, si
difficiles à remplacer, et qui constituent, pour toute notre race, la
plus importante richesse; elle ne saurait enfin trop s'empresser de
seconder leurs éminentes fonctions, soit en offrant à leurs travaux
toutes les facilités convenables, soit en se disposant elle-même à
subir pleinement leur vivifiante influence: mais elle doit néanmoins
éviter soigneusement de leur confier jamais la direction souveraine de
ses affaires journalières, à laquelle leur nature caractéristique les
rend, de toute nécessité, essentiellement impropres.
Telles seraient donc, à cet égard, les indications fondamentales de la
saine raison, à ne considérer même que les simples motifs d'aptitude,
et en supposant d'abord que ce prétendu règne de l'esprit pût rester
suffisamment compatible avec l'essor réel de l'activité intellectuelle.
Or, il est maintenant aisé de reconnaître que, par une suite
nécessaire de notre extrême imperfection mentale, cette chimérique
domination, outre ses conséquences directement perturbatrices pour la
vie pratique de l'humanité, tendrait inévitablement à tarir, jusque
dans sa source la plus pure, le cours général de nos progrès, en
atrophiant de plus en plus ce même développement spéculatif, auquel
on aurait ainsi imprudemment tenté de tout subordonner. En effet, il
n'y a point, dans l'ensemble de la philosophie naturelle, de principe
plus général et plus évident que celui qui nous indique, au moral
comme au physique, et même encore davantage, l'indispensable besoin
des obstacles convenables pour permettre l'essor réel de forces
quelconques. Cette insurmontable nécessité doit être, dans l'ordre
social, d'autant plus prononcée qu'il s'agit de forces spontanément
douées d'une moindre énergie propre; et par conséquent cet important
principe doit devenir éminemment applicable à la force intellectuelle,
la moins intense, sans aucun doute, de toutes nos facultés
caractéristiques, et qui, chez la plupart des hommes, ne sollicite,
par elle-même, presque aucun développement direct, aspirant le plus
souvent, au contraire, à une sorte de repos absolu, aussitôt après le
moindre exercice soutenu. L'examen journalier de la vie individuelle
confirme clairement que l'activité mentale n'y est habituellement
entretenue que par l'exigence continue des divers besoins humains,
dont l'immédiate satisfaction n'est point heureusement possible sans
efforts durables; et cette activité s'amortit essentiellement sous
l'influence, suffisamment prolongée, de circonstances trop favorables;
ou, du moins, elle dégénère alors en un vague et stérile exercice, dont
l'utilité réelle est fort douteuse, et qui n'est ordinairement stimulé
que par les frivoles excitations d'une vanité puérile. Chez les esprits
vraiment spéculatifs, l'essor mental persiste éminemment, et même avec
beaucoup plus d'efficacité, soit individuelle, soit sociale, après que
ce grossier aiguillon primordial a cessé de se faire sentir; mais c'est
surtout parce que l'économie effective de la société vient y substituer
spontanément une plus noble impulsion habituelle, en leur inspirant
inévitablement une légitime tendance vers un ascendant social, qui, de
toute nécessité, se dérobe sans cesse à leur infatigable poursuite:
et telle est, en effet, la vraie source générale des plus admirables
efforts intellectuels. Or, il est évident que cette source précieuse
serait directement menacée d'un prochain et irréparable épuisement, si
l'intelligence pouvait réellement parvenir à cette vaine suprématie
politique dont nous considérons ici le principe idéal. Destiné à
lutter, et non à régner, l'esprit n'est point spontanément assez
énergique, même chez les plus heureux organismes, pour résister
long-temps à l'influence délétère d'un semblable triomphe: il tendrait
nécessairement vers une funeste atrophie graduelle, comme manquant à
la fois de but et d'impulsion, aussitôt que, loin d'avoir à modifier
un ordre indépendant de lui, et résistant sans cesse à son action,
il n'aurait plus essentiellement qu'à contempler avec admiration
l'ordre dont il serait le créateur et l'arbitre. Ainsi radicalement
détournée de son véritable office, l'intelligence, au lieu de
s'occuper noblement, selon sa nature, à préparer convenablement la
satisfaction générale des divers besoins individuels ou sociaux, ne
conserverait bientôt qu'une activité essentiellement corruptrice,
uniquement vouée à raffermir, contre les plus justes attaques, le
maintien continu de cette monstrueuse domination, suivant la marche
finale de toutes les théocraties proprement dites. Cette déplorable
issue générale deviendrait naturellement d'autant plus imminente, que,
dans une telle hypothèse, nous avons déjà reconnu que le principal
pouvoir serait nécessairement loin d'appartenir d'ordinaire aux plus
éminentes intelligences: or, l'esprit, dénué de bienveillance et de
moralité, comme il l'est si souvent chez les penseurs médiocres, n'est
certainement que trop enclin à utiliser ses facultés pour un simple
but d'égoïsme systématique, lors même qu'il n'a point à maintenir
à tout prix sa propre suprématie sociale. L'antipathie profonde et
l'infatigable envie, qui ont tant poursuivi presque tous les éminens
génies spéculatifs dont notre espèce s'honorera sans cesse, n'ont point
essentiellement émané de la masse vulgaire, spontanément disposée, au
contraire, envers eux à une admiration sincère quoique stérile: elles
ne sont pas même provenues le plus souvent des pouvoirs politiques
proprement dits, qui, en tout temps, malgré la crainte naturelle d'une
certaine rivalité d'ascendant social, se sont si fréquemment glorifiés
d'avoir protégé leur essor mental: c'est surtout du sein même de la
classe contemplative qu'ont habituellement surgi ces ignobles et
odieuses entraves, suscitées instinctivement au génie par la jalouse
médiocrité d'impuissans concurrens, qui ne peuvent concevoir d'autre
moyen efficace de maintenir une prépondérance usurpée que d'empêcher,
à l'aide d'obstacles quelconques, le plein développement de toute
supériorité réelle, dont eux seuls se sentent d'ordinaire intimement
blessés. Rien n'est plus propre, sans doute, que cette triste mais
irrécusable observation à vérifier directement combien serait, de
toute nécessité, éminemment fatale au libre élan de l'intelligence
humaine cette chimérique utopie du règne de l'esprit, si follement
poursuivie par la plupart des philosophes grecs, à la seule exception
capitale du grand Aristote, et si irrationnellement reproduite par tant
d'imitateurs modernes, qui ne sauraient avoir, comme eux, l'excuse
fondamentale d'un état social toujours caractérisé par la confusion
élémentaire de tous les divers pouvoirs. Car, il est évident que,
bien loin d'avoir ainsi vraiment constitué la suprématie sociale de
l'intelligence, on n'aurait dès lors réalisé qu'un régime où tous
les efforts principaux de la classe souveraine seraient bientôt
concentrés spontanément, à la manière des théocraties dégénérées,
vers la plus intense compression possible de tout développement
mental chez la masse des sujets, afin que leur abrutissement général
pût permettre le maintien indéfini d'une autorité spirituelle, qui,
privée de stimulation suffisante, se serait inévitablement abandonnée
à l'imminente apathie que notre faible nature spéculative tend
sans cesse à produire et à enraciner de plus en plus. Si, malgré
d'injustes accusations, les pouvoirs n'ont point ordinairement tendu,
en réalité, à empêcher systématiquement l'essor intellectuel, c'est
précisément, entre autres motifs, parce que la vraie prépondérance
politique n'était point conçue comme susceptible d'appartenir jamais
à la supériorité mentale, dont ils ne pouvaient craindre, par suite,
d'encourager directement l'essor universel.
J'ai cru devoir ici spécialement insister sur cette importante
explication préliminaire, que j'aurai encore naturellement lieu de
considérer subsidiairement dans un autre chapitre, à cause de l'extrême
danger politique que présente aujourd'hui le spécieux sophisme général
relatif au règne absolu de la capacité intellectuelle, depuis que
la grande notion révolutionnaire de la confusion fondamentale des
deux pouvoirs essentiels a dû provisoirement dominer, avec une si
déplorable unanimité, l'ensemble réel de la philosophie politique
usitée aujourd'hui, en supprimant ainsi directement toute idée
spontanée du seul moyen régulier qui puisse, comme je vais l'établir,
ouvrir une issue générale entre deux voies, également pernicieuses,
qui conduiraient, l'une à la compression effective de l'intelligence,
l'autre à sa chimérique suprématie politique. Tout vrai philosophe
devrait maintenant sentir dignement combien il importe enfin de
dissiper ou de prévenir autant que possible ces aberrations, que leur
aspect plausible doit rendre encore plus funestes, et qui tendent
immédiatement à ériger en principe universel de perturbation sociale
cette même puissance mentale qui peut seule présider désormais
à la régénération radicale de l'humanité. Aussi l'indispensable
digression statique que nous venons de terminer, malgré qu'elle semble
d'abord nous écarter momentanément de notre but essentiel, doit-elle
constituer, pour la suite entière de notre travail dynamique, une
lumineuse préparation, propre à nous y éviter le plus souvent la
longue et pénible considération spéciale de nombreux et importans
éclaircissemens: outre l'utilité, incontestable quoique accessoire,
qu'elle nous offre déjà de calmer spontanément les craintes,
puériles mais trop naturelles, de despotisme théocratique, que doit
inévitablement inspirer aux esprits actuels toute pensée quelconque
de réorganisation spirituelle dans le système politique des sociétés
modernes.
Poursuivant maintenant, d'une manière directe, le cours général de
notre opération historique, nous devons concevoir la dissertation
précédente comme étant ici destinée surtout à faire d'avance apprécier
exactement l'ensemble de la difficulté fondamentale que le régime
monothéique avait à surmonter, au moyen-âge, en ébauchant la nouvelle
constitution sociale de l'élite de l'humanité. Le grand problème
politique consistait alors, en effet, tout en écartant radicalement ces
dangereuses rêveries de la philosophie grecque sur la souveraineté de
l'intelligence, à donner cependant une juste satisfaction régulière à
cet irrésistible desir spontané d'ascendant social, si énergiquement
manifesté par l'activité spéculative, pendant la suite de siècles
qui venait de s'écouler depuis l'origine de son essor distinct. Car,
une fois développée, cette nouvelle puissance ne pouvait manquer de
tendre instinctivement, avec une force croissante, au gouvernement
général de l'humanité; et cependant elle avait toujours été, dès
sa naissance, nécessairement tenue en dehors de tout ordre légal,
envers lequel elle se trouvait ainsi constituée inévitablement en
état d'insurrection latente, mais intime et continue, soit sous
le régime grec, soit, d'une manière encore plus marquée, sous le
régime romain. Il fallait donc, au lieu d'éterniser, entre les
hommes d'action et les hommes de pensée, une lutte déplorable, qui
devait de plus en plus consumer, en majeure partie, par une funeste
neutralisation mutuelle, les plus précieux élémens de la civilisation
humaine, organiser suffisamment entre eux une heureuse conciliation
permanente, qui pût convertir ce vicieux antagonisme en une utile
rivalité, uniformément tournée vers la meilleure satisfaction des
principaux besoins sociaux, en assignant, autant que possible,
à chacune des deux grandes forces, dans l'ensemble du système
politique, une participation régulière, pleinement distincte et
indépendante quoique nécessairement convergente, par des attributions
habituelles essentiellement conformes à sa nature caractéristique.
Telle est l'immense difficulté, trop peu comprise aujourd'hui, que le
catholicisme a spontanément surmontée, au moyen-âge, de la manière
la plus admirable, en instituant enfin, à travers tant d'obstacles,
cette division fondamentale entre le pouvoir spirituel et le pouvoir
temporel, que la saine philosophie fera de plus en plus reconnaître,
malgré les préjugés actuels, comme le plus grand perfectionnement
qu'ait pu recevoir jusqu'ici la vraie théorie générale de l'organisme
social, et comme la principale cause de la supériorité nécessaire
de la politique moderne sur celle de l'antiquité. Sans doute, cette
mémorable solution a été d'abord essentiellement empirique, en résultat
nécessaire de l'équilibre élémentaire que j'ai caractérisé au chapitre
précédent; et sa véritable conception philosophique n'a pu naître
que long-temps après, de l'examen même des faits accomplis: mais il
n'y a rien là qui ne doive être jusqu'ici radicalement commun à
toutes les grandes solutions politiques réelles, puisque la politique
vraiment rationnelle, utilement susceptible de diriger ou d'éclairer
le cours graduel des opérations actives, n'a pu encore, comme je l'ai
expliqué, nullement exister. En outre, la nature, inévitablement
théologique, de la seule philosophie qui pût alors servir de principe
à une telle institution, a dû en altérer profondément le caractère,
et même en diminuer beaucoup l'efficacité, en la faisant participer,
de toute nécessité, à la destinée purement provisoire d'une semblable
philosophie, dont l'antique suprématie intellectuelle devait de plus
en plus décroître irrévocablement, surtout à partir même de cette
époque, ainsi que nous le reconnaîtrons bientôt: cette corelation
générale constitue, en effet, la principale cause de la répugnance,
passagère mais énergique, qu'éprouvent nos esprits modernes pour cette
précieuse création du génie politique de l'humanité, qui cependant,
une fois accomplie sous une forme quelconque, ne pouvait plus être
entièrement perdue, quel que fût le sort ultérieur de sa première
base philosophique, et devait implicitement pénétrer les mœurs et
les idées de ceux même qui la repoussaient le plus systématiquement,
jusqu'à ce que, rationnellement reconstruite d'après une philosophie
plus parfaite et plus durable, elle puisse désormais constituer,
dans un prochain avenir, le principal fondement de la réorganisation
moderne, comme je l'expliquerai au cinquante-septième chapitre. Il
est clair d'ailleurs que les attributions religieuses de la classe
spéculative, vu l'importance prépondérante qui devait naturellement
leur appartenir tant que les croyances ont suffisamment persisté,
tendaient directement à dissimuler, et même à absorber, ses fonctions
intellectuelles, et même morales: la direction sociale des esprits et
des cœurs ne pouvait, par elle-même, inspirer, si ce n'est à titre de
moyen, qu'un intérêt fort accessoire, en comparaison du salut éternel
des âmes; en sorte que le but chimérique devait, à beaucoup d'égards,
nuire gravement à l'office réel. Enfin, l'autorité presque indéfinie
dont la foi armait spontanément, de toute nécessité, les interprètes
exclusifs des volontés et des décisions divines, ne pouvait manquer
d'encourager continuellement, chez la puissance ecclésiastique, les
exagérations abusives, et même les vicieuses usurpations, auxquelles
son ambition naturelle ne devait être déjà que trop spécialement
disposée, par suite du caractère essentiellement vague et absolu de
ses doctrines fondamentales, qui n'était même contenu par aucune
conception rationnelle sur la circonscription générale des différens
pouvoirs humains. Néanmoins, tous ces divers inconvéniens majeurs,
évidemment inévitables en un tel temps et avec de tels moyens, n'ont
profondément influé que sur la décadence éminemment prochaine et
rapide d'une telle constitution, comme on le sentira ci-dessous:
ils ont beaucoup troublé l'opération principale, mais sans la faire
réellement avorter, soit quant à son immédiate destination générale
pour le progrès correspondant de l'évolution humaine, soit quant
à l'influence indestructible d'un semblable précédent pour le
perfectionnement ultérieur de l'organisme social; double aspect sous
lequel maintenant nous devons procéder directement à son appréciation
sommaire. La destination et les limites de cet ouvrage ne sauraient
ici me permettre, à cet égard, qu'une ébauche très imparfaite, où je
n'espère point de pouvoir faire convenablement passer dans l'esprit
du lecteur la profonde admiration dont l'ensemble de mes méditations
philosophiques m'a depuis long-temps pénétré envers cette économie
générale du système catholique au moyen-âge, que l'on devra concevoir
de plus en plus comme formant jusqu'ici le chef-d'œuvre politique
de la sagesse humaine[20]; mais je suis évidemment contraint de
renvoyer, sur ce grand sujet, tous les développemens principaux au
Traité spécial de philosophie politique que j'ai déjà plusieurs fois
annoncé, en me bornant actuellement, pour ainsi dire, à de simples
assertions méthodiques, que chaque lecteur devra lui-même vérifier,
suivant l'avis universel placé à la fin du chapitre précédent[21].
On peut vraiment dire aujourd'hui, sans aucune exagération, que le
catholicisme n'a pu être encore philosophiquement jugé, puisqu'il
n'a jamais dû être examiné que par d'absolus panégyriques, plus ou
moins condamnés à son égard à une sorte de fanatisme inévitable, ou
par d'aveugles détracteurs, qui n'en pouvaient nullement apercevoir
la haute destination sociale. C'est à l'école positive proprement
dite, quelque étrange que cette qualité puisse d'abord sembler en
elle, qu'il devait exclusivement appartenir de porter enfin sur
le catholicisme un jugement équitable et définitif, en appréciant
dignement, d'après une saine théorie générale, son indispensable
participation réelle à l'évolution fondamentale de l'humanité. Aussi
dégagée personnellement des croyances monothéiques que des croyances
polythéiques ou fétichiques, cette école pourra seule apporter une
impartialité éclairée dans l'exacte détermination de leurs diverses
influences successives sur l'ensemble de nos destinées; puisque les
institutions capitales, comme les hommes supérieurs, et même, bien
davantage, ne sauraient devenir pleinement jugeables qu'après l'entier
accomplissement de leur principale mission.
Note 20: Je suis né dans le catholicisme: mais ma philosophie
est certes assez caractérisée désormais pour que personne ne
puisse attribuer à un tel accident ma prédilection systématique
pour le perfectionnement général que l'organisme social a reçu,
au moyen-âge, sous l'ascendant politique de la philosophie
catholique. A vrai dire, il y aurait, je crois, d'importans
avantages à concentrer aujourd'hui les discussions sociales
entre l'esprit catholique et l'esprit positif, les seuls qui
puissent maintenant lutter avec fruit, comme tendant tous
deux à établir, sur des bases différentes, une véritable
organisation; en éliminant, d'un commun accord, la métaphysique
protestante, dont l'intervention ne sert plus qu'à engendrer de
stériles et interminables controverses, radicalement contraires
à toute saine conception politique. Mais l'universelle
infiltration, même chez les meilleurs esprits actuels, de cette
vaine et versatile philosophie, et aussi la manière beaucoup
trop étroite dont le catholicisme est maintenant compris par
ses plus éminens partisans, ne me permettent guère d'espérer
une telle amélioration réelle, lors même que l'école positive,
jusqu'ici essentiellement réduite à moi seul, serait déjà, en
politique, suffisamment formée.
Note 21: En attendant cette publication ultérieure, les
lecteurs qui desireraient immédiatement, à ce sujet, des
explications plus directes et plus étendues, que je ne puis
indiquer ici, pourront utilement consulter mon travail, déjà
cité, sur le pouvoir spirituel, inséré, au commencement de
1826, dans un recueil hebdomadaire intitulé _le Producteur_,
et spécialement la dernière partie de ce travail, appartenant
au nº 21 de ce recueil. Quoique j'y eusse surtout en vue
le pouvoir spirituel moderne, et non celui du moyen-âge,
on y trouve cependant une analyse rationnelle des diverses
attributions fondamentales d'un tel pouvoir, qui peut
contribuer à éclaircir, sous ce rapport, l'ensemble actuel de
notre appréciation historique.
Le génie, éminemment social, du catholicisme a surtout consisté, en
constituant un pouvoir purement moral distinct et indépendant du
pouvoir politique proprement dit, à faire graduellement pénétrer,
autant que possible, la morale dans la politique, à laquelle jusque
alors la morale avait toujours été, au contraire, comme je l'ai
expliqué au chapitre précédent, essentiellement subordonnée: et cette
tendance fondamentale, à la fois résultat et agent du progrès continu
de la sociabilité humaine, a nécessairement survécu à l'inévitable
décadence du système qui en avait dû être le premier organe général,
de manière à caractériser, avec une énergie incessamment croissante,
malgré les diverses perturbations accessoires ou passagères, plus
profondément qu'aucune autre différence principale, la supériorité
radicale de la civilisation moderne sur celle de l'antiquité. Dès sa
naissance, et long-temps avant que sa constitution propre pût être
suffisamment formée, la puissance catholique avait pris spontanément
une attitude sociale aussi éloignée des folles prétentions politiques
de la philosophie grecque que de la dégradante servilité de l'esprit
théocratique, en prescrivant directement, de son autorité sacrée, la
soumission constante envers tous les gouvernemens établis, pendant
que, non moins hautement, elles les assujétissait eux-mêmes de plus en
plus aux rigoureuses maximes de la morale universelle, dont l'active
conservation devait spécialement lui appartenir. Soit d'abord sous
la prépondérance romaine, soit ensuite auprès des guerriers du Nord,
cette puissance nouvelle, quelque ambition qu'on lui supposât, ne
pouvait certainement viser qu'à modifier graduellement, par l'influence
morale, un ordre politique préexistant et pleinement indépendant, sans
pouvoir jamais réellement tendre à en absorber la domination exclusive,
abstraction faite d'ailleurs des aberrations accidentelles, qui ne
sauraient avoir aucune grande importance historique.
Quand on examine aujourd'hui, avec une impartialité vraiment
philosophique, l'ensemble de ces grandes contestations si fréquentes,
au moyen-âge, entre les deux puissances, on ne tarde pas à reconnaître
qu'elles furent, presque toujours, essentiellement défensives de la
part du pouvoir spirituel, qui, lors même qu'il recourait à ses armes
les plus redoutables, ne faisait le plus souvent que lutter noblement
pour le maintien convenable de la juste indépendance qu'exigeait en
lui l'accomplissement réel de sa principale mission, et sans pouvoir,
en la plupart des cas, y parvenir enfin suffisamment. La tragique
destinée de l'illustre archevêque de Cantorbery, et une foule d'autres
cas tout aussi caractéristiques quoique moins célèbres, prouvent
clairement que, dans ces combats si mal jugés, le clergé n'avait alors
d'autre but essentiel que de garantir de toute usurpation temporelle
le libre choix normal de ses propres fonctionnaires; ce qui certes
devrait sembler maintenant la prétention la plus légitime, et même
la plus modeste, à laquelle cependant l'église a été finalement
partout obligée de renoncer essentiellement, même avant l'époque de
sa décadence formelle. Toute théorie vraiment rationnelle sur la
démarcation fondamentale des deux puissances devra, ce me semble,
être directement déduite de ce principe général, indiqué par la
nature même d'un tel sujet, et vers lequel a toujours convergé, en
effet, d'une manière plus ou moins appréciable, la marche spontanée
de l'ensemble des évènemens humains, mais qui pourtant n'a jamais
été jusqu'ici nettement saisi par personne: le pouvoir spirituel
étant essentiellement relatif à l'_éducation_, et le pouvoir temporel
à l'_action_, en prenant ces termes dans leur entière acception
sociale, l'influence de chacun des deux pouvoirs doit être, en tout
système où ils sont réellement séparables, pleinement souveraine en
ce qui concerne sa propre destination, et seulement consultative
envers la mission spéciale de l'autre, conformément à la coordination
naturelle des fonctions correspondantes, comme je l'expliquerai plus
formellement, au cinquante-septième chapitre, à l'égard du nouvel
ordre social, en terminant notre opération historique. On aura,
sans doute, une idée suffisamment complète des principaux offices
ordinaires du pouvoir spirituel, dans l'intérieur de chaque nation,
si, à cette grande attribution élémentaire de l'éducation proprement
dite, première base nécessaire de sa puissance totale, on ajoute
cette influence, indirecte mais continue, sur la vie active, qui en
constitue à la fois l'inévitable suite et le complément indispensable,
et qui consiste à rappeler convenablement, dans la pratique sociale,
soit aux individus, soit aux classes, les principes que l'éducation
avait préparés pour la direction ultérieure de leur conduite réelle,
en prévenant ou rectifiant leurs diverses déviations, autant du moins
que le comporte le seul emploi de cette force morale. Quant à ses
fonctions sociales les plus générales, et par lesquelles il a été, au
moyen-âge, principalement caractérisé, pour le réglement moral des
relations internationales, elles se réduisent encore essentiellement à
une sorte de prolongement spontané de la même destination primordiale,
puisqu'elles résultent naturellement de l'extension graduelle d'un
système uniforme d'éducation à des populations trop éloignées et trop
diverses pour ne pas exiger autant de gouvernemens temporels distincts
et indépendans les uns des autres: ce qui les laisserait habituellement
sans aucun lien politique régulier, si, d'après cet office commun, qui
le rend simultanément concitoyen de tous ces différens peuples, le
pouvoir spirituel ne devait, même involontairement, acquérir auprès
d'eux ce juste crédit universel qui lui permet de se constituer au
besoin le médiateur le plus convenable et l'arbitre le plus légitime de
leurs contestations quelconques, ou même, en certains cas, le promoteur
rationnel de leur activité collective. Or, toutes les attributions
spirituelles étant ainsi judicieusement systématisées à l'aide de
l'unique principe de l'éducation, ce qui doit nous permettre désormais
d'embrasser aisément d'un seul regard philosophique l'ensemble de
ce vaste organisme, le lecteur pourra facilement reconnaître, sans
nous arrêter ici à aucune discussion spéciale, que, comme je l'ai
ci-dessus annoncé, la puissance catholique, bien loin de devoir
être le plus souvent accusée d'usurpations graves sur les autorités
temporelles, n'a pu, au contraire, ordinairement obtenir d'elles,
à beaucoup près, toute la plénitude de libre exercice qu'eût exigé
le suffisant accomplissement journalier de son noble office, aux
temps même de sa plus grande splendeur politique, depuis le milieu
environ du onzième siècle jusque vers la fin du treizième: ce qui
devait tenir, soit à ce qu'il y avait de prématuré, pour une telle
époque, dans une aussi éminente innovation sociale, soit surtout à
la nature trop imparfaite de la doctrine vague et chancelante qui
en constituait le premier fondement. Aussi je crois pouvoir assurer
que, de nos jours, les philosophes catholiques, à leur insu trop
affectés eux-mêmes de nos préjugés révolutionnaires, qui disposent
à justifier d'avance toutes les mesures quelconques du pouvoir
temporel contre le pouvoir spirituel, ont été, en général, beaucoup
trop timides, sans excepter même le plus énergique de tous, dans
leur juste défense historique d'une telle institution; parce que
leur position vicieuse leur imposait nécessairement l'obligation,
pour eux maintenant aussi impossible à remplir qu'à éviter, de
préconiser, d'une manière absolue, comme indéfiniment applicable,
une politique qui n'avait pu et dû être que temporaire et relative,
et dont aucun d'eux n'eût osé proposer aujourd'hui la restauration
totale, prescrite cependant, avec une pleine évidence logique, par
leurs propres principes. Quoi qu'il en soit, l'action réelle de ces
divers obstacles essentiels n'a pu entièrement empêcher le catholicisme
d'accomplir immédiatement, au moyen-âge, sa plus grande mission
provisoire pour l'évolution fondamentale de l'humanité, ainsi que je
l'expliquerai ci-dessous; ni de donner enfin au monde, par sa seule
existence, l'ineffaçable exemple, suffisamment caractéristique malgré
sa courte période d'efficacité, de l'heureuse influence capitale que
peut exercer, sur le perfectionnement général de notre sociabilité,
l'introduction convenable d'un vrai pouvoir spirituel, dont tous
les philosophes devraient aujourd'hui sentir qu'il s'agit surtout
de réorganiser désormais l'indispensable institution, d'après des
bases intellectuelles à la fois plus directes, plus étendues, et plus
durables.
La classe spéculative, sans pouvoir absorber entièrement l'ascendant
politique, comme dans les théocraties, et sans devoir rester
essentiellement extérieure à l'ordre social, comme sous le régime
grec, a commencé alors à prendre le caractère général qui lui est
radicalement propre, d'après les lois immuables de la nature humaine,
et qu'elle doit ultérieurement développer de plus en plus, suivant
le double progrès continu de l'intelligence et de la sociabilité;
car elle s'est dès lors constituée, au milieu de la société, en état
permanent d'observation calme et éclairée, et toutefois nullement
indifférente, d'un mouvement pratique journalier auquel elle ne
pouvait participer personnellement que d'une manière indirecte,
par sa seule influence morale; en sorte que, toujours directement
placée, de sa nature, au vrai point de vue de l'économie générale,
dont les besoins réels ne pouvaient avoir ordinairement d'organe plus
spontané ni plus fidèle, comme de plus convenable conseiller, elle
se trouvait éminemment apte, en parlant à chacun au nom de tous, à
rappeler avec énergie, dans la vie active, soit aux individus, soit
aux classes, et même aux nations, la considération abstraite du bien
commun, graduellement effacée sous les innombrables divergences, à
la fois morales et intellectuelles, engendrées par l'essor, de plus
en plus discordant, des opérations partielles. Dès cette mémorable
époque, une première ébauche de division régulière entre la théorie
et l'application a commencé à se réaliser enfin, dans l'ordre des
idées sociales, comme elle l'était déjà, plus ou moins heureusement,
envers toutes les autres notions moins compliquées; les principes
politiques ont pu cesser d'être empiriquement construits à mesure que
la pratique venait à l'exiger; les nécessités sociales ont pu être,
à un certain degré, sagement considérées d'avance, de manière à leur
préparer en silence une satisfaction moins orageuse, sans qu'une telle
préoccupation dût cependant troubler immédiatement l'ordre effectif;
enfin, un certain essor légitime a été ainsi habituellement imprimé à
l'esprit d'amélioration sociale, et même de perfectionnement politique:
en un mot, l'ensemble de la vraie politique a commencé à prendre dès
lors, sous le rapport intellectuel, un caractère de sagesse, d'étendue,
et même de rationnalité, qui n'avait pu encore exister, et qui,
sans doute, eût été déjà plus marqué, d'après l'esprit fondamental
de cette grande institution, si la philosophie, malheureusement
théologique, qu'elle était évidemment contrainte d'employer, n'avait
dû beaucoup restreindre, et même gravement altérer, une telle
propriété. Moralement envisagée, on ne saurait douter que cette
admirable modification de l'organisme social n'ait directement tendu
à développer, jusque dans les derniers rangs des populations qui
ont pu en subir suffisamment la salutaire influence, un profond
sentiment de dignité et d'élévation, jusque alors presque inconnu;
par cela seul que la morale universelle, ainsi constituée, d'un aveu
unanime, en dehors et au-dessus de la politique proprement dite,
autorisait spontanément, à un certain degré, le plus chétif chrétien
à rappeler formellement, en cas opportun, au plus puissant seigneur
les inflexibles prescriptions de la doctrine commune, base première
de l'obéissance et du respect, dès-lors susceptibles d'être limités
à la fonction, au lieu de se rapporter uniquement à la personne:
comme je le disais dans mon travail de 1826, la soumission a pu alors
cesser d'être servile, et la remontrance d'être hostile; ce qui
était essentiellement impossible, pour les classes inférieures, dans
l'ancienne économie sociale, où la règle morale émanait nécessairement,
du moins en principe, de la même autorité active qui en devait recevoir
l'application, par une suite inévitable de la confusion radicale des
deux pouvoirs élémentaires. Enfin, sous l'aspect purement politique, il
est surtout évident d'abord que cette heureuse régénération sociale
a essentiellement réalisé la grande utopie des philosophes grecs,
en ce qu'elle contenait d'utile et de raisonnable, tout en écartant
énergiquement ses folles et dangereuses aberrations, puisqu'elle a
constitué, autant que possible, au milieu d'un ordre entièrement fondé
sur la naissance, la fortune, ou la valeur militaire, une classe
immense et puissante, où la supériorité intellectuelle et morale était
ouvertement consacrée comme le premier titre à l'ascendant réel, et n'a
point cessé, en effet, de conduire souvent aux plus éminentes positions
d'une telle hiérarchie, tant que le système a pu vraiment conserver
une pleine vigueur: en sorte que cette même capacité qui, d'après nos
explications préliminaires, eût été, de toute nécessité, profondément
perturbatrice ou oppressive si la société lui avait été entièrement
livrée, suivant le rêve insensé des Grecs, pouvait devenir dès lors, au
contraire, par cette large issue partielle, si éminemment conforme à
sa nature, l'indispensable guide régulier du progrès commun; solution
essentiellement satisfaisante, que nous n'avons, en quelque sorte, qu'à
imiter aujourd'hui, en la reconstruisant sur de meilleurs fondemens.
Il serait d'ailleurs superflu d'insister ici sur les avantages trop
manifestes que devait spontanément offrir la division fondamentale
des deux pouvoirs pour présenter, sans anarchie, un énergique point
d'appui général à toutes les réclamations légitimes, auxquelles se
trouvait ainsi nécessairement intéressée d'avance la corporation
spéculative, dont le principal pouvoir résultait inévitablement de
la seule considération que pouvaient lui mériter, dans l'ensemble de
la population, ses services continus de protection sociale, et qui,
en effet, a rapidement déchu, même indépendamment de l'extinction
des croyances, dès que le clergé, ayant perdu son indépendance, a
eu bien plus besoin d'être protégé lui-même, et a cessé réellement,
auprès des masses, le mémorable patronage qu'il avait si utilement
exercé, au temps de sa maturité politique. Dans l'ordre international,
aucun philosophe ne saurait aujourd'hui méconnaître, en principe,
l'évidente aptitude caractéristique de l'organisation spirituelle à
une extension territoriale presque indéfinie, partout où il existe
une suffisante similitude de civilisation, susceptible de comporter
la régularisation des rapports continus ou habituels; tandis que
l'organisation temporelle ne peut excéder, par sa nature, des limites
beaucoup plus étroites, sans une intolérable tyrannie, dont la
stabilité est impossible: il n'est pas moins irrécusable, en fait, que
la hiérarchie papale a constitué, au moyen-âge, le principal lien
ordinaire des diverses nations européennes, depuis que la domination
romaine avait cessé de pouvoir les réunir suffisamment; et, sous ce
rapport, l'influence catholique doit être jugée, comme le remarque très
justement De Maistre, non-seulement par le bien ostensible qu'elle
a produit, mais surtout par le mal imminent qu'elle a secrètement
prévenu, et qui, à ce titre même, doit être plus difficilement
appréciable; mais je puis heureusement, à ce sujet, me borner à
renvoyer simplement le lecteur au mémorable ouvrage de cet illustre
penseur.
Si, afin d'abréger, nous mesurons ici la valeur politique d'une telle
organisation d'après cette seule propriété, assez décisive, en effet,
pour que le nom spécial du système en ait été spontanément déduit, nous
trouverons qu'elle permet, mieux qu'aucune autre, d'estimer exactement
à la fois la supériorité et l'imperfection du catholicisme, comparé,
en général, soit au régime qu'il a remplacé, soit à celui qui doit
le suivre. Car, d'un côté, l'organisation catholique a pu embrasser
une étendue de territoire et de population beaucoup plus considérable
que n'avait pu le faire le système romain, qui, primitivement destiné
à une cité unique, n'a pu agrandir progressivement son domaine que
par voie d'adoption forcée, en exigeant une compression graduellement
croissante, et finalement intolérable, quand les extrémités sont
devenues trop éloignées du centre, où tous les pouvoirs étaient
radicalement condensés. Quoique le catholicisme commençât déjà à se
trouver en pleine décadence lorsque l'Inde et l'Amérique ont été
colonisées, il s'y est néanmoins étendu spontanément sans effort,
tandis qu'une telle adjonction eût certainement constitué, aux yeux
des plus ambitieux Romains, une gigantesque rêverie, si elle eût
pu leur être proposée. Mais, d'une autre part, il est sensible que
le catholicisme, malgré sa juste tendance à l'universalité, n'a pu
réellement s'assimiler, aux temps même de sa plus grande splendeur,
que la moindre partie du monde civilisé: puisque, avant même que sa
constitution propre fût suffisamment mûre, le monothéisme musulman lui
avait enlevé d'avance une portion très notable, et à jamais perdue,
de la race blanche, et que, quelques siècles après, le monothéisme
byzantin qui, sous une vaine conformité de dogmes, en est, au fond,
presque aussi différent que le mahométisme, lui avait irrévocablement
aliéné la moitié du monde romain. Loin d'offrir rien d'accidentel,
ces restrictions, profondément nécessaires, doivent être vraiment
regardées, du point de vue philosophique, comme une conséquence directe
et inévitable de la nature éminemment vague et arbitraire des croyances
théologiques, qui, même en organisant, par de laborieux artifices, une
dangereuse compression intellectuelle, dont le prolongement réel est
d'ailleurs très limité, ne peuvent jamais déterminer une suffisante
convergence mentale entre des populations trop nombreuses et trop
distantes, qu'une philosophie purement positive pourra seule un jour
solidement rapprocher en une communion durable, à quelque degré que
puisse parvenir l'expansion de notre race, comme l'ensemble de notre
analyse historique le rendra, j'espère, pleinement incontestable.
Après avoir ainsi sommairement caractérisé la grande destination
sociale du pouvoir catholique, il est indispensable, pour compléter
suffisamment cette appréciation politique du catholicisme, de
considérer maintenant, d'un coup d'œil rapide, les principales
conditions d'existence, sans lesquelles il eût été essentiellement
incapable, à la manière des autres monothéismes, de réaliser assez
cet office politique, non plus que sa mission purement morale, que
nous devrons ultérieurement examiner, et qui constitue, sans aucun
doute, son plus utile et plus admirable ouvrage, dont l'heureuse
influence sur la destinée totale de notre espèce est nécessairement à
jamais impérissable, malgré l'inévitable décadence de sa première base
intellectuelle.
Quelque restreinte que doive être ici l'analyse générale de ces
indispensables conditions de l'existence sociale du catholicisme,
j'y crois cependant devoir expressément signaler leur distinction
rationnelle en deux classes essentielles, suivant leur nature statique
ou dynamique, les unes relatives à l'organisation propre de la
hiérarchie catholique, les autres se rapportant à l'accomplissement
même de sa destination fondamentale. Considérons d'abord et surtout
les premières, dont le vrai caractère, quoique spontanément très
prononcé, et, par suite, facile à apprécier avec justesse, a été, dans
les trois derniers siècles, profondément obscurci par l'irrationnelle
critique, d'abord des protestans, et ensuite des déistes, s'obstinant,
d'une manière si puérile, à toujours ramener exclusivement le type de
l'organisme chrétien au temps de sa primitive ébauche, comme si les
institutions humaines devaient indéfiniment rester à l'état fœtal, et
ne devaient pas être, au contraire, principalement jugeables d'après
leur pleine maturité, quoique leur essor initial doive constamment
renfermer le germe, plus ou moins sensible, de tous les développemens
ultérieurs, ainsi que les philosophes catholiques l'ont nettement
démontré pour le cas actuel.
En examinant, même sommairement, d'un point de vue vraiment
philosophique, l'ensemble de la constitution ecclésiastique, on ne
saurait être surpris de l'énergique ascendant politique qu'a dû
prendre universellement, au moyen-âge, une puissance aussi fortement
organisée, également supérieure à tout ce qui l'entourait et à tout ce
qui l'avait précédée. Directement fondée sur le mérite intellectuel
et moral, qui si long-temps y fut le principe habituel de la plus
éminente élévation, à la fois mobile et stable dans la plus juste
mesure générale, liant profondément toutes ses diverses parties sans
trop comprimer leur propre activité, du moins tant que le système
a pu maintenir sa prépondérance, cette admirable hiérarchie devait
alors inspirer spontanément, même à ses moindres membres, quand leur
caractère personnel était au niveau de leur mission sociale, un juste
sentiment de supériorité, quelquefois trop dédaigneuse, envers les
organismes grossiers dont ils faisaient temporellement partie, et où
tout reposait, au contraire, principalement sur la naissance, modifiée,
soit par la fortune, soit par l'aptitude militaire. Quand elle a pu
se dégager suffisamment des formes trop imparfaites propres à sa
première enfance, l'organisation catholique a, d'une part, attribué
graduellement au principe électif une plénitude d'extension jusque
alors entièrement inconnue, puisque les choix, toujours restreints,
dans les anciennes républiques, à une caste déterminée, ont pu dès
lors embrasser ordinairement l'ensemble de la société, sans en
excepter les moindres rangs, qui ont alors tant fourni de cardinaux
et même de papes: d'une autre part, sous un aspect moins apprécié
mais non moins capital, elle a radicalement perfectionné la nature
de ce principe politique, en le rendant plus rationnel, par cela
seul qu'elle substituait essentiellement désormais le choix réel des
inférieurs par les supérieurs à la disposition inverse, jusque alors
exclusive, quoique seulement convenable à l'ordre temporel; sans
toutefois que cette constitution nouvelle méconnût essentiellement
la juste influence consultative que devaient, pour le bien commun,
conserver, en de tels cas, les légitimes réclamations des subordonnés.
Le mode caractéristique d'élection habituelle à la suprême dignité
spirituelle, devra toujours être regardé, ce me semble, comme un
véritable chef-d'œuvre de sagesse politique, où les garanties générales
de stabilité réelle et de convenable préparation se trouvaient encore
mieux assurées que n'eût pu le permettre l'empirique expédient de
l'hérédité, tandis que la bonté et la maturité des choix, en tant
qu'elles peuvent dépendre de la nature du procédé, y devaient être
spontanément favorisées, soit par la haute sagesse des électeurs
les mieux appropriés, soit par la faculté, soigneusement ménagée,
de laisser surgir, de tous les rangs de la hiérarchie, la capacité
la plus propre à présider au gouvernement ecclésiastique, après un
indispensable noviciat actif: ensemble de précautions successives
vraiment admirable, et pleinement en harmonie avec l'extrême importance
de cette éminente fonction, où les philosophes catholiques ont si
justement placé le nœud fondamental de tout le système ecclésiastique.
On doit également reconnaître la haute portée politique, jusqu'au
déclin du système, de ces institutions monastiques qui, outre leurs
incontestables services intellectuels, constituaient certainement
l'un des élémens les plus indispensables de cet immense organisme.
Spontanément nées du pressant besoin que devaient éprouver, à l'origine
du catholicisme, les esprits les plus contemplatifs de se dégager,
autant que possible, de l'exorbitante dissipation et de la corruption
excessive du monde contemporain, ces institutions spéciales, maintenant
connues par les seuls abus des temps de décadence, furent, en général,
le berceau nécessaire où s'élaborèrent, long-temps à l'avance, les
principales conceptions chrétiennes, soit dogmatiques, soit même
pratiques. Leur régime fondamental devint ensuite l'apprentissage
permanent de la classe spéculative, dont les membres les plus actifs
venaient souvent retremper ainsi l'énergie et la pureté de leur
caractère, trop susceptible d'altération par les contacts temporels
journaliers; et la fondation ou la réformation des ordres offraient
d'ailleurs directement, pour une telle époque, au génie politique,
une heureuse issue élémentaire, et un utile exercice continu, qui ne
sauraient plus être convenablement appréciés, depuis l'inévitable
désorganisation de ce vaste système provisoire d'organisation
spirituelle. Enfin, sous l'aspect politique le plus étendu, il est
clair que, sans une pareille influence, ce système n'eût pu acquérir,
et encore moins conserver, dans les relations européennes, cet attribut
de généralité qui lui était indispensable, et qui eût été rapidement
absorbé par l'esprit de nationalité vers lequel devait tendre chaque
clergé local, si cette milice contemplative, bien mieux placée, par sa
nature, au point de vue vraiment universel, n'en eût toujours reproduit
spontanément la pensée directe, en donnant aussi, au besoin, l'exemple
d'une indépendance qui lui devait être plus facile.
La principale condition d'efficacité commune à toutes les diverses
propriétés politiques que je viens de signaler dans la constitution
catholique, consistait surtout en cette puissante éducation spéciale du
clergé, qui devait alors rendre le génie ecclésiastique habituellement
si supérieur à tout autre, non-seulement en lumières de tous genres,
mais, au moins autant, en aptitude politique. Car, les modernes
défenseurs du catholicisme, en faisant justement valoir, sous le
point de vue intellectuel, une telle éducation comme étant, à cette
époque, essentiellement au niveau de l'état le plus avancé de la
philosophie générale, encore éminemment métaphysique, n'ont point
eux-mêmes assez apprécié la haute portée réelle d'un nouvel élément
capital qui devait spontanément caractériser la destination sociale
de cette éducation, même sans donner lieu à un enseignement formulé,
c'est-à-dire l'histoire, alors nécessairement introduite dans les
hautes études ecclésiastiques, au moins comme histoire de l'église.
Si l'on considère l'incontestable filiation générale qui, surtout aux
premiers temps, rattachait intimement le catholicisme, d'une part, au
régime romain, d'une autre, à la philosophie grecque, et même, par le
judaïsme, aux plus antiques théocraties; si l'on pense à l'intervention
continue, de plus en plus importante, que, dès sa naissance, il avait
inévitablement exercée dans toutes les principales affaires humaines,
on concevra sans peine que, depuis sa plus éminente maturité sous le
grand Hildebrand, l'histoire de l'église tendait, au fond, à constituer
spontanément, pour cette époque, une sorte d'histoire fondamentale
de l'humanité, essentiellement envisagée sous l'aspect social; et ce
qu'un semblable point de vue devait évidemment offrir d'étroit, se
trouvait alors très heureusement compensé par l'unité de conception et
de composition qui en résultait naturellement, et qui ne pouvait, sans
doute, être encore autrement obtenue; en sorte que l'on doit cesser
d'être surpris que l'origine philosophique des spéculations historiques
vraiment universelles soit due au plus noble génie du catholicisme
moderne. Il serait, sans doute, inutile de faire ici expressément
ressortir l'évidente supériorité politique que l'habitude régulière
d'un tel ordre d'études et de méditations devait nécessairement
procurer aux penseurs ecclésiastiques, au milieu d'une ignorante
aristocratie temporelle, dont la plupart des membres n'attachaient
guère d'importance historique qu'à la généalogie de leur maison, sauf
l'intérêt accessoire qu'ils pouvaient prendre à quelques incohérentes
chroniques, provinciales ou, tout au plus, nationales. Quelque avancée
que soit réellement aujourd'hui l'irrévocable décadence, intellectuelle
et sociale, du catholicisme, ce privilége caractéristique doit
encore s'y faire sentir à un certain degré, parce qu'aucune classe
ne s'est disposée jusqu'ici à mieux remplir cette grande attribution
philosophique; il est probable, en effet, que, dans les rangs élevés
de sa hiérarchie, on continue à trouver plus qu'ailleurs des esprits
distingués spontanément susceptibles de se placer convenablement au
vrai point de vue de l'ensemble des affaires humaines, quoique la
déchéance politique de leur corporation ne leur permette plus de
manifester suffisamment, ni même peut-être de cultiver assez, une telle
propriété.
Enfin, quelque rapide que doive être cette appréciation, je ne
négligerai point d'y signaler, pour la première fois, un dernier
caractère de haute philosophie politique, que les plus illustres
défenseurs du système catholique ne pouvaient y saisir nettement,
et qui, par suite, me semble être resté essentiellement inaperçu
jusqu'ici. Il s'agit de l'heureuse discipline fondamentale par laquelle
le catholicisme, aux temps de sa grandeur, a directement tenté avec
succès de diminuer, autant que possible, les dangers politiques
de l'esprit religieux, en restreignant de plus en plus le droit
d'inspiration surnaturelle, qu'aucune domination spirituelle fondée
sur les doctrines théologiques ne saurait d'ailleurs se dispenser
entièrement de consacrer en principe, mais que l'organisation
catholique a notablement réduit et entravé par de sages et puissantes
prescriptions habituelles, dont l'importance ne saurait être comprise
que par comparaison à l'état précédent, et même, en quelque sorte,
à l'état suivant. Cette inévitable tendance théologique à de vagues
et arbitraires perturbations, individuelles ou sociales, se trouvait
nécessairement encouragée, au plus haut degré, sous le régime
polythéique, qui, pour ainsi dire, offrait toujours directement quelque
divinité disposée à protéger spécialement une inspiration quelconque.
Malgré que le monothéisme, en général, ait dû spontanément en réduire
aussitôt l'extension, et en modifier radicalement l'exercice, il a pu
cependant lui laisser encore un très dangereux essor, comme le témoigne
clairement l'exemple des juifs, habituellement inondés de prophètes et
d'illuminés, qui d'ailleurs y avaient, jusqu'à un certain point, leur
office reconnu, quoique irrégulier. Digne organe nécessaire d'un état
mental plus avancé, le catholicisme a graduellement restreint, avec une
sagesse trop peu appréciée, le droit direct d'inspiration surnaturelle,
en le représentant comme éminemment exceptionnel, en le bornant à des
cas de plus en plus graves, à des élus de plus en plus rares, et à des
temps de moins en moins rapprochés, en l'assujétissant enfin à des
vérifications d'authenticité de plus en plus sévères, soit chez les
laïques, soit chez les clercs eux-mêmes, habituellement contenus, en
outre, à cet égard comme à tout autre, par l'organisation hiérarchique:
son usage régulier et continu a été essentiellement réduit à ce que
la nature du système rendait strictement indispensable, aussitôt que
toutes les communications divines ont été, en principe, exclusivement
réservées d'ordinaire à la suprême autorité ecclésiastique. Cette
infaillibilité papale, si amèrement reprochée au catholicisme,
constituait donc, à vrai dire, sous un tel point de vue, un très grand
progrès intellectuel et social, outre son évidente nécessité pour
l'ensemble du régime théologique, où, selon la judicieuse théorie de
De Maistre, elle ne formait réellement que la condition religieuse de
la juridiction finale, sans laquelle les inépuisables contestations,
journellement suscitées par d'aussi vagues doctrines, eussent
indéfiniment troublé la société. En ôtant au souverain pontife cette
indispensable prérogative, l'esprit d'inconséquence, qui caractérise
le protestantisme, bien loin de supprimer le droit d'inspiration
divine, tendait directement, au contraire, à l'augmenter beaucoup,
et par suite à faire rétrograder, à ce titre comme à tant d'autres,
le développement graduel de l'humanité, ainsi que je l'expliquerai
spécialement au chapitre suivant; puisque sa prétendue réformation
consistait entièrement, sous ce rapport, à vulgariser de plus en plus
cette mystique faculté, et finalement à l'individualiser: ce qui n'eût
pu manquer de produire d'immenses désordres, d'abord intellectuels,
et ensuite sociaux, si la décadence simultanée de toute théologie
quelconque n'en eût alors nécessairement prévenu l'essor spontané, dont
les traces rudimentaires sont néanmoins fort appréciables. Du reste, en
reconnaissant ici cette importante propriété générale du monothéisme
catholique, le lecteur judicieux aura, sans doute, naturellement
remarqué l'éclatante confirmation qu'elle présente directement à la
proposition capitale de philosophie historique, établie au chapitre
précédent, que, dans le passage du polythéisme au monothéisme,
l'esprit religieux a réellement subi un inévitable décroissement
intellectuel: car, nous voyons ainsi le catholicisme constamment
occupé, dans la vie réelle, personnelle ou collective, à augmenter
graduellement le domaine habituel de la sagesse humaine aux dépens de
celui, jusque alors si étendu, de l'inspiration divine.
Après avoir suffisamment indiqué les vrais principes philosophiques qui
doivent présider à un examen approfondi des conditions générales de
l'existence sociale du catholicisme, je ne saurais m'arrêter aucunement
à la considération des institutions spéciales, quelle qu'en ait dû être
l'efficacité réelle pour le développement et le maintien de ce grand
organisme. C'est ainsi, par exemple, que je ne dois pas déterminer
ici l'importance très grave qu'a présenté, sous ce rapport, l'usage
spontané d'une sorte de langue sacrée, par la conservation du latin
dans la corporation sacerdotale, quand il eut cessé de rester vulgaire:
et, cependant, il n'est pas douteux qu'un tel moyen, systématiquement
réglé, a constitué naturellement, à divers titres essentiels, un utile
auxiliaire permanent de la puissance catholique, soit au dedans,
soit au dehors, en facilitant à la fois sa communication et sa
concentration, et même en retardant notablement l'inévitable époque
où l'esprit de critique individuelle viendrait graduellement démolir
ce noble édifice social, dont les bases intellectuelles étaient si
précaires. Mais, évidemment forcé de renvoyer au Traité spécial déjà
promis une telle appréciation, et beaucoup d'autres analogues, quel
qu'en puisse être l'intérêt réel, je ne dois pas néanmoins éviter
de signaler encore deux conditions capitales, l'une morale, l'autre
politique, qui, sans être, par leur nature, aussi fondamentales
que celles ci-dessus caractérisées, ont toutefois été vraiment
indispensables, chacune à sa manière, au plein développement du
catholicisme, et devaient, en même temps, résulter spontanément de son
entière maturité. Toutes deux étaient impérieusement prescrites par la
nature spéciale d'une telle époque et d'un tel système, beaucoup plus
que par la nature générale de l'organisation spirituelle; distinction
importante, qui doit dominer leur appréciation philosophique, autrement
confuse et incohérente.
La première consiste dans l'institution, vraiment capitale, du
célibat ecclésiastique, dont le développement, long-temps entravé, et
enfin complété par le puissant Hildebrand, a été ensuite justement
regardé comme l'une des bases les plus essentielles de la discipline
sacerdotale. Il serait entièrement superflu de rappeler ici les
motifs assez connus qui, puisés dans la saine appréciation générale
de la nature humaine, expliquent son influence nécessaire sur le
meilleur accomplissement, intellectuel ou social, des fonctions
spirituelles: nous devons même éviter soigneusement d'entamer,
d'une manière directe ou indirecte, l'examen de la convenance de
cette institution pour le nouveau pouvoir spirituel, ultérieurement
destiné à réorganiser les sociétés modernes; cette question délicate,
aujourd'hui trop prématurée, serait certainement oiseuse à agiter, et
peut-être dangereuse; elle ne saurait être décidée convenablement,
d'après une expérience graduelle suffisamment approfondie, que par ce
pouvoir lui-même, déjà presque constitué, à l'exemple du catholicisme,
quoique beaucoup moins tard. Mais, quant à l'indispensable nécessité
relative de cette importante disposition à l'égard du catholicisme,
il est aisé de la reconnaître, avec une pleine et irrésistible
évidence, malgré tant de sophismes protestans ou philosophiques, même
indépendamment des conditions trop manifestes qu'imposait, sous ce
rapport, l'exécution journalière des principales fonctions morales du
clergé, et surtout de la confession. Il suffit pour cela, en se bornant
aux seules considérations politiques, nationales ou européennes, de
se représenter convenablement le véritable état général d'une telle
société, où, sans le célibat, la hiérarchie catholique n'aurait pu
certainement obtenir ou conserver, aux temps mêmes de sa plus grande
splendeur, ni l'indépendance sociale ni la liberté d'esprit nécessaires
à l'accomplissement suffisant de sa grande mission provisoire.
La tendance universelle, encore si prépondérante, à l'inévitable
hérédité de toutes les fonctions quelconques, sous la seule exception
capitale des fonctions ecclésiastiques, eût alors, sans aucun doute,
irrésistiblement entraîné le clergé à l'imitation continue d'aussi
puissants exemples, comme le montre clairement l'analyse judicieuse
des dispositions contemporaines, si l'heureuse institution du célibat
ne l'en eût radicalement préservé, quelle qu'ait pu y être d'ailleurs
l'influence réelle du népotisme, toujours nécessairement exceptionnel,
et dont la saine appréciation ne fait, au reste, que mieux ressortir
le besoin de lutter, avec une continuelle énergie, contre une telle
disposition spontanée, qui, si elle eût prévalu, aurait certainement
fini par annuler essentiellement la division fondamentale des deux
pouvoirs élémentaires, d'après l'imminente transformation graduelle,
que les papes ont alors si péniblement contenue, des évêques en barons
et des prêtres en chevaliers. On n'a point assez apprécié l'innovation
hardie et vraiment fondamentale que le catholicisme a radicalement
opérée dans l'organisme social, en supprimant ainsi à jamais l'hérédité
sacerdotale, profondément inhérente à l'économie de toute l'antiquité,
non-seulement sous le régime théocratique proprement dit, mais aussi
chez les Grecs, et même chez les Romains, où les divers offices
pontificaux de quelque importance constituaient essentiellement le
patrimoine exclusif de quelques familles privilégiées, ou, tout au
moins, d'une certaine caste; l'élection, d'ailleurs très circonscrite,
n'y ayant obtenu que fort tard une part purement accessoire, par une
simple concession graduelle, toujours plus apparente que réelle. Si
l'on eût mieux compris de tels antécédens, on eût à la fois senti
l'importance et la difficulté de l'immense service politique rendu
par le catholicisme, lorsque, en établissant le principe du célibat
ecclésiastique, il a posé enfin une insurmontable barrière à cette
disposition universelle, dont l'irrévocable abolition, envers des
fonctions aussi éminentes, a constitué réellement l'effort le plus
décisif contre le système des castes, ultérieurement menacé d'ailleurs
dans toutes ses autres parties, d'après la seule influence graduelle
de cette grande modification spontanée: nulle autre appréciation
spéciale n'est aussi propre peut-être à vérifier combien le système
catholique était en avant de la société sur laquelle il devait
agir. Je ne saurais m'abstenir, à ce sujet, de signaler incidemment
l'inconséquence et la légèreté des aveugles adversaires habituels du
catholicisme, qui, en confondant, d'une part, le régime catholique
avec celui, si radicalement distinct, des vraies théocraties antiques,
lui ont, d'une autre part, simultanément adressé d'amers reproches sur
cette institution générale du célibat ecclésiastique, essentiellement
destinée, au contraire, par sa nature caractéristique, à rendre la pure
théocratie radicalement impossible, en garantissant, d'une manière plus
spéciale, à tous les rangs sociaux, le légitime accès des dignités
sacerdotales.