Malgré tant d'éminentes propriétés, il est néanmoins certain que

ce grand système théocratique, après avoir ébauché, sous tous les

rapports, l'évolution humaine, devait devenir ensuite radicalement

antipathique aux principaux progrès ultérieurs, intellectuels ou

sociaux, en vertu même de l'excessive stabilité qui le caractérisait,

et qui tendait graduellement à se convertir en une immobilité

opiniâtre, quand les nouveaux développemens ont fini par exiger un

autre classement social[14]. Ce n'est pas que cette immuabilité soit,

comme on le pense, absolue: puisque ce régime n'est point, à beaucoup

près, identique au Thibet à ce qu'il est dans l'Inde, ni là surtout à

ce qu'il est devenu à la Chine, où l'introduction des examens graduels

a tant modifié l'institution des castes, sans toutefois la détruire

réellement; ce qui prouve clairement qu'un tel système n'est pas

immodifiable. Mais, quoique l'humanité dût sans doute spontanément

parvenir à s'y ouvrir enfin une issue quelconque, cependant notre

développement européen a heureusement dépendu d'une toute autre marche,

infiniment plus rapide, comme nous le reconnaîtrons ci-après: en

sorte qu'il est oiseux d'insister davantage sur l'essor hypothétique

compatible avec la seule théocratie, le premier grand progrès général

ayant dû précisément consister à passer à une autre organisation,

dans les pays où celle-là n'avait pu s'enraciner suffisamment. On

conçoit aisément, en effet, combien ce régime purement conservateur

doit bientôt prendre un caractère hostile à tout perfectionnement

considérable, intellectuel ou social, par la tendance de la caste

prépondérante à consacrer ses immenses ressources de tous genres au

maintien général de sa domination presque absolue, lorsque elle-même

a déjà perdu nécessairement, sous l'influence prolongée de cette

suprématie, la principale stimulation de son propre développement.

Au premier aspect, ce système politique semble rationnellement très

satisfaisant, en ce qu'il paraît constituer le règne de l'esprit,

quoique ce soit, au fond, encore davantage celui de la peur, puisqu'il

repose bientôt sur l'usage continu des terreurs superstitieuses, et

même des divers prestiges suggérés par une grossière ébauche des

connaissances physiques; à peu près comme si la population était

soumise à des conquérans mieux armés. Mais, par une appréciation

plus approfondie, il importe d'ailleurs de reconnaître franchement,

dès cette première époque, une haute nécessité sociale, suite

inévitable de l'économie fondamentale de la nature humaine, et qui

condamne directement la domination politique de l'intelligence, comme

radicalement hostile à l'accomplissement graduel de notre véritable

évolution. Quoique l'esprit doive spontanément tendre de plus en plus à

la suprême direction des affaires humaines, il ne saurait certainement

y parvenir jamais, par suite de l'extrême imperfection de notre

organisme, où la vie intellectuelle est ordinairement si peu énergique:

en sorte que, dans l'ordre réel, individuel ou social, l'esprit

est seulement destiné à modifier essentiellement la prépondérance

matérielle, par un indispensable office consultatif, mais sans pouvoir

habituellement donner l'impulsion. Or, cette même intensité trop peu

prononcée, qui, quoi qu'on puisse faire, ne peut aucunement permettre

le règne réel de l'intelligence, rendrait, d'une autre part, cet

empire très dangereux, et bientôt hostile au progrès, si on tentait de

l'établir; faute de la stimulation continue dont sa faiblesse native a

tant besoin, et dont cette chimérique domination ferait nécessairement

cesser la principale puissance: l'esprit, né pour modifier et non

pour commander, serait alors essentiellement employé à maintenir

son monstrueux ascendant, au lieu de suivre noblement sa grande

destination au perfectionnement. Je me borne à indiquer ici cette

considération capitale, qui sera naturellement reprise, au chapitre

suivant, d'une manière plus directe et plus spéciale. Mais elle est

ainsi assez signalée déjà pour nous faire actuellement comprendre,

dans sa plus intime profondeur, le vrai principe élémentaire de cette

tendance radicalement stationnaire si justement reprochée, en général,

au système théocratique, par ceux-là même qui, d'un autre côté, ne

pouvaient s'empêcher d'admirer profondément son apparente rationnalité.

En considérant ensuite, d'un tel point de vue, les divers élémens

essentiels de ce régime initial, chacun pourra aisément y vérifier que

cette excessive concentration des divers pouvoirs, première cause de sa

consistance caractéristique, devenait bientôt un obstacle nécessaire à

tout perfectionnement notable, aucune partie ne pouvant être isolément

améliorée sans compromettre l'ensemble d'un système où régnait une

semblable solidarité. Sous le point de vue scientifique, par exemple,

si vainement présenté comme éminemment favorable aux théocraties

antiques, il est clair que l'esprit humain n'a pu, au contraire, y

dépasser jamais les plus simples progrès, non-seulement faute d'une

stimulation suffisante, mais aussi parce que l'action critique qui

serait naturellement résultée, contre le polythéisme dominant, d'un

développement plus avancé, aurait directement tendu à bouleverser dès

lors toute l'économie sociale. Personne ne saurait ignorer aujourd'hui

que, après le premier ébranlement mental, les sciences ne pouvaient

fleurir que cultivées pour elles-mêmes, et non comme instrumens de

domination politique. Toute autre partie quelconque du système social

pourrait donner lieu à une appréciation essentiellement analogue, que

je dois maintenant laisser au lecteur. Ainsi, en résumé, on ne peut pas

plus contester l'aptitude fondamentale du polythéisme théocratique

à ébaucher, à tous égards, par une indispensable participation,

l'ensemble de l'évolution humaine, qu'on ne doit, d'un autre côté,

méconnaître son inévitable tendance ultérieure à entraver directement

le développement général. Les peuples chez lesquels la caste militaire

n'a pu parvenir à subalterniser enfin la caste sacerdotale, n'ont donc

joui d'abord d'une mémorable prééminence, que pour se voir ensuite

condamnés à une immobilité presque incurable, à laquelle la conquête

même peut difficilement apporter un assez puissant correctif, puisque,

dans les théocraties les plus fortement constituées, les vaincus ont

spontanément absorbé les vainqueurs, comme l'histoire nous le montre

par tant d'éclatans exemples, où l'on voit le conquérant étranger se

transformer insensiblement en chef du sacerdoce dirigeant, sans que la

nature primitive du régime en reçoive presque jamais aucune altération

capitale: il en était essentiellement ainsi lorsque, dans les

révolutions intérieures, les guerriers ayant pu prendre momentanément

le dessus sur les pontifes, finissaient bientôt eux-mêmes par acquérir

involontairement le caractère théocratique, ce qui maintenait toujours

l'esprit général du système, sauf un simple changement de personnes ou

de dynasties.

Note 14: Plusieurs philosophes, sous l'inspiration des vaines

théories métaphysiques qui ont tant exagéré, au siècle

dernier, l'influence des signes, ont pensé, surtout envers

les Chinois, que cette immobilité dépendait principalement

de l'usage universel de l'écriture hiéroglyphique, sans

réfléchir que d'autres théocraties voisines, et certes

non moins immobiles, n'étaient point assujéties à cette

prétendue cause prépondérante. Quels que soient les graves

inconvéniens sociaux d'une telle écriture, il est clair que

cette superficielle appréciation, d'abord spécieuse, prend

réellement un symptôme pour un principe, puisque cet usage

continue, depuis l'établissement des Tatars, à subsister

conjointement avec la désuétude de l'écriture alphabétique de

ces conquérans. L'ensemble du système théocratique explique

certes assez directement son esprit anti-progressif, pour qu'on

doive se dispenser de recourir à des considérations accessoires

et partielles, hors de toute proportion raisonnable avec les

effets qu'on veut ainsi leur attribuer.

En considérant de plus près le passage général du polythéisme

théocratique au polythéisme militaire, on reconnaît aisément qu'il

n'a pu s'effectuer que chez les peuples où l'ensemble des conditions

extérieures avait empêché le développement de la théocratie, en

favorisant celui de la guerre, et dont la civilisation avait été hâtée

par d'heureuses colonisations qui, essentiellement provenues de pays

soumis au pur régime des castes, ne pouvaient cependant l'enraciner

de nouveau sur un sol mal disposé, un tel transport devant, en effet,

neutraliser beaucoup les dangers politiques de ce système, sans nuire

sensiblement à ses qualités intellectuelles et morales. L'importante

révolution ainsi accomplie communément dans cette organisation

primitive, a partout maintenu, au fond, le principe des castes, qui

se retrouve chez toute l'antiquité, où la naissance a toujours exercé

une influence politique prépondérante, décidant d'abord habituellement

de la liberté ou de l'esclavage, et déterminant ensuite, en majeure

partie, surtout à l'origine, la nature des attributions de chacun.

Mais le principe d'hérédité s'est trouvé dès lors essentiellement

modifié par l'introduction régulière et permanente d'une certaine

faculté de choix d'après une appréciation personnelle et directe,

faculté nouvelle qui, quoique d'abord étroitement subordonnée à la

naissance, a dû ensuite acquérir une extension et une indépendance

toujours croissantes. L'équilibre politique qui a pu s'établir entre

ces deux tendances opposées devait surtout dépendre du développement

plus ou moins parfait de l'activité militaire, si propre, par sa

nature, à mettre en pleine évidence la supériorité des vraies vocations

correspondantes. C'est ainsi que, chez les Romains, cet équilibre a

été bientôt suffisamment institué, et spontanément maintenu pendant

plusieurs siècles, par une suite nécessaire, quoique indirecte, de

l'essor graduel et continu du système de conquête: tandis que, chez

les Grecs, par une cause inverse, les législateurs et les philosophes

avaient été toujours occupés à organiser laborieusement, entre ce

qu'ils nommaient l'oligarchie et la démocratie, une conciliation

durable, sans pouvoir jamais y parvenir assez.

A partir du polythéisme militaire, l'étude générale de l'évolution

humaine doit être nécessairement décomposée, jusqu'aux temps modernes,

en deux parties essentielles, intimement mêlées auparavant sous le

polythéisme théocratique: car, malgré la corelation élémentaire qui

existe toujours plus ou moins entre la marche de l'esprit humain

et celle de la société, il est certain que dès lors la principale

évolution intellectuelle et la principale évolution sociale ont

été, dans le développement fondamental de l'humanité, profondément

séparées, et produites, en des temps très distincts, sous des régimes

fort différens, quoique radicalement analogues. Telle est l'origine

essentielle de la division historique ci-dessus annoncée entre le mode

grec et le mode romain, à laquelle notre appréciation doit maintenant

se subordonner. C'est aussi pourquoi, envers chacun de ces deux

modes également indispensables, nous devrons surtout nous réduire à

y examiner le développement qui lui était spécialement réservé, en

commençant par le régime grec. Par cela même que ce premier régime

est, à tous égards, intermédiaire entre le régime égyptien et le

régime romain, plus intellectuel que l'un et moins social que l'autre,

il semblerait, d'après un principe logique déjà heureusement employé

dans plusieurs parties antérieures de ce Traité, que son appréciation

rationnelle dût être plus nettement conçue à la suite de celle des

deux termes extrêmes. Mais, comme le terme initial vient d'être assez

caractérisé, et que le lecteur a déjà sans doute une suffisante

connaissance provisoire du terme final, il est clair que l'avantage

philosophique inhérent à un tel ordre d'exposition ne saurait assez

compenser le grave inconvénient qu'il y aurait à altérer ainsi, quoique

seulement dans la forme, la conception de filiation graduelle, qui doit

certainement prédominer en toute opération historique: ce qui n'empêche

pas toutefois que cette inversion ne puisse ensuite être accessoirement

recommandée au lecteur, à titre d'un utile exercice.

Un coup d'œil philosophique sur l'ensemble de l'histoire grecque,

suffit pour montrer directement que, dans cette société, l'activité

militaire, quoique fondamentale et continue, était toujours réduite

à un essor essentiellement vague et incohérent, sans pouvoir encore

aboutir à sa grande destination sociale, par le développement graduel

d'un système de conquêtes durables, fonction politique éminemment

réservée au régime romain. Suivant l'heureuse expression de De Maistre,

on peut dire en quelque sorte que la Grèce était née divisée: puisque

cet état caractéristique de luttes intérieures, non moins stériles

que continues, entre des peuplades aussi analogues, a commencé dès la

première origine distincte de cette mémorable population, et n'a cessé

que par l'universelle prépondérance de la domination romaine; si tant

est d'ailleurs qu'il n'en reste point, encore aujourd'hui, des traces

très sensibles. La constitution géographique de la Grèce explique,

en partie, cette division radicale, par l'excessive dissémination

qui distingue un tel territoire, non-seulement dans l'Archipel, mais

même sur le continent, naturellement décomposé en un grand nombre de

portions indépendantes, en vertu des golfes, des isthmes, des chaînes,

etc., dont il est tant traversé. A cette condition extérieure, il faut

joindre, pour compléter suffisamment une telle explication, une cause

sociale non moins essentielle, consistant dans l'identité remarquable

de ces diverses populations, civilisées, presque simultanément,

sous l'influence d'une langue à peu près commune, par des colonies

dont l'origine était semblable et la sociabilité fort analogue[15].

De ce double caractère fondamental, il est nécessairement résulté

que chacun de ces peuples, d'abord aussi disposé sans doute que le

peuple romain[16] à poursuivre graduellement la conquête universelle,

n'a jamais pu, malgré des efforts toujours renouvelés, subjuguer

finalement ses plus proches voisins, et a été dès lors forcé d'aller

surtout déployer au loin son ardeur belliqueuse, suivant une marche

entièrement inverse à celle de Rome, et radicalement incompatible avec

l'établissement progressif d'une domination à la fois étendue et

durable, susceptible de fournir un point d'appui vraiment solide au

développement ultérieur de l'humanité. C'est ainsi, par exemple, que la

peuplade athénienne, au moment de sa plus éclatante prépondérance, dans

l'Archipel, en Asie, en Thrace, etc., était réduite à un territoire

central à peine équivalent à un moyen département français, et tout

autour duquel campaient de nombreux rivaux, dont l'assujétissement

réel était alors justement réputé impraticable: Athènes pouvait plus

raisonnablement projeter la conquête, par exemple, de l'Égypte ou de

l'Asie mineure, que celle, non-seulement de Sparte, mais même de Thèbes

ou de Corinthe, ou peut-être de la petite république adjacente de

Mégare; quelque paradoxale que doive d'abord paraître, à nos esprits

modernes, une telle appréciation, elle n'étonnera point sans doute ceux

qui ont vraiment approfondi l'étude de cette situation politique.

Note 15: Le principe de la colonisation a exercé une influence

tellement capitale sur la destination, essentiellement

intellectuelle, de la civilisation grecque, que l'on peut noter

les colonisations redoublées, ou poussées même au troisième

degré, comme ayant le plus heureusement concouru à l'ensemble

du mouvement spirituel, soit philosophique, scientifique

ou esthétique: ainsi que le témoignent si clairement tant

d'éminens exemples analogues à ceux d'Homère, de Thalès, de

Pythagore, d'Aristote même, d'Archimède, d'Hipparque, etc. On

conçoit aisément, en effet, que les propriétés caractéristiques

du régime grec pour exciter l'évolution intellectuelle,

devenaient naturellement d'autant plus prononcées, dans ces

dérivations successives, qu'on s'éloignait davantage de la

source théocratique primordiale, sans cependant que l'esprit

de conquête pût acquérir un plus libre développement: pourvu

toutefois que les altérations ne fussent pas ainsi poussées au

point de dénaturer le système originaire, ce qui ne pouvait

guère arriver tant qu'il y restait quelques rapports suivis

avec la métropole, dont l'ascendant, politique ou moral, devait

y tempérer spécialement l'essor militaire.

Note 16: Il est clair, par exemple, que les Spartiates

n'étaient essentiellement, pour ainsi dire, que des Romains

avortés, faute d'un milieu convenable, admirablement organisés

pour la guerre, et ne pouvant néanmoins conquérir avec fruit.

Mais cette peuplade n'en a pas moins rempli une indispensable

fonction dans le système total de la civilisation grecque,

comme propre à constituer le principal noyau militaire, dans

les occasions capitales où la Grèce devait agir, et surtout

résister, collectivement; quoique son aveugle antipathie contre

Athènes l'ait trop souvent conduite, en ses temps même de plus

grande splendeur, à seconder honteusement les projets hostiles

de la théocratie persane, qu'elle avait, en d'autres cas, si

noblement combattue.

Par suite d'une telle position fondamentale, l'activité militaire

avait donc, chez ces peuples, toute l'intensité convenable pour

empêcher le développement, long-temps imminent, du régime théocratique,

auquel l'expulsion ou l'abaissement des rois opposait partout une

puissante barrière politique, en harmonie avec une antipathie

morale très prononcée: mais, en même temps, ces diverses nations

antagonistes, presque équivalentes en puissance guerrière, devaient

se neutraliser essentiellement, de manière à empêcher cette inquiète

activité d'accomplir progressivement sa grande mission politique.

Ainsi, pendant que l'humanité s'y trouvait préservée de cette torpeur

intellectuelle et morale que tend nécessairement à produire la

prolongation démesurée du régime théocratique, la vie guerrière ne

pouvait cependant y acquérir habituellement assez de prépondérance

pour absorber radicalement, comme à Rome, les principales facultés des

hommes éminens, auxquels ces vaines luttes ne pouvaient sans doute,

malgré les préjugés dominans, inspirer toujours un intérêt exclusif.

Telle est la grande cause qui a rejeté, en quelque sorte, dans la

vie intellectuelle, une énergie cérébrale continuellement excitée,

et que la destination politique ne pouvait suffisamment satisfaire:

la même influence agissant aussi sur les masses, quoiqu'à un degré

beaucoup moindre, les disposait également à goûter convenablement

cette nouvelle culture, surtout quant aux beaux-arts. Cependant, cette

tendance fondamentale n'aurait pu spontanément déterminer le rapide

développement de l'évolution intellectuelle, soit scientifique, soit

esthétique, si les premiers germes n'en eussent été, d'un autre côté,

préalablement empruntés aux sociétés théocratiques, par une suite

naturelle des colonisations originaires. Voilà donc par quel concours

de conditions essentielles il a enfin surgi, dans la Grèce, une classe

libre entièrement nouvelle, qui devait alors servir d'inappréciable

organe au principal essor mental de l'élite de l'humanité, comme étant

à la fois éminemment spéculative, sans avoir le caractère sacerdotal,

et essentiellement active, sans être absorbée par la guerre. En

altérant de quelques degrés, en l'un ou l'autre sens, cet admirable

antagonisme, qui n'a jamais été nettement conçu, les philosophes, les

savans et les artistes demeuraient de simples pontifes, plus ou moins

élevés dans la hiérarchie sacerdotale, ou devenaient d'humbles esclaves

chargés des soins pédagogiques dans les grandes familles militaires.

Mon illustre prédécesseur, Condorcet, semble avoir entrevu le vrai

principe de cette mémorable situation, mais sans avoir pu l'apprécier

suffisamment, faute d'une saine théorie fondamentale de l'ensemble

de l'évolution humaine. On voit ainsi quel service capital a dès

lors indirectement rendu à l'humanité l'essor continu de l'activité

militaire, quoique politiquement stérile: sans parler d'ailleurs de son

importance spéciale assez connue pour soustraire, à l'envahissement

toujours imminent des immenses armées théocratiques, ce petit noyau

de libres penseurs, alors chargés, en quelque sorte, des destinées

intellectuelles de notre espèce, qui peut-être, sans les sublimes

journées des Thermopyles, de Marathon, et de Salamine, ultérieurement

complétées par l'immortelle expédition du grand Alexandre, resterait

encore, même aujourd'hui, partout plongée dans l'avilissement

théocratique.

Nous aurons maintenant assez apprécié cette grande destination mentale

du régime grec, si nous nous réduisons ici à la considération sommaire

du développement le plus important, c'est-à-dire, de l'évolution

philosophique et scientifique, puisque l'évolution esthétique a déjà

été ci-dessus convenablement caractérisée. Pour plus de clarté,

j'envisagerai d'abord l'essor scientifique, comme le plus capital en

lui-même, à titre de manifestation primordiale d'un nouvel élément

intellectuel, ultérieurement réservé à une prépondérance définitive,

et comme ayant d'ailleurs profondément influé dès lors sur l'essor

simultané de la philosophie proprement dite.

Envers l'une et l'autre évolution, le point de départ commun résultait

donc de la formation spontanée, il y a moins de trente siècles, d'une

classe éminemment contemplative, composée, en dehors de l'ordre légal,

d'hommes libres, doués d'une haute intelligence et pourvus du loisir

suffisant, sans aucune attribution sociale déterminée, et, par suite,

bien plus purement spéculatifs que les dignitaires théocratiques, dont

l'esprit devait être principalement occupé à conserver ou à appliquer

leur éminent pouvoir. Ces sages ou philosophes durent d'ailleurs

long-temps cultiver simultanément, à l'imitation de leurs précurseurs

sacerdotaux, toutes les parties quelconques du domaine intellectuel,

sauf toutefois l'importante séparation, presque immédiate, de la poésie

et des autres beaux-arts, en vertu d'un essor plus rapide. Mais cette

activité continue dut tendre ensuite à déterminer graduellement une

division nouvelle, première base directe de notre propre développement

scientifique, lorsque l'esprit positif put enfin commencer à s'y

manifester nettement, avec tous les vrais caractères qui lui

appartiennent, malgré la philosophie, d'abord purement théologique

et puis de plus en plus métaphysique, qui continua nécessairement à

présider à toutes les spéculations de l'antiquité.

Cette apparition décisive du véritable esprit scientifique, s'opéra

alors, comme c'était inévitable, par l'élaboration des idées les plus

simples, les plus générales et les plus abstraites, c'est-à-dire les

idées mathématiques, berceau nécessaire de la positivité rationnelle,

et que ces mêmes caractères devaient d'ailleurs spontanément soustraire

à la juridiction spéciale de la théologie dominante, qui ne pouvait

descendre à de tels détails, seulement enveloppés implicitement sous

son universelle suprématie intellectuelle. Il est même certain que les

idées purement arithmétiques, où ces trois attributs corelatifs sont

encore plus prononcés, furent d'abord le sujet de certaines recherches

mathématiques, quelque temps avant que la géométrie commençât à se

dégager de l'art de l'arpentage, auquel elle adhérait essentiellement

dans les spéculations théocratiques. Néanmoins, le nom caractéristique

de la science, qui, depuis cette époque, n'a jamais cessé d'être tiré

de cette partie principale, comme il continuera nécessairement à

l'être toujours, à cause de sa prépondérance rationnelle, suffirait

uniquement à en constater la culture presque aussi ancienne, la

géométrie proprement dite devant d'ailleurs seule spontanément fournir

un champ suffisant à l'esprit arithmétique, et surtout à l'esprit

algébrique, qui n'en pouvait d'abord être séparé. Telle fut, chez le

grand Thalès, l'origine de la vraie géométrie, surtout par la formation

de la théorie fondamentale des figures rectilignes, bientôt agrandie

par l'immortelle découverte de Pythagore, qui procéda d'un principe

distinct, d'après la considération directe des aires, quoiqu'elle

eût pu, sans doute, déjà résulter des théorèmes de Thalès sur les

lignes proportionnelles, si la faculté de déduction abstraite avait

pu être alors assez avancée. Le fait célèbre de Thalès enseignant

aux prêtres égyptiens à mesurer la hauteur de leurs pyramides par

la longueur des ombres, constitue, pour quiconque en saisit bien

toute la portée, un immense symptôme intellectuel, permettant

d'apprécier exactement, de part et d'autre, le véritable état de la

science, quelquefois si ridiculement exagéré encore en l'honneur

des théocraties antiques; en même temps qu'il témoigne du progrès

fondamental déjà accompli alors dans la raison humaine, ainsi parvenue

à considérer enfin, sous un simple aspect d'utilité scientifique,

un ordre de phénomènes où elle n'avait si long-temps envisagé qu'un

sujet de terreurs superstitieuses. A partir de cette grande époque,

l'esprit géométrique, bientôt alimenté par l'heureuse invention des

sections coniques, s'élève rapidement jusqu'à l'éminente perfection

qu'il acquiert dans le sublime génie d'Archimède, type éternel, à

tous égards, du vrai géomètre, et premier créateur de toutes les

méthodes fondamentales, d'où devaient découler les immenses progrès

ultérieurs, quoiqu'elles ne pussent alors avoir que ce caractère de

particularité, nécessairement inhérent à la géométrie ancienne. Il

ne faut pas d'ailleurs oublier la voie entièrement nouvelle ouverte,

en outre, par Archimède à l'esprit mathématique, commençant à

embrasser aussi un ordre de phénomènes plus compliqué, en ébauchant

la création de la théorie rationnelle de l'équilibre des solides, et

même, à quelques égards, des fluides. Enfin, en s'arrêtant encore un

peu plus à un si grand nom, bien digne d'une telle exception, il ne

serait pas inutile, à notre but philosophique, de signaler ici avec

quelle plénitude l'esprit scientifique s'était alors développé, chez

son plus pur et plus parfait organe, en notant aussi l'admirable

fécondité de ses applications pratiques, et surtout la dignité vraiment

caractéristique si noblement manifestée par Archimède, lorsqu'il

consentit à se détourner momentanément de ses éminens travaux pour

s'occuper, dans un grave besoin public, d'un ordre de conceptions

aussi secondaire, où il soutint si hautement sa supériorité, première

indication décisive des immenses services que la science devait rendre

un jour à l'industrie. Après lui, et sauf peut-être Apollonius, il

n'y a plus réellement à considérer, dans l'antiquité, sous le point

de vue purement scientifique, comme génie mathématique vraiment

créateur, que le grand Hipparque, trop peu apprécié, fondateur de la

trigonométrie, spontanément préparée par Archimède, ainsi que je l'ai

expliqué au premier volume, et auquel sont dues toutes les principales

méthodes de la géométrie céleste, dont il avait essentiellement conçu

le véritable ensemble, et d'avance constitué même les relations

pratiques fondamentales, soit à la connaissance des temps, ou à celle

des lieux. Hors des diverses spéculations mathématiques, il ne pouvait

alors certainement exister aucune sphère d'activité convenablement

préparée pour le véritable esprit scientifique, comme l'ensemble de ce

Traité l'a déjà surabondamment démontré, et comme l'indique d'ailleurs

spontanément le nom même déjà imposé à cette science primordiale, et

qui rappelle si naïvement son exclusive positivité à cette époque.

Quel que soit, en réalité, l'éminent mérite individuel manifesté,

sous ce rapport, par les travaux d'Aristote sur les animaux, et même

antérieurement par les éclairs du génie médical d'Hippocrate sur

l'étude générale de la vie, la situation fondamentale de l'esprit

humain n'en pouvait être essentiellement changée, au point de rendre

déjà vraiment possibles des sciences aussi profondément compliquées,

dont la création systématique devait être si évidemment réservée à un

avenir alors extrêmement lointain.

Bien que la nature de notre opération doive nécessairement interdire

ici toute poursuite ultérieure d'un tel développement spécial,

j'ai cependant jugé indispensable d'insister sur ce premier essor

caractéristique de la positivité rationnelle, pour y marquer

l'introduction spontanée de ce grand modificateur graduel de la

philosophie primitive, avec son double attribut, spéculatif et

abstrait, indispensable à son évolution ultérieure, et déjà si

purement prononcé dans cet essai décisif. Il importe aussi de noter,

à ce sujet, le génie éminemment spécial qui, dès l'origine, commence

inévitablement à distinguer ce nouvel ordre de spéculations, par

opposition aux contemplations indéterminées de l'ancienne philosophie.

Quoique la spécialité, devenue aujourd'hui exorbitante et exclusive,

puisse être maintenant, à divers égards, très dangereuse pour l'ordre

social, depuis que le besoin de généralités nouvelles est directement

prépondérant, il n'en pouvait être aucunement ainsi en un temps où,

exercée en dehors d'un système de sociabilité, qui devait, long-temps

encore, reposer sur d'autres bases, elle n'était évidemment susceptible

d'aucun grave inconvénient politique, et constituait, au contraire,

l'unique moyen qui, indépendamment de la commune nécessité de la

répartition des travaux, pût enfin apprendre à l'esprit humain, d'abord

dans les cas les plus simples, à approfondir convenablement un sujet

quelconque, ce qui jusque-là était resté radicalement impossible. En

un mot, l'esprit scientifique, alors nullement constituant, et destiné

seulement à préparer de très loin, sous le régime théologique, le

principal élément ultérieur du régime positif, devait être, sans aucun

danger social, éminemment spécial, sous peine d'avortement inévitable:

ce qui ne saurait signifier d'ailleurs que la même disposition doive

rester indéfiniment prépondérante, quand les besoins et la situation

ont radicalement changé, comme le croient, avec une si aveugle

obstination, presque tous les savans actuels. On ne peut douter, en

effet, que les savans proprement dits n'aient commencé à paraître,

déjà nettement séparés des philosophes, et avec leurs principaux

attributs modernes, à partir de cette mémorable époque, si hautement

caractérisée, sous ce rapport, par l'admirable fondation du musée

d'Alexandrie, directement destinée à satisfaire ce nouveau besoin

intellectuel, après le triomphe irrévocable du polythéisme progressif

sur le polythéisme stationnaire.

Quant à l'évolution purement philosophique, elle présente, surtout

avant cette indispensable séparation, des traces très sensibles de

l'influence secrète de cette positivité naissante pour modifier déjà

radicalement, par l'intervention prononcée de la métaphysique, le

système général de la philosophie théologique, suivant la marche

élémentaire indiquée au chapitre précédent, d'après ma théorie

fondamentale du développement mental. Avant même que les études

astronomiques pussent commencer à dévoiler, sur des phénomènes

unanimement observés, l'existence directe des lois naturelles

proprement dites, on voit l'esprit humain, impatient d'échapper

prématurément au régime franchement théologique, s'efforcer d'aller

puiser, dans l'essor rudimentaire des conceptions mathématiques,

des idées universelles d'ordre et de convenance, qui, malgré leur

caractère profondément confus et nécessairement chimérique, constituent

réellement un vague pressentiment initial de la subordination

ultérieure de tous les phénomènes à des lois naturelles. Cet emprunt

fondamental de la philosophie à la science, première base véritable

de toute la métaphysique grecque, a d'ailleurs suivi, dès cette

époque, la marche nécessaire de l'esprit mathématique, passant de

l'arithmétique à la géométrie; puisque ces mystères philosophiques,

d'abord exclusivement relatifs aux nombres, s'étendirent ensuite

aux figures, sans cesser toutefois, jusqu'aux derniers efforts de

la subtilité grecque, d'embrasser simultanément ces deux ordres

d'idées: ce qui me semble éminemment propre à justifier cette nouvelle

appréciation historique d'une telle philosophie, dont l'œuvre immense

du grand Aristote constituera toujours le plus admirable monument,

éternel témoignage de la puissance intrinsèque de la raison humaine, à

l'état même d'extrême imperfection spéculative, appréciant à la fois,

avec une profonde sagacité, autant que l'époque le comportait, les

sciences et les beaux-arts, et n'exceptant, de sa vaste conception

encyclopédique, que les seuls arts industriels, alors crus indignes des

hommes libres. Après la séparation décisive opérée par l'établissement

alexandrin, cette philosophie, irrévocablement divisée en naturelle et

morale, passe, de l'essor purement spéculatif, à une existence sociale

de plus en plus active, en s'efforçant d'influer désormais toujours

davantage sur le gouvernement de l'humanité, dont la suprême direction

future n'arrête même point ses ambitieuses utopies. Quelques étranges

aberrations qu'ait dû produire cette nouvelle phase, elle n'était pas,

au fond, moins nécessaire que la première à la préparation générale

du régime monothéique, non-seulement en accélérant l'universelle

décadence du polythéisme, mais aussi comme instituant, à l'insu même

de tous les philosophes, un germe indispensable de réorganisation

spirituelle, comme je l'expliquerai bientôt. On peut même apercevoir

dès lors, par une exploration très approfondie de cette suite variée de

spéculations métaphysiques sur le souverain bien moral et politique,

une certaine tendance vague à concevoir l'économie sociale d'une

manière indépendante de toute philosophie théologique quelconque. Mais

un espoir aussi prématuré, qui n'aboutissait réellement qu'au règne

chimérique d'une impuissante métaphysique, ne pouvait avoir, en effet,

qu'une influence purement critique, comme l'était immédiatement, à

vrai dire, toute celle d'une semblable philosophie, alors organe actif

d'une anarchie intellectuelle et morale fort analogue à la nôtre, sous

divers aspects importans. L'incapacité radicale de la métaphysique,

comme base d'organisation, même simplement mentale, et, à plus forte

raison, sociale, devient irrécusable à cette époque de sa principale

activité spirituelle, dont rien ne gênait gravement l'essor, quand

on voit le progrès continu du doute universel et systématique,

conduisant, avec une effrayante rapidité, d'école en école, à partir

de Socrate jusqu'à Pyrrhon et Épicure, à nier finalement toute

existence extérieure. Cette étrange issue, directement incompatible

avec aucune idée de véritable loi naturelle, décèle déjà l'antipathie

fondamentale, ultérieurement développable, entre l'esprit métaphysique

et l'esprit positif, dès l'époque de cette séparation de la philosophie

d'avec la science, dont le bon sens de Socrate avait d'avance bien

compris la nécessité prochaine, mais sans en soupçonner aucunement les

limites ni les dangers. L'action sociale, de plus en plus dissolvante,

nécessairement exercée par ce développement graduel de la métaphysique

grecque, doit lui faire mériter, au tribunal suprême de la postérité,

la juste réprobation qu'elle a universellement encourue, et qui, dès

l'origine, avait été déjà si judicieusement formulée, par la rectitude

politique du noble Fabricius, lorsque, au sujet de l'épicuréisme, il

regrettait, avec une si amère ironie, qu'une semblable philosophie

morale ne régnât point aussi chez les Samnites et les autres ennemis

de Rome, qui en eût dès lors aisément triomphé. Quant à l'appréciation

intellectuelle, elle ne saurait être finalement guère plus favorable,

lorsqu'on voit la séparation entre la philosophie et la science

rapidement conduire à ce point que les plus célèbres philosophes

deviennent grossièrement étrangers aux connaissances réelles déjà

vulgarisées dans l'école d'Alexandrie: comme le témoignent surtout ces

étranges absurdités astronomiques qui dominaient la philosophie si

vantée d'Épicure, et que répétait encore pieusement, un demi-siècle

après Hipparque, l'illustre poète Lucrèce. En un mot, il est clair

ainsi que la métaphysique avait alors poussé ses rêves d'indépendance

absolue et de vaine suprématie, jusqu'à vouloir s'affranchir également

de la théologie et de la science, seules aptes à organiser.

J'ai cru devoir insister autant sur cette explication neuve et

difficile du vrai caractère essentiel de l'ensemble de la civilisation

grecque, afin de faire convenablement ressortir l'appréciation très

délicate d'une situation aussi complexe, ordinairement si mal jugée,

quoique si connue. Mais il serait certainement superflu d'examiner ici

avec la même précision le second mode fondamental distingué ci-dessus

dans le polythéisme militaire, c'est-à-dire le système romain, dont la

vraie nature générale, beaucoup plus simple et mieux tranchée, doit

être bien plus nettement saisissable, et dont l'influence nécessaire

sur la société moderne est d'ailleurs plus complète et plus sensible.

En outre, je ne saurais avoir la témérité de reprendre l'appréciation

sommaire de la politique romaine après d'aussi éminens penseurs que

Bossuet et Montesquieu, trop heureux de pouvoir, dans cette partie

de mon opération sociologique, m'appuyer sur une telle élaboration,

et regrettant seulement de ne trouver, en aucun autre cas, une aussi

précieuse préparation. Quoique ces admirables travaux, et surtout celui

de Montesquieu, aient été inévitablement conçus dans un esprit à la

fois trop absolu et trop isolé, je puis donc me borner ici à y renvoyer

essentiellement le lecteur, qui, d'après ma théorie fondamentale de

l'évolution sociale, pourra aisément, suivant les indications directes

de l'ensemble de ce chapitre, y rectifier suffisamment, en général, les

plus graves déviations du vrai point de vue historique, dont Bossuet

s'est d'ailleurs, à mon gré, bien moins écarté, spontanément rappelé

à l'unité et à la continuité par la nature même de son grand dessein.

Du reste, l'enchaînement nécessaire de ce système avec le précédent

et avec le suivant se trouvera naturellement caractérisé ci-dessous,

surtout en considérant la transition finale du régime polythéique au

régime monothéique, dans laquelle le génie de Bossuet a si bien entrevu

la haute et indispensable participation de la domination romaine.

Envers les deux modes essentiels, l'un intellectuel, l'autre social,

du polythéisme militaire, j'ai jugé convenable, pour plus de clarté,

de me rapprocher davantage des formes de l'appréciation concrète.

Mais il importe à notre but principal de reconnaître directement

que je ne me suis ainsi nullement écarté, au fond, du caractère

abstrait indispensable à une telle opération, suivant les explications

préliminaires du chapitre précédent. Car, ces dénominations de

grec et romain ne désignent point ici essentiellement des sociétés

accidentelles et particulières; elles se rapportent surtout à des

situations nécessaires et générales, qu'on ne pourrait qualifier

abstraitement que par des locutions trop compliquées. L'antiquité

ayant dû naturellement offrir une grande variété de peuplades

militaires où, par suite des motifs précédemment indiqués, le vrai

régime théocratique n'avait pu s'enraciner suffisamment, il fallait

bien, de toute nécessité, que, en certains cas, l'esprit militaire,

quoique dominant, ne pût aboutir à un véritable système de conquête, de

manière à favoriser l'essor intellectuel, en vertu des causes, locales

et sociales, ci-dessus appréciées; tandis que, en d'autres, à l'aide

d'influences analogues mais inverses, ce système a pu, au contraire,

se développer convenablement. Or, chacune de ces deux évolutions

extrêmes, poussée à un haut degré, devenait spontanément exclusive,

aussi bien la mentale que la politique: s'il est évident que, par sa

nature, le système de conquête ne pouvait être pleinement suivi que

chez une seule population prépondérante, il n'est pas, au fond, moins

certain, d'autre part, que le mouvement spirituel déterminé, compatible

avec un tel âge social, ne pouvait aussi s'opérer suffisamment que

dans un centre unique, sauf la simple propagation ultérieure, trop

souvent confondue avec la production principale. Plus on méditera sur

l'ensemble de ce grand spectacle, mieux on sentira que, dans ce double

essor de l'élite de l'humanité, rien de capital n'a été, en réalité,

essentiellement fortuit, pas même les lieux ni les temps, que les

noms résument. Quant aux lieux, j'ai déjà considéré ci-dessus leur

influence générale sur le caractère propre de la civilisation grecque:

elle n'a pas été moindre, quoique inverse, pour l'autre évolution. Il

fallait évidemment que les deux mouvemens, politique et intellectuel,

s'opérassent sur des scènes suffisamment éloignées, sans toutefois

l'être trop, afin que, dans l'origine, l'un ne fût point absorbé ou

dénaturé par l'autre, et que cependant ils fussent susceptibles, après

un assez grand essor respectif, de se pénétrer mutuellement, de manière

à converger également vers le régime monothéique du moyen-âge, que

nous allons voir sortir nécessairement de cette mémorable combinaison.

Relativement aux temps, il est aisé de sentir que l'évolution mentale

de la Grèce devait indispensablement précéder, de quelques siècles,

l'extension de la domination romaine, dont l'établissement prématuré

l'aurait radicalement empêchée, par la compression inévitable de

l'activité indépendante d'où elle devait résulter: et, si d'ailleurs

l'intervalle eût été trop long, l'office de propagation universelle

et d'application sociale, ainsi naturellement réservé à la conquête,

aurait essentiellement avorté, puisque ce mouvement original, dont la

durée devait être alors fort limitée, se serait trouvé trop amorti

à l'époque même de la communication[17]. D'un autre côté, quand le

premier Caton insistait sur l'expulsion des philosophes, le danger

politique inhérent à la contagion métaphysique était sans doute déjà

passé essentiellement, puisque l'impulsion romaine était alors trop

prononcée pour être réellement altérable par un tel mélange: mais si,

au contraire, ce contact permanent avait été suffisamment possible deux

ou trois siècles auparavant, il eût certainement été incompatible avec

le libre et pur essor de l'esprit de conquête.

Note 17: Si je pouvais ici insister davantage sur un tel

examen, comme le permettra ultérieurement le traité spécial

annoncé au volume précédent, il serait possible d'expliquer,

pour ainsi dire, à quelques siècles et à quelques degrés

près, l'époque et la scène de ce double mouvement humain.

On démontrerait, par exemple, envers la position des deux

centres principaux, l'un intellectuel, l'autre politique,

l'influence nécessaire de la situation maritime, qui devait

être favorable au premier et contraire au second, par suite

même des obstacles qu'elle oppose directement à l'essor

purement militaire, surtout dès l'origine, et des facilités

qu'elle présente pour les communications stimulantes, aussi

bien mentales qu'industrielles. D'un autre côté, le siége de la

prépondérance militaire ne devait pas être trop éloigné de la

mer, puisque le système de conquête ne pouvait évidemment se

compléter que par la suprématie maritime, quoiqu'il n'eût pu

d'abord se développer convenablement, c'est-à-dire par degrés

sagement enchaînés, que par l'agrandissement continental, seul

assez continu. En combinant rationnellement cette importante

donnée avec d'autres conditions analogues, les unes locales,

les autres sociales, on ne serait certainement pas fort

éloigné de pouvoir, en quelque sorte, construire _à priori_

l'ensemble des destinées respectives d'Athènes, de Rome, et

même de Carthage. Mais ces déterminations trop spéciales,

devenues alors essentiellement concrètes, nuiraient ici à

notre opération fondamentale, outre les développemens étendus

qu'elles exigeraient, fort au-delà de toute convenance actuelle.

Plus on approfondit l'étude générale de la nation romaine, plus on

comprend qu'elle était vraiment destinée, comme l'a si bien exprimé

son poète, à l'empire universel, but constant et exclusif de ses

longs efforts graduels. Issue, à la manière des autres peuplades

militaires, d'une origine nécessairement théocratique, elle s'est, à

leur exemple, dégagée finalement de ce régime initial par la mémorable

expulsion de ses rois, mais en retenant assez de ce premier esprit

politique pour conserver à son organisation propre une consistance

ailleurs impossible, et néanmoins pleinement compatible avec le

mouvement guerrier, par la prépondérance fondamentale de la caste

sénatoriale, base de cet admirable édifice, où le pouvoir sacerdotal

s'était intimement subordonné au pouvoir militaire. Quoique cette

corporation de capitaines héréditaires, également sage et énergique,

n'ait pas toujours spontanément cédé à son peuple ou armée toute la

juste influence qui pouvait l'attacher suffisamment, par un dévouement

actif, au développement continu du système de conquête, elle y a été

ordinairement bientôt amenée par la marche naturelle des évènemens.

En général, la formation et le perfectionnement de la constitution

intérieure, aussi bien que l'extension graduelle de la domination

extérieure, ont alors essentiellement dépendu, tour à tour, l'un de

l'autre, beaucoup plus que d'une mystérieuse supériorité de desseins et

de conduite dans les chefs personnels ou collectifs, quelle qu'ait dû

être, sans doute, la haute influence des individualités politiques,

auxquelles était ainsi naturellement ouvert un immense avenir. Le

succès a surtout tenu, en premier lieu, à l'exacte convergence de tous

les moyens fondamentaux d'éducation, de direction, et d'exécution, vers

un seul but homogène et continu, mieux accessible qu'aucun autre à tous

les esprits, et même à tous les cœurs: en second lieu, il est résulté

de la marche sagement graduelle de la progression; car, en voyant cette

noble république employer trois ou quatre siècles à établir solidement

sa puissance dans un rayon de vingt ou trente lieues, vers l'époque

même où Alexandre développait, en quelques années, sa merveilleuse

domination, on peut aisément soupçonner le sort ultérieur de chacun des

deux empires, quoique l'un ait d'ailleurs utilement préparé, en ce qui

concerne l'Orient, le futur avènement de l'autre. Enfin, le système

général de conduite, bientôt établi, et toujours scrupuleusement suivi,

envers les nations successivement subjuguées, n'a pas eu moins de part

à ce grand résultat, à cause de l'admirable principe d'incorporation

progressive qui le caractérisait, au lieu de cette aversion instinctive

pour l'étranger qui accompagnait partout ailleurs l'esprit militaire.

Si le monde, qui a résisté à tant d'autres puissances, s'est laissé

soumettre à la domination romaine, au-devant de laquelle il a même

souvent couru, sans tenter fréquemment de grands efforts pour s'en

dégager, il faut bien que cela tienne au nouvel esprit d'agrégation

large et complète qui la distinguait éminemment. Quand on compare

la conduite ordinaire de Rome envers les peuples conquis, ou plutôt

incorporés, avec les horribles vexations et les caprices insultans que

les Athéniens, d'ailleurs si aimables, prodiguaient si fréquemment à

leurs tributaires de l'Archipel, et quelquefois même à leurs alliés,

on sent bien que cette seconde nation se hâte d'exploiter, à tout

prix, une prépondérance qui n'a rien de stable, tandis que la première

marche assurément à la suprématie universelle. Jamais, depuis cette

grande époque, l'ensemble de l'évolution politique n'a pu se manifester

avec autant de plénitude et d'unité, à la fois dans la masse et dans

les chefs, eu égard au but correspondant. Quant à l'évolution morale,

son progrès général y était en exacte harmonie, sous tous les aspects

importans, avec une telle destination. Cela est très sensible pour

la morale personnelle, alors si soigneusement cultivée, suivant le

génie fondamental de toute l'antiquité, en tout ce qui peut rendre

l'homme mieux propre à la vie guerrière. Dans la morale domestique,

l'amélioration, quoique moins saillante, n'est pas moins réelle,

comparativement aux sociétés grecques, où les plus éminens personnages

perdaient si fréquemment la majeure partie de leur loisir au milieu

des courtisanes; tandis que, chez les Romains, la considération

sociale des femmes et leur légitime influence étaient certainement

fort augmentées, quoique leur existence morale fût, en même temps,

plus sévèrement réduite, qu'à Sparte par exemple, à ce qu'exige leur

vraie destination, les différences caractéristiques des deux sexes,

bien loin de s'effacer, étant toujours progressivement développées,

suivant la loi propre d'évolution à cet égard: d'ailleurs, la simple

introduction usuelle des noms de famille, inconnus aux Grecs, suffirait

à témoigner clairement que l'esprit domestique n'avait pas décru.

Enfin, pour la morale sociale elle-même, malgré la cruauté et la dureté

trop ordinaires à l'égard des esclaves, si froidement assimilés aux

animaux dans la vie usuelle, comme l'expose si naïvement le prudent

Caton, malgré d'ailleurs l'instinct féroce manifesté et entretenu par

l'horrible nature des divertissemens habituels, on ne peut cependant

méconnaître, d'après les indications précédentes, qu'elle ait alors

reçu un perfectionnement capital, quant au sentiment fondamental du

patriotisme, ainsi modifié et ennobli par les meilleures dispositions

envers les vaincus, et se rapprochant bien davantage de la charité

universelle, bientôt érigée par le monothéisme en terme véritable de

l'essor moral. En un mot, chez cette mémorable nation, plus encore

qu'en aucun autre cas de l'antiquité, la morale a été réellement, à

tous égards, dominée par la politique, dont la considération directe

pourrait presque la faire exactement deviner. Né pour commander afin

d'assimiler, destiné à éteindre irrévocablement, par son universel

ascendant, cette stérile activité guerrière qui menaçait de prolonger

indéfiniment la décomposition de l'humanité en peuplades antipathiques,

ne s'accordant qu'à repousser l'essor commun de la civilisation

fondamentale, ce noble peuple, malgré ses immenses imperfections,

a manifesté certainement, à un haut degré, l'ensemble des qualités

les plus convenables à une telle mission, qui, ne pouvant plus se

reproduire, ni par conséquent permettre un nouvel éclat analogue,

éternisera nécessairement son nom, à quelque âge que se prolonge la vie

politique de notre espèce. Même quant à l'évolution intellectuelle,

quoiqu'elle n'y dût être qu'accessoire, il n'a pas manqué à sa vocation

propre, quand le temps est venu de la développer sous ce nouvel

aspect; elle ne pouvait alors consister, en effet, qu'à continuer et

propager le mouvement mental imprimé par la civilisation grecque: or,

dans cet office secondaire, mais indispensable, il a montré bientôt

un empressement très louable, fort supérieur aux puériles jalousies

qui, jusqu'à cet égard, complétaient l'esprit de division des Grecs;

quelle qu'ait été d'ailleurs l'inévitable infériorité de ses propres

imitations, sauf un très petit nombre d'exceptions éminentes, dont la

mieux caractérisée se rapporte au genre historique, auquel l'ensemble

de sa situation devait plus spécialement l'appeler. La décadence même

de cette nation confirme, de la manière la plus décisive, une telle

appréciation, car elle a essentiellement suivi l'accomplissement

principal de son office caractéristique. Quand la domination romaine

a reçu enfin toute l'extension dont elle était susceptible, ce vaste

organisme, ayant perdu le seul mouvement qui l'animât, n'a pas tardé

à se dissoudre graduellement, en produisant une dégradation morale à

jamais sans égale, parce que jamais il ne saurait exister une pareille

absence de but et de principe, combinée avec une semblable condensation

de moyens, soit de pouvoir ou de richesse. Le passage simultané de la

république à l'empire, quoique évidemment commandé par cette nouvelle

situation, qui changeait désormais l'extension en conservation, ne

constituait point réellement une réorganisation, mais seulement un

mode graduel de destruction chronique d'un système qui, si fortement

combiné pour la conquête, ne pouvait sans doute changer subitement de

destination, et devait périr au lieu de se régénérer. Il est clair,

en effet, que les empereurs, véritables chefs du parti populaire,

n'apportaient aucun nouveau principe d'ordre, et ne faisaient que

compléter l'inévitable abaissement continu de la caste sénatoriale, sur

laquelle tout reposait, mais dont la puissance était irrévocablement

perdue, comme n'ayant plus de but permanent. Quand le grand César,

l'un des hommes les plus éminens dont notre espèce puisse s'honorer,

succomba sous le concours spontané du fanatisme métaphysique avec la

rage aristocratique, ce meurtre célèbre, aussi insensé qu'odieux,

ne changea réellement rien d'essentiel à la situation fondamentale:

seulement ses horribles conséquences immédiates aboutirent à élever,

comme chefs du peuple contre le sénat, des hommes bien moins propres

à l'empire du monde; sans que les divers changemens ultérieurs, si

fréquemment réitérés jusqu'à l'entière extinction du système, aient

jamais permis, même après les plus indignes empereurs, le retour

momentané de l'organisation vraiment romaine, tant son existence était

intimement liée au développement graduel de la conquête.

Après avoir ainsi caractérisé suffisamment les trois modes essentiels

du régime polythéique de l'antiquité, et déterminé sommairement la

participation nécessaire et successive de chacun d'eux à l'opération

fondamentale que le polythéisme devait accomplir pour l'ensemble de

l'évolution humaine, nous n'avons plus uniquement, afin de compléter

entièrement cette grande appréciation intellectuelle et sociale,

qu'à expliquer rapidement la tendance spontanée de tout ce système à

produire finalement l'ordre monothéique du moyen-âge: ce qui, outre

l'indispensable transition à l'époque suivante, achèvera de faire

mieux connaître ce second état théologique, en mettant directement en

évidence le but définitif vers lequel devaient converger, chacune à

sa manière, ses diverses phases, et sans la considération permanente

duquel sa notion générale demeure nécessairement vague et confuse à un

certain degré, en un mot reste absolue au lieu de devenir relative.

Sous l'aspect purement intellectuel, la filiation est évidente,

et peu contestée, d'après la destination nécessaire et continue

de la philosophie grecque à servir graduellement, dès sa première

origine, d'organe actif à la décadence irrévocable du polythéisme,

afin de préparer spontanément de plus en plus l'inévitable avènement

du monothéisme. La seule rectification fondamentale qu'exigent,

à cet égard, les opinions reçues aujourd'hui de tous les esprits

éclairés, consiste à reconnaître, dans cette importante révolution

spéculative, l'influence, latente mais indispensable, du développement,

caractéristique quoique naissant, de l'esprit positif, dont j'ai

ci-dessus expliqué l'intime participation pour imprimer profondément

à cette philosophie, souvent à l'insu même de ses promoteurs, cette

nature intermédiaire qui, voulant cesser d'être purement théologique

sans pouvoir encore devenir réellement scientifique, constitue

l'état métaphysique, envisagé comme une sorte de maladie chronique

transitoire, propre à cette phase infranchissable de notre évolution

mentale, individuelle ou collective; car le sentiment, d'abord vague

et confus, de l'existence nécessaire des lois naturelles, alors

suscité par la première ébauche rationnelle des vérités géométriques

et astronomiques, uniques connaissances réelles déjà accessibles, a pu

seul donner enfin une vraie consistance philosophique à la disposition

universelle au monothéisme, spontanément produite par le progrès

continu de l'esprit d'observation, dont le développement propre,

quoique empirique, devait involontairement manifester à tous les

yeux assez de similitudes et de relations entre les phénomènes pour

tendre à y restreindre de plus en plus l'actualité et la spécialité

de l'intervention surnaturelle, qui, ainsi graduellement concentrée,

se rapprochait toujours davantage de la simplification monothéique,

jusque-là trop antipathique au caractère incohérent des conceptions

primitives. Une première généralisation des conceptions théologiques,

d'après le premier exercice spontané de l'esprit d'observation chez

la masse des hommes, avait d'abord déterminé le passage fondamental

du fétichisme au polythéisme, comme je l'ai expliqué au chapitre

précédent: une généralisation nouvelle, à la suite d'un essor plus

étendu, devait pareillement conduire, en temps opportun, et même plus

irrésistiblement encore, vu la moindre difficulté du changement, à

concentrer graduellement, et à réduire enfin, autant que possible,

l'action surnaturelle, par la transition analogue de celui-ci au

monothéisme proprement dit. Si l'instabilité, l'isolement, et la

discordance, nécessairement propres aux observations primordiales,

ne comportaient nullement, à l'origine, l'unité théologique, qui

devait alors sembler absurde, il était également impossible que

l'intelligence, suffisamment cultivée, ne finît point par être révoltée

de la contradiction directe et générale que devait de plus en plus

lui présenter la multitude désordonnée de ces capricieuses divinités,

comparée au spectacle, de jour en jour plus fixe et plus régulier,

que l'homme commençait à apercevoir peu à peu dans l'ensemble du monde

extérieur.

Nous avons précédemment remarqué, à titre d'élément essentiel du

polythéisme convenablement élaboré, un dogme général, éminemment

apte à faciliter directement cette grande transition, la croyance

indispensable au destin, envisagé comme le dieu propre de

l'invariabilité, et dont le département effectif devait, par

conséquent, s'augmenter sans cesse, aux dépens de ceux de toutes les

autres divinités, dès lors devenues de plus en plus subalternes, à

mesure que l'expérience accumulée dévoilait progressivement à la

raison humaine cette permanence fondamentale des rapports naturels,

qui, d'abord nécessairement inaperçue par une exploration trop isolée

et trop concrète, devait inévitablement finir par déterminer une

irrésistible conviction, base primordiale et unanime d'un nouveau

régime mental, entièrement mûr aujourd'hui pour l'élite de l'humanité,

ainsi que le démontrera la suite de notre opération historique. On

ne peut méconnaître un tel mode principal de transition, si l'on

réfléchit que la providence des monothéistes n'est réellement autre

chose que le destin des polythéistes, ayant hérité peu à peu des

diverses attributions prépondérantes des autres divinités, et auquel

on n'a eu essentiellement qu'à donner spontanément un caractère plus

déterminé et plus concret, en harmonie avec cette extension désormais

plus active, au lieu du caractère trop abstrait et trop vague qu'il

avait dû conserver jusque alors, suivant la théorie indiquée à la fin

du chapitre précédent. Car, le monothéisme absolu, tel que l'entendent

nos déistes métaphysiciens, depuis la décadence radicale de toute

philosophie théologique, c'est-à-dire, rigoureusement réduit à un seul

être surnaturel, sans aucun intermédiaire de lui à l'homme, constitue

certainement une pure utopie, nullement praticable, et incapable de

fournir jamais la base d'un véritable système religieux, susceptible

d'une efficacité réelle, même intellectuelle, surtout morale, et,

à plus forte raison, sociale. Toute la transformation essentielle

a donc vraiment consisté, en général, à discipliner et à moraliser

l'innombrable multitude des dieux, en la subordonnant directement,

d'une manière régulière et permanente, à la suprême prépondérance

d'une volonté unique, assignant, à son gré, l'office de chaque agent

plus ou moins subalterne: c'est ainsi que les masses comprennent le

monothéisme; et elles doivent sans doute mieux sentir que ne peut le

faire la subtilité doctorale, envers une conception principalement

destinée à leur usage, quand leur instinct repousse à juste titre comme

radicalement stérile l'idée d'un dieu sans ministres quelconques. Or,

ainsi envisagé, le passage s'est évidemment opéré d'après le dogme

préalable du destin, graduellement transformé en providence, suivant

l'explication précédente, sous l'influence croissante de l'esprit

métaphysique.

Indépendamment des motifs principaux, ci-dessus expliqués, qui

assignaient naturellement à la philosophie grecque l'initiative

essentielle d'une telle élaboration, quoique partout plus ou moins

préparée, on peut ajouter accessoirement l'harmonie spontanée de cet

esprit métaphysique, toujours caractérisé par le doute systématique

et l'indécision des vues, avec la tendance générale de l'état social

correspondant. Par suite des conditions fondamentales précédemment

examinées envers le régime grec, l'éducation, essentiellement

militaire, n'y étant point convenablement adaptée à une existence

réelle qui ne pouvait l'être assez, la nature, nécessairement vague

et flottante, de la politique habituelle, la tendance contentieuse

qui divisait sans cesse ces populations à la fois semblables et

antipathiques, tout cet ensemble de dispositions continues devait

rendre l'esprit grec éminemment accessible à la métaphysique, qui, dès

que le temps en est venu, lui a ouvert la carrière la plus conforme

à ses goûts dominans. S'il eût été possible, au contraire, que le

développement métaphysique s'effectuât d'abord à Rome, il y eût

nécessairement rencontré cette répugnance universelle que devait, à cet

égard, spontanément inspirer la profonde influence élémentaire produite

par la considération permanente d'un grand but commun, nettement

déterminé et toujours homogène; influence qui a long-temps survécu aux

causes qui l'avaient fait naître, puisque Rome, une fois maîtresse

du monde, et n'ayant plus qu'à propager et à disséminer l'évolution

générale, n'a réellement jamais participé activement à l'élaboration

métaphysique, malgré les sollicitations continuelles des rhéteurs

et des sophistes grecs, dont les luttes n'y purent le plus souvent

déterminer qu'une sorte d'intérêt théâtral.

Dans son essor originaire, cette philosophie, comme je l'ai noté

ci-dessus, paraît s'être graduellement développée jusqu'au point

même d'oser directement concevoir, quoique d'une manière très vague

et fort obscure, pour la régénération ultérieure de l'humanité, une

sorte de gouvernement purement rationnel, sous la direction suprême

de telle ou telle métaphysique; ainsi que le témoignent alors tant

d'utopies, d'ailleurs plus ou moins chimériques, qui, pendant plusieurs

siècles, convergent toutes vers un tel but, malgré leur discordance

fondamentale. Mais, à mesure qu'on s'occupait davantage d'appliquer la

philosophie morale à la conduite réelle de la société, l'impuissance

organique, si radicalement propre à l'esprit purement métaphysique,

devait spontanément se manifester de plus en plus, de manière à faire

unanimement ressortir la nécessité de se rallier essentiellement au

monothéisme, autour duquel circulaient presque toutes les spéculations

principales, et qui devait instinctivement constituer, aux yeux des

diverses écoles, la seule base alors possible d'une convergence

ardemment cherchée, en même temps que l'unique point d'appui d'une

véritable autorité spirituelle, objet de tant d'efforts. Aussi peut-on

voir, vers l'époque même où la domination romaine avait enfin reçu

sa principale extension, les diverses sectes philosophiques, animées

d'une ferveur plus purement théologique que dans les deux ou trois

siècles antérieurs, s'attacher unanimement, quoique sans concert, à

développer et à propager la doctrine du monothéisme, comme fondement

intellectuel de la sociabilité universelle. La science réelle naissant

à peine envers les plus simples sujets de spéculation abstraite, et

la métaphysique ne pouvant, à l'épreuve, rien organiser que le doute

le plus absolu, il fallait bien en revenir à la théologie, dont on

avait vainement espéré l'élimination prématurée, pour en cultiver enfin

systématiquement, d'après le principe du monothéisme, les propriétés

éminemment sociales: disposition vers laquelle durent alors converger

spontanément tous les bons esprits et toutes les âmes élevées, mais

qui certes n'indique pas que la même solution doive être aujourd'hui

reproduite pour une situation, intellectuelle et sociale, radicalement

différente, quoique semblablement anarchique. Il serait d'ailleurs

inutile d'expliquer formellement, à cet égard, l'extrême influence si

heureusement exercée par la seule extension effective de la domination

romaine, soit en organisant spontanément de larges communications

intellectuelles, soit surtout en faisant directement ressortir, par le

contraste stérile des divers cultes ainsi rapprochés, la nécessité de

plus en plus évidente de leur substituer une religion homogène, qui

ne pouvait résulter que d'un monothéisme plus ou moins prononcé, seul

dogme assez général pour convenir simultanément à tous les élémens de

cette immense agglomération de peuples.

Cette mémorable révolution, la plus grande que notre espèce pût

éprouver jusqu'à celle au milieu de laquelle nous vivons, doit aussi

paraître, et plus clairement encore, sous le point de vue directement

social, un résultat non moins nécessaire de la combinaison spontanée

entre l'influence grecque et l'influence romaine, à l'époque déterminée

de leur suffisante pénétration mutuelle, à laquelle Caton s'était

si vainement opposé. En considérant à ce titre l'ensemble de cette

inévitable combinaison, l'analyse sociologique explique aisément la

tendance commune, si paradoxale en apparence, des divers élémens de

ce grand dualisme historique vers l'introduction fondamentale d'un

pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir temporel, quoique

aucun d'eux n'en eût certainement la pensée, et que chacun poursuivît

surtout l'essor ou le maintien de sa propre domination exclusive: en

sorte que la solution a naturellement dépendu de leur antagonisme

nécessaire. Il est incontestable, en effet, que la téméraire ambition

spéculative des sectes métaphysiques, comme je l'ai indiqué ci-dessus,

avait osé rêver une domination absolue, aussi bien temporelle que

spirituelle, qui eût remis la direction habituelle et immédiate,

non-seulement des opinions et des mœurs, mais également des actes et

des affaires pratiques, entre les mains des philosophes, devenus, à

tous égards, chefs suprêmes. La conception d'une division régulière

entre le gouvernement moral et le gouvernement politique eût été

alors éminemment prématurée, et n'est devenue possible que beaucoup

plus tard, quand la marche naturelle des évènemens l'avait déjà

suffisamment ébauchée: à l'origine, les philosophes n'y pensaient pas

plus que les empereurs; et peut-être cette grande illusion, quoique

éminemment chimérique, était-elle encore indispensable pour entretenir

convenablement leur ardeur spéculative, toujours si précaire dans

notre faible nature intellectuelle, surtout en un temps où, trop

rapprochée de son berceau pour être assez profondément enracinée,

elle ne pouvait d'ailleurs trouver autour d'elle qu'une alimentation

propre trop peu satisfaisante: quoi qu'il en soit, le fait n'est point

douteux, et il suffit ici. Ainsi, l'influence philosophique était

alors, par sa nature, nécessairement constituée en insurrection,

latente mais continue, contre un système politique où tous les pouvoirs

sociaux étaient essentiellement concentrés aux mains des chefs

militaires. Bien que les philosophes n'aspirassent réellement qu'à une

sorte de théocratie métaphysique, aussi chimérique que dangereuse,

cependant il est naturel que leurs efforts persévérans, sans avoir

heureusement pu parvenir à un tel but, aient concouru directement

à la création ultérieure du pouvoir spirituel monothéique. La seule

existence permanente, librement tolérée, au milieu des populations

grecques, d'une classe de penseurs indépendans, qui, sans aucune

mission régulière, se proposaient spontanément, aux yeux étonnés mais

satisfaits du public et des magistrats, pour servir habituellement

de guides intellectuels et moraux, soit dans la vie individuelle,

soit dans la vie collective, devenait évidemment un germe effectif

de pouvoir spirituel futur, pleinement séparé du pouvoir temporel.

Tel est, sous l'aspect social, le mode propre de participation

de la civilisation grecque à cette grande fondation ultérieure,

indépendamment de l'influence intellectuelle que nous venons

d'apprécier. D'un autre côté, quand Rome conquérait graduellement

le monde, elle ne comptait nullement renoncer à ce régime chéri,

principale base de sa grandeur successive, qui rendait la corporation

des chefs militaires directement maîtresse de tout le pouvoir

sacerdotal: et cependant elle concourait ainsi spontanément, de la

manière la plus décisive, à préparer la formation, bientôt imminente,

d'une puissance spirituelle entièrement indépendante de l'empire

temporel; car l'extension même d'une telle domination devait mettre

de plus en plus en pleine évidence l'impossibilité d'en maintenir

suffisamment solidaires les parties si diverses et si lointaines, par

une simple centralisation temporelle, à quelque tyrannique intensité

qu'elle fût poussée. En outre, la réalisation essentielle du système de

conquête, faisant désormais passer nécessairement l'activité militaire

du caractère offensif au caractère défensif, cette immense organisation

temporelle ne pouvait plus avoir d'objet suffisant, et tendait dès

lors à se décomposer en nombreuses principautés indépendantes, plus

ou moins étendues, qui n'eussent plus laissé aucun lien profond et

durable entre les différentes sections, si leur union n'eût pas été

entretenue ou renouvelée par l'avènement spontané du pouvoir spirituel,

seul dès-lors susceptible de devenir vraiment commun, sans une

monstrueuse autocratie. Telle est, à vrai dire, comme je l'expliquerai

directement au chapitre suivant, l'origine essentielle de la féodalité

du moyen-âge, trop superficiellement attribuée à l'invasion germanique.

Enfin, il résultait encore, évidemment, de l'heureux essor de la

domination romaine, le besoin, de plus en plus senti, d'une morale

vraiment universelle, susceptible de lier convenablement des peuples

qui, ainsi forcés à une vie commune, étaient néanmoins poussés à se

haïr par leur propre morale polythéique: or, cet imminent besoin

était, d'une autre part, aussi spontanément accompagné, d'après nos

explications antérieures, de la disposition, soit intellectuelle,

soit morale, indispensable à sa satisfaction ultérieure, puisque les

sentimens et les vues de ces nobles conquérans avaient dû graduellement

s'élever et se généraliser, à mesure de leurs succès. Par cette triple

influence, le mouvement politique n'avait donc pas nécessairement moins

concouru que le mouvement philosophique à faire sortir spontanément de

l'ensemble de l'évolution polythéique de l'antiquité cette organisation

spirituelle qui constitue le principal caractère du moyen-âge, et dont

l'un tendait à faire surtout ressortir l'attribut de généralité, aussi

bien que l'autre l'attribut de moralité.

Il serait superflu d'examiner ici la corelation évidente de ces

deux tendances fondamentales, c'est-à-dire l'aptitude exclusive du

monothéisme à servir de base à une telle organisation: ce qui nous

reste à considérer à ce sujet, après l'ensemble des explications,

immédiatement suffisantes, du chapitre actuel, appartiendra

naturellement à la leçon suivante. Mais, pour achever de montrer que,

contre l'opinion vulgaire de nos philosophes, rien de capital n'est

fortuit dans cette admirable révolution, dont l'époque et l'issue

pourraient être rationnellement prévues par une sage combinaison des

divers aperçus précédens, j'ajouterai seulement que la considération

spéciale de cette correspondance peut être aisément poussée jusqu'à

déterminer par quelle province romaine devait inévitablement commencer

l'essor directement organique, résulté, en temps opportun, de ce

grand dualisme, quand il a pu être assez élaboré, par la pénétration

mutuelle de ses divers élémens. Car, cette initiative immédiate et

décisive devait nécessairement appartenir de préférence à la portion

de l'empire qui, d'une part, était la plus spécialement préparée au

monothéisme, ainsi qu'à l'existence habituelle d'un pouvoir spirituel

indépendant, et qui, d'une autre part, en vertu d'une nationalité plus

intense et plus opiniâtre, devait éprouver plus vivement, depuis sa

réunion, les inconvéniens de l'isolement, et mieux sentir la nécessité

de le faire cesser, sans renoncer cependant à sa foi caractéristique,

et en tendant, au contraire, à son universelle propagation. Or,

à tous ces attributs, il est certes impossible de méconnaître la

vocation, également spéciale et spontanée, de la petite théocratie

juive, dérivation accessoire de la théocratie égyptienne, et peut-être

aussi chaldéenne, d'où elle émanait très probablement par une sorte

de colonisation exceptionnelle de la caste sacerdotale, dont les

classes supérieures, dès long-temps parvenues au monothéisme par leur

propre développement mental, ont pu être conduites à instituer, à

titre d'asile ou d'essai, une colonie pleinement monothéique[18], où,

malgré l'antipathie permanente de la population inférieure contre

un établissement aussi prématuré, le monothéisme a dû cependant

conserver une existence pénible, mais pure et avouée, du moins après

avoir consenti à perdre la majeure partie de ces élus par la célèbre

séparation des dix tribus. Jusqu'au temps de la grande assimilation

romaine, cette particularité caractéristique n'avait essentiellement

abouti qu'à isoler plus profondément cette population anomale,

à raison même du vain orgueil qui, d'après la supériorité de sa

croyance, y exaltait davantage l'esprit superstitieux de nationalité

exclusive que nous avons reconnu propre à toutes les théocraties.

Mais cette spécialité se trouve alors heureusement utilisée, en

faisant spontanément sortir, de cette chétive portion de l'empire,

concourant, à sa manière, au mouvement total, les premiers organes

directs de la régénération universelle. Quoique j'aie cru, pour

mieux manifester la portée de ma théorie fondamentale, devoir ainsi

caractériser rationnellement jusqu'à une telle initiative, on ne doit

pas cependant oublier que cette appréciation secondaire, fût-elle même

aussi contestée qu'elle me paraît évidente, n'affecte nullement le

fond essentiel du sujet, déjà suffisamment expliqué. D'après l'ensemble

de causes, intellectuelles et sociales, que nous avons vu dominer ce

grand mouvement commun de l'élite de l'humanité, on conçoit aisément

que, à défaut de l'initiative hébraïque, l'évolution générale n'aurait

pas manqué d'autres organes, qui lui eussent nécessairement imprimé une

direction radicalement identique, en transportant seulement à certains

livres, aujourd'hui perdus peut-être, la consécration qui s'est

appliquée à d'autres.

Note 18: Au sein même de la théocratie polythéique la

plus complète, les hommes supérieurs, outre leur tendance

intellectuelle au monothéisme, ci-dessus expliquée, doivent

éprouver, pour ce dernier état de la philosophie théologique,

une sorte de prédilection instinctive, à cause des puissantes

ressources qui lui sont propres, comme on le verra bientôt,

pour assurer l'indépendance de la classe sacerdotale envers la

classe militaire; tandis que celle-ci doit, au contraire, par

des motifs semblables mais inverses, préférer involontairement

le polythéisme, bien plus compatible avec sa propre suprématie,

suivant la théorie ci-dessus établie. Par la secrète influence,

long-temps prolongée, de ces intimes dispositions mutuelles,

il est donc aisé de concevoir que les prêtres égyptiens, et

ensuite chaldéens, ont pu être engagés, ou même obligés, à une

telle tentative de colonisation monothéique, dans le double

espoir d'y mieux développer la civilisation sacerdotale par la

plus complète subalternisation des guerriers, et de ménager un

refuge assuré à ceux de leur caste qui se trouveraient menacés

par les fréquentes révolutions intérieures de la mère-patrie.

Quoique la nature de mes travaux propres ne me permette point

le développement convenable d'une telle explication spéciale

du judaïsme, je ne doute pas que cette nouvelle ouverture

historique, résultée, dans mon esprit, d'une étude directe

et approfondie de l'ensemble du sujet, d'après ma théorie

fondamentale de l'évolution humaine, ne puisse être ensuite

suffisamment vérifiée par son application détaillée à l'analyse

générale de cette étrange anomalie, si une telle appréciation

est un jour réellement opérée par un philosophe convenablement

placé d'abord à ce nouveau point de vue rationnel.

Enfin, on peut encore expliquer facilement l'extrême lenteur de cette

immense révolution, malgré l'intensité et la variété des influences

fondamentales, en considérant la profonde concentration des divers

pouvoirs sociaux qui caractérise si éminemment le régime polythéique

de l'antiquité, où il fallait ainsi tout changer presque à la fois.

Ce que le système romain renfermait de théocratique se retrouve alors

en première ligne, depuis que l'accomplissement même de la conquête

avait dû tendre à dissiper essentiellement les conditions primordiales

de la physionomie énergiquement tranchée qui avait tant distingué sa

période active. On peut, sous ce rapport, envisager les cinq ou six

siècles qui séparent les empereurs des rois, comme constituant, dans

l'ensemble de la durée, beaucoup plus longue, ordinairement propre

aux théocraties antiques, une sorte d'immense épisode militaire, où

le caractère guerrier avait dû effacer, chez la caste dominante, le

caractère sacerdotal, et après l'accomplissement duquel celui-ci a

dû reprendre son ascendant originaire, jusqu'à l'entière dissolution

du système. Mais l'opération même exécutée pendant cette grande

intermittence avait alors nécessairement développé des germes d'une

destruction prochaine, suivie d'une inévitable régénération; ce qui n'a

point eu lieu en d'autres théocraties, où des intervalles analogues,

bien que moins étendus, peuvent être observés. Quoi qu'il en soit,

on conçoit maintenant que cette sorte de rétablissement spontané du

premier régime théocratique, à la vérité radicalement énervé, ait dû

naturellement reproduire l'opiniâtre instinct conservateur qui lui est

propre, malgré le peu de stabilité personnelle des pouvoirs effectifs,

par suite de l'inévitable abaissement de la caste sénatoriale envers

le chef, essentiellement électif, du parti populaire. Cette confusion

intime et continue entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel,

qui constituait l'esprit fondamental du système, explique aisément

pourquoi les empereurs romains, même les plus sages et les plus

généreux, n'ont jamais pu comprendre, pas plus que ne le feraient

aujourd'hui les empereurs chinois, la renonciation volontaire au

polythéisme, par laquelle ils auraient justement craint de concourir

eux-mêmes à la démolition imminente de tout leur gouvernement, tant

que la conversion graduelle de la population au monothéisme chrétien

n'y avait point encore constitué spontanément une nouvelle influence

politique, permettant, et ensuite exigeant même, la conversion finale

des chefs, qui terminait l'évolution préparatoire, et ébauchait

immédiatement le régime nouveau, par un symptôme décisif de la

puissance réelle et indépendante du nouveau pouvoir spirituel, qui en

devait être le principal ressort.

Telle est l'appréciation fondamentale de l'ensemble du polythéisme

antique, successivement considéré, d'une manière rationnelle quoique

sommaire, dans les propriétés essentielles, intellectuelles ou

sociales, qui le caractérisent abstraitement, et ensuite dans les

divers modes nécessaires du régime correspondant; de manière à

déterminer enfin sa tendance totale à produire spontanément la nouvelle

phase théologique qui, au moyen-âge, après avoir essentiellement

réalisé toute l'admirable efficacité sociale dont une telle philosophie

était susceptible, a rendu possible, et même indispensable, l'avènement

ultérieur de la philosophie positive, comme il s'agit maintenant de

l'expliquer. Dans cette vaste et difficile élaboration, plus encore

qu'en tout le reste de mon opération historique, j'ai dû réduire

autant que possible une exposition dont le développement propre

m'était interdit, en la bornant principalement à de simples assertions

méthodiques, assez complètes et surtout assez liées pour que ma pensée

ne fût jamais équivoque, sans pouvoir m'arrêter à aucune démonstration

formelle, dont la moindre eût exigé un appareil de preuves entièrement

incompatible avec la nature de ce Traité, aussi bien qu'avec ses

limites nécessaires. Évidemment forcé de continuer à procéder ainsi,

il faut donc, une fois pour toutes, avertir directement le lecteur

que je dois ici me contenter de la simple proposition explicite du

nouveau système de vues historiques qui résultent de ma théorie

fondamentale de l'évolution humaine, afin que cette théorie devienne

pleinement jugeable; mais sans qu'il m'appartienne d'en faire aussi la

confrontation générale avec l'ensemble des faits connus, comparaison

que je dois essentiellement réserver au lecteur, et d'après laquelle

seule il pourra convenablement prononcer sur la principale valeur

réelle de cette nouvelle philosophie historique.

Cours de philosophie positive. (5/6) · 第 8 / 16 题