Note 12: Les poèmes d'Homère offrent, ce me semble, de

fréquentes occasions de reconnaître, d'une manière nettement

irrécusable, combien étaient encore récentes, de son temps,

les théories morales du polythéisme sur les peines et les

récompenses réservées à la vie future, puisque les plus éminens

esprits paraissent alors principalement occupés à propager

ces salutaires croyances, évidemment peu répandues encore

chez les nations même les plus avancées. Cette observation

n'est pas moins décisive d'après la lecture des livres de

Moïse, où, malgré l'état de monothéisme prématuré qu'ils

nous représentent, l'on voit clairement que cette grossière

population, peu sensible encore à la justice éternelle, ne

craignait essentiellement que la colère temporelle et directe

de sa redoutable divinité.

Afin que l'aptitude politique du polythéisme puisse être convenablement

caractérisée, il importe maintenant, après y avoir ainsi rattaché

l'établissement passif d'une véritable organisation sociale,

de considérer surtout cette organisation d'une manière active,

c'est-à-dire quant au but général de la principale action politique

propre à ce degré fondamental de l'évolution humaine: ce qui fera

spécialement ressortir combien le polythéisme était profondément

en harmonie politique avec l'état et les besoins correspondans de

l'humanité aussi bien qu'avec la vraie nature du régime qui devait

alors prévaloir.

Sans rappeler ici les motifs indiqués, à la fin du volume précédent,

pour établir que l'activité sociale devait être d'abord essentiellement

militaire, il suffit de noter que la vie guerrière était alors, d'une

part, strictement inévitable, comme seule conforme à la nature des

penchans prépondérans pendant cette phase de notre développement,

soit individuel, soit collectif, et, d'une autre part, non moins

indispensable, en tant que seule susceptible d'imprimer à l'organisme

politique un caractère déterminé, à la fois stable et progressif.

Mais, outre cette propriété immédiate et spéciale, trop évidente

pour exiger aucune explication, ce premier mode d'existence a une

destination plus élevée et plus générale, en ce qu'il remplit, dans

l'ensemble de l'évolution humaine, un office fondamental, quoique

préparatoire, qui n'aurait pu être autrement réalisé. Il consiste à

procurer graduellement aux associations humaines une grande extension,

et, en même temps, à y déterminer spontanément, chez les classes les

plus nombreuses, la prépondérance régulière et continue de la vie

industrielle: double résultat nécessaire vers lequel tend alors le

développement naturel de l'activité militaire, du moins quand elle

peut suffisamment atteindre son but permanent, la conquête, suivant

les conditions générales qui seront expliquées ci-après. Lorsque, de

nos jours, on continue à préconiser systématiquement les propriétés

civilisatrices de la guerre, comme si elles avaient pu conserver

encore la même valeur, ce n'est sans doute essentiellement que par

une aveugle imitation, dangereuse quoique stérile, de la politique

qui a dû prévaloir dans l'antiquité, et dont la prépondérance se fait

ainsi sentir, malgré l'esprit du christianisme qui la repousse, en

vertu du pernicieux absolutisme de notre philosophie politique. Mais,

restreinte à l'état social des anciens, ou à toute phase analogue du

développement humain, cette appréciation est, au contraire, d'une

profonde justesse, et manque seulement de toute la plénitude énergique

qui conviendrait à une telle situation. Si, chez les modernes, la

guerre, radicalement exceptionnelle, est devenue plutôt funeste que

favorable à l'extension des relations sociales, il est clair que,

chez les anciens, l'adjonction successive, par voie de conquête, de

diverses nations secondaires à un seul peuple prépondérant, constituait

nécessairement l'unique moyen primitif d'agrandir la société humaine.

En même temps, cette domination ne pouvait s'établir et durer

sans comprimer inévitablement, parmi toutes les populations ainsi

subordonnées, l'essor spontané de leur propre activité militaire, de

manière à instituer entre elles une paix permanente, et à les conduire

par suite à la vie purement industrielle, dont l'avènement initial

serait autrement inintelligible, tant cette vie est peu conforme au

vrai caractère de l'homme primitif, comme nous pouvons chaque jour le

vérifier aisément par l'examen attentif du développement individuel.

Telle est donc l'admirable propriété fondamentale suivant laquelle

l'essor libre et naïf de l'activité militaire, spontanément issue,

avec une irrésistible énergie, du premier état de l'humanité, tend

nécessairement, de la manière la plus directe, à discipliner, à

étendre, et à réformer les sociétés humaines, dès lors graduellement

conduites, par cette indispensable préparation, à leur mode final

d'existence. C'est ainsi que, par une heureuse conséquence de sa

supériorité intellectuelle et morale, l'homme a naturellement converti

en un puissant moyen de civilisation cette énergique impulsion qui,

chez tout autre carnassier, reste bornée au brutal développement de

l'instinct destructeur.

L'appréciation sommaire d'une semblable nécessité préliminaire, suffit

pour faire sentir l'aptitude générale du polythéisme à seconder et même

à diriger convenablement cet essor graduel de l'activité militaire.

Quand on a cru que, chez les anciens, les guerres n'étaient point

religieuses, c'est par suite d'une extension abusive du point de vue

social propre aux nations modernes, chez lesquelles le spirituel et

le temporel sont nettement séparés, tandis qu'ils étaient intimement

confondus dans l'antiquité. Si l'on peut dire, en un sens, que les

anciens ne connurent presque jamais les guerres spécialement dites de

religion, c'est précisément parce que toutes leurs guerres quelconques

avaient nécessairement un certain caractère religieux, comme nous

le voyons encore dans les phases sociales analogues; puisque, les

dieux étant alors essentiellement nationaux, leurs luttes se mêlaient

inévitablement à celles des peuples, dont ils partageaient toujours

également les triomphes et les revers. Ce caractère se manifestait

déjà sous le fétichisme, pendant les guerres acharnées, quoique

presque stériles, auxquelles il devait présider, mais, par suite même

de la trop grande spécialité des divinités correspondantes, alors pour

ainsi dire particulières à chaque famille, les luttes militaires ne

pouvaient comporter aucune grande efficacité politique. Les dieux du

polythéisme offraient essentiellement ce juste degré de généralité qui

permettait de rallier sous leurs drapeaux des populations suffisamment

étendues, et, en même temps, cette mesure de nationalité qui les

rendait propres à stimuler davantage l'essor spontané de l'esprit

guerrier. En un tel système religieux, qui comportait l'adjonction

presque indéfinie de nouvelles divinités, le prosélytisme ne pouvait

consister qu'à subordonner les dieux du vaincu à ceux du vainqueur:

mais, sous cette forme caractéristique, il a certainement toujours

existé, à un degré quelconque, dans toutes les guerres anciennes, où

il devait naturellement contribuer beaucoup à développer l'ardeur

mutuelle, même chez les peuples dont les cultes étaient les plus

analogues, et qui cependant adoraient chacun, d'une manière plus

prononcée, quelque divinité éminemment nationale, familièrement mêlée

à l'ensemble de leur histoire spéciale. Or, en même temps que le

polythéisme stimulait ainsi directement l'esprit de conquête, il en

assurait, non moins spontanément, la principale destination sociale,

en facilitant l'adjonction graduelle des populations soumises, qui

pouvaient alors s'incorporer à la nation prépondérante, sans renoncer

aux croyances et aux pratiques religieuses qui leur étaient chères,

à la seule condition de reconnaître l'inévitable supériorité des

divinités victorieuses, ce qui, sous un tel régime théologique,

n'exigeait point la subversion radicale de la première économie

religieuse. Telles sont, en général, les propriétés militaires

fondamentales qui caractérisent le polythéisme, et qui devaient le

rendre, à cet égard, très supérieur, non-seulement au fétichisme,

mais au monothéisme lui-même, dont la destination politique est, en

effet, d'une tout autre nature, comme je l'expliquerai au chapitre

suivant. Le monothéisme, essentiellement adapté à l'existence plus

pacifique des sociétés plus avancées, ne pousse point spontanément

à la guerre, ou plutôt en détourne nécessairement, chez les peuples

également parvenus à cette phase plus éminente du développement social.

Envers les nations restées en arrière, le fanatisme monothéique

n'inspire pas la passion de conquête proprement dite, parce qu'une

telle religion ne saurait comporter l'adjonction réelle des autres

croyances: son génie exclusif doit naturellement provoquer à l'entière

extermination des vaincus idolâtres, ou à leur avilissement continu, à

moins d'une immédiate conversion totale; ainsi que l'histoire en offre

tant d'exemples décisifs, chez les peuples prématurément passés à un

monothéisme avorté, avant d'avoir accompli suffisamment les diverses

préparations sociales indispensables pour assurer l'efficacité d'une

telle transformation, comme les Juifs, les Musulmans, etc. On ne peut

donc méconnaître cette double harmonie fondamentale qui rendait le

polythéisme spécialement apte à diriger le développement militaire des

sociétés anciennes.

Afin de mieux caractériser le principe de cette importante attribution,

je me suis expressément attaché à l'appréciation exclusive et directe

de l'influence la plus intime et la plus générale, sans m'arrêter

aucunement aux considérations accessoires, quelle qu'en soit

l'importance réelle, et sur lesquelles d'ailleurs aucune indication

essentielle n'est ici nécessaire. C'est ainsi, par exemple, qu'il

serait inutile d'expliquer la propriété, maintenant très connue,

suivant laquelle le polythéisme devait spontanément offrir les plus

puissantes ressources spéciales pour faciliter l'établissement et

le maintien d'une rigoureuse discipline militaire, dont les diverses

prescriptions quelconques pouvaient alors être placées, avec tant

d'aisance, sous une protection divine toujours convenablement

choisie, par la voie des oracles, des augures, etc., presque

constamment disponibles, d'après le système régulier de communications

surnaturelles que le polythéisme avait organisé, et que le monothéisme

a dû essentiellement supprimer. On doit seulement appliquer, à cet

égard, les réflexions générales indiquées au chapitre précédent sur

la sincérité spontanée qui devait ordinairement présider à l'emploi

de tels moyens, que nous sommes trop disposés à qualifier aujourd'hui

de jongleries, faute de nous reporter suffisamment à un tel état

intellectuel, où les conceptions théologiques, profondément incorporées

à tous les actes humains, à un degré qui n'a plus existé ensuite, et

dont, par suite, nous n'avons pas une juste idée, devaient si aisément

disposer à décorer naturellement d'une consécration religieuse les

plus simples inspirations directes de la raison humaine[13]. Quand

l'histoire ancienne nous offre quelques rares exemples d'oracles

sciemment faux répandus à dessein dans des vues politiques, elle ne

manque jamais de nous montrer aussi le peu de succès réel de ces

misérables expédiens, par suite de cette solidarité fondamentale

des divers esprits, qui doit essentiellement empêcher les uns de

croire, avec une profonde conviction, ce qui a pu être arbitrairement

forgé par les autres. Sans insister davantage sur un sujet aussi

aisément appréciable, je dois enfin plus spécialement signaler, dans

le polythéisme, une autre propriété politique secondaire, qui lui

appartient d'une manière directe et exclusive, et dont les modernes

n'ont point assez compris la haute portée. Je veux parler de cette

faculté d'apothéose, évidemment particulière à ce second âge

religieux, et qui devait y tant concourir à exalter, au plus éminent

degré, chez les hommes supérieurs, toute espèce d'enthousiasme actif,

et surtout l'enthousiasme militaire. L'immortelle béatification que le

monothéisme a dû substituer ensuite à cette divinisation réelle, n'en

aurait pu offrir, par sa nature, qu'un très faible équivalent: puisque,

l'apothéose, tout en satisfaisant aussi pleinement au desir universel

d'une vie indéfinie, avait, en outre, le privilége spécial de promettre

aux âmes vigoureuses l'éternelle activité de ces instincts d'orgueil et

d'ambition dont le développement constituait pour elles le principal

attrait de l'existence. Quand nous jugeons maintenant cette grande

institution d'après le profond avilissement où elle était graduellement

tombée pendant la caducité du polythéisme, où elle s'était réduite à

une sorte de formalité mortuaire, uniformément appliquée, même aux plus

indignes empereurs, nous ne saurions concevoir une idée convenable de

la puissante stimulation qu'elle devait imprimer, aux temps antérieurs

de foi et d'énergie, lorsque les plus éminens personnages pouvaient

espérer, par un digne accomplissement de leur destination sociale, de

s'élever un jour au rang des dieux ou des demi-dieux, à l'exemple

des Bacchus, des Hercule, etc. Rien n'est plus propre qu'une telle

considération à faire nettement comprendre que tous les principaux

ressorts politiques de l'esprit religieux avaient été réellement

tendus par le polythéisme autant que leur nature puisse le comporter,

en sorte que leur intensité n'a pu éprouver ensuite qu'un inévitable

décroissement. Cette incontestable diminution, alors tant déplorée par

divers philosophes arriérés, qui voyaient ainsi l'humanité à jamais

privée de l'un de ses plus puissans leviers, sans que toutefois le

développement social en ait certes aucunement souffert, peut d'ailleurs

nous disposer aujourd'hui, par un rapprochement spontané, à pressentir,

en général, le peu de solidité réelle des craintes analogues sur la

prétendue dégénération sociale qui menacerait désormais de succéder

à l'extinction totale du régime théologique, dont notre espèce a

graduellement appris à se passer.

Note 13: Quand on voit, presque de nos jours, un aussi éminent

esprit que l'illustre Franklin, croire naïvement, suivant

le précieux et irrécusable témoignage de Cabanis, avoir été

souvent averti en songe de la véritable issue des affaires

qu'il poursuivait, on doit aisément comprendre, à plus forte

raison, comment les grands hommes de l'antiquité pouvaient

être sincèrement convaincus de la réalité des explications

surnaturelles qu'ils proposaient habituellement au vulgaire. Je

dois recommander, à cet égard, la remarque générale, indiquée

au chapitre précédent, sur l'inconséquence évidente des

philosophes actuels qui, après avoir reconnu que les anciens

ne pouvaient journellement se dispenser de telles explications

sur les moindres sujets de la philosophie naturelle proprement

dite, croient devoir suspecter leur bonne foi dans l'extension

très spontanée du même procédé logique aux déterminations

beaucoup plus complexes de la philosophie morale et sociale.

Pour compléter cette appréciation abstraite des propriétés politiques

du polythéisme, il ne nous reste plus maintenant qu'à considérer,

sous un point de vue plus spécial, les conditions fondamentales du

régime correspondant, dont nous venons de déterminer le but essentiel

et l'esprit général: en d'autres termes, nous devons examiner enfin

les caractères principaux, qui, toujours communs aux diverses formes

réelles d'un tel régime, se montrent directement indispensables à son

organisation effective. Ils consistent surtout dans l'institution

nécessaire de l'esclavage, et dans l'inévitable confusion entre le

pouvoir spirituel et le pouvoir temporel; double différence capitale

de l'organisme polythéique des sociétés anciennes à l'organisme

monothéique de la société moderne.

Quoique personne n'ignore aujourd'hui combien l'esclavage était

radicalement indispensable à l'économie sociale de l'antiquité,

cependant le principe général d'une telle relation n'a pas encore

été convenablement approfondi. Il nous suffira essentiellement,

à cet égard, d'étendre jusqu'au point de vue individuel, notre

explication fondamentale, ci-dessus limitée au point de vue national,

sur la destination nécessairement guerrière des sociétés anciennes,

considérée comme une fonction préliminaire sans laquelle l'ensemble

de l'évolution humaine n'aurait pu s'accomplir. On conçoit d'abord

aisément comment la guerre engendre spontanément l'esclavage, qui y

trouve sa principale source, et qui constitue son premier correctif

général. La juste horreur que nous inspire aujourd'hui cette

institution primitive, nous empêche d'apprécier l'immense progrès

qui dut immédiatement résulter de son établissement originaire,

puisqu'elle succéda partout à l'anthropophagie ou à l'immolation des

prisonniers, aussitôt que l'humanité fut assez avancée pour que le

vainqueur, maîtrisant ses passions haineuses, pût comprendre l'utilité

finale qu'il retirerait des services du vaincu, en l'agrégeant, à titre

d'auxiliaire subalterne, à la famille qu'il commandait: progrès qui

suppose un développement industriel et moral bien plus étendu qu'on

ne le croit d'ordinaire. Suivant la lumineuse remarque de Bossuet, la

seule étymologie devrait encore suffire pour nous rappeler constamment,

d'une manière irrécusable, que l'esclave n'était primitivement qu'un

prisonnier de guerre dont on avait épargné la vie, au lieu de le

dévorer ou de le sacrifier, selon l'usage le plus ancien. Il est

fort probable que, sans une telle transformation, l'aveugle passion

guerrière du premier âge social aurait déterminé depuis long-temps la

destruction presque entière de notre espèce. Les services immédiats

d'une semblable institution n'ont donc besoin d'aucune explication,

non plus que son inévitable spontanéité. Mais son office capital pour

l'évolution ultérieure de l'humanité n'est pas moins incontestable,

quoique plus mal apprécié. D'une part, en effet, elle était évidemment

indispensable à ce libre essor militaire de l'antiquité, dont nous

avons ci-dessus reconnu la destination vraiment fondamentale, et

qui eût été certainement impossible, au degré convenable d'intensité

et de continuité, si tous les travaux pacifiques n'avaient pas été

confiés à des esclaves, soit individuels, soit collectifs: en sorte

que l'esclavage, d'abord résulté de la guerre, servait ensuite à

l'entretenir, non-seulement comme principale récompense du triomphe,

mais aussi comme condition permanente de la lutte. En second lieu, sous

un aspect essentiellement méconnu, mais non moins capital, l'esclavage

antique n'avait pas une moindre importance relativement au vaincu,

ainsi forcément conduit à la vie industrielle, malgré son antipathie

primitive. A cet égard, l'esclavage a eu, pour les individus, la

même destination générale que celle ci-dessus attribuée, pour les

nations, à la conquête. Plus on méditera sur l'aversion profonde que

le travail régulier et soutenu inspire d'abord à notre défectueuse

nature, que l'ardeur guerrière peut seule arracher primitivement à

son oisiveté chérie, mieux on comprendra que l'esclavage offrait

alors la seule issue générale au développement industriel de

l'humanité. Cet éloignement primordial pour la vie laborieuse ne

pouvait être, en effet, radicalement surmonté, chez la masse des

hommes, que par l'action combinée et long-temps maintenue des plus

énergiques stimulans; ce qui a dû spontanément résulter d'une pareille

institution, où le travail, d'abord accepté comme gage de la vie,

devenait ensuite le principe de l'affranchissement. Tel est le mode

fondamental suivant lequel l'esclavage antique devait constituer, dans

l'ensemble de l'évolution humaine, un indispensable moyen d'éducation

générale, qui ne pouvait être autrement suppléé, en même temps qu'une

condition nécessaire de développement spécial.

Les modernes doivent éprouver, comme je l'ai indiqué ailleurs, des

difficultés presque insurmontables à juger sainement une telle économie

sociale, parce qu'ils ne s'en forment ordinairement l'image que

d'après notre esclavage colonial, véritable monstruosité politique,

qui ne peut donner aucune idée juste de la nature de l'esclavage

ancien. Cette aberration partielle et momentanée, si déshonorante

pour notre civilisation, tend nécessairement à la compression commune

de l'activité du maître et de celle de l'esclave, par suite de leur

caractère également industriel, qui fait envisager le repos de l'un

comme une conséquence spontanée du travail de l'autre, et qui cependant

doit inspirer toujours à l'inquiète jalousie du premier une intime

répugnance contre l'essor graduel du second. Tout au contraire,

dans l'esclavage antique, le vainqueur et le vaincu se secondaient

mutuellement pour le développement simultané de leurs activités

hétérogènes mais co-relatives, militaire chez l'un, industrielle

chez l'autre, qui, loin d'être alors rivales, se présentaient comme

réciproquement indispensables, de façon à permettre franchement,

des deux parts, et même à faciliter directement, jusqu'à un degré

déterminé, cette double évolution préliminaire, dont le terme naturel

sera posé au chapitre suivant. Le maintien des institutions devant être

d'autant moins pénible qu'elles sont mieux adaptées à l'état social

correspondant, rien n'est plus propre, assurément, à vérifier cette

appréciation comparative, que le contraste caractéristique entre la

conservation presque spontanée, pendant une longue suite de siècles,

de l'esclavage ancien, sans occasionner de crises dangereuses, si

ce n'est en quelques cas extrêmement rares, quoique les esclaves

fussent habituellement beaucoup plus nombreux que les maîtres,

et les immenses efforts continus des modernes pour procurer, sur

quelques points secondaires du monde civilisé, une chétive existence

de trois siècles à cette anomalie factice, au milieu d'horribles

dangers toujours imminens, malgré la prépondérance matérielle

des maîtres, puissamment assistés d'ailleurs de la civilisation

métropolitaine, qu'ils tendaient aveuglément à faire ainsi dégénérer

en une inqualifiable barbarie, entièrement étrangère à l'évolution

fondamentale de l'humanité. Sous quelque aspect qu'on l'examine,

l'esclavage ancien présente tous les caractères essentiels d'une

institution pleinement normale, puisque, né de la guerre, on le voit

cependant se produire alors, sans aucune irrésistible contrainte, par

une foule de voies secondaires, comme la vente volontaire des enfans,

l'assujétissement des insolvables, etc.; outre que la possibilité

constante, et fréquemment réalisée, d'une telle infortune, chez les

hommes même les plus libres et les plus puissans, y compris les rois,

par suite de l'intensité et de la continuité des guerres anciennes,

devait nécessairement inspirer une répugnance beaucoup moindre pour

un semblable changement de situation, dont nul ne pouvait jamais se

croire suffisamment préservé. Dans la phase sociale analogue que nous

pouvons explorer aujourd'hui, ne voit-on pas souvent des sauvages

spontanément amenés, par la fureur graduelle du jeu, à proposer même

leur renonciation volontaire à la liberté comme une sorte d'extrême

enjeu? Ce n'est pas sans une profonde raison que tous les philosophes

de l'antiquité, et notamment Aristote, regardaient beaucoup d'hommes

comme essentiellement nés pour la servitude; pourvu que, au lieu du

sens absolu alors faussement attaché à cette maxime, on la restreigne

constamment à l'état d'enfance sociale qui l'avait réellement inspirée,

et envers lequel elle n'offre rien de révoltant: puisque l'insouciante

sécurité et l'irresponsabilité totale propres à l'existence servile

doivent long-temps la rendre supportable, et quelquefois même

desirable, aux âmes peu élevées, où la nature caractéristique de

l'humanité n'est pas encore suffisamment développée; comme les sociétés

les plus avancées ne cessent point d'en offrir aujourd'hui des exemples

irrécusables, quoique heureusement exceptionnels.

Au premier aspect, on ne saisit pas nettement la corelation naturelle

du polythéisme à l'institution de l'esclavage, malgré l'éclatant

témoignage que nous présente, à cet égard, l'ensemble de l'analyse

historique. Mais, puisque nous avons reconnu ci-dessus l'aptitude

nécessaire du polythéisme à seconder directement le développement

spontané de l'esprit de conquête, il faut bien, par un prolongement

plus spécial des mêmes motifs, que cet état théologique soit

essentiellement en harmonie avec une telle condition sociale,

spontanément inséparable de la vie guerrière. Une appréciation

immédiate montre, en effet, que le polythéisme doit, à cet égard,

correspondre généralement à l'esclavage, comme, d'une part, le

fétichisme à l'extermination habituelle des prisonniers, et, d'une

autre part, le monothéisme à l'affranchissement final des serfs,

ainsi que je l'expliquerai plus spécialement au chapitre suivant.

Car, le fétichisme est une religion trop individuelle et trop locale

pour établir, entre le vainqueur et le vaincu, aucun lien spirituel,

susceptible de contenir suffisamment, à l'issue du combat, la férocité

naturelle; tandis que le monothéisme est, au contraire, tellement

universel, qu'il tend à interdire, entre les adorateurs du même vrai

dieu, une aussi profonde inégalité, sans leur permettre néanmoins une

aussi intime familiarité avec les partisans d'une autre croyance.

En un mot, l'un et l'autre, quoique en sens inverse, sont également

contraires à l'esclavage, par suite des mêmes caractères essentiels

qui les rendent impropres à la conquête, sauf les perturbations

accidentelles, qui, bien analysées, confirmeront toujours la relation

principale. Sans doute, le monothéisme n'est point, de sa nature,

absolument incompatible avec l'esclavage, pas plus qu'avec la conquête:

mais il n'en a pas moins sans cesse tendu à en détourner pareillement

l'humanité; et cette influence s'est pleinement manifestée dans tous

les cas où le régime monothéique, véritablement spontané et opportun,

a pu succéder convenablement aux préparations sociales indispensables,

comme le montrera la leçon suivante. Les deux âges extrêmes de la vie

religieuse étant ainsi généralement exclus d'une telle explication, il

faut bien que l'âge moyen et principal, caractérisé par le polythéisme,

fournisse la base spirituelle de cette grande institution, qui, sans

doute, n'a pas dû se passer d'un pareil appui plus que tant d'autres

moins importantes. Or, on reconnaît directement, en effet, quant à

l'esclavage comme envers la conquête, que le polythéisme avait, par sa

nature, à la fois assez de généralité pour servir de lien, et assez de

spécialité pour maintenir les distances: le vainqueur et le vaincu,

quoique conservant chacun ses dieux propres, avaient assez de religion

commune pour comporter entre eux une certaine harmonie habituelle,

pendant que, d'un autre côté, la profonde subordination de l'un à

l'autre était consacrée par celle des divinités correspondantes. C'est

ainsi que le polythéisme, en général, s'opposait spontanément, presque

au même degré, d'une part à l'immolation journalière des prisonniers,

d'une autre part à leur affranchissement régulier, et conduisait

immédiatement à sanctionner et à consolider leur esclavage habituel.

Examinons maintenant le second caractère essentiel de l'ancienne

économie sociale, c'est-à-dire, la confusion profonde qui s'y

manifeste, à tous égards, entre le pouvoir spirituel et le pouvoir

temporel, habituellement concentrés chez les mêmes chefs; tandis que

leur séparation régulière constitue l'un des principaux attributs

politiques de la civilisation moderne, comme je l'expliquerai

spécialement au chapitre suivant. L'autorité spéculative, alors

purement sacerdotale, et la puissance active, essentiellement

militaire, furent toujours intimement unies sous le régime

polythéique de l'antiquité; et cette combinaison inévitable était

en relation nécessaire avec la destination générale que nous avons

reconnue ci-dessus devoir être propre à ce régime pour l'ensemble

de l'évolution humaine; telle est l'importante explication qui nous

reste à établir sommairement, afin que le système fondamental de la

politique ancienne soit ici suffisamment analysé. Nous n'avons pas

d'ailleurs à distinguer encore entre les deux modes très différens

qu'a dû offrir nécessairement cette concentration caractéristique,

suivant que les attributions militaires étaient subordonnées aux

fonctions sacerdotales, ou que, au contraire, le caractère militaire

avait absorbé, par un développement plus spécial, l'esprit sacerdotal.

Quoique nous devions bientôt considérer ces deux modes comme

nécessairement relatifs, l'un à l'origine du polythéisme, l'autre

à sa destination principale, cette distinction, ici prématurée,

compliquerait inutilement notre appréciation abstraite et générale, qui

en sera d'ailleurs ultérieurement confirmée.

L'antiquité ne pouvait ni ne devait aucunement connaître cette

admirable séparation, spontanément établie, au moyen-âge, sous

l'heureux ascendant du catholicisme, entre le pouvoir purement moral,

essentiellement destiné à régler les pensées et les inclinations, et

le pouvoir proprement politique, directement appliqué aux actes et

aux résultats. Cette division capitale suppose nécessairement, comme

je l'expliquerai au chapitre suivant, un développement préalable

dans l'organisme social, qui était certainement impossible à une

telle époque, où la simplicité et la confusion primitives des idées

politiques n'eussent même pas permis de comprendre la distinction

régulière du maintien des principes généraux de la sociabilité d'avec

leur usage spécial et journalier. Outre ces conditions intellectuelles,

une pareille séparation ne pouvait se réaliser qu'autant que chacun des

deux pouvoirs aurait déjà spontanément établi son existence propre,

d'après une origine indépendante, tandis que, chez les anciens,

ils dérivaient toujours nécessairement l'un de l'autre, soit que

le commandement militaire ne constituât qu'un simple accessoire de

l'autorité sacerdotale, soit, au contraire, que celle-ci fût réduite

à servir d'instrument habituel à la domination des chefs de guerre.

Enfin, la nature nécessairement étroite et locale de la politique

ancienne, essentiellement bornée à une ville prépondérante, lors même

que son empire a dû ensuite s'étendre progressivement à des populations

très considérables, s'opposait évidemment, d'une manière spéciale, à

toute idée d'une semblable division, dont le principal motif immédiat,

au moyen-âge, est précisément résulté du besoin de rattacher à un

pouvoir spirituel commun des nations trop éloignées et trop diverses

pour que leurs gouvernemens temporels ne fussent pas inévitablement

distincts. Aussi rien ne caractérise-t-il mieux le vrai génie politique

de l'antiquité que cette confusion fondamentale et continue entre

les mœurs et les lois, ou les opinions et les actions; les mêmes

autorités y étant toujours occupées à régler indifféremment l'un et

l'autre, quelle que fût d'ailleurs la forme effective du gouvernement.

Jusque dans les cas qui, par leur nature, semblaient devoir indiquer

spontanément la possibilité d'un pouvoir spirituel, distinct et

indépendant du pouvoir temporel, ce mélange intime se reproduit encore

au plus haut degré: comme le témoignent clairement ces mémorables

occasions, alors assez fréquentes, où une ville confiait expressément

la puissance constituante à un citoyen sans magistrature active,

et qui, ainsi devenu momentanément législateur suprême, ne pensait

néanmoins jamais à organiser aucune séparation permanente entre le

pouvoir moral et le pouvoir politique, quoique sa propre position dût

tendre évidemment à lui en suggérer l'idée. Les philosophes eux-mêmes,

dans leurs utopies les plus hasardées, offrant toujours un inévitable

reflet du génie dominant de la société contemporaine, ne distinguaient

pas davantage entre le réglement des opinions et celui des actions,

également confiés à une seule autorité fondamentale; et, cependant,

l'existence régulière de cette classe d'hommes spéculatifs, chez les

principales nations grecques, doit être regardée comme le premier germe

véritable de cette grande division sociale, ainsi que je l'expliquerai

ci-dessous. Ceux d'entre eux qui avaient le plus exagéré le chimérique

espoir ultérieur d'une société finalement régie par des philosophes, ne

concevaient ainsi qu'une pareille concentration de tous les pouvoirs

essentiels en de telles mains; ce qui, d'ailleurs, bien loin de

constituer, suivant leur pensée, un vrai perfectionnement politique,

n'aurait pu réellement aboutir qu'à une rétrogradation capitale, même

comparativement à l'ordre social très imparfait qu'ils prétendaient

améliorer, comme j'aurai lieu de le faire bientôt sentir.

Envisagée sous un autre aspect général, cette confusion fondamentale,

chez les anciens, entre les deux grands pouvoirs sociaux, sera aisément

jugée, non-seulement inévitable d'après les diverses indications

précédentes, mais, en outre, strictement indispensable à l'entière

réalisation de la haute destination politique que nous avons reconnue

ci-dessus devoir appartenir à cet âge préparatoire de l'humanité. Il

est clair, en effet, que l'activité militaire n'aurait pu alors se

développer convenablement, de manière à remplir suffisamment sa mission

principale, si l'autorité spirituelle et la domination temporelle

n'eussent pas été habituellement concentrées chez une même classe

dirigeante. Ce double caractère journalier des chefs militaires, à la

fois pontifes et guerriers, constituait le plus puissant appui de la

rigoureuse discipline intérieure que devaient exiger, à cette époque,

la nature et la continuité des guerres, et qui n'aurait pu autrement

acquérir l'énergie et la stabilité nécessaires. De même, l'action

collective de chaque nation armée sur les sociétés extérieures eût été

radicalement entravée par toute séparation essentielle entre les deux

autorités fondamentales, dont les inévitables conflits eussent alors

tendu presque toujours à troubler la direction générale des guerres et

à gêner la réalisation finale de leurs principaux résultats. Ainsi,

soit au dedans, soit au dehors, le développement continu de l'esprit

de conquête exigeait, dans l'antiquité, une plénitude d'obéissance

et une unité de conception et d'exécution, également incompatibles

avec nos idées modernes sur la division élémentaire des deux grands

pouvoirs sociaux. Le chapitre suivant expliquera directement, en effet,

d'une manière irrécusable, la liaison intime et réciproque qui a dû

exister entre l'établissement d'une telle division et le décroissement

général du système militaire, dès lors devenu essentiellement

défensif, conformément à la nature propre du monothéisme. Dans les

cas exceptionnels, ci-dessus indiqués, où le monothéisme s'est montré

favorable à l'essor intense et prolongé de l'esprit de conquête,

comme chez les Musulmans surtout, on doit noter que cette anomalie a

constamment coïncidé avec la conservation, aussi peu normale, sous

cette nouvelle phase religieuse, de l'ancienne confusion des pouvoirs:

tant une telle concentration est nécessairement inséparable du libre et

plein développement de l'activité militaire.

Après avoir ainsi reconnu combien cette intime combinaison était

à la fois inévitable et indispensable dans la politique générale

de l'antiquité, il est aisé de concevoir maintenant sa corelation

fondamentale avec la nature propre du polythéisme correspondant.

Nous constaterons spécialement, au chapitre suivant, la tendance

nécessaire du monothéisme à séparer le pouvoir spirituel du pouvoir

temporel, du moins quand il s'établit spontanément, chez une population

convenablement préparée, où, sans une telle séparation, il ne

saurait réaliser sa principale destination sociale. Il suffit ici de

reconnaître, en sens inverse, combien le polythéisme est radicalement

incompatible avec toute semblable division. Or, il est évident que la

multiplicité des dieux, par l'inévitable dispersion qui en résulte

dans l'action théologique, s'oppose directement à ce que le sacerdoce

acquière spontanément une homogénéité et une consistance qui lui

soient propres, et sans lesquelles néanmoins son indépendance envers

le pouvoir temporel ne saurait être aucunement assurée. Trop éloignés

désormais d'un pareil régime, nos esprits modernes méconnaissent ou

négligent la rivalité fondamentale qui devait habituellement régner

entre les divers ordres de prêtres antiques, par suite de l'inévitable

concurrence de leurs nombreuses divinités, dont les attributions

respectives, quoique soigneusement réglées, ne pouvaient manquer

d'engendrer de fréquens conflits; ce qui, malgré l'instinct commun

du sacerdoce, tendait nécessairement à prévenir ou à dissoudre toute

grande coalition sacerdotale, pour peu que le pouvoir temporel voulût

sérieusement l'empêcher. Chez les nations polythéistes les mieux

connues, les différent sacerdoces, quoique ayant tenté de s'unir par

plusieurs liens, soit ostensibles, soit secrets, se présentent, en

effet, comme essentiellement isolés dans leur existence propre et

indépendante, et ne se trouvent finalement rapprochés que par leur

uniforme assujétissement à l'autorité temporelle, aisément parvenue à

s'emparer directement des principales fonctions religieuses. Le pouvoir

théologique n'a pu alors éviter une telle subalternité que dans les

cas où il a dû, au contraire, devenir, ou plutôt rester, absolument

prépondérant, par suite d'un essor très rapide de la première évolution

intellectuelle, coïncidant avec un développement encore peu prononcé

de l'activité militaire, comme je l'expliquerai ci-après. En aucune

occasion, la nature du polythéisme n'a pu comporter l'existence d'un

véritable pouvoir spirituel, pleinement distinct et indépendant du

pouvoir temporel correspondant, sans que l'un des deux fût réduit à

ne constituer habituellement qu'un simple appendice de l'autre ou son

instrument général.

Cette explication sommaire achève de faire convenablement ressortir

l'éminente aptitude du polythéisme à correspondre spontanément aux

principaux besoins politiques de l'antiquité; puisque, après avoir

précédemment constaté sa tendance directe à seconder le développement

naturel de l'esprit de conquête, nous reconnaissons maintenant son

influence spéciale pour établir nécessairement la concentration

fondamentale des pouvoirs sociaux, indispensable à la plénitude de ce

développement. Telle est, du moins, le jugement essentiel qu'il faut

porter de cette grande corelation, qui doit être surtout appréciée

d'après la destination générale, si capitale quoique purement

provisoire, qui devait caractériser cet âge social, dans l'ensemble

de l'évolution humaine, suivant nos démonstrations antérieures. On

méconnaîtrait radicalement, à cet égard, le véritable esprit de

l'histoire, si, selon des habitudes encore trop dominantes, au lieu

de considérer principalement le polythéisme dans sa période active et

progressive, on persistait, au contraire, à y faire prévaloir l'examen

de son époque de décomposition, où il est incontestable, en effet,

que le maintien trop prolongé de cette concentration caractéristique,

si long-temps nécessaire, devint, chez tant d'indignes empereurs, le

principe du plus dégradant despotisme que l'humanité ait pu jamais

subir. Mais n'est-il pas évident que le système de conquête, alors

suffisamment développé, avait déjà pleinement atteint sa principale

destination sociale; ce qui, en dissipant à jamais l'utilité provisoire

de cette confusion spontanément établie, par le polythéisme, entre le

pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, n'en laissait plus subsister

que les inévitables dangers, jusque-là contenus ou dissimulés? Qu'y

a-t-il, en ce cas, qui ne soit essentiellement commun à toute vicieuse

prépondérance d'une institution quelconque, survivant mal à propos à

l'accomplissement total de son office provisoire? En terminant cette

importante appréciation, je crois d'ailleurs ne devoir pas négliger

ici l'occasion très naturelle qu'elle m'offre de signaler clairement,

sous un rapport capital, l'inconséquence radicale qui caractérise

aujourd'hui notre philosophie politique, considérée en ce qu'elle a

de commun à tous les partis et à toutes les écoles. J'ai remarqué, au

commencement du volume précédent, avec quelle déplorable unanimité on

repousse maintenant, les uns en haine du catholicisme, les autres par

désuétude de son véritable esprit, toute division réelle entre les

deux pouvoirs, mais en continuant cependant à rêver le monothéisme

comme base nécessaire de l'ordre social. Or, il est désormais évident

que l'on s'efforce ainsi de concilier deux conditions essentiellement

incompatibles; et le chapitre suivant achèvera de dissiper

implicitement toute incertitude à ce sujet, en rendant irrécusable

la corelation spontanée du monothéisme avec une telle division. Ceux

qui, de nos jours, dans leurs étranges pensées de progrès, dictées par

une aveugle imitation de l'antiquité, prétendraient rétablir cette

concentration primordiale, alors aussi fondamentale qu'elle serait

maintenant dangereuse et heureusement impossible, devraient donc,

d'après les explications précédentes, pour être suffisamment conséquens

à leurs vains projets, ne pas s'arrêter au monothéisme, naturellement

antipathique à un tel régime, et rétrograder de plein saut jusqu'au

polythéisme proprement dit, qui en constituait certainement

l'indispensable fondement.

Telles sont, en général, les relations nécessaires du polythéisme

avec les deux principales conditions caractéristiques de la politique

de l'antiquité. Après les avoir ainsi séparément appréciées, il

suffit ici, en les rapprochant, de signaler d'ailleurs leur intime

et constante affinité. Or, il faut bien que l'institution de

l'esclavage et la confusion élémentaire des deux pouvoirs soient,

en réalité, étroitement liées, puisque l'abolition de l'une a

toujours historiquement coïncidé avec la cessation de l'autre, comme

je l'expliquerai spécialement au chapitre suivant. Il est clair

directement, en effet, que l'esclavage ancien était nécessairement en

harmonie avec cette réunion fondamentale de l'autorité spirituelle

à l'autorité temporelle, qui donnait spontanément à l'empire du

maître une certaine consécration religieuse, et qui, en même temps,

affranchissait cette subordination domestique de toute interposition

sacerdotale distincte, propre à contenir cet ascendant absolu.

Les principales propriétés politiques du polythéisme étant désormais

assez nettement caractérisées, il ne nous reste plus ici, pour

en avoir convenablement accompli l'appréciation abstraite, qu'à

l'examiner enfin sous le point de vue moral proprement dit. Outre que

l'analyse politique devait avoir, envers un tel régime, une importance

beaucoup plus capitale, en même temps que les difficultés propres en

devaient être bien supérieures, l'influence morale du polythéisme,

d'ailleurs plus aisément jugeable et ordinairement mieux connue,

pourra maintenant être déterminée d'une manière très sommaire, et

néanmoins suffisante à notre but essentiel, d'après sa correspondance

nécessaire avec l'ensemble des explications précédentes, et surtout

avec le double jugement que nous venons d'établir sur la corelation

fondamentale du polythéisme à l'institution de l'esclavage antique et

à la concentration des deux pouvoirs sociaux. Car, ces deux caractères

essentiels du régime polythéique sont l'un et l'autre éminemment

propres, comme nous l'allons voir, à expliquer directement cette

profonde infériorité morale que tous les philosophes impartiaux se sont

accordés à reconnaître dans le polythéisme comparé au monothéisme.

Sous quelque aspect élémentaire qu'on envisage la morale, personnelle,

domestique ou sociale, suivant la coordination fondamentale établie au

cinquantième chapitre, on ne saurait méconnaître, en effet, combien

elle devait être, chez les anciens, profondément viciée par la seule

existence de l'esclavage. Il serait d'abord superflu de s'arrêter

ici à faire expressément ressortir la profonde dégradation qui en

résultait directement pour la majeure partie de notre espèce, dont le

développement moral, ainsi radicalement négligé, était essentiellement

privé de ce sentiment habituel de la dignité humaine qui en constitue

la principale base, et restait entièrement livré à la seule action

spontanée d'un tel régime, où la servilité devait tant altérer

l'heureuse influence du travail. Quoiqu'une telle appréciation doive,

par sa nature, avoir une extrême importance, puisqu'on ne peut se

dissimuler que le fond principal des nations modernes est surtout

issu de cette malheureuse classe, et qu'il conserve encore, même

chez les populations les plus avancées, quelques traces morales trop

irrécusables d'une pareille origine, cependant la haute évidence de

ce sujet, à l'égard duquel les jugemens ordinaires n'exigent aucune

rectification capitale, doit certainement nous dispenser d'y insister

davantage. Considérons donc seulement l'influence morale de l'esclavage

ancien sur les hommes libres ou maîtres, dont le développement

propre, malgré leur minorité numérique, est alors le plus essentiel

à suivre, comme ayant dû ultérieurement servir de type nécessaire

au développement universel. Sous ce point de vue, il est aisé de

sentir que cette institution, malgré son indispensable nécessité,

ci-dessus expliquée, pour l'évolution politique de l'humanité, devait

profondément entraver l'évolution morale proprement dite. En ce qui

concerne même la morale purement personnelle, quoique la mieux connue

des anciens, il est évident que l'habitude intime d'un commandement

absolu envers des esclaves plus ou moins nombreux, à l'égard desquels

chacun pouvait d'ordinaire suivre presque aveuglément tous ses caprices

quelconques, tendait inévitablement à altérer cet empire de l'homme

sur lui-même qui constitue le premier principe du développement moral,

sans parler d'ailleurs des dangers trop évidens de la flatterie,

auxquels chaque homme libre se trouvait ainsi continuellement exposé.

Relativement à la morale domestique surtout, on ne saurait douter,

suivant la judicieuse observation de De Maistre, que l'esclavage n'y

corrompît directement, en général, à un degré souvent très prononcé,

les plus importantes relations de famille, par les désastreuses

facilités qu'il offrait spontanément au libertinage, au point de

rendre d'abord presque illusoire l'établissement même de la monogamie.

Quant à la morale sociale enfin, dont l'amour général de l'humanité

doit constituer le principal caractère, il est trop aisé de sentir

combien les habitudes universelles de cruauté, si fréquemment gratuite

ou arbitraire, alors familièrement contractées envers d'infortunés

esclaves, essentiellement soustraits à toute protection réelle,

devaient tendre à développer ces sentimens de dureté, et même de

férocité, qui, à tant d'égards, caractérisaient d'ordinaire les mœurs

anciennes, où l'on peut apercevoir leur influence inévitable jusque

chez les meilleurs naturels.

En considérant de la même manière l'autre condition politique

fondamentale des sociétés anciennes, on peut reconnaître, avec non

moins d'évidence, la funeste influence qui devait, en général,

directement résulter de la confusion élémentaire entre le pouvoir

spirituel et le pouvoir temporel, pour entraver profondément, à cette

époque, le développement moral de l'humanité. C'est par suite, en

effet, d'une telle confusion que la morale devait être, chez les

anciens, essentiellement subordonnée à la politique; tandis que, chez

les modernes, au contraire, surtout sous le règne du catholicisme

proprement dit, la morale, radicalement indépendante de la politique,

a tendu de plus en plus à la diriger, comme je l'expliquerai au

chapitre suivant. Un assujétissement aussi vicieux du point de vue

général et permanent de la morale au point de vue spécial et mobile

de la politique, devait certainement altérer beaucoup la consistance

des prescriptions morales, et même corrompre souvent leur pureté,

en faisant trop fréquemment négliger l'appréciation des moyens pour

celle du but prochain et particulier, et en disposant à dédaigner

les qualités les plus fondamentales de l'humanité comparativement

à celles qu'exigeaient immédiatement les besoins actuels d'une

politique nécessairement variable. Quelque inévitable que dût être

alors une telle imperfection, elle n'en est pas moins réelle, ni moins

déplorable. Il est clair, en un mot, que la morale des anciens était,

en général, comme leur politique, éminemment militaire; c'est-à-dire,

essentiellement subordonnée à la destination guerrière qui devait

surtout caractériser cet âge de l'humanité. Plus les nations y étaient

fortement constituées pour ce but principal, plus il devenait la règle

suprême dans l'appréciation habituelle des diverses dispositions

morales, toujours estimées et encouragées en raison de leur aptitude

fondamentale à seconder la réalisation graduelle de ce grand dessein

politique, soit à l'égard du commandement ou de l'obéissance. Ce

caractère moral propre au régime polythéique de l'antiquité peut,

encore aujourd'hui, être directement étudié dans les phases analogues

de sociabilité, chez diverses nations sauvages, pareillement organisées

pour la guerre, et avec une semblable concentration des deux pouvoirs

généraux. En second lieu, il résultait nécessairement d'un tel régime

l'absence ordinaire de toute éducation morale proprement dite, à défaut

de tout pouvoir spécial susceptible de la diriger convenablement, et

que le monothéisme devait seul ultérieurement instituer. L'intervention

arbitraire, trop souvent puérile et tracassière, par laquelle

le magistrat, chez les Grecs et les Romains, tentait directement

d'assujétir la vie privée à de minutieux réglemens presque toujours

illusoires, ne pouvait, sans doute, tenir aucunement lieu de cette

grande fonction élémentaire. Aussi s'efforçait-on alors de suppléer,

quoique très imparfaitement, à cette immense lacune sociale, en

utilisant avec sagesse les occasions spontanées de faire indirectement

pénétrer, dans la masse des hommes libres, un certain enseignement

moral, par la voie des fêtes et des spectacles, qui n'a pu conserver

chez les modernes une égale importance, en vertu même du mode bien

supérieur suivant lequel cette attribution capitale y a été enfin

remplie. L'action sociale des philosophes, surtout chez les Grecs,

et accessoirement chez les Romains, n'avait point, à vrai dire, sous

le rapport moral, d'autre destination essentielle: et cette manière,

si peu satisfaisante, d'abandonner une telle fonction à la libre

intervention d'un office privé, en dehors de toute organisation

légale, n'aboutissait immédiatement qu'à manifester, sous ce rapport,

la profonde imperfection de ce régime, sans pouvoir d'ailleurs la

réparer jamais suffisamment; puisqu'une telle influence devait

presque toujours se réduire à de pures déclamations, essentiellement

impuissantes et souvent dangereuses, quelle qu'ait été, du reste, son

utilité provisoire pour préparer une régénération ultérieure, comme je

l'indiquerai plus loin.

Telles sont, en aperçu, les deux causes principales qui expliquent

convenablement la profonde infériorité justement signalée, sous

le rapport moral, dans l'organisme polythéique de l'antiquité. En

appréciant la morale générale des anciens suivant leur propre esprit,

c'est-à-dire relativement à leur politique, on doit la trouver très

satisfaisante, par son admirable aptitude à seconder, d'une manière

directe et complète, le développement caractéristique de leur activité

militaire: et, en ce sens, elle a pareillement participé à l'ensemble

de l'évolution humaine, qui n'aurait pu d'abord trouver d'issue sans

cette voie naturelle. Mais elle est, au contraire, très imparfaite,

quand on y considère une phase nécessaire de l'éducation purement

morale de l'humanité. On voit ici que cette imperfection ne tient point

essentiellement à l'immédiate consécration des passions quelconques,

autorisée ou facilitée par la nature du polythéisme. Quoique cette

dernière influence soit, à certains égards, incontestable, il n'est

pas douteux néanmoins que les philosophes chrétiens s'en sont formés,

en général, une notion fort exagérée; puisque, à les en croire, on

ne saurait comprendre qu'aucune moralité ait pu résister alors à un

tel dissolvant. Cependant, cet inévitable inconvénient du polythéisme

n'a pu évidemment détruire ni l'instinct moral de l'homme, ni la

puissance graduelle des observations spontanées que le bon sens a dû

bientôt réunir sur les diverses qualités de notre nature, et sur leurs

conséquences ordinaires, individuelles ou sociales. D'un autre côté,

le monothéisme, malgré sa supériorité caractéristique à cet égard,

n'a point certainement réalisé, à un degré plus éminent, sa moralité

intrinsèque, dans les cas exceptionnels où il est resté compatible

avec l'esclavage et avec la confusion des deux pouvoirs, comme on le

verra au chapitre suivant. Enfin, il n'est peut-être pas inutile,

à ce sujet, de noter ici que cette tendance, tant reprochée, d'une

manière absolue, au polythéisme antique, et qui était d'ailleurs une

suite alors nécessaire de l'extension des explications théologiques

à l'étude du monde moral, a pu contribuer à faciliter d'abord, aux

divers sentimens humains, un essor libre et naïf, dont la trop forte

compression originaire eût empêché ensuite, quand la vraie morale

est devenue possible, de bien discerner le degré d'encouragement ou

de neutralisation qu'ils doivent habituellement recevoir. Ainsi,

l'éminente supériorité nécessaire du monothéisme sous ce rapport

capital, ne doit pas faire méconnaître l'irrécusable participation du

polythéisme aux propriétés essentielles de la philosophie théologique

dans l'enfance de l'humanité, soit pour servir d'organe indispensable

à l'unanime établissement de certaines opinions morales, qu'une telle

universalité doit rendre ensuite presque irrésistibles, soit même

pour sanctionner ultérieurement ces règles par la perspective de la

vie future, dont l'entière indétermination naturelle permet aisément

au génie théologique, heureusement assisté du génie esthétique, d'y

construire librement son type idéal de justice et de perfection, de

manière à convertir enfin en un puissant auxiliaire de la morale ce

qui ne fut long-temps qu'une croyance spontanée de notre enfance,

rêvant naïvement, abstraction faite de toute moralité, l'éternelle

prolongation de ses plus chères jouissances. Un coup d'œil rapide

conduit, en effet, à reconnaître directement que, sous tous les aspects

importans, le polythéisme devait déjà ébaucher le développement

moral de l'humanité, indépendamment de son aptitude spéciale à

seconder l'essor des qualités les plus convenables à la destination

caractéristique de ce premier âge social.

Son efficacité est surtout prononcée relativement aux deux termes

extrêmes de la morale générale, d'abord personnelle, et finalement

sociale. Quant à la première, dont les anciens avaient, en général,

dignement reconnu l'importance vraiment fondamentale comme seule

épreuve décisive de nos forces morales, son application militaire était

trop capitale et trop directe pour qu'ils ne se fussent point occupés,

de très bonne heure, à la développer soigneusement, en ce qui concerne

principalement l'énergie, soit active, soit passive, qui, dans la vie

sauvage, constitue la vertu dominante. Commencé sous le fétichisme, ce

développement a dû être extrêmement perfectionné par le polythéisme.

Sous ce rapport moral, quoique le plus élémentaire de tous, les

prescriptions les plus simples et les plus évidentes ne pouvaient

d'abord s'établir unanimement que d'après cette heureuse intervention

spontanée de l'esprit religieux: on n'en saurait douter à l'égard même

des habitudes de purification physique, si essentielles, outre leur

destination immédiate, comme le premier exemple de cette surveillance

continue que l'homme doit nécessairement exercer sur sa personne,

soit pour agir, soit pour résister. En second lieu, relativement à

la morale sociale proprement dite, il est clair que le polythéisme

a directement développé, au plus éminent degré, cet amour de la

patrie que nous avons vu, au chapitre précédent, spontanément ébauché

par le fétichisme, secondant déjà, de la manière la plus naturelle,

l'attachement naïf pour le sol natal. Consacrée et stimulée par le

polythéisme, en vertu de son caractère éminemment national, cette

affection primitive s'était élevée, chez les anciens, comme chez tous

les peuples analogues, à la dignité du patriotisme le plus profond et

le plus énergique, souvent exalté jusqu'au fanatisme le plus prononcé,

et qui devait alors constituer le but principal et presque exclusif

de l'ensemble de l'éducation morale. Il serait superflu d'insister

ici sur l'admirable relation d'un tel sentiment prépondérant, à la

destination spéciale de ce second âge social, ni sur l'intensité

spontanée qu'il devait recevoir, soit du peu d'étendue des nations

anciennes, soit de la nature même des guerres, qui devait, aux yeux de

chacun, présenter sans cesse comme imminents la mort ou l'esclavage,

dont le plus entier dévouement à la patrie pouvait seul habituellement

préserver. Quelque férocité que dût nécessairement entretenir alors une

telle disposition, où la haine de tous les étrangers quelconques était

toujours inséparable de l'attachement au petit nombre des compatriotes,

elle a certainement concouru, outre son application immédiate, au

développement fondamental de notre évolution morale, où elle constitue

un indispensable degré, qui, par sa nature, ne saurait jamais être

impunément franchi, malgré l'incontestable prééminence du terme final

si heureusement établi ensuite par le christianisme dans l'amour

universel de l'humanité, dont l'introduction trop prématurée eût

inévitablement entravé l'indispensable essor militaire de l'antiquité.

On doit aussi, sous le même aspect, rapporter au polythéisme la

première organisation régulière d'un ordre très essentiel, et

aujourd'hui trop superficiellement apprécié, de relations morales

élémentaires, déjà ébauchées par le fétichisme, et que le catholicisme

a, comme je l'expliquerai, admirablement cultivées. Il s'agit des

usages, publics ou privés, qui, par le respect général des vieillards,

et l'habituelle commémoration des ancêtres, tendent à entretenir ce

sentiment fondamental de la perpétuité sociale, si indispensable à

tous les âges de l'humanité, et qui doit désormais devenir encore plus

nécessaire à mesure que les espérances théologiques relatives à la vie

à venir perdent irrévocablement leur ancien ascendant; en même temps

que la philosophie positive tend heureusement, ainsi que je l'établirai

en son lieu, à le développer beaucoup plus qu'il n'a pu l'être

jusqu'ici, en faisant spontanément ressortir, à tous égards, l'intime

liaison de l'individu avec l'ensemble de l'espèce, actuelle, passée,

ou future.

La plus grande imperfection morale du polythéisme concerne la morale

domestique, dont l'antiquité n'avait pu dignement sentir l'inévitable

interposition naturelle entre la morale personnelle et la morale

sociale, alors trop directement rattachées l'une à l'autre, par suite

de la prépondérance nécessaire de la politique. C'est là surtout, comme

le chapitre suivant nous l'expliquera, le titre le plus spécial du

catholicisme à l'éternelle reconnaissance de l'humanité, pour avoir

enfin organisé la morale sur ses vrais fondemens, en s'attachant

principalement à constituer la famille, et à faire dépendre les vertus

sociales des vertus domestiques. Toutefois, on ne saurait méconnaître

l'influence préalable du polythéisme dans le premier essor de la

morale domestique. En se bornant à l'indiquer ici sous le rapport

le plus fondamental, c'est-à-dire, quant aux relations conjugales,

c'est, évidemment, pendant le règne du polythéisme que l'humanité

s'est irrévocablement élevée à la vie vraiment monogame. Quoiqu'on

ait faussement représenté la polygamie comme un invariable résultat

du climat, chacun sait aujourd'hui que, en remontant suffisamment

l'échelle sociale, elle a partout constitué, au Nord aussi bien qu'au

Midi, un attribut nécessaire du premier âge de l'humanité, aussitôt

que la pénurie des subsistances n'empêche plus la brutale satisfaction

de l'instinct reproducteur. Mais, malgré cette préexistence nécessaire

et constante de l'état polygame, il n'en reste pas moins vrai que,

dans notre espèce, encore plus que chez tant d'autres, en vertu même

de sa supériorité caractéristique, l'état purement monogame est le

plus favorable, pour chaque sexe, au plus complet développement de

nos plus heureuses dispositions de tous genres; ce qu'il serait ici

superflu de démontrer expressément, quelles que soient, à cet égard,

les déplorables aberrations momentanées de notre anarchique situation

mentale. Aussi le sentiment graduellement manifesté de cette grande

condition sociale a-t-il déterminé bientôt, presque dès l'origine du

polythéisme, le premier établissement de la monogamie, promptement

suivi des plus indispensables prohibitions sur les cas d'inceste.

Les diverses phases principales du régime polythéique ont même été

toujours accompagnées, comme on le verra ci-après, de modifications

croissantes dans ce mariage primitif, dont le perfectionnement graduel

a constamment tendu à mieux développer, au profit commun de l'humanité,

la nature propre de chaque sexe. Toutefois, le vrai caractère

social de la femme était encore loin d'être suffisamment prononcé,

en même temps que sa dépendance inévitable envers l'homme restait

trop affectée de la brutalité primordiale. Cet essor très imparfait

du vrai génie féminin se manifeste même, sous le polythéisme, par un

indice qu'il importe de noter ici, parce qu'il doit sembler d'abord

présenter, au contraire, un symptôme spécial de l'importance politique

des femmes; je veux parler de cette participation constante, quoique

secondaire, à l'autorité sacerdotale, qui leur est alors directement

accordée, et que le monothéisme leur a irrévocablement enlevée.

La civilisation développe essentiellement toutes les différences

intellectuelles et morales, celles des sexes aussi bien que toutes

les autres quelconques: en sorte que ces sacerdoces féminins propres

au polythéisme ne constituent pas plus une présomption favorable pour

la condition correspondante des femmes, que celles qu'on pourrait

également induire de cette existence presque contemporaine de femmes

chasseresses et guerrières, toujours et partout trop inhérente à un tel

âge social pour pouvoir être entièrement fabuleuse, quelque étrange

qu'elle doive maintenant paraître. Du reste, il serait certainement

inutile de signaler ici l'ensemble décisif des preuves irrécusables

qui, suivant la belle observation de Robertson, établissent,

avec une entière évidence, combien l'état social des femmes était

radicalement inférieur, sous le régime polythéique de l'antiquité,

à ce qu'il est devenu ensuite sous l'empire du christianisme. Il

suffirait, au besoin, de rappeler, à ce sujet, ces amours infâmes, si

justement réprouvés par le catholicisme, et qui ont toujours fait la

honte morale de l'antiquité tout entière, même chez ses plus éminens

personnages: car on ne saurait concevoir un symptôme plus prononcé du

peu de considération alors accordée aux femmes que cette monstrueuse

prédilection qui faisait chercher ailleurs le développement des plus

pures émotions sympathiques, en réservant essentiellement l'union

sexuelle pour son indispensable destination physique, comme l'ont

systématiquement exposé, avec une si révoltante naïveté, dans la

Grèce et à Rome, tant d'illustres philosophes et hommes d'état, à

tous autres égards très recommandables. L'intime corelation de cette

grande aberration primitive avec la vie habituellement trop isolée du

sexe mâle chez les peuples chasseurs ou même pasteurs, et ensuite,

malgré l'état agricole, chez les nations constamment en guerre, est

d'ailleurs trop évidente pour exiger aucune explication, quand on pense

à l'heureuse influence qu'exerce, à cet égard, dans notre vie moderne,

la société presque continuelle des deux sexes. J'ai, en outre, déjà

suffisamment signalé ci-dessus l'influence nécessaire de l'esclavage

dans l'ancienne économie sociale, comme tendant à altérer gravement

l'institution même de la monogamie. Mais, quelque fondés que soient

réellement tous ces divers reproches essentiels, ils ne sauraient

annuler l'indispensable participation du polythéisme à ébaucher aussi,

à tous égards, le développement fondamental de la morale domestique,

quoique avec moins d'efficacité qu'envers la morale personnelle et

la morale sociale, par une impulsion spontanée qui n'aurait pu alors

provenir d'aucune autre source spirituelle.

Nous avons enfin suffisamment complété ainsi, pour notre but

principal, l'importante appréciation abstraite des différentes

propriétés générales, intellectuelles ou sociales, qui caractérisent

le polythéisme, aujourd'hui si peu compris. L'ensemble de cet examen

approfondi doit, ce me semble, laisser, chez tout vrai philosophe,

après les comparaisons convenables, cette impression finale que,

malgré d'immenses lacunes et de profondes imperfections, un tel

régime, par l'homogénéité supérieure et la connexité plus intime de

ses divers élémens essentiels, tendait spontanément à développer des

hommes bien plus consistans et plus complets qu'il n'a pu en exister

depuis, lorsque l'état de l'humanité fut devenu moins uniformément

et moins purement théologique, sans être jusqu'ici assez franchement

positif. Mais, quoi qu'il en soit, il nous reste maintenant, pour

avoir convenablement réalisé l'appréciation fondamentale de ce

grand âge religieux, à le considérer encore sous un aspect plus

spécial, sans toutefois descendre jusqu'aux considérations concrètes

incompatibles avec la nature de cet ouvrage, en examinant sommairement

les diverses formes essentielles qu'a dû successivement affecter un

tel régime, relativement au mode déterminé suivant lequel chacune

d'elles devait inévitablement participer à la destination générale

précédemment attribuée au polythéisme dans l'évolution totale de

l'humanité. On doit, à cet effet, distinguer d'abord entre le

polythéisme essentiellement théocratique et le polythéisme éminemment

militaire, suivant que la concentration élémentaire des deux pouvoirs

y affectait davantage le caractère spirituel ou le caractère temporel;

il faut ensuite, par une analyse plus précise, et cependant aussi

indispensable, distinguer, dans le dernier système, le cas où

l'activité militaire, quoique continue, n'a pu encore suffisamment

atteindre son but principal, et celui où l'esprit de conquête a pu

enfin recevoir convenablement tout son développement graduel: ce

qui, en résultat définitif, conduit à décomposer l'ensemble du régime

polythéique en trois modes nécessaires, qui, à défaut de dénominations

plus rationnelles, peuvent être provisoirement désignés par les

qualifications purement historiques de mode égyptien, mode grec, et

finalement mode romain, dont nous allons reconnaître l'attribution

propre et l'invariable succession.

Un système politique caractérisé principalement par la domination

presque absolue de la classe sacerdotale, a partout présidé

nécessairement à la civilisation originaire, dont seul il pouvait alors

ébaucher réellement tous les divers élémens essentiels, intellectuels

ou sociaux. Déjà préparé par le fétichisme, parvenu à l'état

d'astrolâtrie, et peut-être même un peu avant l'entière transition

de la vie pastorale à la vie agricole, ce système n'a pu être

convenablement développé que sous l'ascendant du polythéisme proprement

dit. Son véritable esprit général, aussi rapproché que possible de

celui qui appartient spontanément au gouvernement domestique, consiste,

en prenant l'imitation pour principe fondamental d'éducation, à

consolider la civilisation naissante par l'hérédité universelle des

diverses fonctions ou professions quelconques, sans aucune distinction

de celles qu'on a ultérieurement qualifiées de privées ou publiques:

d'où résulte le pur régime des castes, hiérarchiquement subordonnées

l'une à l'autre suivant l'importance de leurs attributions respectives,

sous la commune direction suprême de la caste sacerdotale, qui, seule

dépositaire de toutes les conceptions humaines, est alors exclusivement

propre à établir réellement un lien continu entre ces corporations

hétérogènes, primitivement issues d'autant de familles. Cette antique

organisation n'ayant pas été formée essentiellement pour la guerre,

qui a simplement contribué à l'étendre et à la propager, la caste la

plus inférieure et la plus nombreuse n'y est point nécessairement

dans l'état d'esclavage proprement dit, caractérisé par la sujétion

individuelle, mais dans un état de profond assujétissement collectif,

qui constitue, à vrai dire, une condition encore plus dégradante et

moins favorable à un affranchissement ultérieur.

On doit, à mon gré, regarder comme une loi générale de dynamique

sociale la tendance inévitable de toute civilisation indigène, dans son

développement spontané, vers un tel régime initial, dont les traces se

retrouvent partout, même au sein des sociétés les plus avancées, et qui

domine encore essentiellement chez la majeure partie de la population

asiatique, au point de sembler aujourd'hui particulièrement propre à

la race jaune, quoique la race blanche n'en ait certes pas été d'abord

plus exempte, et s'en soit seulement plus rapidement et plus pleinement

dégagée, ou en vertu de sa supériorité effective, ou par suite de

circonstances plus favorables. Mais ce régime, que l'essor prépondérant

de l'activité militaire devait radicalement altérer, n'a pu devenir

profondément caractéristique que sous l'influence permanente,

suffisamment prononcée, des conditions extérieures qui pouvaient à la

fois entraver le plus l'élan de l'esprit guerrier et le mieux favoriser

celui de l'esprit sacerdotal. Ces causes locales, qui n'ont jamais

pu exercer ensuite une action sociale aussi capitale, ont surtout

consisté dans la réunion d'un heureux climat avec un sol fécond, qui

devait faciliter le développement intellectuel, en assurant aisément

les subsistances, pourvu d'ailleurs que la population, convenablement

étendue, occupât un territoire propre à établir spontanément des

communications intérieures, et enfin que le pays fût néanmoins, par sa

nature, assez pleinement isolé pour être préservé des envahissemens

extérieurs sans pousser fortement à la vie guerrière: rien ne peut

mieux satisfaire à cet ensemble d'indications que la vallée d'un grand

fleuve, séparée d'un côté par la mer, et, d'un autre, par d'immenses

déserts ou des montagnes inaccessibles. Aussi ce grand système

théocratique des castes s'est-il jadis pleinement réalisé en Égypte,

dans la Chaldée, dans la Perse, etc.; il s'est prolongé jusqu'à nos

jours dans la partie de l'Orient la moins exposée au contact graduel

de la race blanche, à la Chine, au Japon, au Thibet, dans l'Indostan,

etc.: par suite d'influences analogues, on l'a de même essentiellement

retrouvé au Mexique et au Pérou, à l'époque de la conquête, sans

qu'une telle similitude puisse, du reste, y motiver aucune induction

raisonnable sur des communications peu compatibles avec l'esprit

de ce régime. Outre cette multiplicité d'exemples décisifs, qui

suffirait à constater directement la spontanéité fondamentale d'une

semblable organisation, on en peut signaler des traces plus ou moins

caractéristiques dans tous les cas de civilisation indigène; comme, par

exemple, pour notre Europe occidentale, chez les Gaulois et chez les

Étrusques. Parmi les nations dont le développement propre a été surtout

hâté par d'heureuses colonisations, on en reconnaît encore l'influence

primordiale; l'empreinte générale s'en fait toujours sentir dans les

diverses institutions ultérieures, et n'est pas même aujourd'hui

complétement effacée, au sein des sociétés les plus avancées. En un

mot, ce régime constitue partout le fond nécessaire de l'ancienne

civilisation.

Cette universalité plus ou moins prononcée et la profonde ténacité

qui caractérisent un tel système, doivent faire penser, quels qu'en

puissent être les vrais inconvéniens, qu'il était, aux temps de

sa splendeur, en harmonie intime avec les besoins essentiels de

l'humanité. Il est facile, en effet, de reconnaître qu'il a été

primitivement indispensable pour ébaucher, à tous égards, l'évolution

fondamentale, intellectuelle ou sociale. D'abord, sa spontanéité

est évidemment irrécusable; car rien n'est certes plus naturel, à

l'origine, que l'hérédité générale des professions, qui fournit

aussitôt, par la simple imitation domestique, le plus facile et le

plus puissant moyen d'éducation, le seul même alors praticable, tant

que la tradition orale doit constituer encore le principal mode

de transmission universelle, soit à défaut d'aucun autre procédé

suffisant, soit surtout en vertu du peu de rationnalité des conceptions

quelconques. A quelque perfectionnement même que puisse jamais parvenir

la civilisation humaine, il est clair que cette tendance primitive à

l'hérédité s'y fera inévitablement toujours sentir, quoiqu'à un degré

constamment décroissant, puisque la plupart des hommes n'ayant point,

à vrai dire, de vocations spéciales très prononcées, chacun doit

ordinairement se sentir disposé à embrasser volontiers la profession

paternelle, pour peu que la société se trouve normalement classée; ce

qui d'ailleurs n'empêche point, aux époques de transition, l'ardeur

momentanée mais unanime à un déclassement général, alors plus ou moins

nécessaire. Malgré que cette hérédité volontaire, ou seulement imposée

par les mœurs, doive heureusement avoir, chez les modernes, un tout

autre caractère que l'hérédité forcée, tyranniquement prescrite aux

anciens par les lois, suivant l'esprit de toute leur économie sociale,

elle n'en procède pas moins, au fond, du même principe élémentaire,

d'après les garanties profondes que doit toujours offrir au bonheur,

soit privé, soit public, la plus complète préparation possible de

chacun à sa vraie destination sociale. Le seul moyen de diminuer,

sans aucun danger réel, individuel ou social, la nécessité de ce mode

spontané, consiste à rationnaliser de plus en plus l'éducation humaine,

en faisant passer, autant que le comporte l'évolution intellectuelle,

dans l'enseignement public, abstrait et systématique, ce qui auparavant

exigeait un apprentissage domestique, concret et empirique. C'est ainsi

surtout que le catholicisme a fait irrévocablement cesser l'hérédité

des fonctions sacerdotales, aussi universelle, dans toute l'antiquité,

que celle des autres attributions quelconques, privées ou publiques.

En second lieu, les propriétés fondamentales de ce régime initial

ne sont pas moins incontestables, à tous égards, que son évidente

spontanéité. L'évolution intellectuelle lui devra toujours la première

division permanente entre la théorie et la pratique, alors suffisamment

ébauchée par le développement spécial d'une caste spéculative,

naturellement investie, même à un degré exorbitant, de la dignité

et du loisir indispensables à la plénitude et à la continuité de

ses travaux. Aussi, en tous genres, les élémens primitifs de nos

connaissances réelles remontent-ils nécessairement jusqu'à cette grande

époque, où l'esprit humain a enfin commencé à régulariser sa marche

générale. La même observation doit s'étendre aux beaux-arts, alors

soigneusement cultivés, indépendamment de leur charme direct, par la

caste dirigeante, soit comme accessoire du dogme et du culte, soit

comme moyen d'enseignement et de propagation. Néanmoins c'est surtout

le développement industriel qui, n'exigeant pas d'aussi rares vocations

intellectuelles, et ne pouvant inspirer aucune inquiétude politique à

la classe prépondérante, a dû être plus spécialement secondé par un

tel régime, sous lequel d'ailleurs l'état de paix habituelle permettait

d'employer les masses inférieures à des opérations vraiment colossales,

où la force supplée presque toujours au génie, mais qui n'en eurent pas

moins alors une véritable importance. On ne saurait douter que tous

les arts usuels ne doivent y chercher leur premier essor, long-temps

supérieur au grossier élan des sociétés essentiellement militaires.

La perte nécessairement fréquente de diverses inventions utiles avant

que cette organisation conservatrice pût être convenablement établie,

avait dû, sans doute, en faire d'abord ressortir le besoin fondamental,

et devait ensuite faire habituellement apprécier ce puissant moyen de

consolider le degré de division du travail où notre espèce était déjà

parvenue. Jamais, à aucune autre époque, l'aptitude fondamentale du

polythéisme à fournir, par sa nature, des moyens généraux d'honorer les

divers talens, n'a été plus pleinement réalisée que sous cette première

organisation, qui a si souvent poussé jusqu'à l'apothéose proprement

dite la glorieuse commémoration des principaux inventeurs, ainsi

proposés à l'adoration habituelle des castes respectives. Sous le point

de vue social, la convenance primordiale d'un tel régime n'est pas

moins prononcée. Dans l'ordre politique proprement dit, la stabilité

constitue évidemment son principal attribut. Toutes les précautions

capitales s'y trouvaient spontanément instituées, avec la plus

grande énergie possible, pour le préserver de toute grave atteinte,

intérieure ou extérieure. Au dedans, les diverses castes partielles,

essentiellement isolées entre elles, n'étaient habituellement liées que

par leur commune subordination à la caste sacerdotale, dont chacune

d'elles devait sans cesse éprouver le besoin fondamental, puisqu'elle

y trouvait exclusivement les lumières spéciales et l'impulsion propre

qui lui étaient journellement indispensables à tous égards. Jamais il

n'a pu exister ensuite une aussi intense concentration, régulière et

permanente, des pouvoirs humains, que celle alors naturellement établie

chez cette caste suprême, dont chaque membre, du moins dans les rangs

supérieurs de la hiérarchie pontificale, était à la fois, non-seulement

prêtre et magistrat, mais aussi savant, artiste, ingénieur et médecin.

Les hommes d'état de la Grèce et de Rome, dont la plénitude et la

généralité étaient si supérieures à ce qu'a pu comporter jusqu'ici

l'état moderne, paraissent, à leur tour, des personnages fort

incomplets, comparativement à ces admirables natures théocratiques de

la première antiquité, dont Moïse constitue pour nous le type, sinon

le plus fidèle, du moins le mieux connu. Relativement à l'extérieur,

ce régime ne pouvait courir immédiatement de graves dangers que par

le développement toujours imminent de l'activité militaire, dont la

politique sacerdotale prévenait, autant que possible, les suites plus

ou moins perturbatrices, en ouvrant, de temps à autre, une issue

convenable à l'inquiétude des guerriers, par de larges expéditions

lointaines et par des colonisations irrévocables. Enfin, sous l'aspect

purement moral, on ne peut méconnaître la tendance nécessaire de ce

régime à développer soigneusement, par une première culture, à la

fois spontanée et systématique, la morale personnelle en ce qu'elle

offre de plus fondamental, mais surtout la morale domestique, trop

négligée ensuite par le polythéisme militaire, comme je l'ai expliqué

ci-dessus, et qui, dans ces théocraties, devait naturellement devenir

prépondérante, l'esprit de caste n'étant qu'une extension directe

de l'esprit de famille, et l'éducation y reposant toujours sur le

principe d'imitation. Quoique la polygamie y fût encore essentiellement

prépondérante, sauf quelques cas exceptionnels de monogamie fort

imparfaite et très précaire, la condition sociale des femmes recevait

pourtant alors sa première amélioration fondamentale, depuis l'âge de

barbarie où le sexe le plus faible restait communément assujéti aux

travaux pénibles dédaignés par le sexe prépondérant: leur réclusion

habituelle, suite d'ailleurs inévitable de la polygamie, constituait

déjà, en réalité, un premier hommage général, et un témoignage

involontaire de considération, tendant dès lors à leur attribuer,

dans l'ordre élémentaire de la société, une position de plus en plus

conforme à leur vraie nature caractéristique. Quant à la morale

sociale, il est évident que l'esprit de ce régime devait directement

développer, au plus haut degré, le respect des vieillards, et le

culte général des ancêtres. Le grand sentiment du patriotisme n'y

était encore, chez les masses, sauf l'attachement instinctif au sol

natal, qu'à son ébauche la plus élémentaire, l'amour de la caste, qui,

quelque étroit qu'il doive nous paraître, constitue un intermédiaire

indispensable dans l'essor graduel de la moralité humaine, surtout à

cette époque, et peut-être toujours sous de nouvelles formes. Du reste,

la profonde aversion superstitieuse qu'un tel système devait inspirer

pour toute relation avec l'étranger, et qui contribuait beaucoup à

augmenter son immuable consistance, doit être soigneusement distinguée

de l'actif dédain ultérieurement entretenu par le polythéisme

militaire.

Cours de philosophie positive. (5/6) · 第 7 / 16 题