CINQUANTE-TROISIÈME LEÇON.

Appréciation générale du principal état théologique de

l'humanité: âge du polythéisme. Développement graduel du régime

théologique et militaire.

Des habitudes exclusives profondément enracinées tendent

nécessairement, chez les esprits modernes, à procurer au monothéisme

un ascendant presque irrésistible, qui doit s'y opposer éminemment à

toute saine appréciation des divers autres modes généraux de l'état

théologique. Mais les philosophes, assez dégagés, à cet égard, de

toutes préoccupations personnelles pour comparer, avec une impartiale

élévation, les différens âges religieux, pourront aujourd'hui

reconnaître aisément, après une analyse approfondie, et malgré de

spécieuses apparences, que le polythéisme a dû, par sa nature,

constituer la principale forme du système théologique, considéré dans

l'ensemble de sa durée. Quelle que soit, sous le rapport social,

l'éminente destination réservée au monothéisme, comme je l'expliquerai

soigneusement au chapitre suivant, la leçon actuelle rendra, j'espère,

incontestable, même à ce titre, l'aptitude encore plus complète et

plus spéciale du polythéisme à satisfaire spontanément aux besoins

politiques de l'époque correspondante. Enfin, l'ensemble de ce double

examen fera implicitement sentir que, malgré le caractère provisoire

plus ou moins inhérent, selon notre théorie, à toute philosophie

théologique, l'existence du polythéisme a dû être plus durable que

celle d'aucune autre phase religieuse; tandis que le monothéisme,

plus voisin d'une entière cessation de l'état théologique, devait

surtout servir à diriger l'humanité civilisée pendant sa transition

fondamentale du système ancien au système moderne.

Pour mieux éclaircir notre appréciation générale du polythéisme, il

convient ici d'examiner d'abord abstraitement chacune de ses diverses

propriétés essentielles, intellectuelles ou sociales, et de considérer

ensuite les différentes formes nécessaires du régime correspondant;

de manière à caractériser exactement l'indispensable participation

de ce second âge religieux à la grande évolution humaine: en évitant

d'ailleurs, autant que possible, toute discussion vraiment concrète,

suivant les explications préalables indiquées au début du chapitre

précédent. Avant tout, je crois devoir avertir que j'envisagerai

toujours le polythéisme dans l'acception publique qui lui était

communément attribuée, sans m'arrêter à aucune des nombreuses et

incohérentes tentatives par lesquelles, chez les modernes surtout, une

irrationnelle érudition s'est vainement efforcée, à l'aide d'une vague

interprétation symbolique, dont les principes sont presque toujours

radicalement arbitraires, de rattacher ces croyances à un prétendu

monothéisme antérieur, ou même, ce qui serait encore plus étrange, à

quelque système purement physique. Si jamais ces ténébreuses hypothèses

pouvaient devenir moins contradictoires et mieux déterminées, elles

ne mériteraient guère plus l'attention du vrai sociologiste; puisque

toute religion, surtout à popularité très prononcée, doit évidemment

s'apprécier, en dynamique sociale, suivant la manière dont elle était

habituellement entendue par les masses, et non d'après le sens plus

raffiné qu'ont pu y attacher secrètement quelques initiés: d'autant

plus que ces mystérieuses explications n'ont jamais dû être, au fond,

qu'une sorte d'anticipation générale des esprits les plus cultivés sur

la phase religieuse immédiatement suivante. Cette puérile obstination

à obscurcir, sous d'inintelligibles subtilités, le polythéisme,

éminemment clair et expressif, que les admirables chants d'Homère,

par exemple, nous décrivent avec tant de naïveté, ne provient, sans

doute, essentiellement, dans la plupart des cas, que d'une impuissance

philosophique à se représenter suffisamment un état mental trop

éloigné, surtout en vertu des dispositions trop exclusives que doit

inspirer la prépondérance totale du pur monothéisme. Aux yeux de tout

vrai philosophe, si l'enfance de la raison humaine exige préalablement,

de toute nécessité, le régime théologique, il n'y est certes pas moins

naturel d'admettre d'abord un très grand nombre de dieux, pleinement

distincts et indépendans les uns des autres, et dont les attributions

spéciales correspondent à l'infinie variété des phénomènes; comme

l'indique évidemment l'analyse attentive du développement spontané de

l'individu, directement confirmée, pour l'espèce, par l'exploration

judicieuse des divers sauvages contemporains, chez lesquels nos

docteurs ne sauraient assurément transporter cette nébuleuse

symbolisation.

Sous le point de vue purement intellectuel, nous avons reconnu, au

chapitre précédent, que le fétichisme était nécessairement caractérisé

par l'incorporation la plus intime et la plus étendue possible de

l'esprit religieux au système total des pensées humaines: en sorte

que sa transformation en polythéisme constitue réellement un premier

décroissement général de l'influence mentale propre à la philosophie

théologique. Mais, malgré la haute importance scientifique d'une telle

appréciation pour confirmer notre théorie fondamentale de l'évolution

humaine, et quand même cet âge primitif serait moins éloigné et moins

inconnu, l'admirable essor spontanément imprimé par le polythéisme à

l'imagination de l'homme, aussi bien que sa haute efficacité sociale,

doivent finalement nous déterminer à regarder ce second âge comme

le véritable temps du plus intense développement propre de l'esprit

religieux, quoique son énergie élémentaire eût déjà subi ainsi, au

fond, un certain commencement d'altération. Jamais, en effet, depuis

cette époque, un tel esprit n'a pu retrouver à la fois un champ aussi

vaste et un aussi libre exercice que sous ce pur régime d'une théologie

directe et naïve, à peine modifiée encore par la métaphysique, et

nullement contenue par les conceptions positives, dont les premiers

rudimens, alors imperceptibles, si ce n'est à l'aide d'une scrupuleuse

analyse, ne pouvaient se rapporter qu'à quelques observations

incohérentes et empiriques sur les plus simples cas de chaque ordre

de phénomènes naturels. Tous les évènemens quelconques, toujours

étroitement rattachés à la destinée humaine, étant immédiatement

attribués à l'intervention continue d'une foule d'agens surnaturels

plus ou moins spéciaux, dont les volontés arbitraires n'étaient presque

aucunement assujéties à des lois invariables, il est clair que les

idées théologiques devaient ainsi exercer une domination mentale

beaucoup plus variée, mieux déterminée, et moins contestée, que sous

aucun régime ultérieur, comme nous le reconnaîtrons expressément

au chapitre suivant. En comparant aujourd'hui, par la pensée, dans

le cours journalier de la vie active, l'existence habituelle d'un

polythéiste sincère à celle du plus dévot monothéiste, une saine

appréciation générale fera aussitôt ressortir, contrairement aux

préjugés ordinaires, la prépondérance plus intime et plus prononcée

de l'esprit religieux chez le premier, dont l'intelligence demeure

toujours assaillie, presqu'à chaque occasion, sous les formes les plus

variées, d'une foule d'explications théologiques très détaillées; en

sorte que ses actions même les plus communes constituent, pour ainsi

dire, autant d'actes spontanés d'une adoration spéciale, sans cesse

ranimée, autant que possible, par un renouvellement continu de forme

et même de destination. Le monde imaginaire occupe alors certainement,

eu égard au monde réel, beaucoup plus de place dans le système

intellectuel de l'homme, que sous le régime monothéique: ainsi que le

confirment clairement, par exemple, tant d'éloquentes plaintes des

principaux docteurs chrétiens sur la difficulté radicale de maintenir

le fidèle au vrai point de vue religieux; difficulté qui devait être

certainement beaucoup moindre, et même presque nulle, sous l'empire,

plus familier et moins abstrait, des croyances polythéiques. Comme

le contraste général avec la doctrine de l'invariabilité des lois

naturelles constitue nécessairement le meilleur critérium mental de

toute philosophie théologique, il suffirait d'ailleurs d'indiquer ici,

afin de dissiper à ce sujet toute incertitude, combien l'opposition du

polythéisme est, sous ce rapport, plus profonde et plus intense que

celle du monothéisme; ce que le chapitre suivant fera spontanément

ressortir, en y considérant l'immense décroissement déterminé,

avec tant d'évidence, dans les miracles et les oracles, par la

prépondérance finale du monothéisme, même musulman. En se bornant,

par exemple, au seul cas des visions ou apparitions, on voit que,

d'après la théologie moderne, elles sont éminemment exceptionnelles,

et réservées, de loin en loin, à quelques individus privilégiés,

chez lesquels elles ont presque toujours une importante destination;

tandis que, sous le paganisme, au contraire, tout personnage un peu

qualifié avait eu, même pour de légers sujets, de fréquentes relations

personnelles avec diverses divinités, auxquelles l'unissait souvent une

parenté plus ou moins directe.

La seule objection vraiment spécieuse qui puisse être faite, à ma

connaissance, contre un tel jugement comparatif, consisterait à

regarder l'influence mentale du polythéisme comme inférieure à celle

du monothéisme, d'après le moindre dévouement qu'il semble pouvoir

inspirer. Mais cette objection qui, lors même qu'elle resterait sans

réponse, ne saurait certainement altérer l'irrésistible évidence

des considérations précédentes et de celles non moins décisives

que la suite de notre opération suggérera naturellement au lecteur

attentif, repose d'abord sur une confusion radicale entre la puissance

intellectuelle des croyances religieuses et leur puissance sociale,

et ensuite sur une vicieuse appréciation de celle-ci, faute d'avoir

suffisamment écarté du point de vue ancien les habitudes modernes. En

vertu même de l'incorporation plus intime du polythéisme au système

entier de l'existence humaine, on doit éprouver plus de difficulté

à déterminer avec précision sa participation propre à chaque action

sociale; tandis que, sous le monothéisme, cette coopération, quoique,

au fond, beaucoup moindre, doit cependant sembler mieux tranchée,

d'après la division plus nette qui s'établit alors entre la vie active

et la vie spéculative, comme je l'expliquerai au chapitre suivant.

Il serait d'ailleurs peu rationnel de chercher dans le polythéisme

le genre spécial de prosélytisme, et par suite de fanatisme, qui

doit naturellement appartenir surtout au monothéisme, dont l'esprit,

nécessairement bien plus exclusif, inspire, envers toute autre

croyance, cette profonde répugnance que ne sauraient éprouver au

même degré ceux qui, admettant déjà un très grand nombre de dieux,

doivent être peu éloignés d'y en adjoindre de nouveaux, aussitôt que

la conciliation devient possible. On ne peut sainement apprécier

l'efficacité morale et sociale du polythéisme qu'en la comparant au

principal office qui lui était destiné dans l'ensemble de l'évolution

humaine, et qui devait essentiellement différer de celui du

monothéisme: or, de ce point de vue, nous reconnaîtrons bientôt que

l'influence politique de l'un n'a certes été ni moins étendue ni moins

indispensable que celle de l'autre; en sorte que cette considération

ne saurait aucunement affaiblir l'irrécusable concours de preuves

variées qui représente le polythéisme comme le plus grand développement

possible de l'esprit religieux, dont le monothéisme a réellement

commencé la décadence directe et croissante.

Afin de mieux apprécier la vraie participation générale du polythéisme

à l'évolution fondamentale de l'intelligence humaine, il faut

l'examiner séparément, d'abord sous le point de vue scientifique,

ensuite sous le point de vue poétique ou artistique, et enfin sous le

point de vue industriel.

Sous le premier aspect, on doit aujourd'hui être d'abord frappé

surtout des obstacles essentiels qu'une telle philosophie théologique

devait, par sa nature, directement opposer à l'essor de tout véritable

esprit scientifique, alors obligé de lutter, presqu'à chaque pas,

contre des explications religieuses très détaillées de la plupart

des phénomènes, tendant spontanément à repousser comme impie toute

idée d'invariabilité des lois physiques. Les graves inconvéniens du

polythéisme sont, à cet égard, assez évidens et assez connus pour

n'exiger ici aucun examen formel, auquel suppléerait d'ailleurs, dans

la leçon suivante, l'appréciation générale de l'influence contraire

si heureusement inhérente au monothéisme. Mais, quelle que soit, sous

ce rapport, l'admirable supériorité du monothéisme, et quoique la

principale éducation scientifique de l'humanité ait dû s'accomplir

sous sa tutelle, il faut bien cependant, puisque cette éducation a

évidemment commencé sous l'empire du polythéisme, qu'il ne lui ait pas

été absolument antipathique, et qu'il ait même primitivement tendu,

à divers titres, à la seconder directement, suivant un certain mode

nécessaire, que je dois maintenant caractériser sommairement.

D'abord, les philosophes ont presque toujours apprécié beaucoup

trop faiblement l'importance capitale du pas vraiment décisif

franchi par l'intelligence humaine, quand elle s'est enfin élevée du

fétichisme au polythéisme proprement dit. Quelque simple que doive

nous paraître aujourd'hui ce premier progrès, il était peut-être plus

fondamental qu'aucun autre perfectionnement ultérieur; car cette

grande création des dieux constitue certainement, par sa nature, le

premier essor général de l'activité purement spéculative propre à

notre intelligence, qui jusque-là n'avait fait essentiellement que

suivre sans effort, à la manière des animaux, une tendance spontanée

à animer directement tous les corps extérieurs, proportionnellement

à l'intensité effective de leurs phénomènes[7]. Mais, outre que

notre vie intellectuelle a ainsi commencé immédiatement à prendre

un caractère distinct, par le seul exercice provisoire qui pût

alors exister, cette grande révolution théologique a constitué,

sous un autre aspect, pour l'état mental définitif, une première et

indispensable préparation, sans laquelle la conception ultérieure des

lois naturelles invariables fût demeurée indéfiniment impossible. A

la vérité, le polythéisme, quoique représentant désormais la matière

comme essentiellement inerte, subordonnait tous les phénomènes à une

multitude de volontés éminemment arbitraires, incompatibles avec toute

grande idée de règles constantes. Néanmoins, par cela même que chaque

corps n'était plus directement divinisé, les détails secondaires

des phénomènes commençaient à devenir accessibles au premier essor

élémentaire de l'esprit scientifique, puisqu'on pouvait les contempler,

à un certain degré, sans rappeler immédiatement la notion théologique

correspondante, dès lors relative à un être distinct du corps et

résidant presque toujours au loin; tandis que, sous le fétichisme,

cette indispensable séparation était nécessairement impossible,

d'après les explications contenues au chapitre précédent. D'ailleurs,

le polythéisme, pleinement développé, introduit spontanément, sous

le nom de destin ou de fatalité, une conception générale éminemment

propre à fournir un point d'appui primordial au principe fondamental

de l'invariabilité des lois naturelles. Quoique les divers phénomènes

doivent, sans doute, paraître, dans l'enfance de la raison humaine,

infiniment plus irréguliers que notre régime mental ne nous permet

aujourd'hui de le supposer, il est clair cependant que le polythéisme,

par la multiplicité et l'incohérence de ses indisciplinables

divinités, avait, à cet égard, nécessairement dépassé le but, au

point de devenir directement contraire à ce degré de régularité qu'a

dû bientôt manifester l'examen attentif du monde extérieur. Afin

de tout concilier, sans dénaturer une telle philosophie, il a donc

fallu ajouter au système un indispensable complément général, en

créant un dieu particulier pour l'immuabilité, dont tous les autres

dieux, malgré leur indépendance propre, devaient, à certains égards,

reconnaître la prépondérance. C'est ainsi que la notion du destin

constitue le correctif nécessaire du polythéisme, dont elle est,

par sa nature, inséparable; sans parler encore de l'office capital

qu'elle a dû remplir, comme on le verra plus loin, dans la transition

finale du polythéisme au monothéisme. Par-là, le polythéisme avait

donc spécialement ménagé un premier accès au principe ultérieur de

l'invariabilité des lois naturelles, en subordonnant à quelques règles

constantes, quoique profondément obscures, les nombreuses volontés

qu'il introduisait habituellement. Il a même consacré, à certains

égards, cette régularité naissante, envers le monde moral, qui lui

servait, comme à toute autre théologie, de point de départ universel

pour l'explication du monde physique: car, au milieu des caprices les

plus désordonnés, il importe de noter que chaque divinité conserve

toujours, au fond, son caractère propre, jusque dans les plus libres

élans de la poésie antique, qui, sans cela, ne pourrait évidemment

nous inspirer aucun intérêt soutenu.

Note 7: Sous ce point de vue, on doit reconnaître la profonde

justesse de l'ancienne maxime vulgaire qui représentait la

croyance aux dieux comme l'apanage exclusif de l'entendement

humain: puisque, en effet, les animaux supérieurs parviennent

bien à un certain fétichisme, plus ou moins analogue au nôtre,

quoique plus grossier et moins étendu; tandis que les plus

intelligens ne paraissent jamais susceptibles de s'élever, du

moins spontanément, jusqu'à la moindre ébauche du polythéisme

proprement dit, qui exigerait de leur part une activité

d'imagination supérieure à leur vraie portée mentale.

Pendant que le polythéisme, après avoir éveillé l'activité spéculative,

permettait ainsi à l'esprit scientifique un faible essor rudimentaire,

il tendait éminemment, d'une autre part, à exciter directement les

méditations philosophiques, en établissant, entre toutes nos idées

quelconques, une première liaison fondamentale, qui, malgré sa nature

essentiellement chimérique, n'en était pas moins alors infiniment

précieuse. Jamais, depuis cette époque, les conceptions humaines n'ont

pu retrouver, à un degré aucunement comparable, ce grand caractère

d'unité de méthode et d'homogénéité de doctrine, qui constitue l'état

pleinement normal de notre intelligence, et qu'elle avait alors

spontanément acquis sous la domination franche et uniforme du système

théologique. C'est seulement à la prépondérance, plus pure encore et

plus universelle, de la philosophie positive, qu'il appartiendra, dans

un inévitable et prochain avenir, de réaliser, d'une manière beaucoup

plus parfaite et surtout plus durable, cette propriété fondamentale.

Le monothéisme lui-même, quoique résultant d'une systématisation plus

avancée, n'a pu satisfaire autant que le polythéisme à une telle

condition, parce que, dans l'état mental correspondant, une partie des

spéculations humaines avait déjà commencé à échapper irrévocablement

à la philosophie théologique proprement dite, de manière à en altérer

sensiblement la nature primitive, comme on le verra au chapitre

suivant. Il est donc aisé de concevoir pourquoi l'esprit d'ensemble,

aujourd'hui si rare, devait, au contraire, se rencontrer fréquemment

en un temps où, non-seulement la faible étendue des diverses notions

permettait à chacun de les embrasser toutes, mais où surtout leur

commune subordination à une même philosophie théologique les

rendait toujours immédiatement comparables entre elles. Quoique ces

rapprochemens dussent alors être le plus souvent chimériques, cependant

leur usage spontané et continu devait certainement constituer, à

la longue, un état plus normal que l'anarchie philosophique qui

caractérise la situation transitoire des modernes, et que tant

d'esprits faux ou étroits s'efforcent maintenant d'éterniser. Aussi

ne suis-je point surpris que d'éminens penseurs, appartenant surtout

à l'école catholique, aient, de nos jours, expressément déploré,

comme une sorte de dégradation fondamentale de notre intelligence,

l'irrévocable décadence de cette philosophie antique, qui, se plaçant

directement à la source de tout, ne laissait rien sans liaison et sans

explication quelconques, par l'uniforme application de ses conceptions

théologiques. Tous ceux qui, dans ce siècle, ont profondément senti

la nécessité sociale de l'esprit d'ensemble, mais sans apprécier les

vraies conditions essentielles qui lui sont désormais imposées, ont

pu être conduits à une telle aberration, dont l'illustre de Maistre

a offert un exemple si mémorable, surtout par son parallèle général,

admirable à beaucoup d'égards, entre le principal caractère de la

science antique et celui de la science moderne. Sans se laisser

entraîner à ces regrets stériles, et même irrationnels, où l'on

méconnaît directement la destination purement provisoire de la

philosophie théologique, il est certainement impossible de ne point

admirer son aptitude spéciale, non-seulement à déterminer, comme je

l'ai tant prouvé, le premier essor fondamental de notre intelligence,

mais encore à favoriser long-temps son développement graduel, en

fournissant spontanément à son activité continue un aliment et une

direction également indispensables, jusqu'à ce que le progrès des

connaissances réelles ait pu enfin permettre un meilleur régime

mental. En considérant même la détermination de l'avenir comme le but

final de toutes les spéculations philosophiques quelconques, on doit

reconnaître, en général, que la divination théologique a véritablement

ouvert la voie à notre prévision scientifique, malgré l'inévitable

antagonisme qui a dû ultérieurement s'établir entre elles, et qui a

surtout manifesté l'irrécusable supériorité propre à la philosophie

positive, sous la seule condition, encore inaccomplie, d'une

généralisation suffisante.

Sous un rapport plus spécial et plus direct, on peut enfin reconnaître

que cette philosophie religieuse, surtout à l'état de polythéisme,

quoique toute de fiction et d'inspiration, tendait immédiatement à

exciter un certain développement élémentaire de l'esprit d'observation

et d'induction. Malgré qu'elle ne dût lui assigner qu'un office

purement subalterne, toujours subordonné aux besoins et aux indications

théologiques, elle lui offrait cependant un champ très vaste et un but

fort attrayant, qui n'auraient pu alors autrement exister, en liant

profondément tous les phénomènes quelconques à la destinée de l'homme,

principal objet du gouvernement divin. Les superstitions même qui nous

paraissent aujourd'hui les plus absurdes, telles que la divination

par le vol des oiseaux, par les entrailles des victimes, etc., ont eu

primitivement, outre leur haute importance politique, un caractère

philosophique vraiment progressif, comme entretenant habituellement une

énergique stimulation à observer avec constance des phénomènes dont

l'exploration ne pouvait, à cette époque, inspirer directement aucun

intérêt soutenu. A quelque chimérique emploi que l'on destinât ainsi

les observations de tous genres, elles ne s'en trouvaient pas moins

recueillies d'avance pour un meilleur usage ultérieur, et n'auraient

pu, sans doute, alors être autrement obtenues. Il est, par exemple,

incontestable, suivant la juste remarque de Kepler, que les chimères

astrologiques ont long-temps servi à maintenir le goût habituel des

observations astronomiques, après l'avoir primitivement inspiré.

C'est ainsi pareillement que l'anatomie doit, ce me semble, avoir

nécessairement puisé ses premiers matériaux dans les explorations

spontanément résultées de l'art des aruspices, sur la détermination

de l'avenir par l'examen attentif du foie, du cœur, du poumon, etc.,

des animaux sacrifiés. Il existe, même aujourd'hui, des phénomènes

qui, n'ayant pu être soumis jusqu'ici à aucune théorie vraiment

scientifique, laissent en quelque sorte regretter encore que cette

institution primordiale des observations, malgré ses immenses dangers,

ait été détruite avant de pouvoir être convenablement remplacée,

et sans garantir seulement la conservation des renseignemens déjà

obtenus. Tels sont surtout, pour la physique concrète, la plupart

des phénomènes météorologiques, et principalement ceux de la foudre,

qui, dans l'antiquité, étaient le sujet spécial d'une exploration

scrupuleuse et continue, relativement à l'art des augures. Quiconque

saura s'affranchir aussi bien des préjugés modernes que des anciens,

déplorera sans doute la perte totale des nombreuses observations que

les augures étrusques, par exemple, avaient dû recueillir à ce sujet

pendant une longue suite de siècles, et que la saine philosophie

pourrait utiliser aujourd'hui, d'une manière même plus fructueuse,

j'ose l'avancer, que nos puériles compilations météorologiques,

dépourvues de toute direction rationnelle. On a beau maintenant vanter

outre mesure l'absence totale de prédispositions et d'intentions

quelconques; il n'y a certainement d'efficacité durable, pour les

progrès de nos vraies connaissances, que dans les observations

instituées avec un but déterminé, dût-il être essentiellement

chimérique, à défaut d'une sage impulsion théorique. Aucun autre

exemple ne pourrait mieux manifester cette invariable nécessité

mentale, que celui de l'exploration vague et insignifiante de nos

prétendus météorologistes, qui, malgré le vain étalage d'une exactitude

minutieuse, dressent habituellement des tableaux assez infidèles

pour ne pas même rappeler à chaque spectateur le véritable caractère

atmosphérique de la journée précédente: il serait difficile, sans

doute, que les registres des augures[8] eussent été plus mal tenus. En

étendant à tous les cas possibles la même appréciation, chacun pourra

mettre en pleine évidence, envers tous les phénomènes quelconques,

l'indispensable office du polythéisme quant au premier essor de

l'esprit d'observation; sans excepter même les phénomènes intellectuels

et moraux, dont l'enchaînement fondamental avait dû être alors, pour

l'interprétation des songes, le sujet inévitable d'observations très

délicates, journellement poursuivies avec une scrupuleuse persévérance,

qui ne pourra se retrouver plus convenablement que sous l'influence

ultérieure d'un développement plus avancé de la philosophie positive.

Note 8: La manière même dont ces antiques observations ont

été irrévocablement perdues est éminemment propre à confirmer

l'indispensable nécessité de diriger toute exploration réelle

d'après une théorie quelconque, théologique ou positive, afin

d'assurer, outre son efficacité primitive, la conservation de

ses résultats. Car, l'histoire ne nous indique aucune cause

spéciale de destruction pour les recueils d'observations

augurales, qui ne sauraient d'ailleurs avoir si complétement

disparu par de simples accidents, ni par suite des luttes

religieuses. Il est clair ici que l'influence la plus

destructive a surtout consisté dans la profonde indifférence de

l'esprit humain pour un tel ordre d'observations, d'après le

changement général des croyances théologiques, et avant que le

développement de la science réelle ait pu suffisamment inspirer

à leur égard une autre sorte d'intérêt spéculatif.

Telles sont, en principe, les éminentes propriétés intellectuelles

du polythéisme sous le seul point de vue scientifique, qui devait

néanmoins lui être plus défavorable qu'aucun autre. Quoique son

influence ait été nécessairement beaucoup plus intime et plus

décisive envers les beaux-arts, elle doit être ici bien plus aisément

appréciable, comme plus évidente et moins contestée, notre examen

devant surtout consister à en caractériser nettement la vraie source

générale, bien plus que les résultats effectifs.

Il importe d'abord de rectifier, à ce sujet, une irrationnelle

exagération, encore trop commune, qui attribue aux beaux-arts un

office tellement fondamental dans la société antique, que son économie

générale n'aurait pas eu réellement d'autre base intellectuelle. C'est

abusivement confondre la philosophie et la poésie, qui, en tout temps,

ont dû être profondément distinctes, avant même d'avoir pu recevoir

leurs dénominations propres, et sans excepter l'époque, d'ailleurs bien

moins prolongée qu'on n'a coutume de le supposer, où elles étaient

également cultivées par les mêmes esprits; à moins toutefois qu'on

ne prît sérieusement pour de la poésie l'artifice mnémonique d'après

lequel on versifie les formules religieuses, morales, scientifiques,

etc., afin d'en faciliter la transmission permanente. Dans tous les

degrés de la vie sauvage, il est aisé de reconnaître que la puissance

sociale de la poésie et des autres beaux-arts, quelque considérable

qu'elle puisse être, demeure toujours nécessairement secondaire envers

l'influence théologique, qu'elle peut utilement aider, et dont elle

doit être hautement protégée, mais sans jamais pouvoir la dominer.

Le grand Homère, quoi qu'on en ait dit, n'était certainement point

un philosophe ou un sage, encore moins un pontife ou un législateur:

seulement sa haute intelligence s'était profondément imbue de tout

ce que la pensée humaine avait produit jusque alors de plus avancé

en tous genres, comme l'ont toujours fait ensuite tous les génies

poétiques ou artistiques, dont il demeurera sans cesse le type

le plus éminent[9]. Platon, qui, sans doute, a dû comprendre le

véritable esprit de l'antiquité, n'aurait certainement point exclu

de sa célèbre utopie le plus général des beaux-arts, si une telle

influence était réellement aussi fondamentale qu'on le suppose dans

l'économie des sociétés anciennes. Aux temps du polythéisme, comme

à tout autre âge de l'humanité, l'essor et l'action des divers

beaux-arts ont toujours reposé, de toute nécessité, sur une philosophie

préexistante et unanimement admise, qui seulement, à cette première

époque, devait leur être plus spécialement favorable, ainsi que je

vais l'expliquer. Quoique, par une réaction inévitable, l'influence

poétique ait dû alors contribuer beaucoup à étendre et à consolider

l'empire théologique, elle n'a pu certainement l'établir. Soit pour

l'individu, soit pour l'espèce, jamais les facultés d'expression n'ont

pu dominer directement les facultés de conception, auxquelles leur

nature propre les subordonne toujours nécessairement, quel qu'ait

pu être le développement respectif des unes et des autres. Toute

inversion réelle de cette relation élémentaire tendrait directement à

la désorganisation fondamentale de l'économie humaine, individuelle

ou sociale, en abandonnant la conduite générale de notre vie à ce

qui ne peut que l'embellir et l'adoucir: d'où résulterait une sorte

d'aliénation chronique. Or, quoique la philosophie directrice dût

avoir alors un tout autre caractère qu'aujourd'hui, l'état moral de

l'humanité, aussi pleinement normal que de nos jours, n'en était

pas moins soumis aux mêmes lois essentielles. Au fond, ce qui était

alors accessoire a dû réellement demeurer tel, aussi bien que ce qui

était principal, les formes seules ayant changé, d'après le degré

de développement. Combien d'éminens personnages l'antiquité ne nous

offre-t-elle point presque insensibles aux charmes de la poésie et des

autres beaux-arts, sans cesser néanmoins de représenter avec énergie

l'état social correspondant, ce qui eût été évidemment impossible dans

l'hypothèse exagérée que nous examinons! Pareillement, en sens inverse,

les peuples modernes sont aujourd'hui bien loin de se rapprocher du

vrai caractère antique, quoique le goût de la poésie, de la musique,

de la peinture, etc., s'y purifie et s'y propage toujours davantage,

et y soit probablement déjà plus répandu, surtout en Italie, qu'il n'a

jamais pu l'être chez aucune société ancienne, du moins eu égard aux

esclaves, qui en formaient toujours la masse principale.

Note 9: C'était une aberration réservée à notre siècle que

celle de prétendus poètes se glorifiant systématiquement

de leur ignorance scientifique et philosophique, qu'ils

tentent vainement d'ériger en garantie d'originalité. Il

ne serait cependant point nécessaire de remonter jusqu'à

l'exemple fondamental d'Homère, et ensuite de Virgile, et en

général de tous les grands poètes de l'antiquité, pour faire

ressortir hautement cette condition préalable du développement

normal de tout véritable génie poétique, de s'être d'abord

intimement familiarisé avec toutes les éminentes conceptions

contemporaines. L'observation même des temps modernes la

manifeste spontanément de toutes parts, quoique une telle

obligation ait dû y devenir plus pénible, par suite d'un

développement plus avancé. Dante, Arioste, Shakespeare, etc.,

étaient certainement au niveau général des connaissances

humaines correspondantes, aussi bien que Corneille, Milton,

Molière, etc.: tous avaient d'abord trempé leur génie dans la

philosophie contemporaine la plus avancée, avant de l'appliquer

à la plus éminente poésie. Il en est essentiellement de même

envers les autres beaux-arts, comme le montrent, pour la

peinture, les exemples si décisifs de Léonard de Vinci, de

Michel-Ange, de Poussin, etc. De telles confirmations d'une

maxime d'ailleurs évidente, peuvent faite convenablement

apprécier le stupide orgueil de ces versificateurs qui

s'applaudissent aujourd'hui d'en être restés encore à la

physique de Lucrèce et d'Épicure, etc.

Après cet indispensable éclaircissement préliminaire, sans lequel cette

grande question ne saurait être convenablement posée, nous pourrons

exactement apprécier l'admirable essor général que le polythéisme a dû

spontanément imprimer à l'ensemble des beaux-arts, et qui les a élevés

alors à un degré de puissance sociale, dont l'équivalent n'a pu se

reproduire ultérieurement, faute de conditions suffisamment favorables:

abstraction faite d'ailleurs de la haute participation que leur réserve

notre prochain avenir, et que je caractériserai sommairement à la fin

de cet ouvrage. La forme initiale de la philosophie théologique à

l'état de fétichisme, tendait déjà, d'une manière évidente et directe,

à favoriser le développement poétique et artistique de l'humanité,

en transportant immédiatement à tous les corps extérieurs notre

sentiment fondamental de la vie, comme je l'ai indiqué au chapitre

précédent. Afin de comprendre suffisamment la portée de cette première

appréciation, il faut considérer que, par leur nature, les facultés

esthétiques se rapportent surtout à la vie affective, bien plus qu'à la

vie intellectuelle, habituellement trop peu prononcée, dans l'organisme

humain, pour comporter aucune véritable expression ou imitation,

susceptible d'être communément sentie avec énergie et jugée avec

justesse, soit par l'interprète, soit par le spectateur. Or, nous avons

reconnu combien cette philosophie primitive est en harmonie générale

avec cette prépondérance fondamentale de la vie affective, qui n'a

jamais pu être, à aucune époque ultérieure, aussi pleinement consacrée.

Telle est donc, en principe, la tendance nécessaire du fétichisme à

favoriser directement l'essor spontané des beaux-arts, et surtout de la

poésie et de la musique, par lesquelles a dû principalement commencer

le développement esthétique de l'humanité. Jamais l'ensemble du monde

extérieur n'a pu être conçu depuis dans un état aussi parfait de

correspondance intime et familière avec l'âme du spectateur, qu'il

l'était naturellement sous ce naïf régime de notre première enfance,

individuelle et sociale, où le double caractère essentiel de la

philosophie théologique se prononçait le plus complétement possible,

soit quant à l'immédiate vitalité de tous les corps quelconques, soit

en ce qui concerne l'étroite subordination de tous les phénomènes à

la destinée humaine. Les trop rares fragmens de poésie fétichique,

ancienne ou contemporaine, que nous pouvons maintenant apprécier,

manifestent surtout cette supériorité caractéristique relativement aux

êtres inanimés, dont la description a toujours été ensuite beaucoup

moins favorable à l'art poétique, et, à plus forte raison, à l'art

musical, même sous le règne du polythéisme, qui, malgré ses ressources

spéciales à cet égard, n'en avait pas moins déjà cessé de vivifier

directement la matière. Toutefois, le polythéisme compensait, en

partie, ce genre d'infériorité esthétique par l'ingénieux expédient

spontané des métamorphoses, qui du moins conservait l'intervention

du sentiment et de la passion dans chacune des principales origines

inorganiques, quoique ce reste indirect de vie affective, dès lors

borné à la première formation de l'individu, ou même de l'espèce, fût

loin d'ailleurs d'équivaloir, en énergie poétique, à la conception

primitive d'une vitalité directe, personnelle, et continue. Mais, les

beaux-arts devant, par leur nature, avoir surtout pour objet le monde

moral, cette incontestable supériorité poétique du fétichisme à l'égard

du monde physique n'avait évidemment qu'une très faible importance,

en comparaison des immenses avantages que, sous tout autre aspect,

le polythéisme présentait spontanément pour seconder l'évolution

esthétique de l'humanité: ce qui doit maintenant nous conduire à

considérer ainsi exclusivement ce second âge religieux, après avoir

suffisamment rempli l'indispensable obligation de rattacher l'ensemble

de cette explication à son vrai point de départ, sans lequel sa

rationnalité eût été gravement altérée.

On doit d'abord regarder comme éminemment favorable à l'essor général

des beaux-arts la propriété fondamentale du polythéisme, ci-dessus

notée, d'éveiller nécessairement, de la manière la plus spontanée

et la plus directe, le plus libre et le plus actif développement

de l'imagination humaine, ainsi érigée en principal arbitre de la

philosophie primitive, en tant qu'immédiatement investie de la

détermination spéciale des divers êtres fictifs auxquels on attribuait

alors la production de tous les phénomènes quelconques. Pour l'espèce,

comme pour l'individu, ce second âge mental constitue évidemment la

prépondérance franche et explicite de l'imagination sur la raison;

tandis que, sous le pur fétichisme, la domination intellectuelle

appartenait surtout au sentiment, bien plus qu'à l'imagination

proprement dite, encore peu excitée. C'est ainsi que le polythéisme,

en stimulant toutes nos facultés, a dû plus particulièrement et

plus fortement seconder l'élan de celles d'où dépend principalement

l'évolution esthétique de l'humanité. Telle est, sans doute, la

première cause de cette confusion philosophique, précédemment

rectifiée, qui a fait envisager, par une dangereuse exagération, le

polythéisme tout entier comme une vraie création poétique, parce que sa

formation avait naturellement exigé le même genre essentiel d'activité

mentale qui a présidé ensuite au développement des beaux-arts, quand

ce système général de conceptions a été suffisamment établi. Mais,

quoique ce système ait dû, au contraire, évidemment servir de base

préalable à ce développement, il faut reconnaître, en second lieu,

que, sous un semblable régime, la fonction, soit intellectuelle, soit

sociale, de la poésie et des autres beaux-arts, sans jamais avoir pu,

même alors, devenir réellement prépondérante, devait être cependant,

de toute nécessité, beaucoup moins secondaire qu'à aucun âge ultérieur

de l'humanité. En effet, une telle constitution religieuse attribuait

spontanément aux facultés esthétiques une participation accessoire, et

pourtant directe, aux opérations théologiques fondamentales; tandis

que, sous le monothéisme, les beaux-arts ont été nécessairement réduits

à un office de culte, et, tout au plus, de propagation, sans avoir

désormais aucune part quelconque à l'élaboration dogmatique, comme

je l'expliquerai au chapitre suivant. Sous le polythéisme, quand

la philosophie avait introduit, pour l'explication des phénomènes

physiques ou moraux, une divinité nouvelle, la poésie devait évidemment

s'en emparer afin d'achever l'opération en donnant, à cet être d'abord

abstrait et peu déterminé, un costume et des mœurs convenables à sa

destination, ainsi qu'une histoire suffisamment détaillée; de manière

à lui imprimer nettement ce caractère concret, si indispensable,

surtout alors, à la pleine efficacité, sociale et même mentale,

d'une semblable conception. Or, cette importante attribution, que le

fétichisme n'avait pu admettre, puisque les divinités s'y trouvaient

spontanément concrètes, a dû certainement concourir avec énergie à

l'essor général des beaux-arts, ainsi investis, d'une manière continue

et régulière, d'une sorte de fonction dogmatique, éminemment propre à

leur procurer une autorité et une considération que l'état ultérieur de

la philosophie théologique n'a pu comporter au même degré. En troisième

lieu, le fétichisme ne pouvait, par sa nature, s'étendre que fort tard

et très imparfaitement à l'explication du monde moral, dont l'intuition

immédiate lui servait, au contraire, directement de base générale

pour la conception du monde physique: tandis que le polythéisme, sans

perdre un tel caractère fondamental, plus ou moins inhérent, de toute

nécessité, comme je l'ai établi, à une théologie quelconque, possédait

spontanément la propriété capitale d'être essentiellement applicable

aux divers phénomènes moraux et même sociaux. Aussi est-ce surtout dans

ce second âge religieux que la philosophie théologique est devenue

vraiment universelle, en recevant ce grand et indispensable complément,

qui dès lors a constitué de plus en plus, et encore davantage sous

le monothéisme, sa principale attribution, et la seule même qu'elle

s'efforce vainement de conserver aujourd'hui. Il serait assurément

superflu de faire ici expressément ressortir l'évidente importance

esthétique de cette extension spontanée de la philosophie, à l'état

polythéique, au monde moral et social, si clairement apte à fournir

aux beaux-arts leur champ principal et presque exclusif. Enfin, leur

développement général a été directement favorisé par le polythéisme,

sous un quatrième et dernier aspect fondamental, d'après la base

éminemment populaire qu'une telle religion assurait si largement à

l'action esthétique. Les beaux-arts, destinés surtout aux masses,

doivent, en effet, par leur nature, éprouver l'indispensable besoin

de s'appuyer sur un système convenable d'opinions familières et

communes, dont la prépondérance préalable est également indispensable

pour produire et pour goûter, afin de préparer suffisamment entre

l'interprète actif et le spectateur passif cette harmonie morale qui

d'avance dispose l'un à seconder spontanément les moyens d'expression

employés par l'autre, et sans laquelle aucune œuvre d'art ne saurait

être pleinement efficace, même sous le point de vue individuel, et, à

plus forte raison, sous l'aspect social. C'est le défaut d'une telle

condition, trop rarement accomplie dans l'art moderne, qui permet

d'y expliquer le peu d'effet réel de tant de chefs-d'œuvre, conçus

sans foi et appréciés sans conviction, et qui, malgré leur éminent

mérite, ne peuvent exciter en nous que les impressions générales

inhérentes aux lois fondamentales de la nature humaine; en sorte

qu'il en résulte presque toujours une influence trop abstraite, et

par suite peu populaire. Or, la supériorité esthétique du polythéisme

est, à cet égard, encore plus irrécusable qu'à tout autre; car aucune

philosophie quelconque n'a pu, évidemment, jamais obtenir depuis une

plénitude de popularité comparable à celle du polythéisme au temps de

sa prépondérance. Le monothéisme lui-même, au moment de sa plus grande

splendeur, ne fut pas certainement aussi populaire que cette antique

religion, dont les hautes imperfections morales ne devaient d'ailleurs

que trop seconder et propager l'influence primitive. Une régénération

fondamentale, encore trop confusément appréciable, surtout sous ce

rapport, pourra seule ultérieurement établir, par l'ascendant universel

de la philosophie positive, un système d'opinions fixes et unanimes

aussi susceptible de fournir une base vraiment populaire au large

développement des beaux-arts, pourvu que leur essor soit enfin conçu

dans un esprit réellement conforme à la nature caractéristique de la

civilisation moderne, comme je l'indiquerai au soixantième chapitre.

Par cet ensemble de motifs, l'aptitude nécessaire du polythéisme

à seconder spécialement l'évolution esthétique de l'humanité, se

trouve donc ici suffisamment expliquée. Or, n'eût-il rendu que cet

éminent service, il aurait certainement concouru, suivant un mode

indispensable, au développement fondamental de notre espèce, dont

une telle évolution devait constituer, par sa nature, l'un des

principaux élémens. Dans le vrai système de l'économie humaine,

individuelle ou sociale, les facultés esthétiques sont, en quelque

sorte, intermédiaires entre les facultés purement morales et les

facultés proprement intellectuelles: leur but les rattache aux unes,

leur moyen aux autres. Aussi leur développement convenable peut-il

très heureusement réagir à la fois sur l'esprit et sur le cœur,

constituant ainsi spontanément l'un des plus puissans procédés généraux

d'éducation, soit intellectuelle, soit morale, que nous puissions

concevoir. Chez le très petit nombre d'organisations éminentes, où

la vie mentale devient prépondérante, surtout à la suite d'un long

exercice continu et presque exclusif, l'influence des beaux-arts tend

à rappeler la vie morale, alors trop souvent oubliée ou dédaignée.

Mais, dans l'immense majorité de notre espèce, où, au contraire,

l'activité intellectuelle, spontanément engourdie, doit être

essentiellement absorbée par l'activité affective, le développement

esthétique sert habituellement de préambule indispensable au vrai

développement mental, outre son importance propre et permanente,

trop incontestable pour qu'il faille la signaler ici. Telle est

la grande phase spéciale que l'humanité devait accomplir sous

la direction du polythéisme, si éminemment propre, d'après les

explications précédentes, à cette heureuse destination. C'est ainsi

qu'il a indirectement tendu à exciter, non-seulement chez quelques

hommes choisis, mais surtout dans la masse entière, un premier degré

de vie intellectuelle permanente, par une douce et irrésistible

influence, que chacun alors subissait avec délices, indépendamment

d'ailleurs de son action mentale proprement dite, ci-dessus analysée.

L'observation journalière du développement individuel des hommes

ordinaires suffirait seule à faire apprécier toute la valeur de cet

indispensable office, en vérifiant clairement qu'il n'y a presque

jamais d'autre moyen d'éveiller, ou même d'entretenir, une certaine

activité purement spéculative, distincte de l'exercice forcé que

les nécessités humaines imposent habituellement à notre chétive

intelligence: témoigner quelque intérêt pour les beaux-arts, sera

certainement, en tout temps, le symptôme le plus commun d'une vraie

naissance à la vie spirituelle. Sans doute, un tel progrès est

encore loin du terme naturel de l'éducation humaine, individuelle

ou collective, comme je l'ai indiqué au cinquantième chapitre. Car,

le but essentiel, dans l'un et l'autre cas, consiste finalement à

transférer, autant que possible, l'influence directrice à la raison,

et non à l'imagination. Mais, si le caractère propre de l'humanité

a commencé à se prononcer, dès sa première enfance, par l'ascendant

du sentiment sur l'instinct animal, ce qui a été essentiellement

le résultat spontané du fétichisme, il n'est pas douteux que cette

prépondérance de l'imagination sur le sentiment, constituée par

l'évolution esthétique accomplie sous le polythéisme, n'ait déterminé

un grand pas général vers l'état définitif et pleinement normal, où la

raison prend enfin directement et ouvertement les rênes du gouvernement

humain; situation finale, dont le monothéisme a puissamment tendu à

nous rapprocher, comme l'expliquera la leçon suivante, mais qui ne

saurait être suffisamment réalisée que sous l'empire universel de la

philosophie positive. Ainsi, la phase philosophique que nous apprécions

dans le polythéisme ne pouvait, par sa nature, constituer qu'un

degré intermédiaire, qu'il serait très dangereux de prétendre ériger

en terme véritable de l'éducation humaine; mais c'était, non moins

évidemment, un intermédiaire strictement indispensable, qui n'était

pas susceptible d'être franchi, et sans lequel l'essor ultérieur

des plus hautes facultés de l'homme serait resté essentiellement

impossible. Quoique l'esprit esthétique et l'esprit scientifique

diffèrent certainement beaucoup, cependant ils emploient réellement,

chacun à sa manière, les mêmes forces fondamentales du cerveau, en

sorte que le premier genre d'activité intellectuelle peut servir, à un

certain degré, de préambule ou d'introduction au second, sans dispenser

aucunement toutefois d'une autre préparation plus spéciale, que nous

apprécierons en son lieu, et à laquelle devait surtout présider le

monothéisme. Sans doute, le génie, éminemment analytique et abstrait,

de la principale observation scientifique proprement dite, envers le

monde extérieur, est radicalement distinct du génie, essentiellement

synthétique et concret, de l'observation esthétique, qui, dans tous

les phénomènes quelconques, s'attache à saisir presque exclusivement

le côté humain, en y étudiant leur influence effective sur l'homme,

spécialement envisagé quant au moral. Néanmoins, il y a évidemment

entre eux quelque chose de profondément commun, la disposition,

également nécessaire, à observer avec justesse, qui exige ou suggère

des précautions mentales fort analogues pour prévenir et rectifier les

aberrations dans l'un ou l'autre cas. L'analogie est beaucoup plus

complète en ce qui concerne l'étude de l'homme lui-même, où le savant

et l'artiste ont également besoin de certaines notions identiques,

quoiqu'ils n'en doivent pas faire le même usage. On ne saurait donc

méconnaître la secrète affinité directe qui existe, à divers titres,

entre l'un et l'autre esprit, malgré leurs profondes différences

caractéristiques, et qui, par suite, doit rendre le développement

plus rapide du premier susceptible de préparer utilement l'essor plus

tardif du second. Si cette relation a lieu nécessairement chez ceux

d'abord qui, à l'un ou l'autre égard, participent activement à la

culture intellectuelle, une influence analogue doit s'exercer aussi,

à un moindre degré, sur la masse passive. Pour plus de clarté, je me

suis borné, dans une telle appréciation, à considérer seulement, de

part et d'autre, ce qui concerne la simple élaboration préalable,

destinée à procurer les matériaux convenables. Or, le rapprochement

serait jugé bien plus intime si je pouvais ici comparer également la

combinaison finale de ces premiers élémens, inévitablement soumise aux

mêmes lois essentielles, soit qu'il s'agisse d'une œuvre esthétique ou

scientifique. Mais les notions ordinaires sur la marche générale des

compositions intellectuelles, surtout quant aux beaux-arts, sont encore

beaucoup trop vagues et trop obscures pour qu'un semblable parallèle

pût avoir toute son utilité philosophique, à moins d'entraîner dans

des explications fort étendues, entièrement incompatibles avec la

nature et la destination de cet ouvrage. Quoi qu'il en soit, les

indications précédentes suffisent, sans doute, à rendre incontestable

l'influence spéciale que l'essor primitif du génie esthétique a dû

exercer, sous le polythéisme, sur l'état mental de l'humanité, pour

y préparer, sous le monothéisme, la naissance consécutive du vrai

génie scientifique, indépendamment de son office général, ci-dessus

apprécié, quant au premier éveil de l'activité spéculative, dans le

seul mode qui fût d'abord possible. Les limites nécessaires de ce

traité m'ont prescrit aussi de ne faire ici aucune distinction formelle

entre les divers beaux-arts, soit en ce qui concerne leur relation

au polythéisme, soit relativement à la liaison de leur développement

avec l'évolution fondamentale de l'humanité. Mais, si je pouvais ici

plus spécialement examiner cet intéressant sujet, il me serait aisé

d'étendre la théorie que je viens d'esquisser jusqu'à la détermination

rigoureuse de l'ordre spontané suivant lequel ces différens arts ont

dû historiquement surgir et croître, en tout temps et en tout lieu,

sauf les perturbations exceptionnelles, où la succession essentielle

deviendrait encore appréciable à une scrupuleuse analyse. Ne devant

point insister davantage sur les considérations esthétiques, je me

borne donc à énoncer cet ordre, que tout lecteur familiarisé avec

la vraie philosophie des beaux-arts pourra facilement examiner. Il

consiste en ce que chaque art a dû se développer d'autant plus tôt,

qu'il était, par sa nature, plus général, c'est-à-dire susceptible

de l'expression la plus variée et la plus complète, qui n'est point

toujours, à beaucoup près, la plus nette ni la plus énergique: d'où

résulte, comme série esthétique fondamentale, la poésie, la musique, la

peinture, la sculpture, et enfin l'architecture, en tant que moralement

expressive[10].

Note 10: La stricte exactitude historique, et même

philosophique, exigerait peut-être que l'on fît commencer

une telle série par cet art, plus spontané et plus primitif

qu'aucun autre, qui, intimement lié au langage mimique, dont il

ne constitue qu'une sorte d'exagération naturelle, à peu près

comme la musique envers la parole, offre, avec tant d'évidence,

dans les moindres degrés de la vie sauvage, le premier moyen

d'expression animée, et jusqu'à un certain point idéalisable,

de nos sentimens individuels ou sociaux, et surtout de nos

passions les plus énergiques. Mais un tel art, essentiellement

tombé en désuétude, depuis que le langage d'action a dû perdre

graduellement presque toute son importance initiale, doit être

de plus en plus envisagé comme éteint, si ce n'est à titre

de simple auxiliaire subalterne de la plupart des autres;

ainsi que le témoigne clairement, malgré tant d'encouragemens

systématiques, sa misérable réduction, chez les modernes, à

une froide et stérile combinaison de signes essentiellement

conventionnels, devenus presque inintelligibles pour ceux même

qui les assemblent, et où les cervelets émoussés trouvent seuls

habituellement une stimulation réelle, bien qu'accessoire. Il

y a long-temps, sans doute, que l'idéalisation des sentimens

humains ne s'exprime plus que par des moyens plus parfaits et

plus nobles; quoique leur développement ait dû être, en effet,

postérieur, cette circonstance ne saurait désormais être prise

en considération que dans un traité tout spécial sur l'ensemble

de révolution esthétique de l'humanité.

En terminant cette appréciation capitale, propre à nous dispenser

essentiellement de toute explication analogue dans presque tout

le reste de notre opération historique, il importe d'y signaler

son aptitude spéciale à résoudre spontanément la grande et célèbre

objection que les beaux-arts semblent offrir nécessairement à la

théorie générale du progrès continu de l'humanité, par le seul fait de

leur incontestable prééminence en un temps qui, à tout autre titre,

ne représente évidemment que l'enfance de notre espèce. On voit

maintenant, en effet, comme je l'avais annoncé au quarante-huitième

chapitre, à quoi tient ce paradoxe apparent, en reconnaissant ainsi

par quel concours nécessaire de causes naturelles le principal essor

des beaux-arts devait avoir lieu sous l'empire du polythéisme,

sans qu'une telle correspondance puisse rationnellement indiquer

aucune vraie diminution ultérieure dans l'ensemble de nos facultés

esthétiques, qui seulement, malgré leur développement toujours continu,

n'ont pu retrouver depuis ni une stimulation aussi directe et aussi

énergique, ni d'aussi importantes attributions, ni des dispositions

aussi favorables, toutes circonstances entièrement indépendantes de

leur activité intrinsèque et du mérite propre de leurs productions.

Sans renouveler la fameuse discussion sur les anciens et les modernes,

il est impossible de méconnaître les nombreux et éclatans témoignages

qui prouvent, avec une irrésistible évidence, que le génie humain

n'a nullement baissé au fond, même pendant la prétendue nuit du

moyen-âge, surtout en ce qui concerne le premier des beaux-arts,

dont le progrès général est, au contraire, incontestable. Même dans

le genre épique, quoique le mode essentiel de conception en ait été

jusqu'ici le moins adapté à la nature de la civilisation moderne,

on ne saurait certainement citer, en aucun temps, un génie poétique

plus fortement organisé que celui de Dante ou de Milton, ni une

imagination aussi puissante que celle d'Arioste. Quant à la poésie

dramatique, l'énergie spontanée de Shakespeare, l'admirable élévation

de Corneille, l'exquise délicatesse de Racine, et l'incomparable

originalité de Molière, ne redoutent certainement aucun parallèle

antique. A l'égard des autres beaux-arts, on ne peut plus contester

aujourd'hui la haute prééminence de la musique moderne, soit italienne,

soit allemande, malgré une moindre influence sociale dans un milieu

moins favorable, sur la musique des anciens, essentiellement dénuée

d'harmonie, et réduite, comme celle de toutes les sociétés peu

avancées, à des mélodies extrêmement simples et uniformes, où la seule

mesure constituait le principal moyen d'expression. Il en est sans

doute de même relativement à la peinture, considérée non-seulement dans

sa partie technique, dont le progrès continu est évident, mais dans

sa plus haute expression morale, pour laquelle nous n'avons certes

aucun sujet de penser que l'antiquité eût rien produit d'équivalent,

par exemple, aux chefs-d'œuvre de Raphaël, ni à beaucoup d'autres

ouvrages modernes. L'exception apparente relative à la sculpture

s'expliquerait aisément, si elle est suffisamment réelle, comme

essentiellement due aux mœurs et à la manière de vivre des anciens,

qui devaient naturellement leur procurer une connaissance plus intime

et plus familière des formes humaines. Enfin, pour l'architecture,

indépendamment des immenses progrès qu'a évidemment reçus, chez les

modernes, sa partie industrielle la plus usuelle, on ne saurait

méconnaître, ce me semble, sous le seul point de vue esthétique,

l'éminente supériorité de tant d'admirables cathédrales du moyen-âge,

où la puissance morale d'un tel art est certainement poussée à un degré

de sublime perfection, que ne pouvaient offrir, malgré leur régularité,

les plus beaux temples antiques, comme j'aurai lieu de l'expliquer

sommairement au chapitre suivant. Après avoir judicieusement opéré ces

diverses comparaisons directes, il faudrait ensuite, pour parvenir à

une appréciation vraiment rationnelle, prendre, d'une autre part, en

haute considération la stimulation esthétique nécessairement beaucoup

moindre inhérente jusqu'ici au caractère essentiel de la civilisation

moderne, malgré de plus grands encouragemens personnels, dus surtout à

la vulgarisation croissante du goût. Les beaux-arts étant, en général,

destinés à retracer avec énergie notre existence morale et sociale, il

est clair que, quoique spontanément convenables à toutes les phases de

l'humanité, ils doivent nécessairement s'adapter de préférence à une

sociabilité plus homogène et plus fixe, dont le caractère, plus complet

et plus prononcé, comporte une représentation plus nette et mieux

définie; ce qui avait éminemment lieu dans l'antiquité, sous l'empire

du polythéisme. Or, nous reconnaîtrons, au contraire, que, depuis

le commencement du moyen-âge, l'état social moderne n'a, pour ainsi

dire, constitué jusqu'ici qu'une immense transition, essentiellement

accomplie, sans une physionomie assez stable et assez tranchée, sous

la présidence indispensable du monothéisme, qui, par sa nature,

devait moins encourager le développement esthétique, et seconder

davantage l'essor scientifique. Toutes les causes principales devaient

donc concourir à y ralentir notablement la marche des beaux-arts;

et, cependant, loin d'avoir subi aucune dégénération réelle, les

faits témoignent, avec une éclatante évidence, que leur génie s'est

élevé, dans presque tous les genres déjà créés, au niveau et même

au-dessus des plus éminentes productions antiques, indépendamment

des nouvelles issues qu'il est parvenu à s'ouvrir par beaucoup

d'admirables chefs-d'œuvre, par exemple, dans ces compositions,

éminemment modernes, qualifiées du nom impropre de romans: il n'y a

eu de diminution réelle que dans l'influence sociale correspondante,

d'après les motifs précédemment expliqués. Ainsi, l'accomplissement,

même en ce genre, d'un véritable progrès, malgré des conditions

peu favorables, montre clairement que les facultés esthétiques de

l'humanité, loin de décroître, sont assujéties, comme toutes les

autres, à un développement continu: aux yeux du moins de tous les

vrais philosophes qui, à cet égard, sauront se préserver suffisamment

de la tendance vulgaire à juger les beaux-arts uniquement sur l'effet

produit; d'où il résulterait, par exemple, si l'on pouvait être

pleinement conséquent à cet étrange principe, qu'il faudrait accorder

le premier rang à la composition d'une danse nègre, susceptible, en cas

opportun, de déterminer un entraînement plus irrésistible que celui

dû à la plus puissante poésie ancienne ou moderne. Quand, après une

longue et pénible préparation, la civilisation moderne aura finalement

développé, avec la prépondérance suffisante, son vrai caractère propre,

ce qui serait impossible sans l'ascendant général de la philosophie

positive, l'humanité s'élèvera à un état social éminemment progressif,

et néanmoins plus homogène et plus stable que celui de l'antiquité

polythéiste, où les beaux-arts trouveront à la fois un nouveau champ

et des attributions nouvelles, aussitôt que leur génie essentiel se

sera convenablement adapté au nouveau régime intellectuel, comme je

l'indiquerai sommairement à la fin du volume. C'est alors seulement

que pourra être directement utilisée, dans toute sa plénitude,

pour le bonheur commun de notre espèce, cette admirable éducation

graduelle de nos facultés esthétiques, qui, continuée, avec tant de

succès, chez les modernes, malgré tant d'entraves, y témoigne si

clairement de leur irrésistible spontanéité: c'est alors enfin que se

manifestera familièrement, aux yeux de tous, cette irrécusable affinité

fondamentale qui, d'après les lois nécessaires de l'organisation

humaine, unit spontanément le sentiment du beau, d'une part, au goût du

vrai, et, d'une autre part, à l'amour du bon.

Après avoir ainsi suffisamment accompli l'appréciation intellectuelle

du polythéisme, d'abord sous le point de vue scientifique, et ensuite

sous l'aspect esthétique, il n'y a pas lieu de s'arrêter ici à

caractériser expressément son influence générale sur le développement

continu des aptitudes industrielles de l'humanité. Cette dernière

détermination s'effectuera d'ailleurs spontanément ci-dessous, en ce

qu'elle peut offrir d'utile à notre principale opération, quand nous

considérerons celle des trois formes essentielles du polythéisme qui

devait surtout présider à un tel développement, résultat complexe

de l'essor mental et de l'essor social. Nous avons, en outre, déjà

reconnu, au chapitre précédent, l'importance initiale de la philosophie

théologique, même à l'état de simple fétichisme, pour exciter et

soutenir d'abord l'activité humaine dans sa première conquête du

monde extérieur. Or, il suffit maintenant d'ajouter, à ce sujet, que

le polythéisme devait nécessairement exercer, sous ce rapport, une

influence plus directe et plus étendue que celle du pur fétichisme.

Celui-ci, en effet, en divinisant la matière, ne pouvait évidemment,

sans une sorte d'inconséquence sacrilége, en tolérer l'altération

journalière; du moins jusqu'à ce que la naissance d'un vrai sacerdoce,

sous l'astrolâtrie, eût permis, comme je l'ai expliqué, de commencer

à discipliner cette logique spontanée de l'esprit religieux. Le

polythéisme, au contraire, isolant nettement chaque divinité des

corps soumis à son empire, n'interdisait plus, par sa nature, la

modification volontaire du monde extérieur, et y provoquait même

souvent à divers titres; outre qu'il réalisait directement, au plus

haut degré, la propriété stimulante inhérente à toute philosophie

théologique, en mêlant l'action surnaturelle à la plupart des

entreprises humaines, d'une manière bien plus spéciale et plus intime

qu'on n'a pu la concevoir depuis: en sorte que, pour peu que l'action

devînt importante, chacun pouvait s'y sentir familièrement appuyé de

quelque divine assistance. En même temps, l'inévitable organisation

d'un puissant sacerdoce tendait à régulariser ces vagues influences,

qui, livrées à leur jeu naturel, devaient produire tant d'incertitudes

ou d'aberrations. On conçoit, enfin, que la multiplicité des dieux

fournissait, à cet égard, de précieuses ressources spéciales, pour

neutraliser spontanément, d'après leur opposition mutuelle, cette

disposition anti-industrielle plus ou moins attachée, de toute

nécessité, à la nature intime de l'esprit religieux, ainsi que je

l'ai expliqué à la fin du volume précédent. Sans un tel expédient,

sagement appliqué par l'autorité sacerdotale, il est évident que le

dogme général du fatalisme, précédemment signalé comme indispensable

au polythéisme, aurait tendu directement à arrêter l'essor naissant de

l'activité humaine. Aussi le monothéisme, où ce dogme prend surtout

la forme, non moins oppressive, d'un optimisme absolu, et qui est

radicalement privé de ce puissant correctif dû au croisement immédiat

des volontés directrices, serait-il, par sa nature, moins favorable

que le polythéisme à l'action progressive de l'humanité sur le monde,

si l'époque même de son avènement spontané ne coïncidait point

nécessairement, comme je l'expliquerai au chapitre suivant, avec cet

état plus avancé de l'évolution humaine qui, malgré les apparences

vulgaires, diminue au fond l'influence et le besoin de l'esprit

religieux dans la vie réelle. Quand cette indispensable coïncidence

n'a pas lieu suffisamment, par suite d'un passage prématuré à l'état

monothéique, d'après une aveugle imitation, cette tendance délétère

se fait nettement sentir: ainsi que l'histoire ne le témoigne que

trop, envers plusieurs nations dont les progrès ultérieurs eussent été

certainement plus fermes et plus rapides, si elles fussent restées

plus long-temps sous le régime polythéique, au lieu de s'élever trop

brusquement au monothéisme, avant d'y être encore convenablement

préparées, et uniquement entraînées par une indiscrète ardeur,

provenue d'exemples hétérogènes. On ne saurait donc méconnaître les

propriétés spéciales du polythéisme pour encourager le développement

spontané de notre activité industrielle, jusqu'à ce que, par le progrès

continu de l'étude de la nature, elle puisse commencer à prendre

son vrai caractère rationnel, sous l'influence correspondante de

l'esprit positif, qui, en lui ouvrant le plus vaste champ, lui imprime

directement le mouvement à la fois le plus sage et le plus hardi.

Du reste, afin qu'une telle appréciation soit suffisamment exacte,

il ne faut jamais oublier que la guerre constituait alors, de

toute nécessité, la principale occupation de l'homme, et que, par

conséquent, on jugerait très mal l'industrie ancienne si, comme nos

habitudes doivent nous y porter aujourd'hui, on y négligeait les arts

dont la destination était essentiellement militaire. Ces arts ont dû

être long-temps prépondérans, en vertu de leur importance supérieure,

et aussi d'après la plus grande facilité intrinsèque de leur

perfectionnement propre. Les premiers outils de l'homme ont toujours

été nécessairement des armes, soit contre les animaux, soit contre

ses compétiteurs. Pendant une longue suite de siècles, son adresse

et sa sagacité pratique ont dû être principalement occupées, par un

exercice énergique et continu, à instituer et à améliorer les appareils

militaires, offensifs ou défensifs; et ces efforts, outre leur

indispensable utilité primitive, n'ont pas d'ailleurs été entièrement

superflus pour le progrès ultérieur de l'industrie proprement dite,

qui, par d'heureuses transformations, en a souvent tiré des indications

importantes. Sous cet aspect, il faut constamment regarder l'état

social de l'antiquité comme radicalement inverse de notre état moderne,

où la guerre est devenue enfin purement accessoire, tandis que, chez

les anciens, elle devait avoir habituellement une haute prépondérance.

Aussi dans l'antiquité, de même que parmi les sauvages actuels,

les plus grands efforts de l'industrie humaine se rapportaient-ils

essentiellement à la guerre, qui y donna lieu à tant de créations

vraiment prodigieuses, surtout pour l'art des siéges. Chez les

modernes, au contraire, quoique l'immense progrès des arts mécaniques

et chimiques ait dû accessoirement y déterminer d'importantes

innovations militaires, dont toutefois on s'exagère beaucoup la valeur,

il est néanmoins certain que le système des armes se présente comme

beaucoup moins perfectionné, relativement à l'ensemble actuel des

moyens humains, qu'il ne l'était, chez les Grecs et les Romains, eu

égard à l'état industriel correspondant[11]. Il est donc indispensable

de considérer aussi cet art prépondérant, si l'on veut convenablement

caractériser l'influence générale du polythéisme sur le développement

industriel de l'humanité.

Note 11: J'ai souvent entendu un marin distingué (mon

malheureux ami feu le capitaine Montgéry), qui avait embrassé,

avec une éminente rationnalité relative, le système entier de

l'art de la guerre, à la fois terrestre et navale, conception

extrêmement rare aujourd'hui, déplorer amèrement, pour

caractériser la faible consommation intellectuelle exigée

par la guerre moderne, que l'art de détruire, quoique, par

sa nature, le plus facile de tous, se trouvât beaucoup moins

perfectionné maintenant que l'art de produire, malgré la

difficulté supérieure de celui-ci. Mais, si ce militaire

vraiment philosophe eût suffisamment complété son intéressante

observation, comme son érudition spéciale, aussi judicieuse

qu'étendue, le lui eût aisément permis, en reconnaissant que,

chez les anciens, la relation était essentiellement inverse,

il y eût aperçu une nouvelle confirmation de cette heureuse

transformation sociale qui, chez les modernes, faisant de plus

en plus de la guerre une affaire habituellement accessoire, ne

détourne ordinairement à cet usage que la moindre partie des

efforts intellectuels, comme je l'expliquerai ailleurs.

Pour compléter l'appréciation abstraite du polythéisme, il nous reste

maintenant à juger directement son aptitude sociale proprement dite,

analysée d'abord sous le point de vue politique, alors nécessairement

prépondérant, et ensuite sous l'aspect purement moral, qui manifeste

plus qu'aucun autre l'imperfection radicale d'un tel régime

théologique.

L'ensemble des explications déjà contenues dans ce volume et dans le

dernier chapitre du précédent, a dû faire d'avance apprécier hautement

l'importance fondamentale de cette première propriété du polythéisme

qui consiste à détacher enfin nettement de la masse sociale une classe

éminemment spéculative, également affranchie des soins militaires et

industriels, et susceptible, par son ascendant spontané, de donner

graduellement à la société humaine une consistance durable et une

organisation régulière. Tandis que le fétichisme, ainsi que nous

l'avons reconnu, ne déterminait point nécessairement l'institution

d'un vrai sacerdoce, si ce n'est dans sa dernière phase, à l'état

d'astrolâtrie, d'où il a passé au polythéisme, il est évident que

celui-ci, au contraire, devait être, de sa nature, éminemment favorable

à un tel établissement, par cela seul qu'il introduisait des divinités

pleinement indépendantes de la matière, et qui, habituellement

inaccessibles, ne pouvaient communiquer avec l'humanité que par

l'intermédiaire indispensable de ministres spéciaux, prédestinés en

quelque sorte à cette mystérieuse fonction. La multiplicité des dieux

était même très propre à faire d'abord sentir avec plus d'énergie cette

urgente nécessité sociale, aussi bien qu'à étendre et à accélérer le

développement de la classe sacrée, quoiqu'elle ait dû ensuite beaucoup

contribuer, par l'inévitable dispersion de l'autorité sacerdotale,

à diminuer sa consistance et à altérer son indépendance, comme je

l'expliquerai ci-dessous. C'est ainsi que le polythéisme, pendant

qu'il constituait la seule philosophie alors susceptible d'imprimer

à l'esprit humain un premier essor, soit scientifique, soit surtout

esthétique, soit même industriel, instituait, d'une autre part, non

moins spontanément, la seule corporation sociale qui pût alors acquérir

assez de loisir et de dignité pour se livrer avec succès à cette triple

culture intellectuelle, vers laquelle son ambition spéciale devait

d'abord la pousser autant que sa vocation naturelle. Mais j'ai déjà

suffisamment signalé, quoique d'une manière implicite, les heureuses

conséquences sociales de cette institution vraiment fondamentale,

organe nécessaire, en un genre quelconque, de ce progrès primitif, dont

nous venons d'apprécier le principe essentiel et la marche générale.

Il s'agit maintenant d'examiner surtout les conséquences directement

politiques d'un tel établissement, en déterminant son influence

nécessaire sur l'économie caractéristique des sociétés anciennes,

considérées quant à la haute destination politique qui devait leur

appartenir spécialement dans l'ensemble de l'évolution humaine.

En quelque état d'enfance que l'humanité soit considérée, elle

manifeste toujours spontanément certains germes primordiaux des

principaux pouvoirs politiques, soit temporels ou pratiques, soit même

spirituels ou théoriques. Sous le premier point de vue, les qualités

purement militaires, d'abord la force et le courage, plus tard la

prudence et la ruse, y deviennent habituellement, dans les expéditions

de chasse ou de guerre, la base immédiate d'une autorité active,

au moins temporaire. De même, sous le second aspect, quoique moins

connu, par une simple extension naturelle du gouvernement domestique,

la sagesse des vieillards, nécessairement chargés de transmettre

l'expérience et les traditions de la tribu, y acquiert bientôt une

certaine puissance consultative, sans excepter les peuplades où les

moyens de subsistance sont restés encore assez précaires et assez

incomplets pour exiger régulièrement le douloureux sacrifice des parens

trop caduques. A cette autorité naturelle, on voit aussi commencer

l'adjonction spontanée d'une autre influence élémentaire, celle

des femmes, qui, en tout temps, a dû constituer, envers un pouvoir

spirituel quelconque, un important auxiliaire domestique, tendant

à modifier par le sentiment, comme celui-ci par l'intelligence,

l'exercice direct de la prépondérance matérielle. C'est ainsi que, même

sous le plus grossier fétichisme, la société humaine nous présente

inévitablement, d'après une judicieuse analyse, les germes spontanés

de tous les plus grands établissemens ultérieurs. Mais ces divers

rudimens primitifs d'un système politique resteraient bornés, de toute

nécessité, à une existence fort précaire et très imparfaite, à la fois

essentiellement temporaire et locale, si le polythéisme ne venait

point les rattacher graduellement à la double institution fondamentale

d'un culte régulier et d'un sacerdoce distinct, qui peut seule

permettre, entre les différentes familles, l'établissement naissant

d'une véritable organisation sociale, susceptible de consistance et

de durée. Telle est d'abord la principale destination politique de

la philosophie théologique, ainsi parvenue à son second âge naturel.

C'est alors surtout qu'on peut nettement reconnaître que cette grande

attribution sociale résulte directement de cet essor d'opinions

communes sur les sujets qui intéressent le plus l'esprit humain, et

de cette formation spontanée de la classe spéculative généralement

respectée qui en devient spécialement l'organe indispensable; beaucoup

plus que des craintes ou des espérances relatives à la vie future,

auxquelles on a si abusivement rapporté de nos jours toute l'efficacité

sociale des doctrines religieuses, et qui, à cette époque, n'avaient

encore certainement qu'une très faible influence. D'abord, en aucun

temps, cette dernière force théologique n'a pu exercer une puissante

action sous le point de vue purement politique, seul actuellement

considéré; sa principale application a dû être essentiellement morale,

quoique, même à ce titre, on ait trop souvent confondu avec elle,

comme je le montrerai, le pouvoir, répressif ou directeur, inhérent

à l'existence d'un système quelconque d'opinions communes. En outre,

il est incontestable qu'une telle force n'a pu acquérir que fort

tardivement une haute importance sociale, quand le polythéisme très

développé avait déjà réalisé son principal office; ou, plus exactement,

c'est sous le régime monothéique qu'elle a dû seulement obtenir

sa plus grande efficacité, ainsi que je l'expliquerai au chapitre

suivant. Ce n'est pas que, dès les premiers temps, l'homme n'ait dû

involontairement obéir à cette tendance spontanée, à la fois mentale

et morale, si aisément explicable, qui l'entraîne à desirer et même

à supposer l'éternité d'existence, soit passée, soit surtout future.

Mais cette croyance naturelle, à laquelle on attribue une influence

si exagérée, subsiste certainement très long-temps avant de comporter

aucune véritable application politique ou même morale: d'abord parce

que les théories théologiques ne s'étendent que lentement, comme on

l'a vu, aux phénomènes de l'homme et de la société; et ensuite par ce

motif plus spécial que, après avoir été ainsi complétées, et lorsque

la direction immédiate des affaires humaines est enfin devenue la

principale fonction des dieux, ce n'est point essentiellement sur la

vie future que portent encore les plus puissantes émotions de crainte

et d'espérance, alors concentrées surtout dans la vie présente, seule

susceptible de toucher suffisamment des esprits aussi grossiers[12].

Indépendamment d'un tel auxiliaire, l'indispensable office politique

du polythéisme, pour généraliser et consolider l'organisation naissante

des sociétés humaines, a donc directement résulté, surtout à l'origine,

de son institution spontanée d'un certain système d'opinions communes

et d'une autorité spéculative correspondante, que le fétichisme n'avait

pu suffisamment établir, et qui, évidemment, ne pouvaient provenir

encore d'aucun autre principe quelconque. Dans cette phase sociale,

la nature du culte, admirablement adaptée à l'état corelatif de

l'humanité, consiste essentiellement en fêtes nombreuses et variées,

où l'essor primitif des beaux-arts trouve journellement un heureux

exercice, et qui constituent souvent, chez des populations de quelque

étendue, déjà liées par une langue commune, le principal motif des

réunions habituelles; comme le montre si clairement l'exemple de la

Grèce, dont les fêtes générales conservèrent long-temps une haute

importance, jusqu'à l'époque de l'absorption romaine, pour en réunir

les différentes nations, malgré leurs fréquentes luttes intérieures.

Puis donc que, même envers de simples divertissemens, la philosophie

théologique et l'autorité qui en dérive offrent alors le seul moyen

réel d'organiser entre les hommes une convergence quelconque, à la

fois étendue et durable, il n'est pas étonnant que tous les pouvoirs

naturels, quelle que soit leur origine propre, viennent spontanément

puiser à cette source commune une indispensable consécration, sans

laquelle leur influence sociale resterait trop bornée et trop

fugitive, et dont l'inévitable nécessité explique assez le caractère

essentiellement théocratique que la plupart des philosophes ont

justement reconnu à tout gouvernement primitif.

Cours de philosophie positive. (5/6) · 第 6 / 16 题