Cette coïncidence nécessaire tient, en effet, à ce que le fétichisme

comportait infiniment moins que le polythéisme et le monothéisme le

développement propre d'une autorité sacerdotale distinctement organisée

en classe spéciale, par une suite nécessaire du caractère essentiel des

croyances correspondantes. Presque tous les dieux du fétichisme sont

éminemment individuels, et chacun d'eux a sa résidence inévitable et

permanente dans un objet particulièrement déterminé; tandis que ceux

du polythéisme ont, de leur nature, une bien plus grande généralité,

un département beaucoup plus étendu quoique toujours propre, et enfin

un siége infiniment moins circonscrit. Cette différence fondamentale

constitue sans doute, pour le fétichisme, une aptitude plus prononcée

à correspondre spontanément, avec une exacte harmonie, à l'état

primitif de l'esprit humain, où toutes les idées sont nécessairement,

au plus haut degré, particulières et concrètes; et de là résulte, comme

je l'ai ci-dessus noté, la multiplicité très supérieure des divinités

de cette première enfance. Mais, sous le point de vue social, il est

pareillement évident que de telles croyances offrent, par leur nature,

beaucoup moins de ressources, soit pour réunir les hommes, soit pour

les gouverner. Quoiqu'il existe, sans doute, des fétiches de tribu, et

même de nation, la plupart néanmoins sont essentiellement domestiques,

ou même personnels, ce qui offre bien peu de secours au développement

spontané de pensées suffisamment communes. En second lieu, le siége

immédiat de chaque divinité dans un objet matériel nettement déterminé,

doit rendre le sacerdoce proprement dit presque inutile, et, par suite,

tend à empêcher directement l'essor d'une classe spéculative, vraiment

distincte et influente. Ce n'est pas que le culte ne soit alors fort

étendu, car il tient, au contraire, bien plus de place, qu'à aucune

époque théologique plus avancée, dans l'ensemble de la vie humaine, qui

en est plus intimement pénétrée, chaque acte particulier de l'homme

ayant pour ainsi dire son propre aspect religieux. Mais c'est presque

toujours un culte essentiellement personnel et direct, dont chaque

croyant peut être le ministre immédiat, sans aucune interposition

forcée envers ses divinités spéciales, constamment accessibles par leur

nature. C'est surtout la croyance ultérieure à des dieux habituellement

invisibles, plus ou moins généraux, et essentiellement distincts

des corps soumis à leur arbitraire discipline, qui a dû déterminer,

à l'âge du polythéisme, le développement rapide et prononcé d'un

vrai sacerdoce, susceptible d'une haute prépondérance sociale, comme

constituant, d'une manière régulière et permanente, un intermédiaire

indispensable entre l'adorateur et sa divinité. Le fétichisme, au

contraire, n'exigeait point évidemment cette inévitable intervention,

et tendait ainsi à prolonger extrêmement l'enfance de l'organisation

sociale, dont le premier essor, comme je l'ai établi au chapitre

précédent, devait certainement dépendre de la formation distincte

d'une classe spéculative, c'est-à-dire alors sacerdotale. Dans

l'analyse, beaucoup mieux connue, des âges théologiques ultérieurs,

on peut observer encore des traces très marquées de ce caractère

nécessaire des cultes primitifs, aux temps même de la plus entière

extension intellectuelle et sociale du polythéisme grec ou romain,

en considérant le mode spécial, très précieux à remarquer sous ce

rapport, qui y distinguait l'adoration des dieux lares et pénates,

divinités essentiellement domestiques, où l'on doit, à mon gré,

reconnaître de purs fétiches, dont le culte, particulièrement modifié

chez les diverses familles, s'y célébrait toujours directement, sans

intervention sacerdotale, chaque fidèle, ou du moins chaque chef de

famille, étant resté, à cet égard, une sorte de prêtre spontané.

Toutefois, l'observation plus complète et plus variée des populations

fétichistes semble indiquer que ce premier âge religieux n'est point

entièrement incompatible avec la formation ébauchée d'une certaine

classe sacerdotale, commençant à se détacher assez distinctement

de la masse sociale, comme l'indiquent divers cas relatifs à des

professions spéciales de devins, de jongleurs, etc., chez plusieurs

peuplades nègres, qui ne sont point cependant sorties entièrement du

vrai fétichisme. Mais, par un examen plus approfondi de ces degrés

de l'échelle sociale, soit dans l'antiquité, soit de nos jours, on

reconnaîtra toujours, ce me semble, que le fétichisme est alors

essentiellement parvenu à l'état d'astrolâtrie, qui constitue son plus

haut perfectionnement propre, et sous lequel s'effectue, comme je

l'expliquerai bientôt, sa transition générale au polythéisme proprement

dit. Or, cette phase plus éminente, mais aussi beaucoup plus tardive,

du fétichisme fondamental, tend, en effet, par sa nature spéciale, à

provoquer directement le développement distinct d'un vrai sacerdoce.

D'abord, la considération des astres porte en elle-même un caractère

d'évidente généralité, qui les rend immédiatement aptes à devenir des

fétiches vraiment communs; et c'est toujours aussi de cette source

exclusive que l'analyse sociologique nous les montre essentiellement

tirés chez des populations un peu étendues. En second lieu, quand leur

situation pleinement inaccessible a été suffisamment reconnue, ce qui

a dû être beaucoup moins immédiat qu'on ne le croit d'ordinaire, le

besoin d'intermédiaires spéciaux a dû se faire sentir, à leur égard,

d'une manière irrécusable. Tels sont les deux caractères essentiels,

généralité supérieure, et accès plus difficile, qui, sans altérer

directement la nature fondamentale du fétichisme universel, ont dû y

rendre l'adoration des astres particulièrement propre à déterminer la

formation d'un culte vraiment organisé et d'un sacerdoce pleinement

distinct, sans lesquels le développement politique serait demeuré

essentiellement impossible. On conçoit ainsi combien sont radicalement

vicieuses les tendances vagues et absolues de la philosophie politique

actuelle, qui nous font, par exemple, condamner aveuglément le culte

des astres comme un principe universel de dégradation humaine; tandis

que l'avènement de l'astrolâtrie constitue réellement, au contraire,

non-seulement un symptôme essentiel, mais aussi un puissant moyen, de

progrès social, pour les temps correspondans, quoique sa prolongation

démesurée ait dû ultérieurement devenir une source d'entraves. Mais

il a dû s'écouler un temps fort considérable avant que l'adoration

des astres ait pu prendre un ascendant prononcé sur les autres

branches du fétichisme, de manière à imprimer à l'ensemble du culte

les caractères essentiels d'une véritable astrolâtrie. Car, l'esprit

humain, d'abord préoccupé des considérations les plus directes et

les plus particulières, ne pouvait alors nullement placer les corps

célestes au premier rang des substances extérieures. Ils ont dû

long-temps avoir pour lui beaucoup moins d'importance qu'un grand

nombre de phénomènes terrestres; tels, par exemple, que les principaux

effets météorologiques, qui, à un âge bien plus avancé, et pendant

presque tout le règne théologique, ont essentiellement fourni les

attributs caractéristiques du suprême pouvoir surnaturel. Tandis qu'on

reconnaissait alors si généralement à tous les magiciens habiles une

autorité fort étendue sur la lune et les étoiles, personne n'aurait

osé leur supposer aucune participation quelconque au gouvernement

du tonnerre. Il a donc fallu préalablement une suite très prolongée

de modifications graduelles dans les conceptions humaines, pour

intervertir en quelque sorte l'ordre primordial, en plaçant enfin les

astres à la tête des corps naturels, quoique toujours nécessairement

subordonnés à la terre et à l'homme, suivant l'esprit fondamental de la

philosophie théologique, parvenue même à son plus haut perfectionnement

total. Or, c'est seulement quand le fétichisme s'est ainsi élevé

enfin à l'état d'astrolâtrie, qu'il a pu exercer, d'une manière

permanente et régulière, une influence politique vraiment capitale,

par le double motif ci-dessus indiqué. Telle est donc, désormais,

en général, l'explication rationnelle de ce singulier caractère,

source inextricable de confusion dans les jugemens ordinaires sur

ces degrés inférieurs de l'échelle sociale, qui fait alors coïncider

essentiellement une plus grande extension intellectuelle de l'esprit

théologique avec une moindre influence sociale. Ainsi, non-seulement

le fétichisme, comme toute autre philosophie quelconque, n'a pu

s'étendre aux considérations morales et sociales qu'après avoir

d'abord suffisamment dirigé toutes les spéculations moins compliquées:

mais, en outre, des motifs spéciaux très puissans ont dû, comme on le

voit, retarder extrêmement l'époque où il a pu acquérir une véritable

consistance politique, malgré son immense extension intellectuelle

préalable.

En terminant cette appréciation sommaire, je ne puis m'empêcher de

signaler une importante réflexion qu'elle suggère naturellement sur

l'ensemble du règne théologique, et qui est déjà très propre à rendre

fort douteuse cette aptitude caractéristique à servir indéfiniment

de base aux liens sociaux, qu'on attribue encore vulgairement aux

croyances religieuses, à l'exclusion de tout autre ordre quelconque

de conceptions communes. Il résulte spontanément, en effet, des

considérations précédentes, que cette propriété politique est bien

loin de leur appartenir d'une manière aussi intime et aussi absolue

qu'on le suppose, puisqu'elle n'a pu se développer librement au temps

même de la plus grande extension mentale du système religieux. Cette

observation décisive ne fera que se compléter davantage par la suite

de notre opération historique, en reconnaissant, dans le polythéisme,

et surtout dans le monothéisme, la co-relation évidente et nécessaire

du décroissement intellectuel de l'esprit théologique avec une plus

parfaite réalisation de sa faculté civilisatrice; ce qui confirmera

naturellement de plus en plus que cette grande destination sociale,

tout comme l'efficacité purement philosophique, ne pouvait lui être

attribuée que provisoirement, et jusqu'à l'avènement de principes à

la fois plus directs et plus stables, suivant la théorie fondamentale

exposée à la fin du volume précédent.

D'après l'ensemble de ces explications, ce sera donc surtout aux deux

leçons suivantes que nous devrons naturellement réserver la juste

appréciation générale des plus importans effets du système théologique

dans la grande évolution humaine. Mais, quoique le fétichisme ait dû

être ainsi nécessairement beaucoup moins propre, si ce n'est dans sa

dernière phase, au principal développement de la politique théologique,

son influence sociale n'en a pas moins été très étendue, et même

indispensable, comme nous allons maintenant l'apprécier sommairement.

Sous le point de vue purement philosophique, où, en tant que destinée

à diriger alors le système général des spéculations humaines, cette

première forme de l'esprit religieux ne présente que simplement au

moindre degré possible la propriété fondamentale que nous avons

reconnue, en principe, rigoureusement inhérente à toute philosophie

théologique, de pouvoir seule ébranler la torpeur initiale de notre

intelligence, en fournissant spontanément à nos conceptions un aliment

et un lien quelconques. Mais, si le fétichisme lui-même a certainement

participé, sous ce rapport, à ce grand caractère de la philosophie

primitive, son action ultérieure, après la production générale du

premier éveil mental, a dû tendre évidemment, avec beaucoup d'énergie,

à empêcher l'essor des connaissances réelles. Jamais, en effet,

l'esprit religieux n'a pu être aussi directement opposé que dans ce

premier âge à tout véritable esprit scientifique, à l'égard même des

plus simples phénomènes. Toute idée de lois naturelles invariables

devrait alors paraître éminemment chimérique, et serait d'ailleurs,

si elle pouvait distinctement surgir, aussitôt repoussée comme

radicalement contraire au mode consacré, qui rattache immédiatement

l'explication détaillée de chaque phénomène aux volontés arbitraires

du fétiche correspondant. L'esprit scientifique est sans doute bien

peu favorisé encore par le polythéisme, comme nous le reconnaîtrons

au chapitre suivant; mais il y est certainement beaucoup moins

comprimé que sous le fétichisme, quand on les compare, à cet égard,

d'une manière suffisamment approfondie. Dans cette première enfance

intellectuelle, que nous pouvons maintenant si peu comprendre, les

faits chimériques l'emportent infiniment sur les faits réels; ou,

plutôt, il n'y a, pour ainsi dire, aucun phénomène qui puisse être

alors nettement aperçu sous son aspect véritable. Sous le fétichisme,

et même pendant presque tout le règne du polythéisme, l'esprit humain

est nécessairement, envers le monde extérieur, en un état habituel

de vague préoccupation qui, quoique alors normal et universel, n'en

produit pas moins l'équivalent effectif d'une sorte d'hallucination

permanente et commune, où, par l'empire exagéré de la vie affective

sur la vie intellectuelle, les plus absurdes croyances peuvent altérer

profondément l'observation directe de presque tous les phénomènes

naturels. Nous sommes aujourd'hui trop disposés à traiter d'impostures

des sensations exceptionnelles, que nous avons heureusement cessé de

pouvoir directement comprendre, et qui ont été néanmoins, toujours et

partout, très familières aux magiciens, devins, sorciers, etc., de

cette grande phase sociale. Mais, en revenant, autant que possible,

à l'image d'une telle enfance, où l'absence totale des notions même

les plus simples sur les lois de la nature doit faire indifféremment

admettre les plus chimériques récits avec les plus communes

observations, sans que rien pour ainsi dire puisse alors sembler

spécialement monstrueux, on pourra reconnaître aisément la facilité

trop réelle avec laquelle l'homme voyait si souvent tout ce qu'il

était disposé à voir, par des illusions qui me semblent fort analogues

à celles que le grossier fétichisme des animaux paraît leur procurer

très fréquemment. Quelque familière que doive nous être aujourd'hui

l'opinion fondamentale de la constance des évènemens naturels, sur

laquelle repose nécessairement tout notre système mental, elle ne

nous est certainement point innée, puisqu'on peut presque assigner,

dans l'éducation individuelle, l'époque véritable de sa pleine

manifestation. La philosophie positive, qui exclut partout l'absolu,

et qui est, par sa nature, strictement assujétie à la condition,

souvent pénible, de tout comprendre afin de tout coordonner, doit, à

cet égard, disposer désormais les penseurs à reconnaître, au contraire,

que cette invariabilité des lois naturelles est, pour l'esprit humain,

le laborieux résultat général d'une acquisition lente et graduelle,

aussi bien chez l'espèce que chez l'individu. Or, le sentiment de

cette rigoureuse constance ne pouvait se développer directement tant

que l'esprit purement théologique conservait son plus grand ascendant

mental, sous le régime du fétichisme, si évidemment caractérisé par

l'extension immédiate et absolue des idées de vie, tirées du type

humain, à tous les phénomènes extérieurs. En appréciant convenablement

une telle situation, on cesse de trouver étranges les fréquentes

hallucinations que pouvait produire, chez des hommes énergiques, une

activité intellectuelle aussi imparfaitement réglée, à la moindre

surexcitation déterminée par le jeu spontané des passions humaines,

ou quelquefois provoquée volontairement par diverses stimulations

spéciales, que plusieurs biologistes ont déjà assez judicieusement

signalées, comme la pratique de certains mouvemens graduellement

convulsifs, l'usage de quelques boissons ou vapeurs fortement

enivrantes, l'emploi de frictions susceptibles d'effets analogues,

etc. Sans recourir même à ces moyens particuliers, dont l'histoire

nous montre cependant la fréquente influence, les causes naturelles

d'aberration commune sont alors tellement prononcées, que, par une

convenable appréciation, on devra, ce me semble, féliciter bien plutôt

l'esprit humain de ce que sa rectitude fondamentale a si souvent

contenu, pendant cette première enfance, la direction illusoire que

les seules théories alors possibles tendaient à lui imprimer presque

indéfiniment.

Considérée quant aux beaux-arts, l'action générale du fétichisme sur

l'intelligence humaine n'est point certainement aussi oppressive, à

beaucoup près, que sous l'aspect scientifique. Il est même évident

qu'une philosophie qui animait directement la nature entière, devait

tendre à favoriser éminemment l'essor spontané de notre imagination,

alors nécessairement investie d'une haute prépondérance mentale. Aussi

les premiers essais de tous les beaux-arts, sans en excepter la poésie,

remontent-ils incontestablement jusqu'à l'âge du fétichisme. Mais le

polythéisme ayant dû stimuler bien davantage encore leur développement

propre, il convient, pour abréger, de remettre au chapitre suivant

l'ensemble des considérations très sommaires que nous devrons indiquer

à ce sujet. Il s'agira alors essentiellement d'expliquer comment, dans

la vie collective comme dans la vie individuelle, l'essor positif des

facultés humaines a dû s'opérer d'abord par les facultés d'expression,

de manière à accélérer graduellement l'évolution plus tardive des

facultés supérieures et moins prononcées, d'après la liaison générale

que notre organisation établit entre elles.

Quant au développement industriel, philosophiquement défini,

c'est-à-dire embrassant l'ensemble total de l'action de l'homme sur

le monde extérieur, il remonte, incontestablement, jusqu'à ce premier

âge social, où l'humanité, sous les plus importans aspects, a jeté

les bases élémentaires de sa conquête générale du globe terrestre.

Trop disposés maintenant à méconnaître les services indispensables de

ces temps primitifs, nous oublions que l'industrie humaine leur doit

surtout la première ébauche de ses ressources les plus puissantes,

l'association de l'homme avec les animaux disciplinables, l'usage

permanent du feu, et l'emploi des forces mécaniques; et, même le

commerce proprement dit y trouve son premier essor distinct, par la

naissante institution des monnaies. En un mot, presque tous les arts et

procédés industriels y ont nécessairement leur origine fondamentale.

Mais, en outre, l'exercice effectif de l'activité humaine accomplit

alors spontanément une fonction préliminaire d'une haute importance

pour l'ensemble de notre évolution, en préparant, pour ainsi dire, le

théâtre ultérieur de la civilisation, comme l'éloquente appréciation de

Buffon est si propre à le faire sentir, dans son admirable parallèle

entre la nature brute et la nature perfectionnée par l'homme. L'action

destructive que les peuplades primitives de chasseurs se plaisent

à développer avec tant d'énergie, n'est pas seulement utile au

genre humain comme offrant souvent un motif immédiat de liaison,

quelquefois fort étendue, entre les diverses familles, en un temps

où il est difficile d'apercevoir, sinon pour la guerre, d'autres

motifs équivalens. Mais une telle destruction est surtout directement

indispensable au développement social ultérieur, dont la scène

nécessaire se trouve d'abord évidemment encombrée par la multiplicité

supérieure des animaux de toute espèce. Aussi cette énergie destructive

est-elle alors tellement prononcée, qu'on a pu quelquefois y voir,

sans trop d'invraisemblance, une cause secondaire susceptible de

concourir, avec les puissances prépondérantes considérées en géologie,

à l'entière disparition de certaines races, surtout parmi les plus

grandes. On peut faire des remarques essentiellement analogues sur

les dévastations exercées ensuite par les peuples pasteurs, et qui

affectent plus spécialement la végétation superflue. Mais, si l'on ne

peut méconnaître, sous ces divers aspects, la participation essentielle

de cet âge primitif à l'évolution industrielle de l'humanité, il est

difficile aujourd'hui d'apprécier exactement la véritable influence

du fétichisme sur ce genre de développemens[6]. Au premier abord, la

consécration directe de la plupart des corps extérieurs semble même

devoir tendre à interdire à l'homme toute grave modification du monde

environnant. Il n'est pas douteux, en effet, que l'influence prolongée

du fétichisme ne constitue, sous ce rapport, de véritables et puissans

obstacles, qui deviendraient presque insurmontables si l'esprit humain

pouvait jamais être, surtout alors, pleinement conséquent, et si ces

croyances ne pouvaient être, à cet égard, suffisamment neutralisées

par l'opposition mutuelle que leur nature comporte si aisément, quand

quelque instinct puissant s'y trouve intéressé. Toutefois, outre cet

important antagonisme spontané, le fétichisme présente déjà, à un

haut degré, cette précieuse propriété générale que j'ai signalée, en

principe, au chapitre précédent, comme inhérente au régime théologique,

de favoriser le premier essor de l'activité humaine, par les illusions

fondamentales qu'il inspire sur la prépondérance de l'homme, auquel

le monde entier doit sembler subordonné, tant que l'invariabilité des

lois naturelles n'est point encore reconnue. Quoique cette suprématie

ne soit alors réalisable que par l'irrésistible intervention des

agens divins, il n'est pas moins évident que le sentiment continu

de cette protection suprême doit être, à cette époque, éminemment

propre à exciter et à soutenir l'énergie active de l'homme, malgré

d'immenses obstacles extérieurs, qu'il ne pourrait sans doute oser

autrement braver. Ainsi, quelque imparfaite, et même précaire, que soit

nécessairement une telle stimulation, il y faut voir une indispensable

ressource, jusqu'aux temps très récens où la connaissance des lois de

la nature est assez avancée pour servir de base rationnelle et solide

à l'action, à la fois sage et hardie, de l'humanité sur le monde

extérieur. Or, cette fonction provisoire convient alors d'autant mieux

au fétichisme, qu'il présente à l'homme, de la manière la plus directe

et la plus complète, le naïf espoir d'un empire presque illimité, à

obtenir par la voie religieuse activement suivie. Plus on méditera sur

ces temps primitifs, plus on sentira que le pas principal y devait

consister, au physique comme au moral, à retirer l'esprit humain de sa

torpeur animale: et c'eût été aussi, à l'un et à l'autre égard, le pas

le plus difficile, si l'essor spontané de la philosophie théologique,

à l'état initial de fétichisme, n'eût ouvert définitivement la

seule issue qui fût alors possible. Quand on examine convenablement

les illusions caractéristiques de ce premier âge, sur la faculté

mystérieuse d'observer immédiatement les évènemens les plus lointains

et les plus cachés, sur le pouvoir de modifier le cours des astres,

d'apaiser ou d'exciter les tempêtes, etc., le sourire spontané d'un

dédain peu philosophique fait place à l'appréciation rationnelle qui

nous y montre les symptômes nécessaires de l'éveil primordial de notre

intelligence et de notre activité.

Note 6: Quoique le point de vue concret doive être ici

soigneusement écarté, d'après les explications préalables de

cette leçon, je crois cependant, afin de prévenir, autant que

possible, toute confusion dans les vérifications spéciales,

devoir avertir, à ce sujet, que je n'entends pas ainsi établir

une correspondance nécessaire entre le fétichisme et l'un

seulement des trois modes généraux d'existence matérielle

qu'on a coutume de distinguer parmi les peuples primitifs,

successivement chasseurs, pasteurs et agriculteurs. Je sais

qu'on peut citer plusieurs exemples de nations pastorales déjà

parvenues au polythéisme, et d'autres de nations agricoles

restées fétichistes. Mais, malgré cette diversité effective,

je continue l'appréciation abstraite en supposant les deux

transitions matérielles toujours accomplies avant la cessation

du fétichisme; parce qu'il existe, en effet, comme on va

le voir, un motif fondamental pour qu'il en soit ainsi,

quoique cette tendance spontanée puisse être, en certains cas

particuliers que je n'ai point à analyser, surmontée par des

influences contraires.

Enfin, sous le point de vue social proprement dit, le fétichisme,

quoique ayant dû être, d'après nos explications antérieures, moins

efficace, en général, que les autres modes ultérieurs de l'esprit

théologique, offre cependant des propriétés réelles d'une haute

importance pour l'ensemble du développement humain. Nous sommes

maintenant, surtout à cet égard, trop disposés à méconnaître les

immenses bienfaits des influences religieuses, auxquelles ceux même

qui s'en croient encore le plus intimement pénétrés sont déjà fort

éloignés d'attribuer suffisamment tous les progrès qu'elles ont

réellement déterminés, quand ils ont dépendu de croyances actuellement

éteintes. Aussi bien sous le rapport social que sous le rapport

intellectuel, la philosophie positive, quelque paradoxale que semble

d'abord chez elle une semblable propriété, peut seule, au fond, faire

enfin dignement apprécier toute la haute participation nécessaire

de l'esprit religieux à l'ensemble de la grande évolution. Or, ici

n'est-il pas directement évident que les efforts moraux devant, par

une invincible nécessité organique, presque toujours combattre, à un

degré quelconque, les plus énergiques impulsions de notre nature,

l'esprit théologique avait besoin de fournir à la discipline sociale

une base générale indispensable, en un temps où la prévoyance,

soit collective, soit individuelle, était certainement beaucoup

trop limitée pour offrir un point d'appui suffisant aux influences

purement rationnelles? Même à des époques bien moins arriérées, les

institutions qui deviennent ensuite le mieux susceptibles d'être

habituellement rattachées à de simples motifs humains, doivent

long-temps reposer sur de tels fondemens, jusqu'à ce que notre raison

soit assez affermie: c'est ainsi, par exemple, que nous voyons même

les moindres préceptes hygiéniques ne pouvoir d'abord s'établir, d'une

manière fixe et commune, que sous la haute autorité des prescriptions

religieuses. Une irrésistible induction doit donc nous faire sentir

la nécessité primitive de la consécration théologique dans les

modifications sociales où l'on est aujourd'hui le moins disposé à

concevoir son intervention. Ainsi, on la regarde d'ordinaire comme

essentiellement étrangère à l'essor graduel et régulier de l'esprit

de propriété inhérent à l'homme; et, cependant, l'analyse approfondie

de certaines phases remarquables de la sociabilité me semble indiquer

clairement, à cet égard, un indispensable concours de l'influence

religieuse: telle est, entre autres, cette célèbre institution du

_Tabou_, si importante chez les peuples les plus avancés de l'Océanie,

et qui, à mon gré, constitue aujourd'hui, pour le philosophe, une

précieuse trace de l'universelle participation spéciale des croyances

théologiques à la consolidation primitive de la propriété territoriale,

lorsque les peuples chasseurs ou pasteurs passent finalement à l'état

agricole. Quoique les liaisons d'idées propres à ces âges primitifs

soient aujourd'hui très difficilement saisissables, même d'après

une saine théorie, à cause du point de vue trop différent où nous

sommes forcément placés, il est pareillement très vraisemblable que

l'influence religieuse a beaucoup contribué d'abord à établir, et

surtout à régulariser, l'usage continu des vêtemens, justement regardé

comme l'un des principaux indices de la civilisation naissante,

non-seulement par l'évidente impulsion qu'en doivent constamment

recevoir nos aptitudes industrielles, mais bien plus encore sous

le rapport moral, où il constitue le premier grand témoignage de

l'admirable série des efforts graduels de l'homme pour améliorer,

autant que possible, sa propre nature, en y développant de plus en plus

la haute discipline permanente que notre raison doit exercer sur nos

penchans, afin de faire convenablement éclater la supériorité implicite

de notre organisation propre.

Outre l'appréciation beaucoup trop étroite de l'ancienne intervention

sociale de l'esprit théologique, on se forme trop souvent une très

fausse idée de ce puissant moyen, même dans la plupart des cas où l'on

n'en saurait méconnaître l'efficacité, en le concevant surtout comme

un simple artifice, appliqué, par les hommes supérieurs, sans aucune

conviction personnelle, au gouvernement usuel de la multitude. Bien

peu de philosophes, y compris les plus religieux, sont aujourd'hui

exempts de cette irrationnelle disposition, quant à toutes les diverses

phases antérieures de l'humanité. C'est pourquoi il convient ici de

présenter directement à ce sujet quelques indications sommaires, qui,

applicables à l'ensemble de notre opération historique, y devront

prévenir ou rectifier, autant que possible, de vicieuses appréciations,

aussi radicalement contraires à toute saine explication des faits

sociaux qu'injurieuses au caractère moral de l'homme.

Malgré la vaine réputation de haute habileté politique qu'on a si

étrangement tenté de faire à la dissimulation et même à l'hypocrisie,

il est heureusement incontestable, soit d'après l'expérience

universelle, soit par l'étude approfondie de la nature humaine, qu'un

homme vraiment supérieur n'a jamais pu exercer aucune grande action

sur ses semblables sans être d'abord lui-même intimement convaincu.

Cette condition préalable ne tient pas seulement à ce qu'il ne saurait

exister d'action morale là où il n'y aurait point une suffisante

harmonie mutuelle de sentimens et de pensées. De plus, cette chimérique

duplicité mentale, à laquelle on n'a pas craint ainsi d'attribuer

souvent d'importans effets, tendrait nécessairement, au contraire,

à paralyser directement les principales facultés de ceux qui se

seraient dès lors imposé la tâche, évidemment impossible, de conduire

simultanément leurs pensées par deux voies opposées, l'une réelle,

l'autre affectée, dont chacune eût d'ordinaire déjà suffisamment

embarrassé notre faible intelligence. On n'a pu se laisser communément

entraîner à cette absurde supposition, que d'après une difficulté

presque insurmontable à comprendre la vraie nature d'un état mental

trop éloigné, par une suite funeste, mais rarement évitable, du

caractère absolu qui vicie encore si radicalement la plupart des

opinions philosophiques, et que la prépondérance générale de l'esprit

positif pourra seule entièrement rectifier.

En reconnaissant, comme on ne peut plus l'éviter, que les théories

théologiques ont dû long-temps diriger l'exercice de notre intelligence

dans ses plus simples spéculations, ce serait sans doute une étrange

inconséquence que de persister à méconnaître leur prépondérance réelle

dans les méditations sociales et politiques, dont la complication

supérieure devait d'abord exiger bien davantage cette puissante

intervention. Serait-il possible que les esprits chez lesquels un tel

régime constitue directement la base nécessaire de tout le système

mental, ne l'étendissent point spontanément à leurs recherches les

plus importantes et les plus difficiles? Les législateurs de ces temps

primitifs étaient donc, inévitablement, aussi sincères, en général,

dans leurs conceptions théologiques sur la société que dans celles

qui se rapportaient au monde extérieur: les aberrations pratiques,

quelquefois si horribles, auxquelles ils furent trop souvent conduits

par ces imparfaites théories, constituent elles-mêmes presque toujours

d'irrécusables témoignages de cette sincérité fondamentale.

Pour rectifier complétement la grave erreur philosophique que nous

examinons, et qui s'oppose éminemment à toute saine appréciation

du passé humain, il me reste seulement à expliquer ici la tendance

spontanée de cette politique essentiellement théologique des temps

primitifs à fournir des inspirations qui devaient coïncider, dans

la plupart des cas ordinaires, avec les principales nécessités

sociales correspondantes. Cette coïncidence habituelle devait

résulter naturellement de deux propriétés importantes, mutuellement

supplémentaires, l'une commune à toutes les phases religieuses,

l'autre spéciale à chacune d'elles, et qu'il suffira d'indiquer très

brièvement. La première consiste en ce que, par le vague presque

indéfini qui les caractérise toujours plus ou moins, les croyances

religieuses sont éminemment susceptibles de se modifier spontanément

selon les exigences diverses de chaque application politique, de

manière à sanctionner finalement, sans aucun artifice volontaire, les

inspirations même qui n'en seraient pas d'abord émanées, pour peu

qu'elles correspondent au sentiment intime d'un besoin véritable,

individuel ou social. Tel est surtout le motif général qui rend

si nécessaire, envers de semblables opinions, une organisation

systématique, sous l'administration continue d'un sacerdoce convenable,

afin de prévenir ou de rectifier les dangereuses conséquences

pratiques de leur libre essor chez les esprits vulgaires, comme je

l'expliquerai directement dans la cinquante-quatrième leçon. Mais

cette aptitude universelle à consacrer et à fortifier nos sentimens

et nos pensées quelconques, quoique pouvant ainsi s'étendre trop

souvent à des applications nuisibles, doit avoir sans doute encore

plus d'énergie et d'activité naturelles quand elle se dirige vers des

inspirations d'utilité sociale, offrant, à son plein développement,

un champ plus vaste et moins gêné. En second lieu, les caractères qui

distinguent les croyances propres à chaque phase religieuse devant

être, de toute nécessité, déterminés, en général, par les diverses

modifications essentielles de la société, il serait impossible que ces

opinions n'offrissent point spontanément, dans la vie réelle, certains

attributs en harmonie spéciale avec les situations correspondantes;

sans quoi leur empire prolongé deviendrait inintelligible. Ainsi,

outre l'importante consécration commune qu'elles doivent fournir

à toutes les inspirations utiles, les théories théologiques sont

d'ailleurs susceptibles, par elles-mêmes, de suggérer souvent des

notions essentiellement convenables à l'état social contemporain.

La première propriété correspond à ce qu'il y a de nécessairement

vague et indisciplinable dans chaque système religieux, la seconde

à ce qu'il offre de déterminé et de régularisable; en sorte que

l'action de l'une peut suppléer naturellement à celle de l'autre.

A mesure que les croyances se simplifient et s'organisent, dans

l'ensemble de l'évolution théologique de l'humanité, leur influence

sociale décroît nécessairement sous le premier aspect, vu la moindre

liberté spéculative qui en résulte: mais elle augmente, non moins

inévitablement, sous le second point de vue, ainsi que nous le

reconnaîtrons bientôt; ce qui doit être regardé, au fond, comme une

très heureuse transformation, permettant de plus en plus aux esprits

supérieurs d'utiliser spontanément, dans toute sa plénitude, la vertu

civilisatrice de cette philosophie primitive.

D'après ces explications générales sur les deux modes fondamentaux

relatifs à l'action sociale d'une théologie quelconque, on conçoit que

le premier doit spontanément prévaloir dans le fétichisme, beaucoup

plus qu'en aucun autre cas: ce qui est alors directement conforme à nos

remarques antérieures sur l'absence ou l'imperfection de l'organisation

religieuse proprement dite. Mais, par cela même, l'analyse rationnelle

de cette influence y doit devenir aujourd'hui plus spécialement

inextricable, d'après la difficulté, presque toujours insurmontable,

de discerner avec exactitude, dans la trame profondément confuse

d'une vie aussi éloignée de la nôtre, l'élément religieux qui s'y

trouve intimement incorporé. On doit donc, à cet égard, se contenter

essentiellement d'y vérifier, sur quelques exemples décisifs, comme

chacun peut aisément le faire, la réalité nécessaire de notre théorie.

Quant au second mode, quoique son développement ait dû être infiniment

moindre sous le régime du fétichisme, sa nature plus précise et mieux

saisissable permet néanmoins de l'y apprécier d'une manière plus

distincte et plus directe: ce qui, par une évidente réaction logique,

doit rationnellement confirmer, _à fortiori_, l'existence implicite

de l'autre influence, même dans les cas nombreux où l'imperfection

nécessaire de l'analyse sociologique n'aura pu la faire convenablement

ressortir. Il me suffira de signaler ici deux exemples importans

et irrécusables de cette action spéciale, spontanément émanée du

fétichisme, sur l'ensemble de l'évolution sociale.

Le premier consiste dans la participation incontestable, quoique

inaperçue jusqu'ici, de cette religion primitive pour la transition

fondamentale à la vie agricole. Assez de philosophes ont déjà fait

ressortir l'extrême importance sociale de ce changement capital du

régime matériel, sans lequel les plus grands progrès ultérieurs de

l'humanité seraient demeurés essentiellement impossibles. Qu'il me

suffise d'ajouter, à ce sujet, que la guerre, principal instrument

temporel de la civilisation naissante, comme je l'ai établi, en

principe, au chapitre précédent, et comme je l'expliquerai surtout

au suivant, reste presque entièrement privée de sa plus importante

destination politique, tant que dure l'état nomade. Les guerres

acharnées que se font habituellement les peuplades de chasseurs,

ou même de pasteurs, à la manière, pour ainsi dire, des autres

animaux carnassiers, ne peuvent guère servir qu'à entretenir, par

un indispensable exercice, leur activité continue, et à préparer les

élémens d'un perfectionnement ultérieur; mais elles sont nécessairement

à peu près stériles en résultats politiques immédiats. Il serait donc

superflu de nous arrêter ici à faire expressément ressortir la haute

portée sociale de cette grande révolution temporelle, qui assujétit

invariablement l'homme à une résidence déterminée. Nous n'avons

pas plus besoin de signaler, d'un autre côté, l'extrême difficulté

que devait évidemment offrir un changement aussi peu compatible, à

certains égards, avec le caractère essentiel de l'humanité naissante.

On ne saurait douter, en effet, que le vagabondage ne soit, au fond,

très naturel à l'homme, dans les plus communes organisations; comme

le confirme, chez les sociétés même les plus avancées, l'exemple des

individus les moins cultivés. Cette appréciation doit faire comprendre,

en général, que le pas dont il s'agit a dû exiger l'intervention

fondamentale des influences spirituelles, essentiellement distinctes

et indépendantes des causes purement temporelles, auxquelles on a

coutume d'attribuer exclusivement ce grand progrès. On y a, sans doute,

justement indiqué la condensation croissante de la population humaine,

comme ayant dû naturellement exiger une fécondité proportionnelle

dans les moyens habituels d'alimentation, et conduire ainsi à l'état

agricole, de même que jadis à l'état pastoral. Mais, malgré son

incontestable réalité, cette explication est radicalement insuffisante,

faute d'un élément indispensable et principal. Les philosophes ne

s'en contentent ordinairement que par suite de la prépondérance trop

prolongée que conserve encore, malgré les lumineux travaux de Gall,

cette vicieuse théorie métaphysique de la nature humaine où l'on

fait essentiellement dériver les facultés des besoins, comme je l'ai

expliqué au troisième volume (_voyez_ la quarante-cinquième leçon).

Quelque importante que puisse devenir, en général, une exigeance

sociale quelconque, cette condition ne suffit certainement point à la

produire, si l'humanité n'y est d'abord convenablement disposée: comme

le confirment tant d'éclatans exemples de graves inconvéniens supportés

pendant des siècles par des populations encore trop peu préparées à

s'en affranchir. Vainement augmenterait-on l'intensité et l'urgence

du besoin, l'homme préférera, en général, pallier isolément chaque

résultat, ce qui semblera presque toujours possible, plutôt que de

se décider à un changement total de situation, encore antipathique

à sa nature. Ainsi, dans le cas actuel, l'homme tenterait alors de

remédier à mesure à l'excès de population par l'emploi plus fréquent

des horribles expédiens auxquels il n'a que trop recours à des époques

même plus avancées, plutôt que de renoncer à la vie nomade pour la

vie agricole, tant que son développement intellectuel et moral ne l'y

a point suffisamment préparé. Cette évolution préalable constitue

donc, en réalité, la principale cause de ce grand changement, quoique

l'époque précise de son accomplissement ait dû ensuite dépendre

des exigences extérieures, et surtout de celle dont il s'agit. Or

il est évident que, ce nouveau mode d'existence matérielle s'étant

presque toujours établi avant la cessation du fétichisme, il faut

bien que l'influence générale de ce premier régime théologique tende

spontanément, sous un aspect quelconque, à disposer graduellement

l'homme à une telle révolution, quand même nous n'apercevrions pas en

quoi consiste exactement cette propriété nécessaire. Mais, en outre,

il est aisé d'en assigner directement le vrai principe essentiel. Car,

l'adoration immédiate du monde extérieur, plus spécialement dirigée,

par sa nature, vers les objets les plus rapprochés et les plus usuels,

doit certainement développer, à un haut degré, cette portion, d'abord

très faible, des penchans humains qui nous attache instinctivement au

sol natal. La touchante douleur, si souvent exprimée dans les guerres

antiques, qu'exhalait le vaincu obligé de quitter ses dieux tutélaires,

ne portait point principalement sur des êtres abstraits et généraux,

qu'il eût pu retrouver partout, comme Jupiter, Minerve, etc.: elle

concernait bien davantage ce qu'on nommait si justement les dieux

domestiques, et surtout ceux du foyer, c'est-à-dire, de purs fétiches;

telles sont les divinités spéciales dont sa plainte naïve déplorait

alors l'abandon fatal, avec presque autant d'amertume qu'envers la

tombe sacrée de ses pères, d'ailleurs incorporée elle-même dans le

fétichisme universel. Ainsi, même pour les nations déjà parvenues au

polythéisme avant de passer à l'état agricole, l'influence religieuse

indispensable à cette transition, y doit être attribuée, en majeure

partie, aux restes de fétichisme fort prononcés qui ont dû subsister

dans le polythéisme jusqu'à des temps très avancés, comme je l'ai

noté ci-dessus. Une telle influence constitue donc une propriété

essentielle de notre première phase théologique, et n'aurait pu

sans doute appartenir suffisamment aux religions ultérieures, si

cette révolution matérielle, déjà pleinement réalisée, ne s'était

spontanément rattachée à un ensemble de motifs plus durables, ce

qui a permis de renoncer enfin sans danger à sa véritable origine

élémentaire. Il faut d'ailleurs remarquer, pour compléter cette

indication, l'importante réaction exercée nécessairement par une

semblable révolution sur le perfectionnement général du système

théologique. Car, c'est essentiellement alors que le fétichisme

commence à prendre régulièrement sa forme la plus éminente, en passant

à l'état d'astrolâtrie bien caractérisée, qui constitue, comme je vais

l'expliquer, sa transition normale au polythéisme proprement dit. On

conçoit, en effet, que la vie sédentaire des peuples agricoles doit

attirer bien davantage leur attention spéculative vers les corps

célestes, pendant que leurs travaux propres en manifestent beaucoup

plus spécialement l'influence. Quelle suite spontanée d'observations

astronomiques, même très grossières, pourrait-on attendre d'une

population vagabonde, si ce n'est celle de l'étoile polaire dirigeant

ses courses nocturnes? Il existe donc certainement une double

relation fondamentale entre le développement général du fétichisme et

l'établissement final de la vie agricole.

En terminant cette explication sommaire, je ne saurais éviter, dans

l'intérêt, toujours prépondérant, de la saine méthode philosophique,

d'utiliser l'occasion, vraiment caractéristique, qui s'offre ici

très spontanément de signaler, sous deux rapports importans,

l'extrême imperfection actuelle de la philosophie politique, chez

les esprits même les plus avancés. On vient de reconnaître combien

est superficielle et erronée la théorie ordinaire sur le passage à

l'état agricole; la satisfaction qu'elle inspire encore généralement

constitue sans doute un symptôme très décisif de l'irrationnel esprit

qui a présidé jusqu'ici à ces difficiles études, si exclusivement

abandonnées à des intelligences presque étrangères à toute institution

vraiment scientifique des recherches humaines. Cet exemple est

cependant l'un des plus favorables que puisse présenter aujourd'hui

la philosophie dominante, à cause de l'observation, juste quoique

partielle, qui y sert de base à l'argumentation. Que serait-ce donc si

nous étions conduits à en apprécier tant d'autres très vantés, comme

chaque lecteur peut aisément le faire, en cas de loisir! En second

lieu, nous trouvons ici à vérifier clairement l'irrécusable réalité

du précepte fondamental, établi au quarante-huitième chapitre, sur la

nécessité d'étudier simultanément les divers aspects sociaux, tous

nécessairement solidaires, et surtout de ne point isoler l'appréciation

du développement matériel de celle du développement spirituel. La

grave erreur de philosophie historique que nous venons de rectifier,

résulte évidemment, en effet, d'une préoccupation exorbitante, et

presque exclusive, du point de vue temporel dans tous les évènemens

humains, l'un des principaux caractères philosophiques de notre état

révolutionnaire, comme je l'ai montré au début de ce volume.

Quant au second exemple essentiel, et bien moins incontestable encore,

que je dois signaler ici de l'influence spéciale du fétichisme sur

l'ensemble de l'évolution sociale, il consiste dans l'importante

fonction si spontanément remplie par cette religion primitive pour la

conservation systématique des animaux utiles, ainsi que des végétaux.

Nous avons reconnu ci-dessus que l'action réelle de l'homme sur le

monde extérieur a dû nécessairement commencer par la dévastation,

comme, sur sa propre espèce, par la guerre. Son aptitude spontanée

à la destruction, alors si prépondérante et presque exclusive, est

long-temps en exacte harmonie avec l'indispensable nécessité originaire

de déblayer le théâtre général de la civilisation future. Or un

penchant aussi prononcé, développé, avec une telle plénitude, chez des

hommes non moins grossiers qu'énergiques, menaçait indistinctement

toutes les races quelconques, même les plus susceptibles de rendre

ultérieurement à l'homme d'importans offices, dont il ne pouvait

d'abord soupçonner assez l'utilité. Les plus précieuses espèces

organiques, surtout dans le règne animal, nécessairement beaucoup

plus exposé, devraient donc sembler alors vouées à une destruction

presque inévitable, si la première évolution intellectuelle et morale

de l'humanité ne fût venue spontanément, d'un autre côté, imposer un

frein général à cette aveugle ardeur de dévastation universelle. Telle

est, évidemment, l'une des propriétés les plus directes du fétichisme

primordial, indépendamment de la tendance générale qu'il inspire

vers la vie agricole, comme je viens de l'expliquer. Si ce premier

système religieux n'a pu remplir un office aussi capital que par

l'adoration formelle des animaux, ultérieurement trop dégradante, il

faut se demander par quelle autre voie cet important résultat aurait

été alors suffisamment réalisable. Quels qu'aient pu être ensuite les

immenses inconvéniens du fétichisme, ils ne doivent nullement nous

dissimuler son aptitude essentielle à faciliter, au plus haut degré, la

conservation, à la fois difficile et indispensable, des animaux utiles,

des végétaux précieux, et, en général, de tous les objets matériels

exigeant une protection spéciale. Le polythéisme a dû ultérieurement

remplir la même fonction d'une manière un peu différente, mais non

moins spontanée, en plaçant ces divers êtres sous la protection

particulière des divinités correspondantes; procédé assurément très

énergique, mais toutefois moins direct que le précédent, et qui sans

doute n'aurait pas été d'abord assez intense pour obtenir alors,

comme celui-ci, une pleine efficacité générale. Il existerait, à cet

égard, dans le monothéisme proprement dit, une lacune essentielle,

puisqu'il n'a point organisé spécialement cette importante attribution,

si l'éducation humaine n'avait alors été assez avancée déjà pour ne

plus exiger, sous ce rapport, d'être principalement guidée par la

voie théologique. Toutefois, il n'est pas douteux, même aujourd'hui,

que le défaut presque absolu de discipline régulière envers cet ordre

de relations ne présente de graves inconvéniens, fort imparfaitement

réparés par les mesures purement temporelles, auxquelles on est ainsi

obligé de recourir à peu près exclusivement.

Pour mieux apprécier toute l'importance sociale de cette aptitude

spéciale du fétichisme à garantir la conservation des animaux utiles,

il faut d'ailleurs considérer aussi cette protection permanente sous

le rapport moral, comme ayant puissamment contribué à l'adoucissement

fondamental du caractère humain. Sans doute, l'organisation

carnivore de l'homme constitue l'une des principales causes qui

limitent nécessairement le degré réel de douceur dont cet animal est

susceptible; quoique la spécialisation croissante des occupations

humaines tende spontanément à diminuer de plus en plus cet inévitable

essor de l'instinct sanguinaire, en le concentrant toujours davantage

chez une moindre portion de la société générale, où il peut d'ailleurs

être directement atténué par suite même du caractère d'utilité

publique qu'y prend alors une telle attribution. Quelque honorable que

doive toujours être, au génie avancé du grand Pythagore, sa sublime

utopie sur nos relations avec les animaux, conçue en un temps où

l'esprit de destruction était encore si prépondérant dans l'élite

de l'humanité, elle n'en est pas moins radicalement contraire à la

destinée fondamentale de l'homme, qui l'oblige à développer sans cesse,

à tous égards, son ascendant naturel sur l'ensemble du règne animal.

Mais, à raison même de cette indispensable domination, et afin qu'elle

ne dégénère point en une aveugle tyrannie destructive, directement

opposée au but principal, elle a besoin, comme tout autre empire,

d'être assujétie, d'une manière permanente et régulière, à certaines

lois essentielles, qui tendent à prévenir et à rectifier, autant que

possible, les déviations spontanées. On peut donc, sous cet aspect,

envisager le fétichisme comme ayant primitivement ébauché, par la

seule voie alors praticable, un ordre très élevé, et trop peu senti

encore, d'institutions humaines, destiné à régler convenablement les

relations politiques les plus générales, celles de l'humanité envers le

monde, et surtout vis-à-vis des autres animaux; relations où l'égoïsme

d'espèce ne saurait, sans doute, exclusivement présider sans de graves

dangers, et où sa prépondérance doit s'atténuer d'autant plus qu'il

s'agit d'organismes plus éminens et dès lors moins dissemblables au

nôtre. Dans le gouvernement rationnel de l'humanité régénérée par le

vrai positivisme, on peut présumer que l'administration systématique

et continue de cet ordre intéressant de rapports collectifs, conduira

un jour à constituer régulièrement un vaste département spécial

du monde extérieur, propre à coordonner ou même à diriger des

efforts individuels trop souvent incohérens ou aveugles, sous les

inspirations morales d'une philosophie plus réelle, alors suffisamment

prépondérante, qui aura préalablement vulgarisé la saine appréciation

de notre position naturelle, et par suite le juste sentiment de notre

véritable correspondance avec les différens degrés de l'échelle

zoologique dont nous formons le type fondamental.

Après avoir, par l'ensemble des considérations précédentes,

convenablement caractérisé la part nécessaire du fétichisme à

l'évolution totale de l'humanité, il ne me reste plus, pour compléter

cette appréciation sommaire, qu'à examiner ici le mode général suivant

lequel a dû s'opérer graduellement l'inévitable transition de cette

première grande phase religieuse à celle, immédiatement suivante, qui

constitue le polythéisme proprement dit, principale forme de l'état

théologique.

Que le polythéisme ait toujours et partout dérivé forcément du

fétichisme, c'est maintenant, à mes yeux, une proposition historique

incontestable, que pourrait seule obscurcir une ténébreuse érudition,

également propre à servir les opinions les plus contradictoires, au

gré d'une imagination vagabonde, égarée par une fausse et impuissante

philosophie. Outre que l'analyse attentive du développement individuel

démontre, avec une pleine évidence, cette succession constante,

l'exploration directe des degrés correspondans de l'échelle sociale l'a

désormais suffisamment confirmée sur tous les points du globe. L'étude

même de la haute antiquité, quand elle sera enfin convenablement

éclairée par les saines théories sociologiques, la vérifiera,

j'ose l'assurer, d'une manière irrécusable. On peut déjà clairement

reconnaître, dans la plupart des théogonies, que le polythéisme

qu'elles décrivent ne constituait nullement la religion primitive;

la constante antériorité du fétichisme y sert, en effet, de base

essentielle pour expliquer la formation des dieux, c'est-à-dire, au

fond, l'époque où leur existence distincte a été admise. N'est-ce

point là, par exemple, ce que signifient, chez les Grecs, ces dieux

primitivement issus de l'Océan et de la Terre, c'est-à-dire des deux

principaux fétiches? Le polythéisme n'a-t-il pas d'ailleurs conservé,

comme je l'ai déjà noté, jusque dans son plus grand développement,

diverses traces très prononcées du fétichisme primordial? Il est

vraiment honteux, pour l'état présent de la philosophie, qu'il faille

encore discuter un cas aussi évident; puisque la première manifestation

de l'esprit théologique doit certainement consister à animer

directement chaque corps extérieur, avant de pouvoir remplacer cette

vie immédiate par l'action correspondante de quelque être purement

fictif.

Spéculativement envisagée, cette grande transformation de l'esprit

religieux est peut-être la plus fondamentale qu'il ait pu jamais subir,

quoique nous en soyons aujourd'hui trop éloignés pour en sentir

habituellement l'étendue et la difficulté. L'intelligence humaine

a dû, ce me semble, franchir ultérieurement un moindre intervalle

mental, dans son passage si vanté du polythéisme au monothéisme, dont

l'accomplissement plus récent et l'histoire mieux connue doivent

naturellement nous faire exagérer l'importance, qui ne fut extrême que

sous le point de vue social, comme je l'expliquerai en son lieu. Quand

on réfléchit que le fétichisme supposait la matière éminemment active,

au point d'en être vraiment vivante, tandis que le polythéisme la

condamnait, au contraire, nécessairement à une inertie presque absolue,

toujours passivement soumise aux volontés arbitraires de l'agent

divin; il doit sembler d'abord impossible, en appréciant la portée

intellectuelle de cette différence capitale, de comprendre le mode

réel de transition graduelle de l'un à l'autre régime religieux. Tous

deux, sans doute, paraissent presque également éloignés de notre état

positif, caractérisé par la subordination fondamentale des phénomènes à

d'invariables lois naturelles, auxquelles chacun de ces modes substitue

pareillement des volontés, soit qu'elles résident dans les corps

mêmes ou dans leurs maîtres surnaturels, ce qui est, en apparence,

presque équivalent. Mais, par un examen plus approfondi, ce passage de

l'activité à l'inertie de la matière se présente, au contraire, comme

une sorte de saut brusque, qui doit avoir beaucoup coûté à l'esprit

humain. Il est donc d'un haut intérêt philosophique d'expliquer, d'une

manière satisfaisante, le mode spontané de cette mémorable transition.

Toutes les grandes modifications successives de l'esprit religieux ont

été essentiellement déterminées, au fond, par le développement continu

de l'esprit scientifique, quoique son intervention nécessaire n'ait pu

être, presque jusqu'à nos jours, suffisamment directe et explicite.

Si l'homme n'eût pas été susceptible de comparer, d'abstraire, de

généraliser, et de prévoir, à un plus haut degré que ne le sont les

singes, les carnassiers, etc., il aurait sans doute indéfiniment

persisté dans le fétichisme plus ou moins grossier où les retient

irrévocablement leur imparfaite organisation. Mais son intelligence

est propre à apprécier la similitude des phénomènes et à reconnaître

leur succession. Quoique ces facultés, éminemment caractéristiques,

doivent être d'abord très comprimées, comme je l'ai établi, par le

double défaut d'alimentation et de direction vraiment convenables,

elles ne cessent de s'exercer, avec une énergie croissante, depuis

le premier éveil mental émané de l'impulsion théologique, et leur

exercice diminue toujours de plus en plus la prépondérance initiale de

la philosophie religieuse. Or, l'important passage du fétichisme au

polythéisme constitue, à mes yeux, le premier résultat général de cet

essor naissant de l'esprit d'observation et d'induction, développé,

comme cela doit être pour toute évolution sociale, d'abord chez les

hommes supérieurs, et, à leur suite, dans la multitude.

Pour le démontrer, qu'on se représente préalablement, d'après nos

explications antérieures, le caractère, nécessairement individuel et

concret, inhérent à toute croyance fétichique, toujours relative à un

objet déterminé et unique. Cet attribut essentiel correspond exactement

à la nature particulière et incohérente des observations, grossièrement

matérielles, propres à l'enfance de l'humanité: en sorte qu'il existe

alors cette exacte harmonie entre la conception et l'exploration,

vers laquelle tend toujours notre intelligence, dans l'une quelconque

de ses phases. Or, l'essor même que cette première théorie, quelque

imparfaite qu'elle soit, imprime à l'esprit naissant d'observation,

doit altérer graduellement cet équilibre primitif, qui finit par

ne pouvoir plus subsister qu'avec une modification fondamentale de

la philosophie originaire. Ainsi conçue, la grande révolution qui a

conduit jadis l'intelligence humaine du fétichisme au polythéisme

serait, au fond, quoique beaucoup plus prononcée, essentiellement

due aux mêmes causes mentales que nous voyons journellement produire

les diverses révolutions scientifiques, toujours par suite d'une

insuffisante concordance entre les faits et les principes. Pour tout

vrai philosophe, cette remarquable conformité établirait déjà une

présomption très puissante en faveur de ma théorie fondamentale; car,

les lois logiques, qui finalement gouvernent le monde intellectuel,

sont, de leur nature, essentiellement invariables, et communes,

non-seulement à tous les temps et à tous les lieux, mais aussi à

tous les sujets quelconques, sans aucune distinction même entre ceux

que nous appelons réels et chimériques: elles s'observent, au fond,

jusque dans les songes, sauf la seule diversité des circonstances,

intérieures ou extérieures. La similitude radicale dans le mode

général d'accomplissement des différentes transitions intellectuelles,

malgré la diversité des époques et des situations, constitue donc le

principal symptôme de la justesse de nos explications philosophiques,

et la première source de leur pleine efficacité. De même que tous

les naturalistes raisonnables s'accordent spontanément aujourd'hui

à repousser toutes les hypothèses géologiques qui font procéder

d'abord les agens naturels selon d'autres lois que celles qu'ils nous

manifestent dans les phénomènes actuels, pareillement les philosophes

devraient unanimement bannir l'usage, beaucoup plus dangereux, de

toute théorie qui force à supposer, dans l'histoire de l'esprit

humain, d'autres différences réelles que celles de la maturité et

de l'expérience graduellement développées. On ne pourra jamais rien

établir de solide en sociologie, tant qu'on ne s'imposera point

rigoureusement cette indispensable condition préalable, comme je l'ai

expliqué au quarante-huitième chapitre.

Revenant à notre démonstration actuelle, il est donc évident que la

généralisation insensiblement croissante des diverses observations

humaines a dû finir par en nécessiter d'analogues dans les conceptions

théologiques correspondantes, et déterminer ainsi l'inévitable

transformation du fétichisme en un simple polythéisme. Car, les dieux

proprement dits diffèrent essentiellement des purs fétiches par un

caractère plus général et plus abstrait, inhérent à leur résidence

indéterminée. Ils administrent chacun un ordre spécial de phénomènes,

mais à la fois dans un grand nombre de corps, en sorte qu'ils ont tous

un département plus ou moins étendu; tandis que l'humble fétiche ne

gouverne qu'un objet unique, dont il est inséparable. Ainsi, à mesure

qu'on a reconnu la similitude essentielle de certains phénomènes

chez diverses substances, il a bien fallu rapprocher les fétiches

correspondans, et les réduire enfin au principal d'entre eux, qui

dès lors s'est élevé au rang de dieu, c'est-à-dire d'agent idéal et

habituellement invisible, dont la résidence n'est plus rigoureusement

fixée. Il ne saurait exister, à proprement parler, de fétiche vraiment

commun entre plusieurs corps: cela serait contradictoire, tout fétiche

étant nécessairement doué d'une individualité matérielle. Lorsque,

par exemple, la végétation semblable des différens arbres d'une forêt

de chênes a dû conduire enfin à représenter, dans les conceptions

théologiques, ce que leurs phénomènes offraient de commun, cet être

abstrait n'a plus été le fétiche propre d'aucun arbre, il est devenu

le dieu de la forêt. Voilà donc le passage intellectuel du fétichisme

au polythéisme réduit essentiellement à l'inévitable prépondérance des

idées spécifiques sur les idées individuelles, au second âge de notre

enfance, aussi bien sociale que personnelle. De ce point de vue, la

modification, quoique assurément très prononcée, a pu s'opérer d'autant

plus aisément que, suivant notre grand aphorisme sur la préexistence

nécessaire, sous forme plus ou moins latente, de toute disposition

vraiment fondamentale, en un état quelconque de l'humanité, l'opération

était déjà spontanément accomplie dès l'origine pour certains cas,

qu'il a donc suffi d'imiter ou d'étendre. Car, quoique l'homme, plus

sensible que raisonnable, soit, en général, bien plus frappé d'abord

des différences que des ressemblances, par suite sans doute de notre

organisation cérébrale, il existe néanmoins évidemment, pour l'espèce

comme pour l'individu, certains cas usuels où les qualités communes

sont d'abord abstraitement saisies par la moindre intelligence,

quand les objets comparables sont à la fois assez simples et assez

uniformes. Dans ces diverses occasions, le polythéisme doit donc être

spontanément primitif; et c'est là sans doute ce qui aura pu donner

lieu à l'aberration philosophique, signalée ci-dessus, sur sa prétendue

antériorité. Mais cette exception, si aisément explicable, n'altère

nullement notre théorie, puisque les cas de ce genre sont certainement,

pour l'ensemble de l'éducation humaine, soit individuelle, soit

sociale, les moins nombreux et les moins importans, même en ayant

égard aux inégalités personnelles. Leur considération nous sert alors

seulement à faire comprendre, de la manière la plus naturelle, le

procédé fondamental suivant lequel l'esprit humain a dû opérer cette

grande transition philosophique, quand elle est devenue suffisamment

mûre.

C'est donc ainsi que la nature purement théologique de la philosophie

primitive a été essentiellement maintenue, puisque les phénomènes

ont continué à être régis par des volontés et non par des lois;

et toutefois profondément modifiée, en ce que, le corps lui-même

n'étant plus vivant, mais inerte, et recevant toute son activité d'un

être fictif extérieur, le point de vue primordial s'est trouvé, au

fond, notablement perfectionné. La leçon suivante fera spécialement

ressortir les plus importantes conséquences, intellectuelles et

sociales, d'une telle révolution. Qu'il me suffise ici d'y signaler

l'évidente vérification de la proposition générale rappelée ci-dessus

sur le continuel décroissement mental de l'esprit religieux, quoique

son influence politique n'ait pas dû suivre la même marche. A mesure

que chaque corps individuel perdait ainsi son premier caractère

directement divin ou vivant, il devenait mieux accessible à l'esprit

purement scientifique, dont le domaine commençait dès lors à s'étendre,

quoique bien humblement encore, sans que l'explication théologique

intervînt aussi complétement que jadis dans les détails des phénomènes,

par suite même de sa généralisation graduelle. Cette différence

fondamentale se traduit nettement, comme je l'ai remarqué auparavant,

par la diminution correspondante que subit, d'une manière continue,

le nombre des êtres divins, pendant que leur nature devient plus

abstraite, et leur domination propre plus étendue: on voit maintenant

que cette conséquence nécessaire ne présente rien de paradoxal. Il est

clair, en effet, que chaque dieu ainsi introduit remplace toute une

troupe de fétiches, désormais licenciés, pour ainsi dire, ou du moins

réduits à lui servir d'escorte. La transition finale du polythéisme

au monothéisme nous donnera lieu, à son tour, de faire une remarque

essentiellement analogue.

D'après le principe précédent, on peut aisément compléter cette

explication sommaire, en déterminant même par quelle branche

principale du fétichisme a dû plus spécialement s'opérer le passage

au polythéisme. Car la transformation devait évidemment commencer

sur les phénomènes les plus généraux, les plus indépendans, et dont

l'influence semblait spontanément la plus universelle. Or, tel était

certainement, à tous ces titres, le cas des astres, dont l'existence

isolée et inaccessible a dû bientôt imprimer un caractère particulier

à la portion correspondante du fétichisme universel, quand cette

partie a commencé à fixer suffisamment l'attention, d'abord trop

concentrée vers des corps plus familiers. La différence générale,

ci-dessus caractérisée, entre la notion du fétiche et celle du dieu,

devait être, évidemment, beaucoup moindre à l'égard d'un astre qu'en

aucun autre sujet quelconque: ce qui rendait l'astrolâtrie, comme

je l'ai déjà indiqué, propre à servir d'intermédiaire entre le pur

fétichisme primordial et le vrai polythéisme. En d'autres termes, le

culte des astres est la seule grande branche du fétichisme qui ait pu

s'incorporer spontanément au polythéisme, sans exiger immédiatement

aucune profonde modification; chaque fétiche sidérique, en vertu de

sa puissance et de son éloignement naturels, ne pouvant différer du

dieu correspondant que par des nuances presque insensibles, surtout en

un temps où l'on ne pouvait guère tenir à la précision. Il suffisait

donc, pour effacer le caractère individuel et concret par lequel le

fétichisme s'y marquait encore, de ne plus assujétir cette équivoque

divinité à une attribution et à une résidence exclusives, et de lier sa

conception, par quelque analogie réelle ou apparente, à celle d'autres

fonctions plus ou moins générales, déjà confiées à un dieu proprement

dit, pour lequel l'astre n'aurait été dès lors qu'une sorte de séjour

préféré. Cette dernière transformation était si peu indispensable, que,

pendant presque tout le règne du polythéisme, on n'y a essentiellement

assujéti que les planètes, à raison de leurs variations spéciales:

les étoiles, par suite de l'invariabilité de leur cours, sont

restées de vrais fétiches, c'est-à-dire des divinités directement

corporelles, inséparables de l'individu correspondant, jusqu'au

moment où, enveloppées, comme toutes les autres, dans le monothéisme

universel, ces conceptions théologiques ont dû nécessairement perdre

leur spécialité primitive, non toutefois sans en laisser quelques

vestiges, encore appréciables à une scrupuleuse analyse. On peut donc

ainsi nettement concevoir comment l'astrolâtrie, constituant l'état le

plus avancé du fétichisme, a été si propre à faciliter spontanément

son inévitable transition au polythéisme: et, par suite, on peut même

expliquer dès lors, d'après une relation déjà signalée, l'influence

indirecte qu'a dû exercer la prépondérance finale de la vie agricole

sur cette grande transformation de la philosophie théologique.

Afin d'utiliser, autant que possible, pour l'étude rationnelle de

l'évolution humaine, l'appréciation générale d'un tel changement,

en y constatant, dès l'origine, l'existence de tous les divers

principes intellectuels des révolutions ultérieures, il importe

enfin d'y remarquer aussi la première manifestation capitale de

l'esprit métaphysique proprement dit. Si toutes les modifications

réelles qu'éprouve successivement l'esprit théologique sont, au fond,

nécessairement déterminées par le développement continu de l'esprit

scientifique, elles s'opèrent toujours néanmoins par l'inévitable

intervention directe de l'esprit métaphysique, à l'accroissement

immédiat duquel aboutissent d'abord les décroissemens graduels

du premier, jusqu'à ce que la positivité commence à prévaloir

irrévocablement sur tous deux, suivant la théorie fondamentale établie

au chapitre précédent. L'influence et l'extension incontestables de

la métaphysique dans le passage général du polythéisme au monothéisme

ne doivent paraître aussi spécialement prononcées que parce que

cette seconde grande révolution religieuse nous est aujourd'hui

beaucoup mieux connue et bien plus intelligible que la première.

Mais la transformation antérieure du fétichisme en polythéisme n'en

constitue pas moins la véritable origine historique de la philosophie

métaphysique, comme nuance distincte de la philosophie purement

théologique; et cette participation primitive de l'esprit métaphysique

à l'ensemble de nos révolutions intellectuelles serait peut-être jugée

la plus considérable de toutes, vu la plus grande importance mentale

d'un tel changement d'après l'appréciation précédente, s'il était

possible aujourd'hui de l'analyser suffisamment, ce que l'absence

presque totale des documens convenables ne saurait jamais permettre.

Quoi qu'il en soit, l'introduction élémentaire d'un tel esprit est

alors incontestable; car, cette grande modification l'exigeait

évidemment, par sa nature même. La transformation des fétiches en

dieux proprement dits, d'après une première concentration du point de

vue théologique, a fait nécessairement considérer, dans chaque corps

particulier, au lieu de la vie propre et directe qu'on lui attribuait

d'abord, une propriété abstraite qui le rendait susceptible de recevoir

mystérieusement l'impulsion de l'agent surnaturel correspondant,

dont le département plus ou moins étendu et la résidence plus ou

moins indéterminée ne pouvaient permettre de concevoir habituellement

l'action comme immédiate, si ce n'est dans les cas exceptionnels de

métamorphose spéciale, toujours facultative, mais rarement opérée.

Outre cette suite naturelle de la modification proposée, on voit

même, pendant qu'une telle conversion s'accomplit, une préalable

participation indispensable de l'esprit métaphysique; puisque, chaque

dieu remplaçant, d'une manière plus ou moins générale, un plus ou moins

grand nombre de fétiches individuels, désormais envisagés surtout en ce

qu'ils ont de commun, sans que cette origine abstraite ôtât à l'être

divin une vie véritable et très prononcée, il est clair qu'une telle

notion suppose une opération purement métaphysique, en tant qu'on y

reconnaît des abstractions personnifiées. Car, en un sujet quelconque,

l'état métaphysique proprement dit, considéré comme une situation

transitoire de notre intelligence, est toujours essentiellement

caractérisé par une confusion radicale entre le point de vue abstrait

et le point de vue concret, alternativement substitués l'un à l'autre

pour modifier successivement les conceptions purement théologiques,

soit en y rendant abstrait ce qui auparavant était concret, quand

chaque généralisation est accomplie, soit en y préparant, pour une

concentration nouvelle, la conception réelle d'êtres plus généraux, qui

n'ont d'abord qu'une existence abstraite.

Telle est la double fonction indispensable de réduction et

systématisation simultanées que l'esprit métaphysique exerce

graduellement envers la philosophie théologique, qui seule, jusqu'à

l'avènement propre de la philosophie positive, peut avoir un caractère

nettement intelligible, parce que ses fictions, chimériques mais

saisissables, résultent franchement d'un transport direct à tous les

phénomènes quelconques de notre sentiment fondamental d'existence

active. Distincte de chaque substance, quoiqu'elle en soit inséparable,

l'entité métaphysique est aussi plus subtile et moins définie

que l'action surnaturelle correspondante, quoiqu'elle en émane

nécessairement: d'où résulte son aptitude essentielle à opérer des

transitions, qui constituent sans cesse un décroissement, au moins

intellectuel, de la philosophie théologique. Aussi le mode général

d'action de l'esprit métaphysique est-il proprement toujours critique,

puisqu'il conserve la théologie, tout en détruisant radicalement

sa principale consistance mentale: son influence ne peut sembler

organique qu'autant qu'elle n'est point trop prépondérante, et en

tant qu'elle contribue aux modifications graduelles de la philosophie

théologique, à laquelle doit être constamment rapporté, surtout sous

le point de vue social, tout ce que paraissent contenir de vraiment

organique les théories métaphysiques proprement dites; comme la suite

de notre appréciation historique le fera spontanément ressortir de

plus en plus. Sans insister davantage ici sur de telles explications,

dont la première obscurité doit tenir à la nature ténébreuse d'un

semblable sujet, mais qu'une application graduellement développée

rendra ultérieurement irrécusables, il était indispensable d'y

signaler la véritable origine générale de l'influence métaphysique,

ainsi manifestée par une large et incontestable participation à cette

grande transition du fétichisme au polythéisme, désormais suffisamment

caractérisée dans son principe intellectuel. Outre le besoin

scientifique immédiat, il n'était certainement pas inutile, même pour

une plus profonde appréciation du grand problème social de nos temps,

de constater, dès le berceau de l'humanité, cette rivalité spontanée et

continue, d'abord mentale, puis politique, entre l'esprit théologique

et l'esprit métaphysique, dont la lutte, aujourd'hui vainement

prolongée, puisque l'évolution préparatoire est essentiellement

accomplie, constitue la source première de notre intime perturbation.

L'extrême importance et la difficulté supérieure de ce point de

départ général, dont l'irrationnalité eût nécessairement altéré

l'ensemble ultérieur de notre opération historique, feront, j'espère,

excuser l'étendue et la complication des diverses discussions

auxquelles nous a entraînés, dans ce long mais indispensable

chapitre, l'examen fondamental d'une époque aussi peu connue et aussi

confusément jugée. Nous en avons conduit l'explication essentielle

jusqu'à l'avènement nécessaire du second âge religieux, dont le

vrai caractère, intellectuel ou social, devra être, dans la leçon

suivante, plus aisément appréciable, vu sa nature mieux explorée

et moins éloignée de notre constitution moderne, dont la sensation

prépondérante doit toujours tendre, malgré les plus saines précautions

scientifiques, à troubler extrêmement de telles analyses. Toutefois,

cette première application générale de ma philosophie historique

aura déjà, sous ce dernier aspect, manifesté nettement l'aptitude

spontanée de l'esprit positif à nous transporter successivement,

beaucoup mieux qu'aucun autre, aux différens points de vue d'où

l'on peut sagement juger les divers états antérieurs de l'humanité

et les révolutions correspondantes, sans altérer cependant, en

aucune manière, ni l'homogénéité ni l'indépendance des décisions

rationnelles. Cette importante propriété, qu'on peut regarder comme

vraiment caractéristique, puisqu'elle résulte directement de l'esprit

nécessairement relatif de la philosophie nouvelle, opposé à l'esprit

inévitablement absolu de l'ancienne philosophie, se développera

graduellement dans tout le cours de notre appréciation sommaire, et

permettra seule de comprendre enfin l'ensemble du passé humain sans

jamais supposer à l'homme une organisation intellectuelle et morale

essentiellement distincte de celle qui le dirige aujourd'hui, ce qui,

au fond, est demeuré jusqu'ici radicalement impossible. Si j'ai pu,

dans ce chapitre, inspirer une sorte de sympathie intellectuelle en

faveur du fétichisme, qui constitua cependant, de toute nécessité,

l'état le plus imparfait de la philosophie théologique, à plus forte

raison nous sera-t-il aisé, dans les chapitres suivans, de constater

clairement que le génie propre de chaque grande époque, sous quelque

aspect principal qu'on l'envisage, a toujours été, non-seulement le

plus convenable à la situation correspondante, mais aussi en intime

harmonie avec l'accomplissement spécial d'une opération déterminée,

indispensable à la marche fondamentale de l'évolution humaine.

Cours de philosophie positive. (5/6) · 第 5 / 16 题