CINQUANTE-DEUXIÈME LEÇON.

Restriction préalable de l'ensemble de l'opération

historique.--Considérations générales sur le premier état

théologique de l'humanité: âge du fétichisme. Ébauche spontanée

du régime théologique et militaire.

L'appréciation historique qui me reste maintenant à effectuer

sommairement ne saurait avoir ici, par la nature propre de ce Traité,

d'autre destination essentielle que de mieux caractériser, d'après

une application large et décisive, l'intime réalité et la fécondité

spontanée de la théorie fondamentale du développement social,

directement établie dans la leçon précédente. Quoique la démonstration

ainsi exposée ne puisse plus, ce me semble, laisser désormais

subsister aucun doute légitime sur l'exactitude et l'importance de la

loi générale d'évolution que j'ai découverte, cependant l'extrême

nouveauté d'un sujet aussi profondément difficile, et l'irrationnalité

radicale des habitudes intellectuelles qui président encore presque

toujours à de telles études, me feraient craindre que même les

meilleurs esprits ne pussent aujourd'hui convenablement entrevoir la

rénovation finale de la science sociale à l'aide de ce grand principe,

si son aptitude nécessaire à constituer enfin une vraie philosophie de

l'histoire n'était pas, dès ce moment, irrécusablement confirmée par

une première ébauche de coordination de l'ensemble du passé humain,

considéré seulement quant à ses principales phases. L'inévitable

imperfection que doit actuellement offrir une aussi neuve élaboration,

ne saurait en altérer l'utilité capitale, soit pour faire sentir la

portée effective de notre conception sociologique, soit pour permettre

d'apprécier nettement le mode général de son application graduelle;

en sorte que les esprits compétens et bien préparés puissent dès

lors étendre spontanément cette théorie à de nouvelles analyses du

mouvement humain, ultérieurement envisagé sous des aspects de plus en

plus spéciaux, conformément aux conditions logiques de la dynamique

sociale, expliquées dans la quarante-huitième leçon. Mais, afin que

cette importante opération ne dégénère point intempestivement en une

digression contraire à la nature propre de cet ouvrage, essentiellement

consacré au système général de la philosophie positive, je dois ici la

réduire soigneusement à ce qu'elle présente, sous ces deux rapports,

de vraiment indispensable, en ajournant toute discussion trop étendue

et tout éclaircissement trop détaillé jusqu'à la publication du

traité particulier de philosophie politique que j'ai déjà plusieurs

fois annoncé. C'est pourquoi je suis forcé d'arrêter préalablement

l'attention du lecteur sur l'indication sommaire des principales

conditions destinées à circonscrire ainsi, autant que possible,

l'ensemble de cette première appréciation historique, sans nuire

d'ailleurs aucunement à sa haute efficacité philosophique.

La plus importante de ces restrictions logiques, et qui comprend

implicitement toutes les autres, consiste à concentrer essentiellement

notre analyse scientifique sur une seule série sociale, c'est-à-dire,

à considérer exclusivement le développement effectif des populations

les plus avancées, en écartant, avec une scrupuleuse persévérance,

toute vaine et irrationnelle digression sur les divers autres centres

de civilisation indépendante, dont l'évolution a été, par des causes

quelconques, arrêtée jusqu'ici à un état plus imparfait; à moins que

l'examen comparatif de ces séries accessoires ne puisse utilement

éclairer le sujet principal, comme je l'ai expliqué en traitant

de la méthode sociologique. Notre exploration historique devra

donc être presque uniquement réduite à l'élite ou l'avant-garde de

l'humanité, comprenant la majeure partie de la race blanche ou les

nations européennes, en nous bornant même, pour plus de précision,

surtout dans les temps modernes, aux peuples de l'Europe occidentale.

A une époque quelconque, notre appréciation rationnelle devra être

principalement relative aux véritables ancêtres politiques de cette

population privilégiée, quelle que soit d'ailleurs leur patrie. En un

mot, nous ne devons comprendre, parmi les matériaux historiques de

cette première coordination philosophique du passé humain, que des

phénomènes sociaux ayant évidemment exercé une influence réelle, au

moins indirecte ou lointaine, sur l'enchaînement graduel des phases

successives qui ont effectivement amené l'état présent des nations les

plus avancées. On ne peut certainement espérer de reconnaître d'abord

la véritable marche fondamentale des sociétés humaines que par la

considération exclusive de l'évolution la plus complète et la mieux

caractérisée, à l'éclaircissement de laquelle doivent être constamment

subordonnées toutes les observations collatérales relatives à des

progressions plus imparfaites et moins prononcées. Quelque intérêt

propre que celles-ci puissent d'ailleurs offrir, leur appréciation

spéciale doit être systématiquement ajournée jusqu'au moment où, les

lois principales du mouvement social ayant été ainsi appréciées dans

le cas le plus favorable à leur pleine manifestation, il deviendra

possible, et même utile, de procéder à l'explication rationnelle des

modifications plus ou moins importantes qu'elles ont dû subir chez

les populations qui, à divers titres, sont restées plus ou moins en

arrière d'un tel type de développement. Jusqu'alors, ce puéril et

inopportun étalage d'une érudition stérile et mal dirigée, qui tend

aujourd'hui à entraver l'étude de notre évolution sociale par le

vicieux mélange de l'histoire des populations qui, telles que celles

de l'Inde, de la Chine, etc., n'ont pu exercer sur notre passé aucune

véritable influence, devra être hautement signalé comme une source

inextricable de confusion radicale dans la recherche des lois réelles

de la sociabilité humaine, dont la marche fondamentale et toutes les

modifications diverses devraient être ainsi simultanément considérées,

ce qui, à mon gré, rendrait le problème essentiellement insoluble. Sous

ce rapport, le génie du grand Bossuet, quoique seulement guidé sans

doute par le principe purement littéraire de l'unité de composition,

me paraît avoir d'avance senti instinctivement les conditions logiques

imposées par la nature du sujet, lorsqu'il a spontanément circonscrit

son appréciation historique à l'unique examen d'une série homogène et

continue, et néanmoins justement qualifiée d'universelle; restriction

éminemment judicieuse, qui lui a été si étrangement reprochée par tant

d'esprits anti-philosophiques, et vers laquelle nous ramène aujourd'hui

essentiellement l'analyse approfondie de la marche intellectuelle

propre à de telles études.

Une pareille manière de procéder doit sembler d'autant plus

indispensable que, si on la considère en outre sous le point de vue

pratique, on y reconnaît sa participation nécessaire à toute sage

régularisation d'un ordre important de relations politiques, celles

qui concernent l'action générale des nations les plus avancées pour

hâter le développement naturel des civilisations inférieures. La

politique métaphysique, et même la politique théologique, par le

caractère essentiellement absolu de leurs conceptions principales,

conduisent, à cet égard, à poursuivre aveuglément l'uniforme

réalisation immédiate de leurs types immuables, malgré la diversité

quelconque des conditions propres à chaque cas: ce qui équivaut, à

vrai dire, à une sorte de consécration systématique de cet empirisme

spontané qui dispose si naïvement tous les hommes civilisés à

transporter partout indistinctement, et souvent si indiscrétement,

leurs idées, leurs usages et leurs institutions. Il serait superflu de

signaler expressément ici le danger évident d'une pareille tendance

pour susciter ou entretenir de graves perturbations politiques.

Plus on méditera sur ce sujet, mieux on sentira que la pratique

n'exige pas moins impérieusement que la théorie une considération

d'abord exclusive, ou du moins directement prépondérante, de

l'évolution sociale la plus avancée, sans s'occuper simultanément

des autres progressions moins complètes. C'est seulement après

avoir ainsi déterminé ce qui convient à l'élite de l'humanité,

qu'on pourra utilement régler son intervention rationnelle dans le

développement ultérieur des populations plus ou moins arriérées, en

vertu de l'universalité nécessaire de l'évolution fondamentale, sauf

l'appréciation convenable des circonstances caractéristiques de chaque

application spéciale. Par une telle rénovation de l'esprit général des

relations internationales, la politique positive tendra finalement à

substituer de plus en plus, à une action trop souvent perturbatrice

ou même oppressive, une sage et bienveillante protection, dont

l'utilité réciproque ne saurait être douteuse, et qui serait presque

toujours favorablement accueillie, comme ne proposant jamais que des

modifications en harmonie réelle avec l'état particulier des peuples

correspondans, et sachant d'ailleurs varier judicieusement leur

accomplissement graduel suivant les convenances essentielles de chaque

cas. Sans insister davantage ici sur un semblable aperçu, qui se

reproduira naturellement dans la cinquante-septième leçon, il suffit

de noter que cette importante transformation ne pourrait évidemment

s'obtenir, si l'on persistait à considérer simultanément toutes les

diverses évolutions politiques, malgré leur inégalité nécessaire: ce

qui confirme hautement la prescription scientifique, déjà directement

motivée ci-dessus, de concentrer d'abord systématiquement l'analyse

sociologique sur la seule appréciation historique du développement

social le plus complet.

Cette restriction rationnelle, si clairement imposée par la nature

du sujet, coïncide très heureusement avec l'indispensable rapidité

de notre opération actuelle, dès lors spontanément réduite à la

coordination philosophique des faits les plus connus, qu'il serait

presque toujours superflu d'indiquer expressément. Il me suffira

donc d'expliquer ici comment l'ensemble du passé social, chez

les peuples les plus avancés, consiste essentiellement dans le

développement graduel du triple dualisme successif qui, d'après le

chapitre précédent, constitue l'évolution fondamentale de l'humanité.

Par sa nature, cette grande loi nous offre déjà immédiatement une

première coordination du passé humain considéré dans sa plus haute

généralité, et réduit à ses phases les plus tranchées. En procédant

toujours à une appréciation de plus en plus spéciale, comme l'exige

l'esprit d'une telle science, il ne nous reste maintenant qu'à conduire

cette coordination fondamentale à son second degré de précision, en

indiquant la manière de rattacher les principaux états intermédiaires

de l'humanité aux subdivisions correspondantes de ma loi d'évolution:

ce que je devrai d'ailleurs accomplir ici le plus succinctement

possible, sous la réserve ultérieure du traité particulier précédemment

annoncé. La physiologie sociale étant ainsi directement fondée, je

devrai laisser à mes successeurs à rendre de plus en plus précise cette

conception primordiale, en étudiant, pour l'explication rationnelle

du passé humain, l'enchaînement méthodique d'intervalles toujours

décroissans, dont le dernier terme naturel, qui sans doute ne sera

jamais pleinement atteint, consisterait dans la vraie filiation des

progrès en tous genres d'une génération à la suivante, la chronologie

sociologique ne pouvant utilement exiger la considération réelle

d'aucune moindre unité de durée, pendant laquelle le développement

politique doit être le plus souvent presque imperceptible.

Ainsi circonscrit, le véritable champ convenable à notre analyse

historique doit seulement embrasser les résultats les plus généraux

de l'exploration ordinaire du passé, en écartant avec soin toute

appréciation trop détaillée. Si ma conception sociologique peut

effectivement parvenir, dans l'étude de la série sociale la plus

complète, à instituer enfin une vraie liaison scientifique entre les

faits historiques qui, à cet égard, sont aujourd'hui familiers à tous

les hommes éclairés, j'ose avancer, que par cela seul, elle aura

déjà suffisamment réalisé ce que la nature d'un tel sujet offre à la

fois de plus difficile et de plus important, soit pour la théorie,

soit même pour la pratique; outre que d'ailleurs elle aura dès lors

irrécusablement constaté son aptitude spontanée à fournir, par une

élaboration ultérieure, toutes les explications plus spéciales et plus

précises qui deviendront graduellement nécessaires. Chacune des parties

antérieures de ce Traité nous a présenté de nouvelles occasions de

reconnaître que, en général, les phénomènes les plus communs sont

toujours aussi les plus essentiels à considérer pour la science réelle.

Or, cette réflexion, déjà si frappante en astronomie, en physique, en

chimie et en biologie, doit être, par sa nature, encore plus pleinement

applicable aux études sociologiques, puisqu'elle devient évidemment

de plus en plus convenable à mesure que l'ordre des phénomènes se

complique et se spécialise davantage. Dans la recherche des véritables

lois de la sociabilité, tous les évènemens exceptionnels ou tous les

détails trop minutieux, si puérilement recherchés par la curiosité

irrationnelle des aveugles compilateurs d'anecdotes stériles, doivent

être presque toujours élagués comme essentiellement insignifians;

tandis que la science doit surtout s'attacher aux phénomènes les plus

vulgaires, que chacun de ceux qui y participent pourrait spontanément

apercevoir autour de soi, comme constituant le fonds principal de

la vie sociale habituelle. Il est vrai que, par cela même, de tels

phénomènes sont nécessairement beaucoup plus difficiles à observer,

de manière à pouvoir servir de base réelle aux saines spéculations

scientifiques. Les préjugés et les usages qui, à cet égard, prévalent

encore presque universellement en philosophie politique, même

chez les meilleurs esprits, ne constituent véritablement qu'une

nouvelle confirmation de l'état d'enfance plus prolongé de cette

partie finale de la philosophie naturelle: ils doivent spontanément

rappeler les temps, trop peu éloignés, où, en physique, on ne jugeait

dignes d'attention que les effets extraordinaires du tonnerre ou des

volcans, etc.; en biologie, que l'étude des monstruosités, etc. On ne

saurait douter que la réformation totale de ces premières habitudes

intellectuelles ne soit bien plus indispensable à la science sociale

qu'elle ne l'a déjà été envers toutes les autres sciences fondamentales.

En généralisant autant que possible l'ensemble des considérations

précédentes sur la circonscription nécessaire de notre analyse

historique, on peut aisément faire acquérir à cette importante

prescription logique le dernier degré de consistance philosophique

dont elle soit susceptible, si l'on reconnaît maintenant que, loin

d'être particulière à la sociologie, elle ne constitue au fond qu'une

nouvelle application d'un principe essentiel de philosophie positive,

dont personne aujourd'hui ne conteste plus la justesse à l'égard de

tous les autres ordres de phénomènes, et que j'ai soigneusement formulé

dès le début de ce Traité (_voyez_ la deuxième leçon). Car on peut

facilement sentir qu'une telle restriction équivaut finalement à

étendre aussi à l'étude des phénomènes sociaux la distinction capitale

que j'ai établie, pour un sujet quelconque, entre la science abstraite

et la science concrète; distinction aujourd'hui énoncée habituellement,

faute d'expressions mieux appropriées, par le contraste intellectuel

entre le domaine général de la physique et celui de l'histoire

naturelle proprement dite, dont le premier constitue seul jusqu'ici

le champ principal de la philosophie positive, et devra d'ailleurs

être toujours considéré comme la base vraiment fondamentale du système

entier des spéculations humaines, ainsi que je l'ai expliqué en son

lieu. Une telle division, qui ne doit certainement pas devenir moins

indispensable à mesure que l'ordre des phénomènes devient plus spécial

et plus compliqué, a la propriété, en effet, de fixer, de la manière

la plus nette et la plus précise, le véritable office fondamental des

observations historiques dans l'étude rationnelle de la dynamique

sociale. Quoique la détermination abstraite des lois générales de la

vie individuelle repose nécessairement, suivant la juste remarque de

Bacon, sur des faits empruntés à l'histoire effective des différens

êtres vivans, tous les bons esprits scientifiques n'en sont pas

moins habitués aujourd'hui à séparer profondément les conceptions

physiologiques ou anatomiques de leur application ultérieure à

l'appréciation concrète du mode réel d'existence totale propre à chaque

organisme naturel. Or, des motifs essentiellement semblables doivent

désormais empêcher soigneusement de confondre la recherche abstraite

des lois fondamentales de la sociabilité avec l'histoire concrète

des diverses sociétés humaines, dont l'explication satisfaisante ne

peut évidemment résulter que d'une connaissance déjà très avancée de

l'ensemble de ces lois. Ainsi, quelque indispensable fonction que

doive remplir l'histoire en sociologie, comme je l'ai suffisamment

expliqué au quarante-huitième chapitre, pour alimenter et pour diriger

ses principales spéculations, on voit que son emploi y doit rester

essentiellement abstrait: ce n'y saurait être, en quelque sorte, que de

l'histoire sans noms d'hommes, ou même sans noms de peuples, si l'on

ne devait éviter avec soin toute puérile affectation philosophique à

se priver systématiquement de l'usage de dénominations qui peuvent

beaucoup contribuer à éclairer l'exposition ou même à faciliter et

consolider la pensée, surtout dans cette première élaboration de la

science sociologique. Mais les motifs de cette importante distinction

logique sont d'ailleurs encore plus puissans dans l'étude de la vie

collective de l'humanité que pour la biologie individuelle. Afin de

mieux appuyer ce grand précepte de philosophie positive, j'ai établi,

en général, dès la deuxième leçon, que chaque branche rationnelle de

l'histoire naturelle, outre qu'elle exige directement la connaissance

préalable d'un ordre correspondant de lois fondamentales, suppose

toujours aussi plus ou moins une application combinée de l'ensemble des

lois relatives à tous les différens ordres de phénomènes essentiels.

Cette solidarité nécessaire se vérifie, d'une manière encore plus

prononcée, dans le cas actuel; puisqu'il serait, par exemple,

impossible de concevoir l'histoire effective de l'humanité isolément

de l'histoire réelle du globe terrestre, théâtre inévitable de son

activité progressive, et dont les divers états successifs ont dû

certainement exercer une haute influence sur la production graduelle

des évènemens humains, même depuis l'époque où les conditions physiques

et chimiques de notre planète ont commencé à y permettre l'existence

continue de l'homme. Il n'est pas moins certain, en sens inverse, que

toute véritable histoire de la terre exige nécessairement, à un degré

quelconque, la considération simultanée de l'histoire de l'humanité, à

cause de la puissante réaction, d'ailleurs incessamment croissante,

que le développement de notre activité a dû exercer, dans tous les

âges de la vie sociale, pour modifier, à tant d'égards, l'état

général de la surface terrestre. Plus on approfondira ce grand sujet

de méditations, mieux on sentira que l'histoire naturelle proprement

dite, toujours essentiellement synthétique, ne saurait acquérir une

véritable rationnalité tant que tous les ordres élémentaires de

phénomènes n'y seront point simultanément considérés; tandis que, au

contraire, la philosophie naturelle proprement dite doit conserver

un caractère éminemment analytique, sans lequel il n'y aurait aucun

espoir de parvenir jamais à dévoiler nettement les lois fondamentales

correspondantes à chacune de ces diverses catégories générales.

Une telle opposition de vues et de méthodes entre les deux grandes

sections du système total des spéculations humaines, doit faire

hautement ressortir combien il importe de respecter scrupuleusement

et de rendre de plus en plus sensible cette indispensable division

scientifique, sans laquelle on peut assurer que l'étude de la nature ne

saurait vraiment sortir de sa confusion primitive, surtout envers les

phénomènes les plus complexes. Ainsi, l'histoire vraiment rationnelle

des différens êtres existants, individuels ou collectifs, ne pourra

commencer, sous aucun rapport, à devenir régulièrement possible que

lorsque enfin le système entier des sciences fondamentales aura été

préalablement complété par la création de la sociologie, comme je

l'ai souvent expliqué dans cet ouvrage. Jusque alors, tous les divers

renseignemens historiques que l'on continuera à recueillir, à l'égard

d'un ordre quelconque de phénomènes, devront être essentiellement

réservés comme des matériaux ultérieurs pour la véritable histoire,

au temps de sa maturité propre: leur principal office immédiat, dans

l'élaboration de la science réelle, se réduit seulement à fournir,

aux branches correspondantes de la philosophie naturelle, des faits

destinés à manifester ou à confirmer les lois abstraites et générales

dont elle poursuit la recherche. Cette subordination nécessaire

et constatée ne peut certes présenter aucune exception envers les

phénomènes sociaux, où elle est, au contraire, bien plus profondément

indispensable. Si tous les naturalistes conviennent aujourd'hui que

la véritable histoire de la terre ne saurait être encore suffisamment

conçue, non-seulement faute de documens assez complets, mais surtout

parce que les diverses lois naturelles dont elle dépend sont jusqu'ici

trop peu connues, à combien plus forte raison doit-on regarder comme

chimérique toute tentative actuelle pour constituer directement

l'histoire beaucoup plus complexe des sociétés humaines! Il est donc

sensible que la sociologie doit seulement emprunter, à l'incohérente

compilation de faits déjà improprement qualifiée d'_histoire_, les

renseignemens susceptibles de mettre en évidence, d'après les principes

de la théorie biologique de l'homme, les lois fondamentales de la

sociabilité: ce qui exige presque toujours, à l'égard de chaque

donnée ainsi obtenue, une préparation indispensable, et quelquefois

fort délicate, afin de la faire passer de l'état concret à l'état

abstrait, en la dépouillant des circonstances purement particulières et

secondaires de climat, de localité, etc., sans y altérer cependant la

partie vraiment essentielle et générale de l'observation; et, quoique

cette épuration préalable ne puisse être ici sans doute qu'une simple

imitation de ce que les astronomes, les physiciens, les chimistes

et les biologistes pratiquent maintenant d'ordinaire envers leurs

phénomènes respectifs, la complication supérieure des phénomènes

sociaux y devra constamment rendre plus difficile cette élaboration

préliminaire, lors même que la positivité de leur étude sera enfin

unanimement reconnue. Quant à la réaction capitale que l'institution

de la dynamique sociale devra nécessairement exercer sur le

perfectionnement de l'histoire proprement dite, et que la suite de ce

volume commencera, j'espère, à manifester d'une manière incontestable,

elle consistera surtout à disposer, dans l'ensemble du passé humain,

une suite rationnelle de jalons fondamentaux, propres à rallier et à

diriger toutes les observations ultérieures; ces jalons devant être

d'ailleurs d'autant plus rapprochés que nous avancerons davantage vers

les temps actuels, vu l'accélération toujours croissante du mouvement

social.

L'opération historique que nous allons ici entreprendre sommairement,

pour constituer la sociologie dynamique, devant ainsi avoir, par sa

nature, et conformément à sa destination, un caractère essentiellement

abstrait, une coïncidence heureuse et nécessaire l'affranchit dès lors

spontanément d'une foule de difficultés accessoires ou préliminaires,

dont elle eût été, du point de vue ordinaire, radicalement entravée,

et que l'extrême imperfection actuelle de nos connaissances réelles

n'aurait pas permis de surmonter suffisamment, même après avoir

sévèrement écarté toutes les questions inaccessibles ou chimériques

sur les diverses origines sociales, qu'entretient encore l'enfance

trop prolongée d'une telle étude chez la plupart des philosophes

contemporains. C'est ainsi, par exemple, que, s'il fallait maintenant

constituer une véritable histoire concrète de l'humanité, on

éprouverait certainement beaucoup d'embarras à combiner convenablement

les conceptions sociologiques avec les considérations géologiques:

car, quelque indispensable que fût alors, à cet effet, une pareille

combinaison, on ne pourrait cependant l'instituer aujourd'hui avec

succès, à cause de l'état beaucoup trop imparfait, non-seulement

de la sociologie, ce qui est évident, mais aussi, au fond, de la

géologie elle-même, quoique, en apparence, fort avancée. Il en serait

de même envers les diverses influences plus ou moins accessoires de

climat, de race, etc., qui se présenteraient, de toute nécessité,

dans l'étude concrète du développement humain, et qui, sans aucun

doute, ne sauraient être maintenant appréciées d'une manière vraiment

rationnelle, puisqu'elles ne pourront devenir scientifiquement

jugeables qu'après une élaboration suffisante des lois sociologiques,

comme je l'ai démontré au quarante-huitième chapitre. La distinction

fondamentale entre les deux points de vue abstrait et concret dissipe

heureusement, ici comme ailleurs, de la manière la plus directe, tous

ces embarras autrement insurmontables; ce qui doit faire hautement

ressortir l'extrême importance d'une telle division philosophique,

dont je ne saurais trop recommander l'examen, parce que, sans être

aujourd'hui jamais contestée en principe par les bons esprits, elle

reste en effet très imparfaitement appréciée, même chez les plus

éminentes intelligences. Nous devrons donc apprendre à réserver

systématiquement pour une époque scientifique plus avancée un grand

nombre de questions incidentes de sociologie concrète, dont la

considération immédiate entraverait radicalement le développement

naissant de la sociologie abstraite, quelque profond intérêt que

puissent souvent présenter de semblables recherches. L'esprit humain,

maintenant habitué à ces ajournemens rationnels, à l'égard des plus

simples phénomènes, ne saurait, sans doute, se dispenser de la même

sagesse envers les phénomènes les plus complexes que notre intelligence

puisse jamais aborder.

Pour mieux préciser, par un dernier éclaircissement préalable, ce grand

précepte logique, sans lequel j'ose assurer que la dynamique sociale

resterait nécessairement impossible, il me suffira d'indiquer ici un

seul exemple important de ces questions intéressantes, qu'il faut

aujourd'hui savoir soumettre à un indispensable ajournement, motivé sur

leur nature essentiellement concrète. Je choisis, à cet effet, attendu

sa haute importance, l'explication spéciale de l'agent et du théâtre de

l'évolution sociale la plus complète, de celle qui, d'après les motifs

précédemment indiqués, doit être le sujet presque exclusif de notre

opération historique. Pourquoi la race blanche possède-t-elle, d'une

manière si prononcée, le privilége effectif du principal développement

social, et pourquoi l'Europe a-t-elle été le lieu essentiel de

cette civilisation prépondérante? Ce double sujet de méditations

co-relatives a dû sans doute vivement stimuler plus d'une fois

l'intelligente curiosité des philosophes, et même des hommes d'état.

Mais, quelque intérêt et quelque importance que présente évidemment une

semblable recherche, il faut avoir la sagesse de la réserver jusque

après la première élaboration abstraite des lois fondamentales du

développement social, sans lesquelles cette question serait toujours

essentiellement prématurée, malgré les plus ingénieuses tentatives, qui

ne sauraient procurer, à cet égard, que des aperçus partiels et isolés,

nécessairement insuffisans. Sans doute, on aperçoit déjà, sous le

premier aspect, dans l'organisation caractéristique de la race blanche,

et surtout, quant à l'appareil cérébral, quelques germes positifs de sa

supériorité réelle; encore tous les naturalistes sont-ils aujourd'hui

fort éloignés de s'accorder convenablement à cet égard. De même, sous

le second point de vue, on peut entrevoir, d'une manière un peu plus

satisfaisante, diverses conditions physiques, chimiques, et même

biologiques, qui ont dû certainement influer, à un degré quelconque,

sur l'éminente propriété des contrées européennes de servir jusqu'ici

de théâtre essentiel à cette évolution prépondérante de l'humanité[1].

L'esprit radicalement vague de la philosophie théologico-métaphysique,

qui domine encore dans toutes les études sociales, a dû souvent porter

à regarder comme très satisfaisantes, à l'un ou à l'autre titre, les

explications ainsi hasardées jusqu'ici sur une telle question, que

cette philosophie est d'ailleurs très peu portée d'ordinaire à se poser

sérieusement. Mais, si une intelligence quelconque, convenablement

préparée par l'habitude des spéculations positives envers les autres

phénomènes naturels, mettait aujourd'hui en regard l'ensemble des vrais

documens déjà obtenus à ce sujet avec une appréciation réelle de la

difficulté qu'on prétend ainsi résoudre, elle ne manquerait pas de

reconnaître aussitôt leur profonde insuffisance. Or, cette insuffisance

nécessaire ne tient pas seulement, comme on pourrait d'abord le

croire, à ce que, sous l'un ou l'autre aspect, ces renseignemens sont

jusqu'ici trop peu multipliés et trop imparfaits: il faut surtout

l'attribuer à une cause plus intime et plus puissante, à l'absence de

toute saine théorie sociologique, propre à mesurer la vraie portée

scientifique de chaque aperçu, et même à diriger leur élaboration

ultérieure; sans cette lumière générale et préalable, il est clair

qu'on ne saurait jamais si même on est parvenu à réunir enfin tous les

élémens indispensables à une décision vraiment rationnelle. Il est donc

impossible ici de méconnaître la haute nécessité logique d'ajourner

systématiquement cette grande discussion de sociologie concrète jusqu'à

ce que les lois fondamentales de la sociabilité aient été abstraitement

établies, au moins dans leur principal ensemble: et je ne doute pas que

cette seule indication, relative à un cas aussi caractéristique, ne

dispose le lecteur à apprécier spécialement, sur chacune des questions

analogues que la suite des idées pourra présenter ou susciter,

l'indispensable réserve philosophique dont j'ai précédemment posé,

d'une manière directe, le vrai principe général. L'extrême nouveauté et

la difficulté supérieure de la science que je m'efforce de créer, ne

me permettront pas toujours peut-être de rester moi-même strictement

fidèle à cet important précepte de logique positive: mais j'aurai

du moins suffisamment averti le lecteur, qui pourra ainsi rectifier

spontanément les déviations involontaires auxquelles je me laisserais

insensiblement entraîner.

Note 1: Telles sont, par exemple, sous le rapport physique,

outre la situation, thermologiquement si avantageuse, sous

la zone tempérée, l'existence de l'admirable bassin de la

Méditerranée, autour duquel a dû surtout s'effectuer d'abord

le plus rapide développement social, dès que l'art nautique

est devenu assez avancé pour permettre d'utiliser ce précieux

intermédiaire, offrant, à l'ensemble des nations riveraines,

à la fois la contiguité propre à faciliter des relations

suivies, et la diversité qui les rend importantes à une

réciproque stimulation sociale. Pareillement, sous le point

de vue chimique, l'abondance plus prononcée du fer et de la

houille dans ces contrées privilégiées, a dû certainement y

contribuer beaucoup à accélérer l'évolution humaine. Enfin,

sous l'aspect biologique, soit phytologique, soit zoologique,

il est clair que ce même milieu ayant été plus favorable,

d'une part aux principales cultures alimentaires, d'une autre

part au développement des plus précieux animaux domestiques,

la civilisation a dû s'y trouver aussi, par cela seul,

spécialement encouragée. Mais, quelque importance réelle qu'on

puisse déjà attacher à ces divers aperçus, de telles ébauches

sont évidemment bien loin de suffire encore à l'explication

vraiment positive du phénomène proposé: et lorsque la formation

convenable de la dynamique sociale aura ultérieurement

permis de tenter directement une telle explication, il est

même évident que chacune des indications précédentes aura

préalablement besoin d'être soumise à une scrupuleuse révision

scientifique, fondée sur l'ensemble de la philosophie naturelle.

Ayant désormais convenablement caractérisé, par l'ensemble des

considérations précédentes, le véritable esprit qui doit ici

nécessairement présider à l'emploi rationnel des observations

historiques, il ne me reste plus, avant de procéder directement à

l'appréciation sommaire du développement social, qu'à achever, pour

mieux prévenir toute confusion essentielle, de déterminer, avec plus

de précision que je n'ai pu le faire au chapitre précédent, le mode

régulier de définition des époques successives que nous devrons ensuite

examiner. Ma loi fondamentale d'évolution fixe sans doute spontanément,

à l'abri de tout arbitraire, le principal attribut et la coordination

générale de ces diverses phases, en les rattachant toujours à l'état

correspondant, théologique, métaphysique, ou positif du système

philosophique élémentaire des conceptions humaines. Néanmoins, il reste

encore à ce sujet une incertitude secondaire, que je dois d'abord

dissiper rapidement, et provenant de la progression nécessairement

inégale de ces différens ordres de pensées, qui, n'ayant pu marcher

du même pas, suivant la loi hiérarchique établie au début de ce

Traité, ont dû faire jusqu'ici fréquemment co-exister, par exemple,

l'état métaphysique d'une certaine catégorie intellectuelle, avec

l'état théologique d'une catégorie postérieure, moins générale et

plus arriérée, ou avec l'état positif d'une autre antérieure, moins

complexe et plus avancée, malgré la tendance continue de l'esprit

humain à l'unité de méthode et à l'homogénéité de doctrine. Cette

apparente confusion doit, en effet, d'abord produire, chez ceux

qui n'en ont pas bien saisi le principe, une fâcheuse hésitation

sur le vrai caractère philosophique des temps correspondans. Mais,

afin de la prévenir ou de la dissiper entièrement, il suffit ici

de discerner, en général, d'après quelle catégorie intellectuelle

doit être surtout jugé le véritable état spéculatif d'une époque

quelconque. Or, tous les motifs essentiels concourent spontanément, à

cet égard, pour indiquer, avec une pleine évidence, l'ordre de notions

fondamentales le plus spécial et le plus compliqué, c'est-à-dire celui

des idées morales et sociales, comme devant toujours fournir la base

prépondérante d'un telle décision; non-seulement en vertu de leur

propre importance, nécessairement très supérieure dans le système

mental de presque tous les hommes, mais aussi, chez les philosophes

eux-mêmes, par suite de leur position rationnelle à l'extrémité de la

vraie hiérarchie encyclopédique, établie au début de ce Traité. Par

cette double influence, le caractère intellectuel de chaque époque

doit, en effet, se trouver constamment dominé par celui d'un tel genre

de spéculations humaines. C'est seulement quand un nouveau régime

mental a pu s'étendre jusqu'à cette extrême catégorie, que l'on peut

regarder l'évolution correspondante comme pleinement réalisée, sans

qu'il puisse alors rester aucune crainte ou espoir quelconques de

retour à l'état antérieur: l'avancement plus rapide des catégories plus

générales et moins compliquées ne peut essentiellement servir jusque-là

qu'à constater, dans chaque phase, les germes indispensables de la

suivante, sans que son caractère propre en puisse être principalement

affecté; ces considérations accessoires ne pourraient du moins être

autrement employées que pour subdiviser les époques, à un degré

dont il serait maintenant trop prématuré de s'occuper spécialement.

Ainsi, nous devrons regarder, par exemple, l'époque théologique comme

subsistant encore, tant que les idées morales et politiques auront

conservé un caractère essentiellement théologique, malgré le passage

d'autres catégories intellectuelles à l'état purement métaphysique,

et quand même l'état vraiment positif aurait déjà commencé pour les

plus simples d'entre elles: pareillement, il faudra prolonger l'époque

métaphysique proprement dite jusqu'à la positivité naissante de cet

ordre prépondérant de conceptions humaines. Par cette manière de

procéder, l'aspect essentiel de chaque époque demeurera aussi prononcé

que possible, tout en laissant nettement ressortir la préparation

spontanée de l'époque suivante.

Cet ensemble indispensable d'explications préalables étant maintenant

complété, commençons directement l'étude sommaire du développement

social, d'après la loi fondamentale d'évolution établie au chapitre

précédent; mais sans remonter toutefois jusqu'à cet âge préliminaire,

dont la biologie doit fournir à la sociologie la détermination

essentielle, que je puis, par conséquent, supposer ici suffisamment

effectuée aujourd'hui, afin de ne point ralentir, contrairement à la

principale destination de cet ouvrage, la marche nécessairement très

rapide de notre opération historique, et en réservant, comme je l'ai

déjà indiqué, pour le traité spécial, une analyse philosophique très

importante, qui, à vrai dire, n'a jamais été convenablement instituée.

Nous devons, en général, nous attacher, d'une part, à l'appréciation

rationnelle du véritable caractère propre à chaque phase successive;

et, d'une autre part, à y constater nettement sa filiation nécessaire

envers la précédente, ainsi que sa tendance non moins inévitable à

préparer graduellement la suivante; de façon à réaliser peu à peu

l'enchaînement positif dont j'ai déjà établi le principe.

Les mêmes motifs fondamentaux qui ont démontré, avec tant d'évidence,

au chapitre précédent, l'inévitable spontanéité générale d'un état

intellectuel pleinement théologique, n'auraient ici besoin que

d'être examinés avec plus de précision pour prouver, au moins aussi

clairement, que toujours et partout ce premier régime mental de

l'humanité a dû nécessairement commencer par un état complet, plus ou

moins prononcé mais ordinairement très durable, de pur fétichisme,

constamment caractérisé par l'essor libre et direct de notre tendance

primitive à concevoir tous les corps extérieurs quelconques, naturels

ou artificiels, comme animés d'une vie essentiellement analogue à

la nôtre, avec de simples différences mutuelles d'intensité. Cette

constitution originaire des spéculations humaines serait sans doute

difficile à méconnaître aujourd'hui, soit qu'on l'examinât à priori

du point de vue rationnel où nous place l'ensemble de la théorie

biologique de l'homme, soit en l'étudiant à posteriori d'après tous

les renseignemens exacts que l'on peut combiner sur ce premier

âge social: enfin, l'appréciation judicieuse du développement

individuel confirmerait évidemment, à cet égard, l'analyse immédiate

de l'évolution collective. Beaucoup de philosophes sont néanmoins

parvenus, d'après des méthodes vagues et vicieuses, à obscurcir

profondément des notions aussi irrécusables, en s'efforçant d'établir,

au contraire, que le point de départ intellectuel a dû consister dans

le polythéisme proprement dit, c'est-à-dire dans la croyance spontanée

à des êtres surnaturels, distincts et indépendants de la matière,

passivement soumise, pour tous ses phénomènes, à leurs volontés

suprêmes. Quelques-uns même, qui, malgré leur prétendue résolution

préalable de tout examiner librement, subissaient, à leur insu,

l'empire, si rarement évitable, des opinions vulgairement consacrées,

sont allés jusqu'à intervertir entièrement la progression naturelle des

idées théologiques, en voulant représenter le monothéisme rigoureux

comme la véritable source primordiale, d'où seraient ensuite issus,

par corruption graduelle, le fétichisme après le polythéisme[2]. Il

serait certainement superflu de s'arrêter ici à discuter aucunement

ces diverses aberrations, si manifestement contraires, non-seulement

à l'ensemble des observations les plus décisives sur l'homme et sur

la société, mais encore à toutes les lois les mieux établies sur la

marche nécessairement toujours graduelle de notre intelligence, jusque

dans ses plus simples exercices. A tous égards, notre vrai point de

départ, intellectuel ou moral, est inévitablement beaucoup plus humble

que ne l'indiquent ces fantastiques suppositions: l'homme a partout

commencé par le fétichisme le plus grossier, comme par l'anthropophagie

la mieux caractérisée; malgré l'horreur et le dégoût que nous

éprouvons justement aujourd'hui au seul souvenir d'une semblable

origine, notre principal orgueil collectif doit consister précisément,

non à méconnaître vainement un tel début, mais à nous glorifier de

l'admirable évolution dans laquelle la supériorité, graduellement

développée, de notre organisation spéciale, nous a enfin tant élevés

au-dessus de cette misérable situation primitive, où aurait sans doute

indéfiniment végété toute espèce moins heureusement douée.

Note 2: Une telle hypothèse ne saurait être vraiment soutenable

que pour ceux qui admettent, à cet égard, une révélation

directe et spéciale, suivant l'esprit du système catholique.

Encore faudrait-il, même alors, concevoir cette révélation

comme presque continue, ou du moins fréquemment renouvelée,

afin de combattre sans cesse le retour toujours imminent à la

marche vraiment naturelle: ainsi que le vérifie clairement

le cas des Hébreux, malgré leur divin enseignement, fortifié

des précautions les plus puissantes et les mieux soutenues,

incapables néanmoins, en tant d'occasions, d'y contenir

suffisamment l'instinct spontané vers l'idolâtrie primitive.

D'autres philosophes, plus rapprochés, à ce sujet, du véritable

esprit scientifique, tout en admettant cette progression évidente et

nécessaire du fétichisme au polythéisme et ensuite au monothéisme,

sans laquelle la marche générale de l'humanité serait essentiellement

inintelligible, sont tombés, à leur tour, dans une erreur inverse de

la précédente, et qui, beaucoup moins grave, mérite cependant d'être

ici sommairement signalée, afin de prévenir, autant que possible,

toute déviation quelconque relativement à ce terme primordial, dont

l'altération rejaillirait naturellement sur tout le reste de la série

sociale. Cette erreur secondaire consiste à regarder le fétichisme

comme n'ayant point strictement caractérisé le régime mental primitif,

en ce sens que ce premier état, quelque grossier qu'il soit en effet,

aurait été néanmoins toujours précédé lui-même par une enfance encore

plus imparfaite, où l'homme, exclusivement occupé d'une conservation

trop entravée, ne présenterait qu'une existence toute matérielle,

sans aucun souci d'opinions spéculatives quelconques, réduites même

au degré le plus élémentaire et le plus spontané: tels seraient, par

exemple, encore aujourd'hui, les malheureux habitans de la Terre de

Feu, de diverses parties de l'Océanie, de quelques parties de la côte

nord-ouest d'Amérique, etc. Une semblable hypothèse n'altérerait point

essentiellement, à la manière des précédentes, notre progression

fondamentale; elle n'aurait évidemment d'autre effet que d'y

superposer un terme préliminaire, dont la considération propre pourrait

être presque toujours écartée dans l'usage ultérieur de la série

sociale. Mais la rectification de cette illusion, d'ailleurs aisément

explicable, n'en offre pas moins, sous un autre aspect philosophique,

une véritable importance, afin de maintenir scrupuleusement l'unité et

l'invariabilité nécessaires de la constitution fondamentale de l'homme,

si indispensable, comme je l'ai montré, au système rationnel de la

sociologie positive. On voit, en effet, que, d'après cette hypothèse,

les besoins purement intellectuels n'auraient pas toujours existé, sous

une forme quelconque, dans l'humanité, et qu'il faudrait y admettre

une époque où ils auraient absolument pris naissance, sans aucune

autre manifestation antérieure: ce qui serait directement contraire

à ce grand principe, fourni à la sociologie par la biologie, que,

toujours et partout, l'organisme humain a dû présenter, à tous égards,

les mêmes besoins essentiels, qui n'ont pu successivement différer,

en aucun cas, que par leur degré de développement et leur mode

correspondant de satisfaction. Une telle position de la question suffit

certainement pour la résoudre, et montre aussitôt que cette opinion

doit nécessairement résulter d'une fausse appréciation des faits. Dans

l'état même d'idiotisme et de démence, où l'homme paraît rabaissé

au-dessous d'un grand nombre d'animaux supérieurs, on pourrait encore

constater, avec les précautions convenables, l'existence d'un certain

degré d'activité purement spéculative, qui se satisfait alors par un

fétichisme très grossier. Combien serait-il donc irrationnel, à plus

forte raison, de penser que, à aucun âge de l'enfance sociale, l'homme

normal, et doué, au moins implicitement, de toutes ses facultés, ait pu

jamais être livré, d'une manière rigoureusement exclusive, à une vie

purement matérielle de guerre ou de chasse, sans aucune manifestation

quelconque des besoins intellectuels, quelque oppressive qu'on veuille

alors supposer la puissance d'un milieu défavorable. En principe, cette

hypothèse serait évidemment insoutenable. Mais je puis d'ailleurs

facilement indiquer la source très naturelle d'une pareille illusion,

que me semblent partager encore presque tous les observateurs, même

les plus judicieux et les plus sagaces, qui ont étudié, par une

exploration directe, les premiers degrés de la vie sauvage; ce qui doit

faire mieux ressortir l'utilité de cette rectification. Il suffit de

remarquer, à cet effet, que, dans ces différens cas, l'absence réelle

d'idées théologiques quelconques a été essentiellement conclue,

non d'une conférence directe, qui n'eût pu même être convenablement

établie, mais du seul défaut de tout culte organisé, à sacerdoce plus

ou moins distinct. Or, comme je l'expliquerai ci-après, le fétichisme,

de sa nature, peut se développer beaucoup avant de donner lieu à

aucun véritable sacerdoce, jusqu'à ce qu'il ait atteint à l'état

d'astrolâtrie, ce qui arrive souvent fort tard, et tout près de sa

transformation finale en polythéisme proprement dit. Telle est la

simple origine de cette illusion, qui, malgré sa gravité, est, au fond,

très excusable, chez des explorateurs qui ne pouvaient être dirigés par

aucune théorie positive, propre à prévenir ou à réparer toute vicieuse

interprétation des faits.

On a dit, il est vrai, à l'appui d'une telle hypothèse, que l'homme a

dû essentiellement commencer à la manière des animaux. Je l'admets en

effet, sauf la supériorité d'organisation, mais en niant l'induction

qu'on en veut tirer, et qui repose, à mes yeux, sur une fausse

appréciation de l'état mental des animaux eux-mêmes. Car je suis

convaincu que les animaux assez élevés pour manifester, en cas de

loisir suffisant, une certaine activité spéculative (et beaucoup

d'espèces en sont assurément susceptibles), parviennent spontanément,

de la même manière que nous, à une sorte de fétichisme grossier,

consistant toujours à supposer les corps extérieurs, même les plus

inertes, animés de passions et de volontés plus ou moins analogues aux

impressions personnelles du spectateur. Une judicieuse exploration

de l'intelligence des animaux ne laisse aucun doute sur la réalité

de cette similitude essentielle, sauf la différence fondamentale

que présente l'incontestable aptitude de l'entendement humain à se

dégager graduellement de ces ténèbres primitives, qui, pour les autres

organismes, même les plus éminens, doivent, au contraire, indéfiniment

persister; excepté peut-être, chez quelques animaux choisis, un faible

commencement de polythéisme, qu'il faudrait d'ailleurs attribuer

surtout au contact humain. Que, par exemple, un enfant ou un sauvage,

d'une part, et, d'une autre part, un chien ou un singe, contemplent

une montre pour la première fois: il n'y aura, sans doute, si ce n'est

quant à la manière de formuler, aucune profonde diversité immédiate

dans la conception spontanée qui, aux uns et aux autres, représentera

cet admirable produit de l'industrie humaine comme une sorte d'animal

véritable, ayant ses goûts et ses inclinations propres: d'où résulte,

par conséquent, sous ce rapport, un fétichisme radicalement commun,

les premiers ayant seulement le privilége exclusif d'en pouvoir

ultérieurement sortir. Ainsi, l'appréciation rationnelle du véritable

degré de similitude nécessaire entre le développement mental de

l'homme et celui des autres animaux supérieurs, d'après la similitude

correspondante de leurs organismes cérébraux, n'aboutit réellement

qu'à confirmer de nouveau, bien loin de l'altérer, notre proposition

générale sur le vrai point de départ intellectuel de l'humanité.

Exclusivement habitués dès long-temps à une théologie éminemment

métaphysique, nous devons éprouver aujourd'hui beaucoup d'embarras à

comprendre réellement cette grossière origine, qui a dû fréquemment

donner lieu à de graves méprises involontaires. C'est ainsi surtout que

le fétichisme a même été le plus souvent confondu avec le polythéisme,

lorsqu'on a indûment appliqué à celui-ci la dénomination usuelle

d'idolâtrie, qui ne convient certainement qu'au premier; puisque

les prêtres de Jupiter ou de Minerve auraient pu sans doute aussi

légitimement repousser le reproche banal d'adoration des images que le

font aujourd'hui nos docteurs catholiques quant à l'injuste accusation

des protestans. Mais, quoique nous soyons heureusement assez éloignés

du fétichisme pour ne plus le concevoir aisément, chacun de nous n'a

qu'à remonter suffisamment dans sa propre histoire individuelle, pour

y retrouver la fidèle représentation d'un tel état initial. Tous les

philosophes qui sauront aujourd'hui se dégager convenablement des

opinions vulgaires, sentiront aussitôt que le fétichisme constitue

nécessairement le vrai fond primordial de l'esprit théologique,

envisagé dans sa plus pure naïveté élémentaire, et néanmoins dans

sa plus entière plénitude intellectuelle: c'est là que conviendrait

éminemment la célèbre formule de Bossuet: _Tout était dieu, excepté

Dieu même_, pourvu qu'on l'appliquât à un point de départ, et non à

une chimérique dégénération; car on peut strictement dire, en effet,

que, depuis cette première époque, le nombre des dieux a été sans

cesse en décroissant, comme je l'expliquerai bientôt. Lorsque, même

aujourd'hui, les plus éminens penseurs se laissent involontairement

entraîner, sous l'influence imparfaitement rectifiée de notre vicieuse

éducation, à tenter de pénétrer le mystère de la production essentielle

de phénomènes quelconques, simples ou compliqués, dont ils ignorent

les lois naturelles, ils peuvent alors personnellement constater

cette invariable tendance instinctive à concevoir la génération des

effets inconnus d'après les passions et les affections de l'être

correspondant, toujours envisagé comme vivant, ce qui n'est réellement

autre chose que le principe philosophique du fétichisme proprement

dit. Ceux qui, par exemple, auront souri avec le plus de dédain à la

naïveté du sauvage animant spontanément la montre dont il admire le

jeu, pourraient, à leur tour, se surprendre eux-mêmes plus d'une fois

dans une disposition mentale bien peu supérieure, malgré leur habitude

d'un tel spectacle, quand ils contemplent, entièrement étrangers à

l'horlogerie, les accidens imprévus, et souvent inexplicables, dus

à quelque dérangement inaperçu de cet ingénieux appareil. Il nous

serait, sans doute, très difficile de contenir alors suffisamment la

disposition naturelle qui nous entraîne à regarder ces altérations

comme autant d'indices des affections ou des caprices d'un être

chimérique, si la puissance, enfin prépondérante, d'une analogie

antérieure déjà fort étendue, ne nous conduisait maintenant à calmer

notre inquiétude intellectuelle par l'immédiate supposition générale

d'une certaine lésion mécanique, ultérieurement assignable, comme en

beaucoup d'autres cas semblables préalablement analysés à notre entière

satisfaction.

Ainsi, la philosophie théologique, convenablement approfondie, a

toujours évidemment pour base nécessaire le pur fétichisme, qui

divinise instantanément chaque corps ou chaque phénomène susceptibles

d'attirer avec quelque énergie la faible attention de l'humanité

naissante. Quelques transformations essentielles que cette philosophie

primitive puisse ensuite subir graduellement, une judicieuse analyse

sociologique y pourra toujours mettre à nu ce fond primordial, jamais

entièrement dissimulé, même dans l'état religieux le plus éloigné du

point de départ. Non-seulement, par exemple, la théocratie égyptienne,

dont celle des Juifs fut certainement une simple dérivation, a dû

présenter, aux temps de sa plus grande splendeur, la co-existence

régulière et très prolongée, dans les différentes castes de sa

hiérarchie sacerdotale, de nos trois âges religieux, puisque les

rangs inférieurs étaient encore restés au simple fétichisme, tandis

que les premiers rangs étaient en pleine possession d'un polythéisme

très caractérisé, et que les degrés suprêmes s'étaient même déjà

élevés très probablement à une certaine ébauche du monothéisme;

mais, en scrutant plus profondément l'esprit théologique, on peut,

en outre, y reconnaître, en tout temps, par une analyse plus directe

et plus décisive, des traces actuelles très prononcées du fétichisme

fondamental, malgré les formes les plus métaphysiques qu'il ait

pu affecter chez les plus subtiles intelligences. Qu'est-ce, en

effet, au fond, que cette célèbre conception de l'âme du monde chez

les anciens, ou cette assimilation plus moderne de la terre à un

immense animal vivant, et tant d'autres doctrines analogues, sinon

un véritable fétichisme, vainement déguisé sous un pompeux verbiage

philosophique? Il n'y a là, sans doute, comparativement au fétichisme

spontané des temps primitifs, d'autre différence essentielle que de

se rapporter à des êtres collectifs et abstraits au lieu d'êtres

purement individuels et concrets. De nos jours même, qu'est-ce

réellement, pour un esprit positif, que ce ténébreux panthéisme dont

se glorifient si étrangement, surtout en Allemagne, tant de profonds

métaphysiciens, sinon le fétichisme généralisé et systématisé,

enveloppé d'un appareil doctoral propre à donner le change au

vulgaire? Par d'aussi décisives confirmations d'un principe déjà

directement établi, il devient donc irrécusable que le pur fétichisme,

loin de constituer une simple aberration de l'esprit théologique,

en indique nécessairement la source fondamentale, et détermine son

vrai caractère primordial, jusqu'aux temps beaucoup plus récens où,

comme je l'expliquerai bientôt, son mélange de plus en plus intime

avec l'esprit métaphysique proprement dit en altère profondément la

nature originelle, néanmoins toujours reconnaissable à une saine

exploration scientifique. Telle est donc notre théologie vraiment

primitive, celle qui présente le plus complétement cette rigoureuse

spontanéité, où réside, d'après le chapitre précédent, le privilége

essentiel de toute philosophie théologique, et qu'aucun autre âge

religieux n'a pu certainement offrir à un degré aussi parfaitement

approprié à la torpeur initiale de l'entendement humain, alors ainsi

dispensé même de créer la fiction facile des divers agens surnaturels,

et se bornant à céder presque passivement à la pente naturelle qui

nous entraîne à transporter au dehors ce sentiment d'existence dont

nous sommes intérieurement pénétrés, lequel, nous semblant d'abord

expliquer suffisamment nos propres phénomènes, nous sert immédiatement

de base uniforme à l'interprétation absolue de tous les phénomènes

extérieurs. Cette première philosophie a dû rester, comme toute autre,

bornée d'abord au monde inanimé, considéré dans tous ses phénomènes

de quelque importance, et sans excepter même les phénomènes purement

négatifs, par exemple ceux des ombres, qui ont sans doute long-temps

produit sur l'humanité naissante la même impression fondamentale de

terreur superstitieuse qu'ils déterminent encore si souvent dans notre

enfance individuelle, comme chez tant d'animaux. Mais cette théologie

spontanée n'a pas dû tarder à être pareillement étendue à l'étude de

l'animalité, jusqu'à produire fréquemment l'adoration[3] formelle des

animaux, quand ils offraient à l'homme, sous un aspect quelconque, un

spectacle plus ou moins mystérieux, c'est-à-dire dont il ne retrouvait

pas en lui l'équivalent essentiel, soit que l'exquise supériorité

de l'odorat, ou de tout autre sens, leur procurât immédiatement des

notions dont l'origine, en beaucoup de cas, nous échappe encore

aujourd'hui, soit qu'une plus grande susceptibilité organique leur fît,

à certains égards, sentir avant nous diverses variations principales de

l'atmosphère, etc.

Note 3: Ce genre d'idolâtrie a dû toutefois être bien moins

commun qu'on ne l'a cru, parce qu'on a souvent confondu sans

doute, avec une véritable adoration directe, le respect spécial

pour des animaux consacrés à quelque divinité extérieure,

suivant un usage long-temps pratiqué chez les Grecs et même

chez les Romains, indépendamment d'ailleurs de certains animaux

habituellement entretenus comme instrumens de divination.

Une telle manière de philosopher n'est pas moins parfaitement adaptée,

par sa nature, au vrai caractère moral de l'humanité naissante qu'à sa

première situation mentale. Nous avons reconnu, au chapitre précédent,

que le sens général de l'évolution humaine consiste surtout à diminuer

de plus en plus l'inévitable prépondérance, nécessairement toujours

fondamentale, mais d'abord excessive, de la vie affective sur la

vie intellectuelle, ou, suivant la formule anatomique, de la région

postérieure du cerveau sur la région frontale; d'une manière d'ailleurs

essentiellement commune au développement de l'espèce et à celui de

l'individu. Or, cet empire, évidemment plus prononcé à l'origine, des

passions sur la raison, et qui doit alors, comme je l'ai montré, nous

disposer spécialement à la philosophie théologique, est certainement

plus favorable encore à la théologie fétichiste qu'à aucune autre. Tous

les corps observables étant ainsi immédiatement personnifiés, et doués

de passions ordinairement très puissantes, selon l'énergie de leurs

phénomènes, le monde extérieur se présente spontanément, envers le

spectateur, dans une parfaite harmonie, qui n'a pu jamais se retrouver

ensuite au même degré, et qui doit produire en lui un sentiment

spécial de pleine satisfaction, que nous ne pouvons guère qualifier

aujourd'hui convenablement, faute de pouvoir suffisamment l'éprouver,

même en nous reportant, par la méditation la plus intense et la mieux

dirigée, à ce berceau de l'humanité. On conçoit aisément combien cette

exacte correspondance intime entre le monde et l'homme doit nous

attacher profondément au fétichisme, qui réciproquement tend aussi,

de toute nécessité, à prolonger spécialement un tel état moral. Cette

co-relation spontanée peut encore se vérifier, même quand l'évolution

humaine est la plus avancée, en considérant les organisations ou les

situations, dès lors plus ou moins exceptionnelles, où la vie affective

acquiert, à un titre quelconque,le plus spécialement une prédominance

très rapprochée de

l'irrésistibilité. Malgré la plus grande culture intellectuelle, les

hommes qui, pour ainsi dire, pensent naturellement par le derrière de

la tête, ou ceux qui se trouvent momentanément dans une disposition

semblable (dont personne peut-être, même parmi les meilleurs esprits,

n'a jamais été entièrement préservé), ont besoin d'exercer presque

incessamment sur leurs propres pensées une très active surveillance,

pour ne pas se laisser essentiellement entraîner, dans l'état très

prononcé de crainte ou d'espérance déterminé par un passion quelconque,

à une sorte de rechute aiguë vers le fétichisme fondamental, en

personnifiant, et ensuite divinisant, jusqu'aux objets les plus inertes

qui peuvent intéresser leurs affections actuelles. Ces tendances

partielles ou passagères peuvent nous suggérer aujourd'hui une faible

idée de la puissance primordiale d'un tel état moral, lorsque, à la

fois complet et normal, il était d'ailleurs permanent et commun. La

constitution, encore si métaphorique, du langage humain, dans les

idiomes même les plus perfectionnés, en offre aussi, à mes yeux, un

témoignage universel et prolongé, irrécusable quoique indirect. On ne

saurait douter, en effet, que la formation du fond essentiel de ce

langage ne remonte, en grande partie, jusqu'à cet âge du fétichisme

proprement dit, qui a dû persister plus long-temps qu'aucun autre

peut-être, par la lenteur plus spéciale des progrès qu'il comportait,

comme je vais l'expliquer. En second lieu, l'opinion ordinaire, qui

attribue surtout le fréquent usage des expressions figurées à la

seule disette de signes directs, est sans doute trop rationnelle pour

devenir suffisamment admissible, autrement qu'envers une époque très

avancée de l'évolution intellectuelle. Jusque alors, et précisément

pendant les temps qui ont dû le plus influer sur la formation ou plutôt

le développement de la langue humaine[4], l'excessive surabondance

des figures a dû tenir bien davantage au régime philosophique alors

dominant, qui, surtout à l'état de fétichisme, assimilant directement

tous les phénomènes possibles aux actes humains, devait faire

introduire, comme essentiellement fidèles, des expressions qui ne

peuvent plus nous sembler que métaphoriques, depuis que nous avons

complétement dépassé l'état mental qui en motivait le sens littéral.

Cet aperçu scientifique serait, au besoin, suffisamment confirmé

par une remarque intéressante, déjà faite depuis long-temps, sur le

décroissement graduel d'une telle tendance à mesure que l'esprit

humain se développe: ce qui, toutefois, n'en rendrait point superflue

l'ultérieure vérification spéciale, d'après un ensemble suffisant

d'analyses philologiques convenablement instituées. Pour faciliter

la conception d'un tel travail, je me bornerai à ajouter ici une

indication caractéristique, relative aux temps modernes, où la nature

des métaphores se transforme insensiblement de plus en plus, en ce que,

au lieu de transporter, comme dans l'état primitif, au monde extérieur

les expressions propres aux actes humains, la révolution fondamentale

qui s'accomplit graduellement dans notre manière de philosopher nous

conduit, au contraire, à appliquer toujours davantage aux divers

phénomènes de la vie des termes primitivement destinés à la nature

inerte, dont la considération prépondérante constitue, comme je l'ai

tant établi, la base nécessaire du véritable esprit scientifique, qui

exercera désormais sur la constitution du langage humain une influence

de plus en plus profonde.

Note 4: J'emploie ici à dessein le singulier, afin d'indiquer

ma conviction bien arrêtée sur l'unité fondamentale du langage

humain, quoique la nature et la destination de cet ouvrage

ne me permettent pas d'y examiner, même sommairement, cet

important sujet. Dans le Traité spécial que j'ai annoncé, je

pourrai ultérieurement justifier ce lumineux principe, qui

peut seul conduire à constituer, en temps opportun, une vraie

philosophie du langage, et que l'esprit positif doit envisager,

ce me semble, comme l'une des grandes données préalables

fournies à la sociologie par la biologie. Car chaque espèce

d'animaux supérieurs étant toujours douée, en vertu de son

organisation, d'un certain langage propre, dont l'identité

nécessaire se fait partout sentir à travers les diverses

modifications quelconques, souvent très notables, de climat

et même de race, une vaine et fallacieuse métaphysique me

paraît seule pouvoir conduire à concevoir irrationnellement

notre espèce comme arbitrairement soustraite à cette loi

universelle du règne animal, sans que rien, dans notre

organisme, pût certes motiver cette étrange anomalie. Quand

les hautes recherches philologiques, qui, du reste, commencent

déjà spontanément à converger avec évidence vers une telle

tendance, pourront être enfin convenablement instituées, par

l'indispensable concours permanent d'une plus saine éducation

préliminaire avec l'usage régulier d'une théorie sociologique

vraiment directrice, je ne doute pas qu'elles ne fassent alors

de rapides progrès dans la manifestation irrécusable des vrais

élémens fondamentaux de la langue humaine.

Après avoir ainsi directement établi, sous le point de vue général

propre à cet ouvrage, l'inévitable nécessité de ce premier âge

théologique, et suffisamment expliqué son vrai caractère fondamental,

il nous reste à apprécier sommairement son influence propre sur

l'ensemble de l'évolution humaine, et ensuite, plus spécialement, la

transformation graduelle qui en fait spontanément dériver le second âge

naturel de la philosophie théologique.

Lorsque, sans s'arrêter aux premières impressions, on compare,

d'une manière convenablement approfondie, toutes les grandes phases

religieuses de l'humanité, il n'est plus douteux, comme je l'ai

ci-dessus indiqué, que le fétichisme ne constitue réellement, du moins

quant à l'existence individuelle, l'état théologique le plus intense,

c'est-à-dire celui où cet ordre d'idées exerce la plus vaste et la

plus intime prépondérance dans tout notre système mental. Quelque

monstrueux que nous semble aujourd'hui, chez les auteurs anciens,

l'inépuisable dénombrement des divinités du paganisme, nous trouverions

un résultat bien plus étrange encore s'il était possible d'exécuter

suffisamment une telle revue envers les dieux des purs fétichistes,

ainsi que j'aurai lieu ci-après d'en signaler le principal motif.

Cette multiplicité supérieure devait, en effet, résulter du caractère

essentiellement individuel et concret des croyances fétichiques, où

chaque corps observable devient spontanément le sujet propre d'une

superstition distincte. Mais indépendamment d'une telle complication

numérique, cette liaison immédiate et continue doit alors donner une

bien plus grande influence mentale aux conceptions théologiques, à

travers lesquelles, pour ainsi dire, s'effectuent nécessairement

toutes les observations; sauf quelques rares notions pratiques sur

les divers ordres de phénomènes naturels, inévitablement fournies par

l'expérience involontaire, et qui, dans l'origine, sont peu supérieures

aux connaissances réelles que les plus éminens animaux acquièrent d'une

manière analogue. A aucun autre âge religieux, les idées théologiques

n'ont certainement pu être aussi directement ni aussi complétement

adhérentes aux sensations elles-mêmes, qui alors les rappelaient

presque sans délai et sans discontinuité; en sorte qu'il devait

être presque impossible à l'intelligence d'en faire essentiellement

abstraction, même d'une manière partielle et momentanée. L'immense

progrès qui nous sépare heureusement de cette première enfance, doit

en rendre maintenant très difficile l'exacte appréciation, outre

l'embarras croissant des explorations directes de plus en plus rares.

Mais, en se plaçant au point de vue convenable[5], je ne doute pas que

la plupart des juges compétens ne reconnaissent enfin la justesse de

cette importante observation sur la prépondérance intellectuelle de

l'esprit théologique, beaucoup plus prononcée au temps du fétichisme

que sous aucun autre régime religieux: ce qui tend à confirmer, dès le

point de départ, ma proposition générale sur le décroissement continu

d'un tel esprit à mesure que l'évolution intellectuelle s'accomplit,

suivant ma théorie fondamentale du développement humain. Toutefois, la

confusion trop ordinaire où tombent presque tous les philosophes entre

l'empire mental des croyances religieuses et leur influence sociale,

empêche essentiellement, à cet égard, toute saine appréciation

générale, parce que ce n'est point alors en effet que la philosophie

théologique a pu obtenir son plus grand, et surtout son plus heureux

ascendant politique, dont le développement propre a dû être plutôt en

sens inverse, par une remarquable coïncidence, que la suite de notre

opération historique expliquera spontanément. Afin de dissiper ici,

à ce sujet, toute incertitude essentielle, il faut donc maintenant

caractériser le motif principal de la moindre puissance du fétichisme

comme moyen de civilisation, malgré son extension intellectuelle

certainement supérieure; d'où résultera ensuite aisément la

détermination sommaire de sa véritable influence sociale.

Note 5: C'est uniquement au très petit nombre d'esprits

pleinement philosophiques qui ont pu essentiellement accomplir

déjà la grande évolution mentale, qu'il appartient aujourd'hui

d'entreprendre avec succès de telles comparaisons, à cause de

l'heureuse faculté que leur procure exclusivement une entière

émancipation personnelle, de transporter presque indifféremment

leurs pensées à tous les degrés de l'échelle théologique, sans

aucune prédilection perturbatrice. J'aurai plus d'une occasion

naturelle de faire nettement sentir, dans les deux chapitres

suivans, que ce n'est point des philosophes religieux qu'on

doit finalement attendre une histoire vraiment rationnelle de

la religion, conçue et exécutée d'une manière impartiale et

lumineuse. A la vérité, l'esprit de dénigrement systématique

qui caractérisait, à cet égard, les encyclopédistes du siècle

dernier, devait certainement les rendre encore moins propres

à cette haute appréciation philosophique. Elle ne saurait

convenir qu'à des intelligences aussi pleinement affranchies

des préventions métaphysiques que des préjugés théologiques,

et pour lesquelles ces deux ordres d'idées antagonistes soient

désormais pareillement ensevelis dans un irrévocable passé,

où la part nécessaire de chacun d'eux devient exactement

assignable, d'après la vraie théorie générale du développement

humain.

On doit, à cet effet, remarquer d'abord que, malgré les récriminations

modernes contre l'autorité sacerdotale, une telle autorité est

néanmoins strictement indispensable pour utiliser réellement la

propriété civilisatrice de la philosophie théologique. Non-seulement

toute doctrine quelconque exige évidemment des organes spéciaux, qui

puissent toujours en diriger et en surveiller l'application sociale.

Mais, en outre, les croyances religieuses sont, par leur nature,

beaucoup plus complétement assujéties que toutes les autres à cette

nécessité commune, à cause du vague indéfini qui les caractérise

spontanément, et qui ne peut être suffisamment contenu que par

l'exercice permanent d'une très active discipline, convenablement

organisée. Sans cette indispensable condition, les idées théologiques

peuvent avoir beaucoup d'extension et d'énergie, au point même

d'occuper presque exclusivement l'intelligence, et ne comporter

néanmoins qu'une très faible consistance politique, en suscitant

plutôt des divergences que des convergences: comme nous le confirme

éminemment la grande expérience des trois derniers siècles, où, par

la désorganisation générale de l'ancienne autorité théologique, les

croyances religieuses sont devenues bien plus un puissant principe de

discorde qu'un véritable lien social, contrairement à leur destination

essentielle, que l'étymologie semble aujourd'hui rappeler avec une

sorte d'ironie. Or, en ayant convenablement égard à cette considération

fondamentale, il est facile d'expliquer la moindre influence sociale

de la philosophie théologique à l'époque du fétichisme, malgré qu'elle

occupât certainement alors beaucoup plus de place dans l'ensemble de

l'entendement humain.

Cours de philosophie positive. (5/6) · 第 4 / 16 题