Madame de Simiane passa une mauvaise nuit; elle était si changée à
son réveil, que sa femme-de-chambre ne put s'empêcher de lui montrer
sa sollicitude. Madame ne me paraît pas bien, dit-elle, Madame s'est
peut-être trop fatiguée hier; j'ai souvent pensé que les longues
promenades qu'elle fait pouvaient lui nuire. Eh puis! que Madame
veuille bien me permettre une observation: il n'est pas prudent, à
ce qu'il me semble, d'aller ainsi seule, le soir, parcourir la
campagne; quant à moi, je suis sur les épines quand Madame est
dehors à la nuit: on a sitôt fait une mauvaise rencontre. Anaïs
laissa échapper un triste sourire. L'intérêt qu'une femme-de-chambre
a d'examiner tous les mouvemens de sa maîtresse, l'instruit à
deviner les sentimens qui l'agitent en secret. Rosine, d'ailleurs,
connaissait si bien madame de Simiane, que son sourire lui apprit
qu'elle nourrissait quelque idée affligeante. Certainement,
s'écria-t-elle d'un ton qui peignait l'effroi, certainement il
est arrivé quelque chose à Madame.--Non, Rosine; tranquillisez-vous,
il ne m'est rien arrivé de fâcheux; je réfléchis seulement
à une histoire que l'on m'a racontée.--Elle est donc bien
douloureuse cette histoire?--Mais... elle est singulière. Cette
Florestine.--Florestine, dites-vous, Madame; Florestine, ce nom est
celui d'une Espagnole qui voulait duper M. de Lamerville.--Le
duper!--Comment savez-vous cela?--Oh! le feu duc disait tout à
Félix, et celui-ci ne me cache rien. Rosine voyant sa maîtresse
disposée à l'écouter, continua ainsi: Le général aime beaucoup la
musique; dans un concert où il fut à Strasbourg, il rencontra cette
Espagnole qui, dit-on, a beaucoup de talent sur le piano; il
l'entendit, en fut enchanté, et se fit présenter chez elle.
Florestine, orgueilleuse d'avoir attiré l'attention d'un homme dont
toutes les femmes enviaient la conquête, attribua à l'amour
l'enthousiasme qu'il lui avait d'abord montré. Le désir de triompher
de vingt rivales, lui tourna la tête au point qu'elle se persuada
avoir une passion invincible pour M. de Lamerville. Dans cette idée,
elle rompit avec un jeune homme noble, riche, aimable, qu'elle était
au moment d'épouser, pour partir comme une folle à la suite du
général: elle s'imagina, par cette preuve publique d'amour, l'amener
à l'épouser. M. de Lamerville n'avait pensé à rien moins qu'à
s'engager dans un lien sérieux avec Florestine. Il fut plus chagrin
que content du sacrifice qu'elle lui faisait; mais enchaîné par le
plaisir de se croire l'objet d'une grande passion, il eut pendant
quelque temps, pour la femme qui la lui montrait, ce qui, à son âge,
tient lieu de sentiment. Quand Florestine s'aperçut que son goût
pour elle était près de s'éteindre, elle essaya de le ranimer, en
lui faisant redouter des rivaux. Ce manége ne lui réussit pas. Des
querelles fréquentes s'élevèrent; chacune d'elle ôtait à Florestine
une partie d'un empire usurpé. Le général n'osait pourtant pas se
brouiller tout-à-fait avec elle, il craignait son désespoir. Il
découvrit enfin que cette femme, aussi inconstante que vive dans ses
amours, ne s'était pas compromise pour lui seul: elle avait
autrefois suivi un amant en Angleterre; cet amant qui, pendant une
courte absence, avait été supplanté par monsieur de Rostange, en
parut tellement furieux, qu'on le soupçonna d'être l'auteur de
l'assassinat commis sur la personne du vicomte. Le général ne crut
pas devoir garder davantage de ménagemens avec une femme dont les
torts n'avaient pas pour excuse un sentiment profond; il la quitta
de manière à lui prouver qu'il ne voulait conserver aucune relation
avec elle.
Le récit de Rosine avait rendu à madame de Simiane toute sa
sérénité; elle lui donna quelques ordres relatifs à son départ de
Vernon, et la congédia d'un air de bienveillance: ensuite elle tira
de sa poche le portrait d'Amador, le regarda long-temps, et songea,
avec délices, qu'un homme qui avait de si beaux traits, ne pouvait
avoir qu'une belle ame; elle se félicita de lui être destinée pour
compagne, et se promit de cultiver sans relâche des talens dont elle
se flattait que le charme était non-seulement propre à le séduire,
mais encore à le fixer.