Anaïs reconnut dans celui qui lui adressait la parole, Léon, comte
de Saint-Elme, qu'elle avait vu souvent autrefois chez M. de Crécy.
On avait donné, à cette époque, au comte, le surnom de Métromane,
parce qu'il ne rêvait que poésie: les belles femmes lui plaisaient
alors bien moins que les beaux vers; il avait sacrifié plus d'une
fois un rendez-vous galant, au plaisir d'aller entendre une nouvelle
tragédie. Le rapport de son caractère avec celui de la marquise,
avait établi entr'eux une aimable familiarité. Tous deux jeunes,
sensibles, enthousiastes de la nature et des arts, se promenaient
souvent, au clair de la lune, dans la forêt ou dans les réduits les
plus solitaires du parc de Villemonble, sans avoir d'autre tiers que
les muses.
Quelquefois ravis, en extase, ils s'arrêtaient devant une pièce
d'eau, d'où ils croyaient voir sortir une naïade; ils entendaient
une hamadriade gémir dans le creux d'un chêne; leur imagination
appelait à leur entretien toutes les divinités de l'Olympe; mais
leurs coeurs, vierges à l'amour, ne voyaient en lui que le dieu de
la fable.
Madame de Simiane fut aussi charmée que surprise du hasard qui lui
faisait retrouver Saint-Elme, dont elle n'avait pas entendu parler
depuis cinq ans. J'éprouve, lui dit-elle, beaucoup de plaisir à vous
revoir, quoique vous m'ayiez entièrement oubliée.--J'ai des torts
envers vous, il est vrai; j'ai été trompé, et malheureux, voilà
mon excuse.--Eh bien! je vous pardonne; mais vous m'instruirez,
j'espère, des causes de la mélancolie que tous paraissez
nourrir, ainsi que des événemens qui vous ont conduit dans
cette retraite isolée; la part que je prendrai à vos chagrins
pourra les adoucir.--Des chagrins! plût à Dieu que j'en eusse
encore!--Comment?--Quelques douloureux que fussent ceux dont j'ai
été la victime, ils valaient mieux que la langueur qui me
consume.--Ne pouvez-vous en sortir?--Impossible; j'ai essayé de
tout, rien ne m'a réussi.--Le malheur que vous avez éprouvé est donc
bien affreux!--Le plus affreux de tous, il m'a tué moralement.--De
grace, expliquez-vous; ne craignez pas de vous ouvrir à moi.--Je ne
crains que de décheoir dans votre estime, en vous montrant ma
faiblesse. Je vous plaindrai, sans vous estimer moins.--Vous le
voulez, je n'hésite plus.
Le comte s'assit auprès de madame de Simiane, et commença le récit
suivant:
_Histoire de Léon, comte de Saint-Elme._
Il y a cinq ans, je fus obligé de partir tout-à-coup pour
Strasbourg, afin d'y recueillir un héritage considérable, qu'un
oncle de feu mon père m'avait laissé. Mon dessein était de ne rester
dans cette ville que le temps nécessaire pour liquider la
succession qui m'était échue. Je réglai tout en deux mois, et me
préparais à revenir à Paris, lorsque le commandant de la place de
Strasbourg m'engagea à une fête donnée à l'occasion du mariage de sa
fille. Le commandant m'avait rendu quelques services, je ne pus me
refuser à sa pressante invitation; je retardai l'époque de mon
départ, et me rendis à la fête: les personnes les plus considérables
de Strasbourg y étaient réunies. On nous servit un repas superbe,
suivi d'un concert. Déjà plusieurs virtuoses s'étaient fait
entendre, quand une jeune femme vint s'asseoir au piano: elle
exécuta, d'une manière admirable, un morceau de Mozard je n'avais
de ma vie entendu une musique aussi délicieuse: il semblait que
l'ame de cette jeune femme fût passée dans ses doigts; chacun de ses
accords venait retentir à mon coeur. J'avais une peine infinie à
retenir mes applaudissemens: elle se leva du piano; je ne fus pas un
des derniers à lui porter le tribut de mon admiration. Frappée de la
vivacité de mes éloges, elle leva les yeux sur moi, et me jeta un de
ces regards qui ne s'oublient jamais. Je demandai son nom à une
personne du cercle qui me parut la connaître. Elle s'appelle
_Florestine de Rostange_, me répondit-elle: c'est la plus
intéressante et la plus infortunée des femmes. Fille d'un Espagnol
et d'une Alsacienne, elle fut élevée à Madrid: elle entrait dans sa
dix-huitième année, et son père venait de mourir quand le vicomte de
Rostange arriva en Espagne; il vit cette jeune personne, en devint
amoureux, eut le bonheur de lui plaire, et l'épousa. Quinze jours
après son mariage, le vicomte fut assassiné en sortant du Prado.
L'auteur de ce crime n'a point été découvert. Madame de Rostange, au
désespoir de la mort d'un époux adoré, ne put supporter davantage le
séjour de l'Espagne, et vint s'établir ici avec sa mère, madame de
Las-Casas; leur fortune est modique, mais les talens supérieurs de
la vicomtesse, le nom qu'elle porte, lui donnent accès dans les
plus grandes maisons.
Ce court récit m'intéressa. Je regardai de nouveau Florestine; elle
ne me parut pas jolie, mais ses traits avaient une expression
sentimentale qui me toucha; je réfléchissais en moi-même au moyen
que je pourrais employer pour me faire présenter chez elle,
lorsqu'une cantatrice célèbre chanta cette arriette:
Sous les lois d'un doux hymenée,
Je goûtais le parfait bonheur.
Soudain, un coup affreux change ma destinée;
Mon époux meurt, et moi je vis pour le malheur.
Mes yeux s'étaient fixés sur Florestine; je la vois donner des
signes de terreur. Je cours vers elle, une crise horrible de nerfs
la saisit. Je la transporte hors du sallon, elle se calme par
degrés. J'offre ma voiture à sa mère, elle l'accepte: je reconduis
les dames chez elles, je demande la permission de venir m'informer
de leur santés, on me l'accorde. Je suis au comble de la joie.
Je me présentai le lendemain chez Florestine; elle m'accueillit avec
une grâce qui m'aurait gagné l'ame, si je n'eusse pas été prévenu en
sa faveur: elle me raconta le triste événement dont j'étais déjà
instruit; ses larmes coulèrent, je plaignis son infortune; j'avouai
qu'il n'en était pas une plus affreuse: elle me sut gré de penser
ainsi. Je passai la matinée entière chez elle, j'en sortis
passionnément amoureux.
De ce moment je ne pensai plus à retourner à Paris; Strasbourg me
parut un lieu de délices; je ne concevais pas qu'on pût se plaire
ailleurs. Je ne sentis plus qu'un désir, celui de consoler madame de
Rostange; tous mes jours lui étaient consacrés. Je l'accompagnais à
la promenade, aux concerts, aux spectacles: je ne la quittais,
chaque soir, que le plus tard possible, et cette courte séparation
me paraissait si longue, que je croyais toujours que le lendemain
n'arriverait pas: toutefois je me gardai de découvrir mon amour à
Florestine; les regrets qu'elle donnait à la mémoire de son époux
étaient encore trop vifs pour que je me flattasse de la voir
répondre à mes sentimens. J'espérai tout du temps, de mes soins, et
m'appliquai surtout à plaire à madame de Las-Casas: j'y réussis.
Elle me confia la conduite d'un procès d'où dépendait toute sa
fortune et celle de sa fille. Je l'arrangeai à leur satisfaction, en
faisant secrètement quelques sacrifices d'argent. Elles me
témoignèrent la plus vive reconnaissance; je leur avais rendu la
tranquillité, j'étais plus heureux qu'elles.
Pendant environ un an je vécus étranger à tout ce qui n'était pas
Florestine. J'étais enfin parvenu à dissiper son chagrin; elle ne
parlait plus que rarement de l'accident horrible qui l'avait causé.
Elle vivait avec moi dans une intimité charmante; elle ne m'appelait
plus que son ami: elle répondait chaque soir au soupir que je
laissais échapper en lui disant adieu. Je m'applaudissais de mon
triomphe: elle m'aimera, répétai-je en moi-même avec ivresse, elle
m'aimera; son coeur sera le prix du mien. Momens d'amour et
d'espérance, deviez-vous sitôt vous écouler!
Madame de Las-Casas me pria d'aller traiter de l'échange d'un bien,
avec un de ses parens qui demeurait à vingt lieues de Strasbourg. Je
souffrais de me séparer de madame de Rostange; mais le désir d'être
utile à sa mère ne me permit pas de balancer. Florestine répandit
des pleurs en me quittant, et me fit promettre de lui écrire chaque
courier: j'avais trop de plaisir à remplir ma promesse, pour ne pas
être exact; mes lettres étaient celles de l'amant le plus tendre;
cependant j'apportai le plus grand soin à ce que le mot d'amour n'y
fût pas: je craignais que la magie de ce mot ne manquât de loin son
effet; je ne voulais le prononcer qu'aux pieds de ma maîtresse; il
me semblait que ma voix, mes gestes, mon regard lui donneraient plus
de puissance.
La première réponse de Florestine me paya du sacrifice que j'avais
fait en m'éloignant d'elle. Après plusieurs autres choses, elle me
disait: «Terminez vos affaires promptement, et revenez; songez que
Florestine ne vit plus où vous n'êtes pas. Vous êtes devenu aussi
nécessaire à mon existence, que l'air que je respire; mon ami, vous
me tenez lieu de tout, et rien ne pourrait me tenir lieu de vous.»
Je retournai à Strasbourg en formant mille projets de bonheur;
madame de Las-Casas et sa fille me prodiguèrent les marques d'une
tendresse touchante; Florestine laissa éclater une vive gaîté; elle
me parut plus séduisante que jamais. Je pris sa main, la couvris de
baisers, et lui dis: Me pardonnerez-vous, aimable Florestine, le
tort dont je me suis rendu coupable envers vous?--Vous ne sauriez
en avoir aucun.--Je vous ai trompée.--L'univers me le dirait, que je
ne le croirais pas.--Je vous ai trompée, je vous l'atteste.--Vous
vous calomniez.--Je parle vrai; je ne fus pas votre ami.--Et que
fûtes-vous donc? demanda-t-elle en rougissant.--Votre amant: oui,
votre amant le plus passionné; je ne saurais avoir plus long-temps
la force de vous le taire. Florestine, acceptez ma main, ou je meurs
à vos genoux.--Qui pourrai-je aimer plus que Léon, prononça
l'enchanteresse avec un accent d'une douceur inexprimable? Qui
pourrait me rendre aussi heureuse? Ma mère, continua-t-elle,
embrassez votre fils.--J'étais si troublé de mon bonheur, que je ne
savais ce que je faisais; j'allais, venais dans la chambre comme un
insensé; je me précipitai aux pieds de Florestine, je les arrosai de
mes larmes: j'étais dans un véritable délire. Quand mes transports
furent un peu calmés, je m'assis auprès d'elle: Ma Florestine, lui
dis-je, vous avez promis d'être à moi; rien ne manque plus à ma
félicité que le consentement de ma mère; je partirai dès demain pour
le chercher.--Bon dieu! vous voulez aller à Paris!--Il le faut.--Ne
pouvez-vous écrire?--Je le pourrais sans doute, et telle est la
bonté, l'indulgence de ma mère, que je ne craindrais pas qu'elle
s'en offensât; mais, mon amie, je ne l'ai pas vue depuis un an: mon
amour pour vous m'a retenu loin d'elle; j'ai souvent même négligé de
lui écrire. Je lui dois, je me dois à moi-même, de lui montrer mon
respect et mon dévouement dans cette circonstance importante; je
reviendrai bientôt, et peut-être avec elle, m'engager à vous pour
toujours. Madame de Las-Casas approuva ma résolution; Florestine
cessa de la combattre. Notre séparation fut extrêmement touchante.
Nous y rappelâmes mille fois le serment d'aimer à jamais.
Ma mère me reçut avec tendresse; elle ne me fit pas le plus léger
reproche, approuva mon mariage, et me promit de venir à Strasbourg
y assister. J'écrivis sur-le-champ ces bonnes nouvelles à madame de
Rostange: j'avais trouvé d'elle une lettre touchante en arrivant à
Paris; la réponse qu'elle fit à la mienne me parut froide; elle me
parlait peu de notre amour, et beaucoup d'une fête donnée par le
commandant au général de Lamerville, qui venait faire un séjour de
quelques semaines à Strasbourg (madame de Simiane redoubla
d'attention); elle me faisait un éloge pompeux de ce général, qui,
disait-elle, était l'objet de l'attention de toutes les femmes, et
qui lui avait fait l'honneur de ne s'occuper que d'elle. Des
réflexions piquantes sur les originaux qui s'étaient trouvés à la
fête, terminaient ce singulier écrit; je n'en pris cependant aucun
ombrage: elle est sûre de moi, pensai-je, je suis sûr d'elle,
dois-je être jaloux de ses plaisirs?
J'achetai des diamans et des étoffes superbes pour Florestine, et me
préparais à l'aller rejoindre, quand je reçus une lettre dans
laquelle elle me mandait qu'il était survenu un obstacle à notre
union; elle finissait en m'assurant de ses regrets et de son
invariable amitié. Cette lettre, à laquelle je ne comprenais rien,
me plongea dans un chagrin extrême; je partis, sur-le-champ, pour en
aller chercher l'explication à Strasbourg.
Je courus la poste jour et nuit, et j'arrivai dans cette ville à
dix heures du matin; je ne me donnai que le temps de passer un habit
décent, et courus chez madame de Rostange; je la trouvai assise dans
son boudoir, vêtue d'une robe du matin très-galante; à ses côtés
était le général de Lamerville.--Le général de Lamerville! prononça
madame de Simiane en changeant de couleur.--Lui-même; le
connaîtriez-vous?--Nullement, mais j'en ai beaucoup entendu
parler.--Oh! cela ne m'étonne pas, c'est le héros à la mode.--Anaïs
soupira, le comte reprit: Florestine voulut en vain se lever à mon
approche, elle retomba tremblante sur son siége. Vous ne m'attendiez
pas, Madame, lui dis-je; j'ai mal pris mon temps, je le vois; je
reviendrai. Non, restez, balbutia-t-elle, restez. Monsieur me
faisait ses adieux, il part ce matin. Ce mot dissipa ma colère. Je
crus avoir commis une injustice, j'adressai des excuses à Madame de
Rostange, et saluai M. de Lamerville; il répondit à mon salut, et se
retira.
Il ne fut pas plutôt dehors, que Florestine fondit en larmes. Au nom
du ciel, lui dis-je, expliquez-moi la cause de votre douleur;
apprenez-moi quel est l'obstacle qui nous sépare. Elle continua de
pleurer en silence. Auriez-vous cessé de m'aimer?--Mon attachement
pour vous est inaltérable.--Votre attachement? N'osez-vous dire
votre amour?--De l'amour! répondit-elle d'un air égaré, de l'amour!
je n'en eus point pour vous!--Vous n'en avez pas eu pour moi! et
pourquoi me l'avoir laissé croire? pourquoi m'en avoir imposé?--Je
m'en imposais à moi-même.--Perfide! vous vous êtes plu à me faire
avaler le poison jusqu'à la dernière goutte.--Je ne suis pas
perfide, je ne suis que sensible et malheureuse.--Vous sensible!
vous! qui, pour prix de l'amour le plus délicat, du dévouement le
plus entier, m'avez rendu votre jouet; vous qui attendez, pour me
précipiter dans l'abîme du désespoir, que je me croye parvenu au
comble de la félicité. Vous êtes sensible! vous! Cela peut-il
s'entendre sans indignation. Vous me promettez votre foi, je cours
chercher le consentement de ma mère, elle me l'accorde; je
m'empresse de tout préparer pour la fête de notre hymen: le contrat
est dressé; étoffes, voitures, bijoux, diamans, tout est là, tout,
et vous m'annoncez que vous ne pouvez m'appartenir (elle cacha sa
tête dans ses mains); mais le motif de ce changement inoui ne me
sera pas long-temps caché! Que dis-je, je le connais maintenant cet
horrible mystère, l'unique barrière qui s'élève entre nous; la
voici: vous aimez le général de Lamerville (elle frissonna);
tremblez, tout son sang me vengera de votre trahison.--Epargnez-moi,
s'écria-t-elle d'une voix déchirante; Léon épargnez-moi.--Que je
vous épargne! moi! que vous avez si indignement trompé! moi! qui
aurais tout sacrifié à votre bonheur! oui, tout, ingrate, tout,
jusqu'à l'amour que vous m'inspirez. Eh bien! prononça-t-elle en se
précipitant à mes genoux; eh bien! mon cher Léon, faites ce généreux
effort; sacrifiez-le-moi cet amour auquel je ne puis désormais
répondre.--Barbare, lui criai-je avec l'accent de la fureur;
barbare, enfonce-le bien avant dans mon coeur ce dernier trait. Qui
me l'aurait dit, grands dieux! après ce que j'ai fait pour elle, que
je n'aurais pu obtenir de sa pitié qu'elle daignât au moins me
tromper!--Ciel! ô ciel! balbutia Florestine en tombant sur le
plancher.
Le bruit de sa chute ramena mon attention sur elle. Je la relevais:
elle était glacée, son regard était fixe, on ne sentait plus son
pouls: je la crus morte; mon angoisse fut terrible. Je jetai des
cris épouvantables. Je l'ai tuée, répétai-je hors de moi, je suis un
monstre, un assassin, je l'ai tuée. Madame de Las-Casas arriva. Je
sortis comme un désespéré, et courus toute la ville sans savoir où
j'allais, jusqu'au moment où je succombai sous le poids de la
lassitude.
L'exercice violent que j'avais fait donna quelque trêve à
l'agitation de mes esprits. Je blâmai l'emportement où je m'étais
livré. Peut-être, pensai-je, Florestine n'est-elle pas aussi
coupable que je l'ai cru. Si je me fusse conduit avec plus de
modération, peut-être aurais-je pu la ramener à moi; son coeur ne
s'est peut-être pas engagé sans retour. Je me rappelai chacune des
paroles, chacun des mouvemens qui lui étaient échappés, et l'amour
m'aveuglait au point que ce qui devait me confirmer mon malheur, fit
naître en moi un rayon d'espérance. Je l'embrassai avec transport,
et je retournai chez madame de Rostange, dans le projet d'avoir avec
elle une explication tranquille.
Madame de Las-Casas ne voulait pas me laisser entrer chez sa fille.
J'insistai, en lui jurant de ne rien faire, de ne rien dire qui pût
lui causer de la peine. Elle me regarda tristement, me conduisit
vers Florestine qui était couchée, et s'en alla.
Je vous ai fait beaucoup de mal, dis-je à madame de Rostange, je
viens vous en demander pardon.--Pardon, reprit-elle, oh! moi seule
ai besoin de pardon; accordez-le moi, mon ami, ajouta-t-elle en me
tendant la main, soulagez-moi du remords qui m'oppresse; mon tort
est affreux sans doute, mais il est involontaire.--Ainsi vous aimez
M. de Lamerville.--Je l'idolâtre: j'ai pour lui une passion
insurmontable; je donnerais une vie pour lui appartenir un jour, un
seul jour.--Affreuse révélation! échappa-t-il à madame de
Simiane.--Horrible en effet, reprit le comte; cependant j'eus la
force de me contenir, et je dis avec douceur, à madame de Rostange:
eh quoi! un an de soins, d'amour, n'a pu me gagner votre coeur; et
lui, si vîte! si vîte!... Je tenais encore sa main, je la baignai de
larmes. Ne pleurez pas, Léon, ne pleurez pas: vous me déchirez
l'ame. Hélas! si vous saviez ce que j'ai souffert, depuis
qu'éclairée sur mes sentimens, j'ai compris la douleur que
j'allais verser dans votre sein, j'en suis certaine, vous me
plaindriez.--Oui, je vous plains, Florestine, vous ne serez jamais
aimée comme vous l'êtes de moi. Ce M. de Lamerville vous
consacrera-t-il tous ses momens? S'apprête-t-il à recevoir la foi
qui m'était due--J'ignore ses projets, il ne m'en a rien dit; je ne
lui ai rien demandé, je n'en veux rien savoir: il m'aime, c'est
assez.--Infortunée! puisse mon désespoir ne devenir jamais ton
partage! Puisses-tu jouir de tout le repos que tu m'as ravi! Adieu.
Je ne pouvais plus tenir à l'angoisse de ma situation; un feu
dévorant brûlait mes entrailles. J'entrai dans un café, et tombai
dans un profond assoupissement, d'où je ne sortis que le soir.
J'aperçus alors deux jeunes capitaines, assis à une table proche de
moi, qui s'entretenaient d'un air de confidence. Rien n'est plus
sûr, prononça l'un d'eux à voix basse, madame de Rostange vient de
partir à l'instant pour rejoindre notre général. Je n'en entendis
pas davantage. Agité d'un mouvement frénétique, je m'élance hors du
café, j'accours chez Florestine; elle n'y était plus. Je revins à la
hâte chez moi, j'ordonnai à mon laquais d'aller commander des
chevaux à la poste. Je pars à la poursuite de madame de Rostange: je
voulais l'enlever à mon rival, ou périr. Une fièvre maligne me
contraint de m'arrêter au milieu de ma route: elle fit craindre,
pendant six semaines, pour mes jours. Lorsque je fus hors de danger,
je me trouvai dans les bras de ma mère; ses caresses me rappelèrent
mon malheur et ses bontés; mais ces souvenirs ne produisirent pas en
moi la plus légère émotion. Mon ame, usée par la douleur, était
devenue insensible. On allait, venait autour de moi, sans qu'il m'en
restât d'autre idée que celle d'un bruit désagréable à mon oreille.
On me parlait sans que j'entendisse autre chose que des sons vagues.
Je ne m'occupais de personne; je ne m'occupais pas même de moi. La
tendresse de ma mère ne me charmait plus: cette mère incomparable
faisait tout pour son fils, il n'était reconnaissant de rien. On
s'imagina qu'on pourrait me tirer de ce triste état, en me faisant
entendre de la musique. Cet essai ne réussit point: on me conduisit
à la campagne, le changement d'air me fit un peu de bien; mais ce
qui m'en fit davantage, ce fut d'apprendre que M. de Lamerville
n'avait eu qu'un caprice de quelques mois pour madame de Rostange,
qu'il ne lui avait donné aucune de ses nouvelles depuis qu'il avait
rejoint l'armée, et qu'elle était revenue à Strasbourg, où elle
essayait d'oublier son volage amant, en se livrant à la dissipation.
Je demandai à madame de Saint-Elme de retourner à la ville; elle
n'osa point contrarier le premier désir que j'eusse montré depuis ma
maladie. J'allai chez le commandant, j'y rencontrai madame de
Rostange; elle m'aborda la première, m'entretint avec confiance de
sa folie et de son repentir: elle m'appela son ami, son plus cher
ami, son unique ami. Après avoir été abusé par l'apparence de son
amour, je le fus par celle de son amitié de préférence. Je cessai
quelque temps d'être à plaindre. J'aimais encore.
Le sentiment auquel madame de Rostange n'avait pas craint de
s'abandonner hautement pour M. de Lamerville, en altérant la pureté
de ses principes, avait détruit les qualités attachantes de son
caractère; sa conversation était plus spirituelle qu'entraînante;
elle n'avait plus, comme autrefois, le mot du coeur; mes opinions
n'étaient plus les siennes, quelquefois même il semblait qu'elle se
faisait un malin plaisir de me rompre en visière; elle se vengeait
sur moi, sans s'en douter, du chagrin secret que lui causait
l'abandon de M. de Lamerville: je lui pardonnai long-temps ses
caprices, j'espérais que la constance de mes sentimens triompherait
de sa légèreté; j'espérais que j'aurais dans elle, avec le temps,
une amie qui me ferait sentir les charmes de cette amitié dont parle
Montaigne; je me disais que ce rare trésor ne pouvait s'acheter trop
cher. Quand elle prenait avec moi le ton d'une douce intimité,
j'oubliais tous les maux qu'elle m'avait fait souffrir; mais
j'aperçus enfin que je n'étais pour elle, que ce qu'on nomme si
improprement, dans ce siècle, un ami. Trop sûre de son empire sur
moi, elle ne me ménageait pas; elle montrait souvent plus
d'empressement à d'autres personnes qu'à moi; cette conduite me
blessa: on veut bien être dupe en amour; mais en amitié, on veut
recevoir autant qu'on donne. Je cessai d'être assidu chez madame de
Rostange; ma mère souhaita de retourner à Paris, je l'y accompagnai.
Les amusemens de cette ville ne purent me distraire de la mélancolie
où m'avaient plongé deux sentimens trompés; je ne pouvais me
consoler de ne plus aimer Florestine, de ne plus intéresser celle
qui m'avait été si chère, sous le double rapport de l'amour et de
l'amitié. Je me répétais sans cesse avec amertume: Je suis devenu un
étranger pour elle! Je fis connaissance de plusieurs femmes
charmantes; j'inspirai, sans y songer, une vive passion à l'une
d'elles; je désirai d'y répondre, je crus un jour y être parvenu,
mais je me dis: Je deviendrais, dans l'avenir, un étranger pour
elle! et je ne l'aimai pas.
Le poids d'une indifférence dont j'avais inutilement tenté de
sortir, altéra de nouveau ma santé. Les plaisirs de Paris n'ayant
plus d'attraits pour moi, je vins chercher ceux de la campagne. Ils
me paraissent aussi insipides que ceux de la ville: aucun lieu,
aucune occupation ne rend du ressort à mon ame, l'ennui est toujours
là à mes côtés, il m'obsède sans cesse, montre à mes yeux tous les
objets sous la même couleur. Je n'ai pas encore trente ans, et je
suis réduit à désirer la fin d'une existence inutile aux autres, à
charge à moi-même.
En prononçant ces derniers mots, le comte tomba dans une sombre
rêverie; la marquise fit de vains efforts pour l'en tirer. Les
ombres de la nuit voilaient déjà la cime des coteaux: il faut que je
vous quitte, dit Anaïs à M. de Saint-Elme; si le changement de
solitude peut vous être agréable, je pars après-demain pour
Villemonble, venez m'y retrouver, vous y serez bien reçu. Il lui
répondit à peine, et la laissa partir sans lui proposer de
l'accompagner.
Elle retourna chez elle à pas lents, et rêva long-temps au récit
qu'elle venait d'entendre: ou Florestine, pensa-t-elle, est une
femme coquette et fausse, dont le comte a été la dupe, ou le général
est un de ces hommes orgueilleux et perfides qui se font un jeu de
déchirer le coeur des femmes tendres et crédules qu'ils ont
séduites. Ce dernier soupçon lui fit un mal affreux; mais
devait-elle l'accueillir, d'après ce que le duc lui avait dit
d'Amador? Ah! pensa-t-elle avec amertume, les hommes qui se croyent
les plus fidèles à l'honneur, ne se font pas un scrupule d'en
manquer envers nous! En est-il un assez délicat pour n'avoir jamais
trahi les sermens faits à l'Amour? Ils se pardonnent tous ce dont
ils sont tous coupables.
Cette réflexion, qui, peut-être, n'était pas tout-à-fait juste, lui
donna de l'humeur; Rosine, qui ne lui en avait pas encore vue, fut
inquiète de lui en trouver; elle la crut malade: se trompait-elle?