De retour à Villemonble, madame de Simiane négligea la poésie, pour
ne s'occuper que de la musique. Quand le coeur commence à être
subjugué par cette passion si douce et si amère, qui fait le destin
de la vie, mille idées confuses et délicieuses, qui toutes se
rapportent à un objet unique, s'emparent de l'esprit. On rêve alors
plus qu'on ne pense; il y a un certain vague dans la sensation
agréable que produit la musique, qui prolonge les plaisirs de la
rêverie. A mesure, d'ailleurs, que les doigts parcourent avec
agilité les cordes mobiles d'un instrument; que l'oreille est
flattée par des sons mélodieux, l'image de ce qu'on aime apparaît
plus touchante aux regards; elle s'insinue plus avant dans le coeur,
la volupté de l'espérance y pénètre avec elle. Ah! l'on a raison de
croire à l'hymne sans fin de Jehova: Là où tout est amour, tout doit
être harmonie.
Un mois s'était passé depuis la mort de M. de Lamerville, on n'avait
point encore reçu de nouvelles du général: son silence commençait à
paraître au moins incompréhensible à Mr. D... Anaïs l'expliquait
d'une manière favorable. Une trève venait d'être conclue; M. de
Lamerville en profiterait sans doute pour quitter l'armée; il devait
avoir le désir de connaître la femme que son oncle avait jugée digne
de lui; peut-être viendrait-il la surprendre. Bercée de cette
aimable illusion, elle passait ses journées à l'attendre: elle ne
sortait plus de l'enceinte de son parc, ne voulant pas retarder d'un
moment le bonheur qu'elle comptait goûter dans sa première entrevue
avec celui qu'elle aimait déjà plus qu'elle-même.
Un matin qu'en déjeûnant avec Mr. D., elle déployait une gaîté qui
ne lui était pas ordinaire, on apporta à ce dernier une lettre de
Strasbourg:--Est-ce du général, demande d'une voix émue Anaïs?--De
lui-même, répond son ami. A cet instant où son sort va se décider,
madame de Simiane est assaillie par une foule de réflexions.
L'espoir a soudain disparu de son coeur, la crainte le remplace:
elle jette un regard timide sur Mr. D... Elle tremble de le voir
ouvrir cette lettre. Ce n'était pas une lettre qu'elle espérait! Le
cachet est brisé; son inquiétude redouble. Mr. D... lit tout bas;
dans ses traits est l'expression de la surprise: Anaïs soupire, et
n'ose l'interroger. Il s'approche d'elle, et lui présente la lettre
sans prononcer un mot. Elle tressaille, la reçoit en détournant les
yeux, se recueille, rassemble tout son courage, pressent qu'elle en
aura besoin. Elle lit enfin:
_Le général de Lamerville, à Monsieur D...._
«J'ai appris avec une extrême douleur, la mort de l'oncle chéri
qui m'a long-temps servi de père. Les soins que madame de
Simiane, et vous, daignâtes prendre de ses derniers jours,
commandent ma reconnaissance; je crois m'acquitter en partie du
devoir que ce sentiment m'impose, en répondant à l'article le
plus important de votre lettre, avec la plus austère franchise.
»Loin d'être étranger au goût des arts, je rends hommage aux
personnes qui les cultivent avec succès, et j'aime leur société.
Mais permettez-moi de vous le dire, Monsieur, elles ont toutes
un penchant à l'indépendance, qui contrarie le véritable but où
tend le mariage. Je suis persuadé, d'ailleurs, que ce lien ne
peut être heureux qu'autant que ceux qui le forment ne sortent
pas des limites assignées par la nature. L'homme qu'elle créa
pour commander doit être supérieur en raison, en esprit, à sa
compagne, comme il lui est supérieur en force. Je chercherai
dans la mienne, si jamais j'en prends une, plus de grâces que de
beauté, plus de douceur que d'esprit, plus de complaisance que
de caractère. Je craindrais, je l'avoue, de lui voir des talens
qui, attirant sur ses pas une foule d'admirateurs,
l'empêcheraient de trouver tout son bonheur dans ma tendresse.
Je suis né fier, jaloux, un peu bizarre; il me faut une compagne
qui n'ait d'autre désir que celui de me plaire, d'autre gloire
que la mienne, d'autre passion que son amour pour moi. Je veux
être exclusivement aimé, et pour toujours. Je douterais de la
constance des sentimens d'une femme qui aurait l'imagination
mobile, et malheur à celle dont je serais l'époux, si je doutais
un moment d'elle.
»Je sais que madame de Simiane est jeune, belle, aimable,
qu'elle a autant de vertus que d'esprit, de modestie que de
talens. Mais elle est auteur, et, d'après mes principes, ce
titre élève une barrière insurmontable entre elle et moi. Sans
doute ces principes céderaient aux charmes de madame de Simiane;
aussi me refusai-je au plaisir de la connaître. Je redoute les
combats du coeur, ses faiblesses et ses regrets. Je renonce à
l'honneur de prétendre à la main de votre amie. Je lui abandonne
avec joie l'héritage de mon excellent oncle; et comme, dans la
carrière que j'ai embrassée, la mort peut m'atteindre à chaque
instant, je joins à ma lettre un acte en bonnes formes, au
moyen duquel madame de Simiane ne pourra jamais être troublée
dans la jouissance des biens devenus son partage.
»J'attends de vos bontés, Monsieur, que vous voudrez bien
engager madame de Simiane à donner des ordres pour que les
portraits de famille placés dans la galerie de l'hôtel de
Lamerville, soient remis à mon homme d'affaires: ils ne peuvent
intéresser cette dame, et j'attache le plus grand prix à leur
possession.
»Agréez, Monsieur, l'assurance de ma haute estime,
»AMADOR DE LAMERVILLE.»
Ce n'était pas sans un effort pénible qu'Anaïs était parvenue à lire
cette lettre en entier. Quand elle l'eut achevée, elle la posa sur
la table qui était devant elle, fixa d'un oeil morne l'acte fatal
qui attestait que la résolution prise par M. de Lamerville était
irrévocable, et resta ensevelie dans le plus profond silence.
Mr. D... connut alors quelle blessure l'amour avait faite à son
coeur: il sentit qu'il ne pouvait rien lui dire dans cet instant,
qui ne fût déplacé. Il se contenta de lui adresser un regard
vraiment paternel, lui donna un baiser sur le front, et sortit.
Anaïs alla se renfermer dans sa chambre, où elle se livra aux plus
tristes idées. O mon père! se dit-elle, pourquoi m'as-tu fait chérir
les arts? Ton enthousiasme pour eux m'a perdue, je leur devrai mon
malheur. Bientôt sa conscience délicate lui fit un crime de cette
pensée: elle s'imagina entendre son père la lui reprocher du haut
des cieux; elle crut devoir appaiser son ombre, par des prières, et
s'en fut au mausolée de M. de Crécy. L'aspect de la fleur académique
qu'elle y avait jadis placée, lui fit répandre des larmes. Mais à
genoux auprès de ce monument qui lui rappelait tant de souvenirs
solennels, elle retrouva quelques étincelles de ce feu sacré que
l'amour filial avait allumé dans son ame, et qu'un autre amour
menaçait d'éteindre. Elle revint au château, en jurant d'oublier
Amador. Pourra-t-elle tenir son serment?