Une après-midi que Mr D.... était retenu chez son notaire de Vernon,
il prit envie à la marquise de visiter les environs de cette ville;
elle sortit seule, à pied, et prit un chemin de traverse qui lui
parut agréable. Elle avait fait environ une demi-lieue quand elle
entra dans un petit bois fort épais, au bout duquel elle aperçut une
maison agréablement bâtie, entourée d'un beau jardin; sur l'un des
côtés de ce jardin, on avait construit un pavillon charmant, dont
une porte en forme de fenêtre, garnie de persiennes, donnait sur le
bois. Cette maison, la seule qui existait dans cet endroit, était
éloignée du plus prochain village au moins d'un quart de lieue.
Anaïs entendit accorder une guitarre dans le pavillon: les
persiennes étant fermées, elle s'approcha sans crainte d'être
aperçue; une voix mélancolique fit entendre cette romance:
Compagne si chère au poëte,
O lyre, jadis mon orgueil,
Toi qui, dans les jours de mon deuil,
Loin de mes yeux restas muette!
Reviens, docile à mes désirs,
Tromper l'ennui de mes loisirs.
Long-temps vivre dans la mémoire,
Quand ma main t'enlève au repos,
N'est pas le but de mes travaux;
Je n'ose plus chercher la gloire.
Le temps n'est plus où ses plaisirs
Trompaient l'ennui de mes loisirs.
Le coeur brûlant d'une autre ivresse,
Ne crois pas non plus qu'en ce jour,
Je t'appelle à chanter l'Amour,
Divinité de ma jeunesse.
Le temps n'est plus où ses soupirs
Trompaient l'ennui de mes loisirs.
Tendre Amour, Gloire enchanteresse,
Songes divins de mes beaux jours,
Hélas! vous fuyez pour toujours
Un coeur accablé de tristesse.
Le temps n'est plus où vos désirs
Trompaient l'ennui de mes loisirs.
Beaux-arts, consolez mes alarmes,
Venez embellir mon séjour;
Mais, las! un coeur mort à l'amour
Peut-il en vous trouver des charmes?
Tais-toi, mon luth, tes vains soupirs
Doublent l'ennui de mes loisirs.
Ce chant émut madame de Simiane, et porta l'inquiétude dans son
sein; elle fit un retour sur elle-même, et s'écria involontairement:
Craignons, craignons l'amour! Oui, craignez-le, fuyez-le, répondit
un jeune homme en sortant du pavillon, fuyez-le avec soin! il
séduit, enchante, enivre, mais il trompe; et quand, après des
siècles de tourmens, de larmes, de regrets,
_L'amour n'est plus, l'amour est éteint pour la vie:
Il laisse un vide affreux dans notre ame affaiblie,
Et la place qu'il occupait
Ne peut jamais être remplie._