Le mariage de Georgette fut célébré la semaine suivante. Deux jours
après cette fête, les jeunes époux partirent de leur village, pour
conduire Ambroise s'installer aux Invalides. Tous trois passèrent
par Villemonble, pour témoigner leur gratitude à la marquise: ils
reçurent de nouveaux présens, et donnèrent de nouvelles
bénédictions.
Les noces de Rosine ne tardèrent pas à suivre celles de Georgette.
M. de Lamerville et madame de Simiane leur firent l'honneur de leur
servir de parens. Le duc, enchanté du bonheur de Félix, paraissait
rajeuni. Que ne puis-je, dit-il à voix basse à la marquise, que ne
puis-je vous accompagner ainsi aux autels avec mon Amador. Anaïs ne
souriait qu'à demi à ce discours. L'auguste cérémonie dont elle
était témoin, lui rappelait celle qui l'avait engagée, sept ans
auparavant, à M. de Simiane. Son père, alors, son tendre père
marchait à ses côtés, sa mère la soutenait de son regard; elle
croyait trouver un protecteur, un amant, un ami dans l'époux qu'elle
recevait de leur main. Cet époux n'avait été pour elle qu'un hôte
poli; son père et sa mère étaient descendus, prématurément, dans la
tombe. Si jeune encore, elle avait déjà vu tant mourir! Elle était
sur le point d'accuser la Providence, mais ses yeux rencontrèrent
ceux de Mr D., qui se fixaient sur elle avec anxiété; elle se
reprocha la secrète ingratitude dont elle venait d'être coupable
envers lui, et parvint à surmonter sa tristesse.
M. de Lamerville ayant fait venir son notaire à Villemonble, pour
dresser le contrat de mariage de Félix, profita de cette occasion
pour lui dicter ses dernières volontés: cette précaution fut prise à
temps; ce vénérable vieillard mourut bientôt après, d'une attaque de
goutte dans l'estomac. A l'approche de son heure dernière, il remit
à madame de Simiane le portrait de son neveu, en lui disant: c'est à
vous désormais qu'il doit appartenir: puis, s'adressant à Mr. D....
J'ai compté sur vous, poursuivit-il, pour veiller à l'exécution de
mon testament. Quoique vous ne connaissiez pas mon neveu, j'espère
que vous l'aimerez par amitié pour moi; promettez-moi, au nom de
notre ancien attachement, que vous travaillerez de tous vos efforts
à l'accomplissement de mes voeux. Mr D.... fit à son ami la promesse
qu'il désirait; le duc le remercia d'une voix faible, prit la main
d'Anaïs, l'approcha de ses lèvres éteintes, et rendit le dernier
soupir.
M. de Lamerville avait constitué son neveu Amador de Lamerville son
légataire universel, sous la condition expresse qu'il épouserait
madame de Simiane. Si son neveu se refusait à ce mariage, madame de
Simiane devenait, de droit, légataire universelle à sa place: Mr
D.... était exécuteur testamentaire.
On fit des obsèques magnifiques à M. de Lamerville; tous les
habitans de Villemonble les suivirent en fondant en larmes: il n'y
en avait pas un qui ne fût redevable d'un bienfait à celui qui
n'était plus.
La marquise chargea Félix de faire une note exacte des indigens
auxquels son maître distribuait des secours, afin de les leur
continuer. Elle ordonna qu'on construisît un mausolée au duc, à peu
de distance de celui qu'elle avait fait élever à ses parens: Il
voulut aussi mon bonheur, pensa-t-elle, je lui dois aussi un hommage
et des regrets!
La mort de M. de Lamerville avait sensiblement affligé Mr. D....; il
perdait en lui la dernière personne avec laquelle il avait été
intimement lié. Cet événement le livrait à de sombres réflexions; il
se répétait souvent: Heureux celui qui meurt dans son adolescence!
il n'eut personne à pleurer, et tout le monde le pleure!
Mr D.... écrivit une lettre affectueuse au général en lui envoyant
une copie du testament de son oncle. Comme la réponse ne pouvait
arriver de suite, et qu'il avait reçu des nouvelles qui rendaient sa
présence nécessaire à Vernon, où il avait une propriété assez
considérable, il se décida d'y aller. Madame de Simiane, qui n'était
pas dans une situation d'esprit assez tranquille pour ne pas être
effrayée d'une solitude entière, le suivit dans ce petit voyage.