Il y avait une grande heure que celle du déjeûner était passée. Le
duc et Mr. D. attendaient avec impatience madame de Simiane, qui
avait l'habitude de prendre ce repas avec eux: ils ne savaient à
quoi attribuer son retard. Le domestique qu'ils avaient envoyé à sa
rencontre dans la forêt, venait de les instruire de ses recherches
inutiles, quand elle entra dans la salle à manger, tenant encore
sous le bras le respectable Ambroise. Je vous amène, dit-elle au
duc, un hôte dont la présence vous sera agréable: il a des récits
intéressans à vous faire: le général de Lamerville a cueilli de
nouveaux lauriers qui, graces au ciel, ne sont pas arrosés de son
sang.
Madame de Simiane, tout en faisant l'histoire de sa rencontre avec
Ambroise, lui approchait elle-même un siége et le faisait asseoir à
table. Tandis qu'il entretenait le duc de différens combats que son
neveu avait soutenus si glorieusement, elle servait aux deux
vieillards d'un excellent pâté, leur coupait du pain, leur versait à
boire. Le récit du soldat, quoique long et diffus, n'ennuya ni le
duc ni la marquise; l'un et l'autre prêtaient une vive attention à
l'écouter. Anaïs frissonnait de terreur à l'image de chaque danger
que le général avait couru; elle tressaillait de plaisir au récit de
chaque victoire qu'il avait remportée, et présentait en
réjouissance, au vieux conteur, un verre de vin de Madère exquis.
Quand il eut pris un repas solide, et quelques heures de repos, elle
le fit conduire à Aulnay.
Les marques extraordinaires de bienveillance qu'Ambroise avait
reçues de madame de Simiane, cette sorte d'ivresse où elle était du
résultat de sa promenade, frappèrent Mr. D.; il réfléchit à quelques
mots échappés au duc, et ne douta plus que l'aimable veuve n'aimât,
sans le savoir, le jeune de Lamerville: toutefois, il se garda bien
de lui laisser voir ses conjectures; il savait qu'on ne guérit que
difficilement d'un amour qu'on s'est avoué; il espérait qu'en
n'éclairant point Anaïs sur le sien, cet amour ne serait que le rêve
d'une imagination ardente, et qu'il s'évanouirait sans laisser de
traces douloureuses.