La rencontre du viel invalide avait fait une vive impression sur
madame de Simiane: entraînée par sa bienfaisance naturelle, et par
une impulsion secrète, elle résolut de n'être pas moins généreuse
qu'Amador, et de contribuer à améliorer le sort de l'indigente
famille du bon soldat. Occupée de cette idée, elle se rendit dès le
lendemain à Aulnay; elle trouva le brave Ambroise assis à la porte
de Claudine, il jouait avec ses deux petits enfans, qu'il tenait
sur ses genoux; dès qu'il aperçut la marquise, il les posa vîte à
terre, s'avança vers elle, et la conduisit dans la cabane, qu'il fit
retentir des éclats de sa joie. Claudine interdite, mais enchantée
de cette visite inattendue, présenta à la marquise un vieux fauteuil
de tapisserie, seul meuble qui, avec des bancs de sapin, une vieille
table et une mauvaise couchette, garnissaient une très-petite
chambre, dont l'extrême propreté déguisait la misère. Ambroise
avait à peine exprimé à madame de Simiane combien il était
reconnaissant de sa démarche, qu'elle vit entrer une jolie brune
de dix-sept à dix-huit ans, portant sur ses épaules une charge de
bois.--Georgette, lui dit la pauvre veuve, approche-toi, viens
saluer madame; c'est elle dont notre père fit hier l'heureuse
rencontre, et dont il nous vantait la bonté, en nous disant qu'elle
égalait celle de son général.--Georgette salua respectueusement la
marquise.--A présent, ajouta Claudine, va traire notre vache;
j'espère, dit-elle, que Madame voudra bien accepter un verre de lait
chaud, que je puis lui offrir, graces aux bienfaits de M. de
Lamerville. Ah! quel homme que ce M. de Lamerville! généreux,
sensible et brave; toute l'armée, dit-on, répète à l'envi ses
louanges. Avec quelle ferveur je prie le ciel qu'il bénisse le
protecteur de mon vieux père!--Madame de Simiane, émue jusqu'aux
larmes, et de cet éloge, et du ton avec lequel Claudine le prononça,
lui serra affectueusement la main en s'écriant: Ah! que ne peut-il
jouir comme moi de la touchante expression de votre reconnaissance!
Dans ce moment, Georgette revint avec une jatte pleine de lait.
Ambroise, qui l'avait suivie, rapportait quelques fruits et un pain
de seigle. Pendant que madame de Simiane partageait avec eux ce
goûté frugal, l'invalide parlait avec transport de ses campagnes et
de son général; il ne faisait que répéter ce qu'il en avait dit la
veille, et pourtant Anaïs ne se lassait pas de l'entendre.
La chute du jour l'avertit de songer à la retraite; elle ne voulait
cependant pas sortir de la chaumière sans trouver les moyens d'être
utile à ses habitans: elle s'informa de leur manière d'exister, et
demanda à Georgette quelles étaient ses occupations. J'aide ma mère
dans les soins du ménage, dit la jeune fille, puis je travaille aux
champs, ou je vais chercher du bois dans la forêt.--Vous devez être
bien lasse le soir.--Oh! je vous en réponds.--Et vous gagnez
peut-être peu de chose?--Très-peu.--Voulez-vous venir avec moi, je
vous occuperai à des travaux plus doux, et vous gagnerez
davantage.--Je vous remercie, Madame, mais que deviendrait ma mère?
je ne puis l'abandonner.--Je demeure près d'ici, vous viendrez
souvent la voir.--Oh! souvent, ce n'est pas soir et matin.--Vous
pourriez réserver pour elle une partie de vos épargnes; je ne la
laisserais d'ailleurs manquer de rien.--Cela est bien tentant, mais
Henry, que dirait-il? nous ne pourrions plus nous voir.--Quel est
cet Henry?--Mon prétendu, Madame.--Vous l'aimez beaucoup?--Je
l'aime.... comme j'aime ma mère, c'est tout dire.--Quel est son
état?--Il est laboureur.--Quand devez-vous l'épouser?--Oh! pas de
sitôt, par malheur; il lui faut bien deux moissons avant qu'il ait
amassé de quoi monter notre ménage, parce qu'il a soin de son père
qui est infirme et vieux,--Vous chérissez ce père?--Certainement;
n'est-ce pas à lui que je dois mon Henry?--Mais quand vous épouserez
Henry, vous quitterez votre mère.--Non, vraiment, Madame; ma mère,
Henry, le vieux père et moi, nous vivrons tous ensemble.--Vos
sentimens me plaisent, Georgette; j'avancerai le moment de cette
réunion; voilà vingt-cinq louis que je vous donne; je veux que la
noce ait lieu promptement.--Georgette, étonnée de son bonheur,
balbutie quelques mots et baise mille fois les mains de la marquise;
Claudine reste muette de joie; Ambroise tombe à genoux et s'écrie:
Mon Dieu, je te rends graces d'avoir assez vécu pour assister au
mariage de ma Georgette! Récompense, mon Dieu, sa généreuse
bienfaitrice, en lui accordant un époux digne d'elle! Ah! si mon
général pouvait être cet époux! Ce voeu fait tressaillir Anaïs, elle
s'élance hors de la chaumière, et part environnée des bénédictions
de l'honnête famille.