Les attentions que madame de Simiane avait pour M. de Lamerville,
lui inspirèrent pour elle une vive reconnaissance. Quoiqu'il fût
infirme et octogénaire, il était d'une société agréable; son esprit
s'était conservé dans toute sa force; il avait de la gaîté, et
semait sa conversation d'anecdotes piquantes, qu'il racontait avec
grace. Rien n'est plus intéressant que l'entretien d'un vieillard
aimable et disert, qui a beaucoup vu, beaucoup entendu, beaucoup
observé, et qui vous met dans toutes ses confidences: vous apprenez
souvent plus de choses avec lui en quelques heures, que la lecture
et les réflexions ne vous en apprennent en quelques mois. Madame de
Simiane se plaisait d'autant plus avec M. de Lamerville, qu'il avait
du goût pour la poésie; il se souvenait, avec un plaisir mêlé d'un
peu de vanité, qu'il avait fait agréer plus d'une fois son amoureux
hommage, à la faveur d'un couplet ou d'un madrigal ingénieux. Il
chantait ou récitait à la marquise les vers légers qu'il avait
faits; il mettait alors dans son regard et dans sa voix une
expression qui ne lui laissait de la vieillesse que ces nobles
traces qui commandent le respect.
Un soir qu'il était dans l'enchantement des attentions de la
marquise, et de sa complaisance à l'écouter, il s'écria: O pourquoi
mon neveu, mon cher Amador est-il absent! Que ne donnerais-je pas
pour qu'il vous vît, qu'il vous aimât, qu'il fût aimé de vous!
Quelle serait ma joie, s'il devenait l'époux de la seule femme selon
mon coeur! Mais, hélas! chaque jour pour moi est maintenant un jour
de grace; peut-être suis-je appelé à descendre dans la tombe avant
d'avoir embrassé encore une fois ce neveu qui m'a causé tant de
sollicitudes. En prononçant ces mots, le duc laissa tomber des
larmes sur ses joues vénérables. Anaïs se hâta de les essuyer, et,
lui serrant doucement la main, lui dit: Dieu vous conservera
long-temps, je le lui demanderai avec tant de ferveur! vous
presserez de nouveau, sur votre sein, ce neveu, l'objet de votre
tendresse. Mais pourquoi n'est-il pas auprès de vous? pourquoi ne
m'aviez-vous pas, jusqu'à présent, parlé de lui?--Je craignais que
vous n'en eussiez conçu une idée défavorable. Vous m'êtes devenue
tout d'un coup si chère, que je ne voulais pas risquer de me
brouiller avec vous, et je ne pourrais entendre tranquillement, même
de vous, un seul mot contre mon neveu.--Comment pourrais-je en dire
ou en penser du mal? je ne le connais pas.--Il a embrassé un parti
qui semblait ne devoir pas être le sien; mais l'étranger était à nos
portes, il allait profiter de nos cruelles divisions, pour ravager
notre patrie. Mon neveu a fait des actions d'éclat, en prodiguant
son sang pour la défendre.--Vous êtes l'oncle du général de
Lamerville?--Oui, je suis l'oncle de l'homme le plus parfait qui ait
encore existé. Amador de Lamerville a reçu de la nature tout ce
qu'il faut pour séduire les yeux, pour enchaîner le coeur; il joint
à la beauté d'Apollon, le courage d'Achille. La générosité du
caractère de mon neveu, la douceur de ses moeurs, la profondeur et
la multiplicité de ses connaissances en font un héros accompli;
objet de l'amour passionné de plusieurs femmes, je ne sache pas
qu'il en ait aimé aucune: il s'est fait une image idéale de celle
qu'il veut choisir pour sa compagne. Je croyais qu'il ne trouverait
nulle part son modèle. Je ne vous connaissais pas. (Anaïs rougit et
garda le silence.) Ce portrait vous étonne, observa le duc?--Je le
crois un peu flatté.--Nullement, je puis vous en donner des
preuves.--Il tira de son secrétaire une miniature et un paquet de
lettres, en ajoutant: Regardez, lisez et jugez.--Anaïs ne put
refuser de payer le tribut de sa timide admiration, à la figure la
plus noble et la plus gracieuse qu'elle eût encore vue. Elle lut
ensuite tout haut, à la prière du duc, quelques fragments de
lettres qu'il lui avait remises entre les mains; sa voix était fort
émue, et son oeil se tournait, à la dérobée, sur la précieuse
miniature qui lui avait fait éprouver une sensation aussi agréable
que nouvelle. Mr. D. entra. Anaïs, cédant à un instinct du coeur,
s'empressa de serrer le portrait et les lettres, comme si déjà elle
avait un secret.