La révolution éclata; M. de Simiane s'étant pris de querelle avec un
noble qui avait embrassé le parti populaire, se battit en duel, et
fut tué. Le montant des biens de sa succession suffisant à peine
pour payer la moitié de ses dettes, sa veuve les acquitta sur sa
propre fortune. Ses gens d'affaire lui firent inutilement des
observations à cet égard: Mon père, leur répondit-elle, approuverait
ma conduite. L'honneur d'une femme se compose en partie de celui de
son époux; je ne veux pas qu'on ait le droit de faire un reproche
au mien. Elle vendit tous ses immeubles, à l'exception de son
château de Villemonble, où elle se retira sans autre société que
celle de ses livres. La modicité de son revenu ne lui permettait pas
de recevoir du monde; elle aurait pu recouvrer quelque aisance en se
défaisant d'une propriété qui lui imposait de grandes charges, mais
elle ne voulait pas, à quelque prix que ce fût, voir passer en
d'autres mains cette portion de son héritage où reposaient les
cendres de son père.
Aux premières nouvelles des événemens désastreux qui pesaient sur la
France, Mr. D.... avait quitté la Grèce, pour revenir à Paris, où
il pensait qu'il pourrait être utile. Cette ville venait d'être le
théâtre des catastrophes les plus sanglantes; la mort avait saisi de
nombreuses victimes dans chaque famille: Mr. D... eut l'inconsolable
douleur de voir qu'il avait survécu à toute la sienne. Son
attachement pour madame de Simiane en acquit de nouvelles forces; il
fut la rejoindre à sa campagne, feignit de la blâmer des sacrifices
considérables qu'elle avait faits à la mémoire de son époux, et
l'assura qu'il ne pourrait les lui pardonner que si elle consentait
à ce qu'il partageât désormais avec elle sa fortune. Elle ne crut
pas devoir refuser à son unique ami la haute marque d'estime qu'il
lui demandait.
Anaïs, ranimée par la présence et les encouragemens de Mr. D...
retrouva dans l'étude le même charme qu'elle y avait autrefois
goûté: son style acquit de la force et de la précision; elle conçut
le plan d'un poëme en plusieurs chants, intitulé l'_Amour paternel_.
Le choix du sujet semblait répondre du succès de l'ouvrage; sa
mémoire reconnaissante lui en fournissait toutes les situations;
elle en prendrait tous les vers dans son coeur: elle se mit à
travailler jour et nuit à ce poëme. Mr. D.... ne blâmait pas son
ardeur, il ne craignait pas qu'elle ne nuisît à sa santé, il savait
que les seuls chagrins de l'ame usent le tempérament des personnes
sensibles, tandis qu'une agitation, ou un travail qui leur plaît, ne
peut que le fortifier.
Un décret exila tous les nobles de Paris; ils cherchèrent un asile
dans les villages; les maisons de Villemonble se remplirent. On
proposa de grands avantages à madame de Simiane, pour louer une
partie de son château; elle le refusa. Heureuse de vivre solitaire,
sans néanmoins vivre seule, elle ne voulait rien changer à sa
position. Elle sentait que l'établissement d'un tiers chez elle
gênerait son indépendance; mais ce sacrifice, qu'elle ne consentit
pas à faire à l'intérêt, elle le fit au désir d'être agréable à Mr.
D.... Ce savant avait été intimement lié dans sa jeunesse avec le
duc de Lamerville, qui, obligé de sortir promptement de la capitale,
et ne pouvant s'exposer, à cause de ses fréquentes attaques de
goutte, à partir pour ses terres situées en Touraine, était venu se
réfugier dans la seule petite maison qu'il eut trouvée à louer à
Villemonble. Outre que cette maison ne pouvait contenir la moitié de
ses gens, elle avait l'inconvénient d'être entourée d'eaux
stagnantes qui en rendaient l'habitation malsaine. Le duc en
ressentit les effets: les crises de sa maladie devinrent si
violentes, qu'elles mirent ses jours en danger. M. De.... parla avec
tristesse à madame de Simiane, de l'état où il l'avait trouvé;
celle-ci s'empressa d'aller offrir son château au duc, et lui en
abandonna le plus bel appartement.