_La mélancolie est la convalescence de la douleur._ Anaïs était
alors dans cette situation de l'ame qui est peut-être aussi
favorable à la beauté, qu'elle l'est à la culture des lettres. Le
sentiment intérieur qui l'animait sans cesse, donnait à tous ses
traits une grâce inexprimable; elle avait perdu toute sa timidité,
sans rien perdre de sa modestie; sa rentrée dans le monde fut une
sorte de triomphe: les hommes et les femmes s'empressèrent également
de l'accueillir; les uns étaient attirés par les charmes de son
esprit, les autres par sa touchante simplicité. Son hôtel devint
bientôt le rendez-vous de tout ce qu'il y avait à Paris de plus
distingué par le rang, la fortune et le talent: les gens de la cour
allaient y chercher l'instruction et le plaisir; les artistes, le
plaisir et la protection; les femmes agréables aimaient à y jouir de
la galanterie respectueuse des uns, et de l'empressement flatteur
des autres. L'attention continuelle que madame de Simiane apportait
à leur faire honneur des hommages qu'on lui rendait, les empêchait
de voir en elle une rivale; elles applaudissaient de bonne foi à des
éloges qui, loin de les humilier, semblaient rejaillir sur elles.
Le marquis, orgueilleux de voir sa femme l'objet de l'admiration
générale, et charmé de trouver en elle une maîtresse de maison
aimable et complaisante, qui d'ailleurs ne le gênait en rien, se
faisait une loi de montrer des égards particuliers à tous ceux pour
qui elle paraissait avoir de la prédilection. Il trouvait bon
qu'elle défendît sa porte pendant les heures qu'elle voulait
consacrer au travail, et ne venait jamais la troubler dans son
cabinet d'étude.
Madame de Simiane goûtait tour à tour à son gré les amusemens du
monde et ceux de la retraite; elle puisait dans l'un des
distractions utiles, et dans l'autre, les leçons immortelles des
grands hommes, qui nous rendent ensemble et meilleurs et plus
savans.
On prétend que les femmes auteurs sont en bute à la persécution des
deux sexes: la marquise n'éprouva point ce chagrin; elle n'eut qu'à
se féliciter de la bienveillance que tous deux lui prodiguèrent.
Jamais une amère censure n'atteignit jusqu'à son coeur. Les
véritables gens de lettres sont remplis d'indulgence pour la femme
sensible, dont le talent semble être une émanation de l'ame; ils se
font un plaisir généreux de lui accorder leurs conseils, et de
l'encourager par des louanges. Ils la soutiennent de leur égide,
dans la lice dangereuse où elle s'avance, tremblante d'inquiétude et
d'espoir; ils éclairent le public sur le mérite de ses productions,
pardonnent à des défauts que rachètent des graces, et leur voix
imposante fait souvent toute sa renommée.
Un prix remporté à l'Académie française, plusieurs succès obtenus au
théâtre, dans l'espace de trois ans, avaient accru la réputation
d'Anaïs, et grossi la foule de ses admirateurs. La calomnie
elle-même respectait sa conduite, la critique n'attaquait pas ses
ouvrages; elle vivait heureuse de ces brillantes illusions de la
jeunesse, qui suffisent au coeur qui ne s'est pas encore ouvert à la
plus enivrante. Ses souvenirs, sa tendresse vraiment filiale pour M.
de...., ses travaux, le but honorable où elle tendait, ne lui
laissaient pas le loisir de songer qu'elle avait autrefois désiré
vaguement une félicité qui n'était pas son partage.
Le paisible bonheur qu'elle goûtait fut troublé par le départ de Mr.
D...., que le roi envoya en Grèce, pour faire des recherches
savantes. Cette cruelle séparation rouvrit les blessures de l'ame
d'Anaïs; il lui sembla qu'elle perdait son père une seconde fois.
L'absence de son respectable ami, la laissait dans un entier
isolement; elle n'apportait plus la même sérénité dans les cercles,
le même zèle à ses occupations; son oeil distrait cherchait sans
cesse celui qu'elle savait pourtant bien ne devoir revenir de
long-temps.
Parmi les personnes qui la visitaient assidûment, plusieurs lui
témoignaient de l'affection, mais aucune n'avait acquis de droit à
son entière confiance; ce sentiment, qui naît tout-à-coup en amour,
se fait long-temps attendre en amitié, et d'ailleurs, la plupart des
amitiés de ce monde ne pouvait satisfaire Anaïs. Elle avait besoin
d'inspirer et d'éprouver cet attachement profond, sincère,
passionné, et presque exclusif, qui établit entre deux ames une
communication intime de tous les jours, de toutes les heures, de
tous les momens; et cet attachement si précieux, si rare, on ne le
doit pas seulement aux rapports des moeurs et des goûts, il est
encore le résultat des circonstances. C'est souvent en vain qu'on
passe toute sa vie à chercher l'être digne de le faire sentir et de
le partager; et quand, par un hasard fortuit, on l'a rencontré, si
la mort vous l'enlève, si une absence forcée vous en prive, il faut
le pleurer ou l'attendre, et ne pas essayer de le remplacer.
Cependant Anaïs, vive, tendre, expansive, était continuellement en
proie à un ennui dont elle ne pouvait se rendre compte. Elle avait
reçu de la nature une rare puissance d'aimer, dont elle ne pouvait
faire usage. L'intervalle immense qui la séparait de Mr. D....,
apportait un obstacle à ce que sa correspondance avec lui eût de la
suite et de l'intérêt. Comment s'entretenir de tous ces riens qui
occupent, charment ou tourmentent la vie, dans une lettre dont la
réponse ne doit arriver qu'au bout de plusieurs mois? Il est mille
choses d'ailleurs qui se disent dans l'abandon de l'amitié, et qu'on
serait presque honteux d'écrire. Quand on parle, on n'est jugé que
par le coeur; quand on écrit, on est aussi jugé par la raison. Cette
idée arrête l'épanchement de l'ame: l'absence indéterminée d'un ami
nous laisse donc presqu'aussi isolés que sa mort.
Un matin que madame de Simiane était plus fatiguée que jamais de
l'oisiveté de son coeur, et qu'elle avait en vain cherché une
distraction dans la musique et dans la lecture, elle fut à son
jardin, en fit nonchalamment le tour, vint s'asseoir sur un banc de
gazon, et traça ces vers sur un des feuillets de son souvenir:
Pourquoi, depuis un temps, abattue et rêveuse,
Suis-je triste au sein des plaisirs?
Quand tout sourit à mes désirs,
Pourquoi ne suis-je pas heureuse?
Pourquoi ne vois-je plus venir à mon réveil
La foule des rians mensonges?
Pourquoi, dans les bras du sommeil,
Ne trouvai-je plus de doux songes?
Pourquoi, beaux-arts, pourquoi vos charmes souverains
N'excitent-ils plus mon délire?
Pourquoi mon infidelle lyre
S'échappe-t-elle de mes mains?
Quel est ce poison lent qui coule dans mes veines,
Et m'abreuve de ses langueurs?
Quand mon ame n'a point de peines,
Pourquoi mes yeux ont-ils des pleurs?
Elle avait à peine achevé d'en écrire le dernier mot, qu'un de ses
gens vint lui annoncer la visite d'une duchesse douairière, pour
laquelle elle avait beaucoup de vénération. Elle se leva
précipitamment pour aller la recevoir, et laissa glisser son
souvenir à terre, en croyant le serrer dans sa poche.
Tandis qu'elle causait avec la duchesse, M. de Simiane vint se
promener dans le jardin avec quelques amis; un d'eux vit de loin le
souvenir, le ramassa sans qu'on s'en apperçût, et cédant au désir
condamnable de connaître ce qu'il contenait, s'enfonça dans une
allée, lut les vers de la marquise, en prit à la hâte une copie, et
replaça adroitement le souvenir au même endroit où il l'avait
trouvé.
Un curieux est rarement discret, celui-ci ne le fut pas: la petite
pièce dérobée à la marquise courut bientôt dans toute la société: on
la commenta de cent manières différentes; enfin, on conclut que son
auteur pourrait bien être en secret agité d'un autre désir que de
celui de la gloire, et les hommes qui étaient admis à lui faire leur
cour, se promirent de mettre à profit cette découverte.
Anaïs, qui jugeait des autres par elle-même, et chez qui le plus
simple goût avait l'apparence d'une passion, ne vit dans les soins
empressés qu'on lui rendait, que la preuve d'une amitié très-tendre.
Abusée par la pureté de son coeur, et par sa profonde sensibilité,
elle accorda tour à tour, à quelques-uns de ceux qui lui montrèrent
le plus de dévouement, un sentiment de préférence, sans soupçonner
qu'ils pussent former des voeux dont elle eût à rougir; mais une
femme jeune, jolie, spirituelle et négligée par son époux, se flatte
à tort de trouver des amis, elle ne trouve que des amans. La
marquise en ayant acquis la triste conviction, se décida, quoiqu'à
regret, à ne plus chérir que les arts, à ne plus vivre que dans le
passé et dans l'avenir.