Pendant les deux mois que madame de Simiane resta seule à la
campagne, elle composa un petit poëme, intitulé: _La Mort du Père de
Famille_. Ce morceau, dont la couleur avait quelque chose de la
noblesse et de la simplicité antique, était rempli de sentiment, de
mélancolie et de grâces. Revenue à Paris, elle le montra à Mr. D.,
qui lui demanda la permission d'en prendre une copie. Quel fut son
étonnement, lorsque, quelque temps après, il lui apporta la nouvelle
qu'elle avait remporté le prix des jeux floraux.
Cette première faveur des arts causa un doux ravissement à la
marquise; cependant il ne fut pas sans mélange de tristesse. O mon
père! s'écria-t-elle, pourquoi n'as-tu pas vécu assez long-temps
pour être témoin de mon succès? Tu me presserais plus tendrement sur
ton sein; je verrais des larmes de plaisir humecter tes paupières;
ton regard se fixerait sur ta fille, avec autant d'orgueil que
d'amour. Mais, hélas! le ciel m'a refusé cette joie; je ne sentirai
plus l'étreinte de tes caresses paternelles! C'est sans retour
qu'elles me sont ravies! Je te cherche, je t'appelle vainement; tu
ne me vois plus, tu ne m'entends plus!--Il vous voit, il vous
entend, il vous inspire, prononce Mr. D. d'un ton touchant et
solennel. Continuez à parcourir avec ardeur la carrière où vous
venez d'entrer avec éclat; espérez tout du feu divin qui vous anime;
plus heureuse que vos modèles, c'est au sentiment le plus pur, le
plus louable, que vous devrez vos éclatans trophées.
Digne ami, s'écria Mme. de Simiane, digne ami, je n'en doute pas,
c'est mon père lui-même qui me parle par votre organe. Je vous dois
déjà de n'avoir pas succombé à mes maux; faites que je vous doive
davantage. J'ai besoin d'un guide, d'un appui; j'ai besoin surtout
d'aimer et d'être aimée. Ne voulez-vous pas remplacer le tendre
protecteur que m'avait donné la nature?--Si je le veux! aimable
Anaïs! si je le veux! ah! dès long-temps je vous chéris en père.--Je
rends grâces à mes cheveux blancs, qui vous engagent à m'en accorder
les priviléges.
Mr. D. donna quelques conseils à madame de Simiane, relativement à
ses travaux, et à la conduite qu'elle devait tenir désormais. Il
l'engagea à ne plus faire de sa maison une solitude: vous devez,
dit-il, à votre rang, aux goûts du marquis, de recevoir du monde;
vous vous devez enfin à vous-même de montrer de la déférence à
l'homme dont vous portez le nom, et, croyez-moi, quand on sait
ordonner son temps, la société ne nous enlève que celui que la
raison exigerait qu'on donnât au repos.
Anaïs promit de se régler en tout, d'après les avis de Mr. D. Cet
accord fait, elle partit à la hâte pour sa campagne, d'où elle
revint aussitôt après qu'elle eut déposé la fleur académique sur la
tombe sacrée.